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samedi 1 août 2026

Les crimes de guerre allemands à la fin de l'Occupation (I) : juin-juillet 1944


La voie ferrée à Colombey-lès-Choiseul. Le plus important massacre commis en 1944
en Haute-Marne s'est produit ici. (Photo L. Fontaine).


     A partir du 6 juin 1944, alors que de premiers maquis se mettent en place en Haute-Marne, des crimes sont commis dans le département par les troupes d'occupation, et ce jusqu'à la libération (16 septembre 1944). Cette évocation concerne des civils qui ont été abattus, des déportés de passage qui sont morts lors d'une tentative d'évasion, des résistants dont il apparaît comme certain qu'ils ont été exécutés après avoir été capturés. Elle s'appuie essentiellement sur les dossiers de la délégation régionale du Service de recherche sur les crimes de guerre ennemis (SRCGE), conservés par les Archives départementales de la Marne (série 163 W). Pour les mois de juin et juillet 1944, nous avons recensé respectivement 27 et 19 victimes lors de crimes de guerre en Haute-Marne.

15 juin 1944, Laferté-sur-Aube : André Gilson et Louis Billette

Les victimes : André Gilson, né à Laferté-sur-Aube le 4 juillet 1903, secrétaire de mairie, et Louis Billette, né à Laferté-sur-Aube le 4 novembre 1921, bûcheron, membres du maquis de Laferté-sur-Aube.

L’unité mise en cause : Freiwilligen-Stamm-Regiment 5 (éléments casernés à Chaumont et commandés par le rittmeister Félix Küper, le capitaine Wickermann, l'oberleutnant Offermann).

Les faits : créé vers le 7 juin 1944, le maquis de Laferté-sur-Aube compte 28 hommes, selon son chef, l’adjudant de gendarmerie Maurice Ghirardi. Il s’apprête à rejoindre l’Armée secrète de l’Aube lorsqu’il est victime d’une opération de l’armée allemande (le chef de maquis parle d’environ 1 500 Allemands venus notamment de Chaumont). Le groupe parvient à se replier mais perd deux tués au lieu-dit L’Echelette.

Les témoins. Maurice Ghirardi : Billette « qui s’était caché dans une cabane de vigneron a été ramené à l’endroit du campement avant d’être fusillé », Billette et Gilson « portent des traces de coups sur tout le corps ».

Par ailleurs, un habitant (Maxime Michel) a été grièvement blessé, le maire (Pierre Champagne) a été arrêté, il est mort en déportation.


16 juin 1944, Bugnières : Claude Penègre

La victime : né le 1er mars 1924 à Limoges (Haute-Vienne), réfractaire au STO, membre du groupe de Leffonds (Hubert Aubry).

L'unité mise en cause : un feldgendarme de Chaumont.

Les faits : Claude Penègre est tué en forêt près de Leffonds, sur le territoire de Bugnières, surpris par des Allemands en train de chasser.

Le témoin : Raymond Gourlin (audition du 6 avril 1946), fait prisonnier, déporté : « Au cours d’une attaque allemande à Bugnières, il fut blessé au genou. Nous ne sommes restés que nous deux sur la place du combat et j’ai été fait prisonnier. Les Allemands ont chargé Penègre sur une voiture hippomobile et quelques instants plus tard après l’avoir descendu, ils l’ont fusillé. C’est un feldgendarme de Chaumont, dont j’ignore le nom, qui lui a tiré deux balles de pistolet dans la tête, et ce le 16 juin 1944 vers 6 h 30. Le sous-officier qui était garde-chasse à Arc-en-Barrois a participé à notre capture, mais ce n’est pas lui qui a tué Penègre. » Raymond Gourlin, originaire de Chaumont, a été déporté. D’après le maire, Albert Thévenot, « les auteurs du meurtre de Penègre Claude sont des soldats allemands qui étaient venus à la chasse dans la région ».


28 juin 1944, Heuilley-Cotton : Philibert Ams, Gabriel Castex, René Mazières, Maurice Mouze, Jules Pattaron, et trois inconnus identifiés (par Christiane Garguilo, Chantal et Guy Minot) comme correspondant à Rinaldo Corsi, André Peloux et Gilbert Puteaux

Les mis en cause : un officier et un militaire (O.) de l’école de police d’Iéna, chargée de l’escorte des déportés (1. Alarmkompagnie Jena).

Les faits : un train de déportés pour Buchenwald, parti de Grenoble et transportant des détenus de Fort-Barraux, est marqué par une tentative d’évasion après Villegusien, dans la rampe de Pralant, à 1,5 km environ de la gare de Heuilley-Cotton. Des internés s’évadent. Deux ne sont pas repris (Xavier Contessa et Lucien Martin). Huit évadés ou compagnons de déportation sont abattus. Selon l'état civil de la commune d'Heuilley-Cotton, ils sont morts à 11 h 30.

Les témoins. Alfred Vogel, compagnie de l’école de police d’Iéna (Allemagne) : « Lors d’un arrêt près d’Is-sur-Tille, quatre prisonniers tentèrent de s’évader. Ils ont été aperçus par le garde et abattus à la mitrailleuse. Le lieutenant Hoffmann [commandant du détachement de 60 hommes de l’escorte] a fait arrêter le convoi et a fait rechercher dans quel compartiment s’étaient trouvés les fuyards abattus. […] Hoffmann fit sortir de leur compartiment les cinq détenus qui s’y trouvaient encore, les fit placer vis-à-vis du convoi, contre le talus, puis donna ordre à des servants d’une mitrailleuse de les abattre. » Jean Seibert, compagnie de l’école de police d’Iéna : « Un policier du nom de O. est venu rendre compte que les cinq fuyards avaient été exécutés après avoir été repris. […] Hoffmann donna ensuite l’ordre de faire procéder à l’exécution des cinq déportés du compartiment qui n’avaient pas pris la fuite. Cet ordre fut exécuté au fusil mitrailleur par un fusilier marin allemand. » Jean Hirn, déporté : « J’entendis de nombreux coups de feu, le train s’arrêta ; les Allemands ont fait descendre cinq déportés du compartiment voisin du mien, les ont fait aligner au bord du talus et les ont immédiatement fusillés. […] Le lieutenant allemand (SS) qui commandait le détachement voulait faire fusiller en plus un déporté par compartiment, mais cette exécution n’eut pas lieu, grâce à l’intervention d’un capitaine de marine. » Sources complémentaires : dossiers sur les crimes de guerre conservés par les Nations Unies ; Jean ROBINET, "Le massacre d'Heuilley-Cotton le 28 juin 1944", reproduit dans "La Résistance en Haute-Marne", tome 1, Dominique-Guéniot imprimeur-éditeur, Langres, 1982.


30 juin 1944, Voisines : Hubert Aubry, Jacques Zoll, Georges Gruardet, Roger Moyon, Henri Faessel, Hubert Jacquotte, Daniel Gourlin (frère de Raymond Gourlin), Jean Nevers, Charles Zoll, tués au combat ou dans des circonstances non précisées. Michel Gerbet, Adrien Lauvin, Raymond Simar, Louis Schenck, Maurice-Roger Menut et Japhet Lanz, faits prisonniers et exécutés

Les faits : à partir de 5 h 30, des troupes du Freiwilligen-Stamm-Regiment 5, commandées par le rittmeister Félix Küper, en poste à Chaumont, et le leutnant Lange, investissent les villages environnant les bois de Voisines. L’opération impliquant 800 hommes et visant à détruire le maquis commandé par Hubert Aubry dure de 11 h 30 à 13 h. Sur 19 maquisards, quinze sont tués, deux sont capturés (et déportés : Robert Noirot et Raymond Blanchard, mort en déportation), deux en réchappent. Des personnels de la Sipo-SD et de la feldgendarmerie de Chaumont sont également impliqués dans l’opération.

Les témoins. Lire Josette et André GROSSETETE, Voisines. Haute-Marne. Juin 1944. Chronique d'un massacre annoncé, éditions Dominique-Guéniot, 2001.


30 juin 1944, Vauxbons : Maxime Nancey

La victime : né à Vauxbons en 1896, adjoint au maire de la commune.

Les faits : lors de l’opération allemande contre le maquis de Voisines, Maxime Nancy est blessé à la cuisse, puis, selon le maire, achevé « de deux coups de feu en pleine poitrine à bout portant ». Sources complémentaires : J. et A. GROSSETETE, Voisines, op. cit. ; AD 52, 15 J 85.


14 juillet 1944, Giey-sur-Aujon : Max Duville

La victime : né à Bourbonne-les-Bains en 1921, marin démobilisé fin 1942, enseignant à Illoud, à Provenchères-sur-Meuse, Leffonds, enfin Giey-sur-Aujon.

Les faits : dans la nuit du 12 au 13 juillet 1944, un bombardier de la RAF s’écrase en forêt près de Giey (cinq tués, deux rescapés). Le 14, un détachement de la base de Longvic, avec le major Erich Ziffer, commandant en second de la Kommandantur de cette base, se rend sur les lieux et se fait accompagner de Max Duville rencontré dans le village. Celui-ci est grièvement blessé par balle sur les lieux du crash. Il décède à l’hôpital de Chaumont.

Le témoin. Adrien Levis, chauffeur du véhicule : « J’ai coupé le contact. A ce moment, une détonation retentit. Au même instant, j’ai vu M. Duville tomber sur le dos puis se relever. L’officier lui a demandé ce qu’il avait. M. Duville lui répondit : « Je ne sais pas. » Il retomba une deuxième fois. […] Un projectile l’avait atteint au bas de l’omoplate. » Adrien Levis affirme que l’ingénieur Fick, employé à la réparation des moteurs à Longvic, s’est aperçu qu’il manquait une balle dans son pistolet-mitrailleur.


26 juillet 1944. Colombey-lès-Choiseul : Wassilij Andrejenko, Otto Hermann Willi Goettel, Iwan Janusch, Richard Klonz, Nikolaj Kolodjaschyj, Nikolaj Kudrenko, Wladyslaw Lubecki, Grigorij Lukjanez, Jefim Moroz, Cornelis van den Oever, Iwan Pawlenko, Aleksandr Schirtujew, Pjotr Sergejew, Pjotr Sukolenow, Nikolaj Trotzkyj, Sigismund Wajs, Grosse Wulder, Fritz Albin Rudolf Wunderlich (et peut-être le matricule 17 120)

Les faits : un train de déportés de l’île d’Alderney (Aurigny) parti le 4 juillet 1944 de Saint-Malo est marqué, à 23 h 30, par une tentative d’évasion, après la gare de Merrey, sur le territoire de la commune de Colombey-lès-Choiseul. Les témoignages (déportés comme cheminots) parlent d’un à trois fugitifs rattrapés, blessés et fusillés, et de 14 à 17 prisonniers abattus dans le wagon. Les corps sont enterrés à Toul. Lors de leur exhumation, il est fait état de 17 corps. Un 18e est resté sur la voie ferrée à Colombey-lès-Choiseul et inhumé dans le village. Le Mémorial de Neuengamme – camp de rattachement des déportés – parle de 18 victimes, mais aucune ne porte le matricule 17.120 retrouvé en Haute-Marne.

Les mis en cause : des SS de la division Totenkopf rattachés à la 1. SS-Baubrigade, commandés par le SS-obersturmführer Georg Braun. Le déporté Jan Woitas affirme que le SS croate Marian T. lui a indiqué avoir tiré dans le wagon. Le rapport d’enquête conservé par l'ONU met en cause également un SS-hauptscharfürher, Otto Haegelow, tandis qu’un officier britannique qui a interrogé un déporté évadé et un déserteur SS implique le SS Peter B.

Les témoins : ce massacre a été évoqué en détail par un article de ce blog datant de mars 2025 et depuis actualisé. 


Prochain volet : août 1944.

jeudi 28 mai 2026

Une histoire du maquis Garnier (Mathons)

La stèle en forêt près de Mathons. (Photo L. Fontaine)


 La trilogie "La Résistance en Haute-Marne"* a consacré un chapitre au maquis de Mathons. Cette formation du mouvement Front national (FN), proche du Parti communiste, est restée dans l'histoire de l'occupation de la Haute-Marne pour avoir déploré la mort de quatre maquisards le 10 août 1944. Le chapitre en question s'appuyait sur le rapport d'activité du secteur FN de Wassy rédigé par Gilbert Thiéblemont. Mais cette relation était incomplète puisque l'intéressé, inspecteur de police, se trouvait en poste hors de la Haute-Marne durant une grande partie de l'histoire du groupe. Voici donc une évocation documentée de ce maquis, basée sur l'exploitation d'archives conservées à Dijon, Reims et Chaumont.

    Le maquis Garnier voit le jour effectivement dans la première quinzaine de juin 1944 à Sauvage-Magny, dans l'ancien canton de Montier-en-Der. Son nom de baptême vient vraisemblablement des frères Luce et Roland Garnier, jeunes FTP chaumontais membres du groupe Corse fusillés le 18 mars 1944. Selon Gilbert Thiéblemont, animateur d'un groupe FN dans le secteur de Wassy, ce maquis est créé avant le 6 juin 1944. Pour Gabriel Gérardin, référent FN de la commune de Sauvage-Magny, il s'agit plutôt de la date du 12 juin 1944.

    Agé de 29 ans, Georges Debert, de Bailly-aux-Forges, prend le commandement de ce groupe. Il se compose au total de dix hommes : Roger Debert, son frère, François Pierre, Julien Chevelle (Vaux-sur-Blaise), Etienne Lambert (Vaux-sur-Blaise), Gabriel Sanrey (garde forestier à Robert-Magny), Raoul Picart, ainsi que "le filleul du général Koenig" et deux volontaires de Vaux-sur-Blaise dont Georges Debert ne se rappelle plus des noms.

    Le maquis Garnier est, avec le maquis Mauguet, l'un des deux groupes FN formant une section (le 1er détachement) commandée par le lieutenant Raymond Krugell, dit Jean, officier de réserve évadé d'un train de déportation. Selon Gabriel Géradin, Garnier était destiné à être renforcé par 30 hommes de la police de Saint-Dizier - ce ne sera pas le cas. Quant à Mauguet, il s'implante à la mi-juin 1944 à Longeville-sur-la-Laines, à 7 km de Sauvage-Magny. C'est le lieutenant Krugell qui transmet les ordres, à savoir notamment venir en aide aux aviateurs alliés réfugiés dans la région. De son côté, Gilbert Thiéblemont a quitté la région, ayant été muté à Epernay (Marne).

Des réquisitions, des exécutions, quelques sabotages   

    Jusqu'à la mi-juillet 1944, on sait peu de choses sur le quotidien d'un groupe dont les résistants Raoul Laurent, Emmanuel de Grouchy, Louis Georges désapprouveront plus tard la nature des actions et les imprudences. Au 30 juin 1944, il comptait onze hommes, selon le lieutenant Krugell. Le 14 juillet 1944, des éléments des deux groupes Mauguet et Garnier mènent une opération contre un homme soupçonné de collaboration à Soulaines-Dhuys (Aube). Au cours de l'échange de tirs, Georges Debert est blessé à la main gauche. Il se rend chez Gabriel Gérardin où il est soigné par le Dr Bernard Bercovici, de Montier-en-Der, puis il gagne la ferme de Maurupt où le Dr Frédéric Benoît, de Wassy, lui prodigue des soins. Debert reste cinq jours dans la ferme avant de rejoindre ses hommes. Entre-temps, le 16 juillet 1944, le détachement FN a arrêté à Sommevoire un apôtre de la collaboration franco-allemande, le journaliste Gilbert Cordier, condamné à mort et exécuté.

    Fin juillet 1944, le maquis Garnier s'étoffe avec deux nouvelles recrues : les Aubois Roland Truchy et Marcel Patout, transfuges des Commandos M qui venaient d'attaquer un convoi allemand. A ce moment, le groupe quitte Sauvage-Magny pour les bois entre Sommevoire et Bailly-aux-Forges. Ce mouvement est peut-être à relier avec le décrochage du maquis Mauguet qui venait d'être encerclé en forêt du Der le 27 juillet 1944.

    Depuis plusieurs jours, le groupe se livre en particulier à des réquisitions de véhicules et de ravitaillement : une Peugeot 202 le 23 juillet 1944, une Traction à Laneuville-à-Rémy le 24 juillet, une Citroën et du tabac à Wassy le 29 juillet. Il procède également à des arrestations de suspects (par exemple à Mertrud le 31 juillet).

    C'est vraisemblablement le 30 ou le 31 juillet 1944 que le groupe, qui a dû déménager, s'implante dans le canton de Joinville : en forêt près de Mathons, au lieu-dit Chalet des Gaudes. Selon Georges Debert, c'est le lieutenant de gendarmerie Maitrier, commandant la section de Saint-Dizier, qui aurait demandé à un habitant de Bailly-aux-Forges, Simonnin, de prévenir le groupe de quitter ce secteur, où ses sorties nocturnes ne passent pas inaperçues**.  D'où le déplacement à Mathons - pour une raison précise que nous ignorons (pendant ce temps, le maquis Mauguet s'est réfugié à la ferme du Pré Godot près de Longeville-sur-la-Laines, avant de se porter le 4 août 1944 en forêt de Morley, dans la Meuse). A Mathons, le ravitaillement des maquisards est assuré par la ferme des Bonshommes, séparée de la forêt par une route. 

    De retour d'Epernay pour convalescence, l'inspecteur Thiéblemont apprend ce mouvement le 1er août 1944. Ayant eu vent d'imprudences, il rencontre Georges Debert avec son frère Marius le 2 août 1944 pour lui donner l'ordre de quitter Mathons dans les 48 heures.

    Mais le groupe ne bouge pas et, sur ordre du même Thiéblemont (selon Debert), il entreprend, dans la nuit du 5 au 6 août 1944, un sabotage sur la voie ferrée près de Joinville, tandis qu'un autre était réalisé par le groupe OCM de Magneux - ces sabotages ont été effectués sur les territoires de Sommancourt et de Rachecourt-sur-Marne. Le 6 août 1944, des arrestations sont opérées par les feldgendarmes à Magneux, ce qui amène Roger Varinot et Roger Borde, membres du groupe local, à rejoindre le lendemain le maquis Garnier. Ce même 7 août 1944, Debert et Truchy se rendent à Margerie-Hancourt (Marne) chez le vicomte François de La Hamayde qui leur remet des explosifs, des cartouches de revolver, et qui leur confie des aviateurs alliés ainsi que deux prisonniers russes. Puis dans la nuit du 7 au 8, le groupe participe au parachutage sur le terrain BOA Toboggan près de Voilllecomte.

La fin d'un maquis 

   Vraisemblablement le 9 août 1944, deux agents de la Sipo-SD de Chaumont, l'Alsacien Charles Sigrist et le sous-officier Gunther, s'arrêtent à Joinville. Ils ont reçu l'ordre de leur chef Aloïs Koch d'aller rencontrer la patronne de l'Hôtel du Nord, Anna Fourrier, qui avait des renseignements à leur communiquer. Selon Sigrist, la commerçante les a informés que des maquisards se trouvaient en forêt de Mathons. Ils ont été vus par des clients qui cherchaient des framboises. Elle précise aussi que le propriétaire de la ferme des Bonshommes, Georges Douillot, a été vu passer devant l'hôtel avec un jeune homme ayant le bras bandé - Lucien Fourmault***- qu'il conduisait chez le médecin. Elle a encore apporté à Charles Sigrist des indications lui permettant de localiser le camp. Charles Sigrist assure toutefois qu'il a porté de fausses indications sur ce plan. Le soir du 9 août 1944, de retour sur Chaumont, les deux agents croisent un convoi de troupes montant sur Joinville.

    Dans la nuit du 9 au 10 août 1944, des éléments du maquis Garnier procèdent à la prise de 10 000 litres d'essence en gare de Chavanges (Aube). A ce moment, les Allemands investissent la région. Georges Debert avance des effectifs de 2 000 soldats venus de Chaumont et Saint-Dizier. Beaucoup plus mesuré, le lieutenant de gendarmerie Maitrier indique, dans son rapport du 12 août 1944, l'engagement d'une centaine de militaires. Un réfugié de Joinville, René Rousselot, précise avoir été réveillé à 5 h du matin par l'arrivée des Allemands.

 Pour échapper à la nasse, Debert forme trois groupes : un de onze hommes commandé par Gabriel Sanrey (ils ne sont pas armés, et parmi eux figurent les sept aviateurs alliés), deux autres d'une dizaine d'hommes sous les ordres de François Pierre et Roger Borde. Soit une trentaine de maquisards présents ce jour-là au camp. Tous doivent se retrouver à Dommartin-le-Franc.

    Debert, qui est notamment accompagné d'Henri Job (de Mertrud), parvient à rejoindre les bois de Bailly-aux-Forges, mais faute de liaisons (Gilbert Thiéblemont est absent, le lieutenant Krugell a rejoint un maquis canadien dans l'Aube, Gérardin a cessé toute activité), il part s'installer à Outines (Marne). Roger Borde, Roger Varinot, André Hacquin parviennent également à échapper à l'encerclement. Tous trois iront servir au sein du 1er groupe du groupement de Wassy, tandis que leurs huit camarades gagnent également l'Aube. Quant au groupe Sanrey, il est arrêté au cours de son repli : les aviateurs sont conduits à Chaumont, quatre maquisards (Gabriel Sanrey, René Jakubas, de Montier-en-Der, Serge Kervaire, de Montreuil-sur-Blaise, et Maurice Launois, de Mertrud) sont exécutés. Leurs corps seront retrouvés à proximité du chemin reliant Mathons à Charmes-en-l'Angle.

    Outre ces quatre exécutions, l'ennemi commet un autre forfait, dans l'après-midi : l'incendie de la ferme des Bonshommes. Georges Douillot mettra en cause la Feldgendarmerie de Saint-Dizier dans cet acte. René Rousselot se souvient notamment du feldwebel François (ou Aloïs) Haas qui a giflé un maquisard capturé. Arrêtés, Georges Douillot et son épouse Renée sont conduits à Chaumont. Ils apprendront, à leur retour le 23 août 1944, que leur jeune fils Bernard, 10 ans, a été tué près de la ferme le 11 août 1944 par des soldats ennemis revenus sur les lieux de leur crime.

L'heure du châtiment

    Dans le secteur d'Outines où il s'est d'abord porté, Georges Debert fait arrêter deux hommes désignés comme "terroristes", Gaston Schlick et Lenfant, qui sont exécutés et dont les corps sont retrouvés les 18 et 19 août 1944. Ayant pris contact à Nogent-sur-Aube avec le capitaine Maurice Dupont (Yvan) et le lieutenant Lopez (Beaublond), Georges Debert s'intègre aux Commandos M. Il se porte sur Donnement (Aube) et fusille un marchand de bestiaux de Saint-Rémy-en-Bouzemont (Marne) accusé d'avoir dénoncé des aviateurs. Il se rend ensuite à Avant-lès-Ramerupt puis Nogent-sur-Aube. Nommé lieutenant, il assure avec 150 hommes la défense de Coclois. Après ces opérations, il est incorporé dans le Bataillon Mermoz (futur III/106e RI), mais, victime d'une tentative de meurtre en novembre 1944, il est blessé et hospitalisé. La justice s'intéresse à lui, notamment parce qu'il a appartenu à l'association des Amis de LVF - rejointe sur ordre de Gilbert Thiéblemont, assure-t-il. Il bénéficiera finalement d'un non-lieu en 1946. 

    Quant aux dénonciateurs du maquis, ils sont traduits en février et mars 1946 devant la cour de justice de la Haute-Marne siégeant à Dijon. Anna Fourrier est condamnée à mort mais ne sera pas exécutée. Trois autres personnes familières de son établissement (fille, employée, cliente) sont condamnées à des peines de travaux forcés.

Sources principales : Archives départementales de la Côte-d'Or, dossiers de la cour de justice de la Haute-Marne, 29 U 111 et 29 U 48 - Archives départementales de la Marne, archives du service régional de recherche sur les crimes de guerre, 163 W 3171 - archives de la famille Leblanc. 

* Tome 2 paru en 1983 aux éditions Dominique-Guéniot.

** Une autre tentative d'appel à la prudence est effectuée par Paul Percheron. Cf à ce sujet : FONTAINE Lionel, GROSSETETE André, SIMONNET Marie-Claude, Résistance, répression, libération de la Haute-Marne, éditions Dominique-Guéniot, 2007.

*** Mort ultérieurement au combat dans l'Aube.

Membres du maquis Garnier

Roger Bordes, Julien Chevelle (Vaux-sur-Blaise), Georges Debert (Bailly-aux-Forges), Roger Debert (Bailly-aux-Forges), Lucien Fourmault (Brousseval), André Hacquin (Magneux), Louis Henri, René Jakubas (Montier-en-Der), Henri Job (Mertrud), Serge Kervaire (Montreuil-sur-Blaise), Etienne Lambert (Vaux-sur-Blaise), Maurice Launois (Mertrud), Marcel Patout, Raoul Picart, François Pierre, Christian Remy (Wassy), Henri Robert (Pont-Varin), Gabriel Sanrey (Robert-Magny), Roland Truchy (Ceffonds), Roger Varinot (Magneux).

Membres probables du maquis : Besançon (Hampigny), Lalouette (Vaux-sur-Blaise), Bernard Mille (Joinville), Edouard Wietcoviak, Paul Entzminger (Sommancourt), Roger Esminger (Sommancourt), Georges Godard (Sommancourt).

mardi 5 mai 2026

L'été 1944 dans la région de Saint-Dizier d'après les archives



7 juin 1944 : plusieurs bombes tombent sur l'aérodrome de Robinson ; à cette date, 30 détenus de Clairvaux employés dans les carrières de Savonnières-en-Perthois se sont évadés lors du transport entre Ancerville et Saint-Dizier. Ils faisaient partie des 400 prisonniers arrivés le 24 mars 1944 à Saint-Dizier et logés à l'école Michelet.

8 juin 1944 : 5 gardiens de la paix de Saint-Dizier abandonnent leur poste ; trois habitants d'Andernay (Meuse) sont arrêtés par des feldgendarmes de Saint-Dizier. Ils envisageaient de se rendre dans un maquis de l'Aube (l'un d'eux, Maurice Aubry, 18 ans, meurt à Neuengamme).

12 juin 1944 : arrestation par les Allemands d'Henri Ragot, secrétaire de général de la mairie, et de Lucien Remy, directeur des Etablissements Remy-Mallet.

13 juin 1944 : départ des détenus de Clairvaux. A la date du 29 juin 1944, 178 de leurs camarades se sont évadés.

15 juin 1944 : distribution de tracts du FN en ville ; arrestation de René Rollin, maire de Saint-Dizier. Avec Henri Ragot et Lucien Remy, il est interné à Compiègne puis déporté le 15 juillet 1944 comme "personnalité otage".

23 juin 1944 : transfert à Drancy depuis la prison militaire allemande de Châlons du juif allemand Kurt Hecht, 20 ans, domicilié à Saint-Dizier.

Nuit du 9 au 10 juillet 1944 : évasion de deux détenus qui étaient gardés, sur ordre des autorités allemandes, dans les locaux du commissariat, "après avoir démonté les barres de fer des cellules".

11 juillet 1944 : annonce de la mort, par des résistants, d'Albert Merle, président du Cosi, et de son fils. Tués près d'Eclaron, tous deux sont membres du RNP.

Nuit du 12 au 13 juillet 1944 : les glaces du Centre de renseignements et d'information (CRI), rue Gambetta, sont brisés à l'aide de pavés.

13 juillet 1944 : chute de bombes à Bettancourt-la-Ferrée ; vol d'un véhicule militaire allemand dans le centre-ville de Saint-Dizier, pendant que le chauffeur consommait à une terrasse de café (le véhicule aurait servi à des opérations dans les régions de Champaubert et d'Eclaron). Les FTP Pierre Thiel, Georges Masselot et Maurice Loppin ont participé à ce vol.

14 juillet 1944 : des oriflammes sont disposés sur le monument aux morts et sur une maison particulière, une cocarde tricolore est visible sur les poitrines de "nombreux Français".

15 juillet 1944 : chute de bombes à Chancenay ; un avion anglais s'écrase à Ancerville ; une "grenade" anti-aérienne allemande tombe dans le quartier des Ajots et blesse un jeune homme se trouvant dans une cave-abri.

16 juillet 1944 : nouveau sabotage au local du CRI. "Les auteurs du méfait furent poursuivis par des militaires armés de mitraillettes." Des balles perdues s'écrasent contre la vitrine du centre et sur des commerces environnants ; deux bombes tombent sur la route de Wassy à la sortie de Saint-Dizier.

17 juillet 1944 : bombardement du terrain de Robinson. Une centaine de bombes "atteignent toutes le terrain et ses approches". L'opération a été réalisée par les 2nd et 3th Bomber Divisions de l'USAAF.

Nuit du 19-20 juillet 1944 : deux gardes civils de la Société métallurgique de Champagne à Marnaval sont attaqués, frappés et délestés d'un revolver. Des Marnavalais seraient les auteurs de l'agression.

20 juillet 1944 : l'annonce de l'attentat - manqué - contre Hitler est "commentée favorablement" à Saint-Dizier.

25 juillet 1944 : la police signale la chute d'un appareil allemand.

2 août 1944 : à 18 h 30, bombardement de Robinson par douze avions alliés (ils appartiennent à la 2nd Bomber Division de l'USAAF).

5 août 1944 : au stade municipal, Raymond Debierre est blessé légèrement par l'explosion d'un détonateur qui proviendrait d'un avion allié. 

8 août 1944 : le lieutenant pilote américain Charles M. Lee, en mission dans la région, trouve la mort à Etrepy (Marne). 

10 août 1944 : la police situe à tort la mort de Marcel Labaye, 23 ans, et la blessure (et la capture) de Roland Bourdaraud, 22 ans, lors de l'attaque du maquis de Mathons. En réalité, ces hommes avaient été admis à l'hôpital civil de Wassy - l'un dans le coma, l'autre blessé au col du fémur - à la suite d'un accident de leur camionnette. Ils appartiennent à un groupe ayant commis des cambriolages à Attancourt, Champ-Gerbault, Voillecomte (un de ses membres est arrêté le 14 août 1944 à Chevillon par les gendarmes). 

11 ou 12 août 1944 : bombardement de Saint-Eulien (Marne).

14 août 1944 : mitraillage de jour du terrain de Robinson.

15 août 1944 : passage, ce jour-là et les jours avoisinants, de milliers de camions allemands se repliant sur Nancy ; un Bragard, Alex Gairaut, sauve Raymonde Lombard, 27 ans, d'une noyade dans la Marne (lui-même, engagé dans la 2e DB, se noiera en Allemagne en 1945).

17 août 1944 : les gendarmes de Saint-Dizier sont arrêtés - "par erreur, semble-t-il", précisent les policiers - puis relâchés ; sabotage partiel de la voie ferrée à Villiers-en-Lieu, la circulation est rétablie deux jours plus tard.

18 août 1944 : à 14 h 49, bombardement de Robinson par sept vagues d'avions qui "labourèrent l'aérodrome, y causant de gros dégâts ; une seule piste serait encore utilisable". Un sapeur-pompier français est tué sur le terrain, deux autres sont blessés. A Eclaron, il y a trois tués et un blessé parmi les civils. Le lieutenant pilote Donald L. Melrose est tué sur le territoire d'Hallignicourt ; le passage d'Edouard Herriot est signalé à Ancerville ; le jeune André Grépin, 16 ans, qui circulait à bicyclette, est heurté par un camion allemand (il souffre d'une fracture du crâne).

19 août 1944 : M. Fournier, épicier à Saint-Dizier, est grièvement blessé aux mains à coups de mitraillette par un militaire allemand qui voulait réquisitionner sa voiture.

20 août 1944 : deux Bragards, employés SNCF, sont également victimes d'accidents avec des camions allemands.

25 août 1944 : sabotage à 6 h 40 de la voie ferrée entre Chancenay et Sommelonne, un fourgon déraille ; départ du I/NJG 5 du terrain Robinson de Saint-Dizier.

27 août 1944 : sabotage, vers 14 h 40, vers le tunnel de la Belle-Epine, près de Baudonvilliers. Le train de troupes, qui se dirige en direction de Saint-Dizier, parvient à passer.

Nuit du 27 au 28 août 1944 : sabotage, à 2 h, de la voie ferrée Saint-Dizier - Revigny, au lieu-dit Saissé, commune de Sommelonne. Le chauffeur allemand est légèrement blessé. A 9 h, selon les gendarmes d'Ancerville, deux avions américains mitraillent le convoi (32 wagons sont incendiés, des soldats allemands blessés sont transportés à Saint-Dizier). L'opération a été réalisée par une équipe de la Compagnie du Val.

30 août 1944 : libération de Saint-Dizier.

Sources : Archives départementales de la Marne, 161 W 87, rapports du commissaire de police ; 162 W 136, correspondance sur les transferts de prisonniers - Archives départementales de la Meuse, 1251 W 1279, sabotages ; La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52, 2023.


mardi 11 novembre 2025

Les grandes étapes de la libération de la Haute-Marne par la 2e DB, 9-15 septembre 1944



La division Leclerc de passage à Froncles. 


Grande unité française commandée par le général Philippe de Hautecloque, dit Leclerc, la 2e division blindée française appartient à la 3e armée américaine. Elle se compose de trois groupements tactiques (D, L et V) composés chacun d’un régiment de chars, d’un bataillon d’infanterie porté, d’un groupe d’artillerie. Le 1er régiment de marche de spahis marocains (RMSM) occupe la mission de régiment de reconnaissance de la division, le Régiment blindé de fusiliers marins (RBFM) est l'unité de tanks destroyers. 

Le général Leclerc fait halte au carrefour de la RN 67 et de la RD 40, à Vignory.


9 septembre 1944

Après la libération de Paris, la 2e DB se porte le 9 septembre 1944 sur le département de l’Aube (dans la région de Clairvaux, notamment) et de la Haute-Marne (Villars-en Azois, Silvarouvres) en vue des futures opérations. 

10 septembre 1944

Le lendemain, elle reçoit pour mission d’attaquer avec le XV Corps américain en direction de la Moselle, qui est l’objectif pour le 11 septembre 1944 au soir. Face à elle, les Allemands tiennent une ligne passant par Châtillon-sur-Seine – Châteauvillain – Chaumont – Andelot – Prez-sous-Lafauche.

Le peloton du lieutenant Henri Serizier (4e escadron, capitaine Horace Savelli, du 1er RMSM) pousse jusqu'à Bologne où il rend compte de la destruction du pont sur la Marne, tandis que la section du sous-lieutenant Cholley du 13e bataillon du génie, rejointe par la section de surveillance (lieutenant Maurer) du Ier RMT qui est à Villars-en-Azois, se porte sur Châteauvillain. 

11 septembre 1944

Le 11 septembre 1944, pendant qu'une compagnie du Ier RMT, un peloton du 12e Cuirs et un obusier partent de Villars-en-Azois opérer contre la garnison de Châtillon-sur-Seine, la 2e DB se met en mouvement vers l'Est. 

Le détachement du lieutenant colonel Nicolas Roumiantzoff (escadron hors rang, 1er, 4e et 6e escadrons du 1er RMSM) est en flanc-garde sud, ayant pour axe de marche l'itinéraire Lignol – Colombey-les-Deux-EglisesVignory – Andelot – Contrexéville (Vosges). 

Sur la RN 67, à hauteur de Vignory. 


Le GT L (colonel Paul de Langlade) est en tête. Il est découplé en deux sous-groupements. Le chef d’escadrons Pierre Minjonnet, chef de corps du 12e régiment de chasseurs d’Afrique (RCA), commande le premier sous-groupement, qui progresse au nord. Il est composé des 1er et 4e escadrons de son régiment, de la 6e compagnie du 2e bataillon du Régiment de marche du Tchad (IIe RMT), d’une batterie du 40e régiment d’artillerie nord-africaine (RANA) et de deux pelotons du Régiment blindé de fusiliers marins (RBFM) et du 1er RMSM. Au sud, le sous-groupement du commandant Jacques Massu, chef du IIe RMT (moins la 6e compagnie), dispose du 2/12e RCA. Quant au 3/12e RCA, il reste en réserve.

Partant de Bayel (Aube) à partir de 7 h, le sous-groupement Minjonnet passe par Colombey, Marbéville et Vignory. 

Des hommes de la 2e DB font halte à Marbéville...

... et à Vignory.


Ayant fait mouvement une heure plus tôt, le sous groupement Massu emprunte l’itinéraire Rennepont – Montheries – Lachapelle-en Blaisy – Bologne, évitant ainsi Chaumont et Juzennecourt. Un temps d’arrêt est marqué à Vignory à cause de la destruction des ponts sur la Marne et le canal, notamment à Villiers-sur-Marne. Comme le pont de Vouécourt, réparé par les habitants, ne peut laisser passer que des chars moyens, le franchissement de la Marne se fait par le pont de l’usine de Froncles que l’ennemi semble avoir oublié et qui est intact. Les cours d’eau sont franchis à 11 h 45. 

Le pont de Vouécourt, réparé à l'aide de peupliers.


Minjonnet continue sa progression sur la rive droite de la Marne par Doulaincourt, Busson, Leurville et se présente devant Prez-sous-Lafauche annoncé comme tenu, tandis que Massu avance par Andelot, Rimaucourt et Saint-Blin

La prise de Prez-sous-Lafauche

Le sous-groupement Minjonnet, arrivant de la direction de Lafauche, est chargé de nettoyer la résistance de Prez-sous-Lafauche, village sur l'axe Chaumont - Neufchâteau qui est signalé occupé à 13 h 30. Sont engagés le peloton d’éclaireurs (lieutenant Hubert Chevalier) et le peloton de mortiers du 12e RCA, le 4e escadron (lieutenant Jean Baillou) de ce régiment et la 6e compagnie du IIe RMT. Le journal de marche du 4/12e RCA précise : « L’unité s’arrête à l’orée du bois qui domine le village à environ 1 500 m. Des tirs sont exécutés sur une barricade et dans quelques maisons signalées comme étant occupées […], par le sous-lieutenant Servant (peloton d’éclaireurs), le peloton Dufour à l’ouest, le peloton Vautrin et les mortiers doivent traverser le village jusqu’à la sortie Est, le peloton Catala vers la sortie Ouest. Le peloton Chevalier attaque le village venant du nord (près du cimetière). » Le sous-lieutenant Jean Baillou de Masclary, 27 ans, du peloton d’éclaireurs du 12e RCA, « accompagnant le sous-lieutenant Vaultrin, est tué d’une rafale de mitraillette » - à 14 h 30 selon l’historique du régiment. 

La résistance tombe rapidement. Les archives du 12e RCA revendiquent entre une centaine et 200 prisonniers, un GMC récupéré, un autre détruit par un tir du char Armagnac II (sous-lieutenant Dufour). Le même document rend compte de la mort de 30 Allemands, tandis que l’enquête de 1948 évoque seize tués, exécutés par les soldats français en représailles de la mort du soldat Armand Button (selon les confidences d’un officier français à l’historien Olivier de Boissoudy). Parmi les blessés allemands, le médecin-capitaine du 12e RCA, Jean Netik, se souvient avoir soigné le lieutenant allemand Bürr. Côté français, il y a deux tués : Masclary et le soldat Button, du RMT, tué d’une balle dans la tête. Il y a également quatre blessés : le sergent-chef Emile Trebald, du RMT, par une balle au bras droit, le brigadier-chef Pierre Rougetet (peloton de mortiers), d’une balle de mitraillette, Marc Gianni, d’une balle à la cuisse droite, Mohamed Tenia, d’une balle au poignet droit, ces trois derniers appartenant au 12e RCA. Puis, après la prise de Prez-sous-Lafauche, à laquelle ont assisté brièvement le général Leclerc - qui, un peu plus tôt, avait fait halte avec sa jeep au carrefour de la RN 67 et de la RD 40, à Vignory - et le colonel de Langlade, le 4e escadron du 12e RCA poursuit sa route en direction des Vosges, précédé de l’escadron du Hays et d’un peloton de TD. Le camp Z1SA des FFI locaux a participé également au nettoyage de la région, revendiquant deux tués ennemis. 

A 15 h, le sous groupement Minjonnet repart, atteint Goncourt puis Sommerécourt puis entre dans le département des Vosges. Tandis que Massu s’empare de Contrexéville, le 3/12e RCA, en réserve, garde les ponts de Goncourt et Saint-Thiébault

De son côté, le détachement Roumiantzoff s'est porté sur Vignes-la-Côte (1er escadron) et Andelot (4e escadron et peloton Chavannes du RBFM). Le peloton Serizier s'est heurté à Andelot à une résistance allemande, perdant un tué (le brigadier Robert Derocle), plusieurs blessés dont un mortellement (Robert Chaplain). L'obusier Edith a été détruit par un coup de panzerfaust. 

12 septembre 1944

Le 12 septembre 1944, c’est le GT V (général Pierre Billotte), parti de la veille de l'Yonne et arrivé dans la région de Saint-Blin - Vignes-la-Côte, par Vignory et Doulaincourt, qui a pour mission de réduire le centre de résistance d’Andelot. Tandis que le sous-groupement Putz reste à Bettaincourt-sur-Rognon, ce sont les sous-groupements La Horie, par Rimaucourt, et Cantarel, par Signéville, qui attaquent la localité.

L'enseigne de vaisseau Philippe de Gaulle (RBFM) à Bologne.


La bataille d'Andelot

Le matin, un ultimatum est lancé à la garnison - le kampfgruppe de l'oberstleutnant Ludwig Wienkoop - par l'intermédiaire des capitaines Branet et Dronne, afin qu'elle se rende avant 10 h. Ce que les Allemands refusent. Après une courte mais violente préparation d'artillerie exécutée par le XI/64e régiment d'artillerie de la division blindée (RADB) et une batterie américaine du 273rd Armored Field Artillery Battalion (à 13 h 45), les sous-groupements Cantarel et de La Horie qui débouchent des directions de Vignes-la-Côte et de Saint-Blin passent à l'assaut. Il s'agit essentiellement des 9e (Raymond Dronne) et 10e (Maurice Sarazac) compagnies du IIIe RMT, de la 3e compagnie (Buis) du 501e RCC, d'éléments du 13e bataillon du génie arrivés la veille à Saint-Blin. 

Le combat est relativement bref mais violent, la résistance réduite, les otages civils retenus en mairie libérés vers 15 h. Côté français, sept soldats ont été tués (adjudant Roger Deschamps, sergent Henri Pertuiset et Marc Logez, du 501e RCC, sergent-chef Manuel Morillas et caporal Gilbert Biscay, du IIIe RMT, sergent Gabriel Vaugien et Francis Ricardi, du 13e BG), et douze ont été blessés. Le GTV revendiquera plus de 300 morts et 750 prisonniers, dont le lieutenant-colonel Wienkoop, capturé sous le pont du Rognon et conduit au PC du général Billotte à Reynel. Si le bilan revendiqué par les Français est élevé, les fosses communes ne contiendront toutefois que les corps de 66 soldats allemands. Cette différence de bilans humains, certes courante dans une période de guerre, est à l'origine d'une polémique sur un probable massacre de prisonniers allemands. Plusieurs témoignages, et même des documents photos, montrent en effet que des prisonniers ont été froidement abattus, notamment par un officier de la division Leclerc. 

Les prisonniers allemands réunis dans une prairie d'Andelot.


Tandis que le GTL libère Andelot, le 4/1er RMSM et le peloton Chavannes du RBFM s'installent à Bourmont, font six prisonniers et détruisent un canon lors de patrouilles sur Levécourt, Maisoncelles et Breuvannes. Pour sa part, le sous-groupement du lieutenant-colonel Jacques de Guillebon, qui comprend la 1ère compagnie (capitaine Boussion) du Ier RMT, un escadron du 12e cuirs et une batterie du 3e régiment d'artillerie coloniale, se porte sur Andelot depuis Villars-en-Azois, via Laferté-sur-Aube, Longchamp-sur-Aujon, Lavilleneuve-au-RoiBlaisy, Juzennecourt,  Bologne. 

La 2e DB de passage à Laferté-sur-Aube.


13 septembre 1944

Le 13 septembre 1944, un peloton du 5e escadron du RMSM et une section de la 2e compagnie du 13e BG, c'est-à-dire des éléments du GT Dio également composé du 12e cuirs et du 3e escadron du RBFM, reçoivent à 14 h l'ordre de reconnaître Chaumont. Venus par Villiers-le-Sec, ils parviennent, malgré les obstacles (des abattis, les gravats du viaduc partiellement détruit, un fossé anti-chars) à entrer dans la ville à 16 h. D'autres éléments arrivant de Brethenay pénètrent dans la cité dans la soirée. 

Un half-track de la 2e DB dans le centre-ville de Chaumont.

Le journal de marche de la prévôté de la 2e DB témoigne de l'entrée en éclaireurs de deux hommes
de cette unité dans Chaumont. (Source : Mémoire des hommes).


14 septembre 1944

Le 14 septembre 1944, rejoint la veille par les éléments détachés à Châtillon-sur-Seine et Essoyes, le Ier RMT laisse l'escadron Bonhomme à Villars-en-Azois et se dirige (3e compagnie du capitaine Joubert) sur Vrécourt (Vosges) au sein du groupement Rouvillois, avec un escadron du 12e cuirs, le peloton de 105 et une batterie du 3e RAC. Ce groupement passe par Andelot, Saint-Blin, Chalvraines et Bourmont. La compagnie du RMT du sous-groupement de Guillebon est à Brainville-sur-Meuse. Au détachement Roumiantzoff, le peloton Serizier du 4/1er RMSM et un peloton du RBFM détruisent à Damblain (Vosges) un canon de 88 et douze véhicules dont deux blindés. 

La jonction entre la 2e DB et la 1ère DB venue de Provence se fait ce jour-là en Haute-Marne à Chamarandes par le 1er RMSM et le 2e RSAR, et à Clefmont le lendemain par les mêmes unités. 

15 septembre 1944

Le 15 septembre 1944 (selon le JMO du Ier RMT), le sous-groupement Rouvillois pousse sur Rimaucourt via l'itinéraire précédent, à partir de 9 h 20. « Le passage du canal de la Marne à la Saône à Bologne sur un pont de fortune retarde la marche de la colonne qui parvient à destination à 12 h 30 » (JMO). Au soir, le Ier RMT - dont le commandant Robert Quilichini a pris le commandement le 12 septembre 1944 à Villars-en-Azois en lieu et place du commandant Henry Farret - est à Rimaucourt (où est le PC du GTD), Bourmont, Andelot et Orquevaux. Se déplaçant sur Chaumont, le sous-lieutenant Debos, de l'escadron Bonhomme (FFI parisiens), fait deux prisonniers dans la ferme de Huguenotte. 

Un obusier, de passage sur un pont de fortune. 


Le 16 septembre 1944, le Ier RMT quitte Rimaucourt pour Bulgnéville via Bourmont, rejoint le lendemain par l'escadron Bonhomme. Les opérations de la 2e DB en Haute-Marne sont terminées.

A l’occasion de son passage dans le département, plusieurs FFI s’enrôlent dans les rangs de la division, issus principalement de la Compagnie du Val. 

Source principale : journaux des marches et des opérations du 1er RMSM, du 12e RCA, du RMT, Service historique de la Défense ; Jérémy GERARD, Andelot dans la tourmente, 1940-1944 ; La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52, 2023 ; archives de Daniel Guérain et Olivier de Boissoudy ; photos issues de la collection du club Mémoires 52.

mardi 14 octobre 2025

Qui sont les auteurs du massacre de Prauthoy ?



Le monument dédié aux victimes du massacre de Prauthoy. (Photo L. Fontaine).

A l'exception de cas isolés et qui n'ont pu être confirmés (Dancevoir, le 22 août 1944 : un retraité exécuté ; Marnaval, le 30 août 1944 : une adolescente tuée à sa fenêtre), les Waffen-SS n'ont pas été impliqués dans les crimes de guerre commis durant l'été 1944 contre la population civile de Haute-Marne. La majorité des massacres ont été perpétrés par les cosaques de la Freiwilligen-Stamm-Division et par des militaires de la Luftwaffe. Des soldats détachés auprès de l'armée de l'air sont d'ailleurs vraisemblablement responsables du massacre de Prauthoy, le 9 août 1944.

L'un des évènements les plus tragiques de l'Histoire de l'Occupation en Haute-Marne a d'abord été relaté en 1945 par le chanoine Louis-Emmanuel Marcel. Son récit a notamment été publié dans le tome 1 de La Résistance en Haute-Marne (1982). L'ecclésiastique précise que ce crime - seize victimes - a été commis après le passage, "vers 9 h du soir", d' "un train de parachutistes allemands, à l'effectif d'une compagnie - 150 hommes environ de SS (Stosstruppen, troupes de choc)". Précision importante : le chanoine note que le convoi victime d'un sabotage* à hauteur de la ferme de Suxy, sur la ligne entre Dijon et Chalindrey, correspond au "train (46) 224, indice matricule 132 429 jusqu'à Chalindrey et (15) 243 de Chalindrey à Neufchâteau, venu de Grenoble par Lyon, Mâcon, Dijon, et chargé d'un matériel d'autobus, notamment d'un car bleu, intact, du Dauphiné". Ce sont là les seuls éléments connus depuis 81 ans pour essayer d'identifier l'unité en cause dans cette tragédie, unité n'ayant jamais été identifiée.

Hélas, le dossier consacré au massacre de Prauthoy dans les archives du Service de recherche des crimes de guerre (SRCGE), délégation régionale de Reims, n'apporte pas plus de précisions. Outre le témoignage poignant de Mathilde Fourot, veuve du fermier de Suxy, y figure cependant le procès-verbal d'audition de Claudette Cornu, recueilli le 30 janvier 1945 par des gendarmes de Saône-et-Loire, qui est de nature à renseigner davantage l'itinéraire du convoi.

En effet, parmi les victimes, figurent trois hommes originaires de Saône-et-Loire (Montbellet et Uchizy), arrêtés quelques jours plus tôt et qui se trouvaient dans le train. Claudette Bontemps - veuve de l'un d'entre eux, René Cornu -, 24 ans, domiciliée au hameau de Merçey, commune de Montbellet, raconte : "Dans la soirée du 7 août 1944, mon mari en qualité de pompier s'est rendu avec d'autres camarades de la commune au hameau de Marfontaine, protéger les habitations voisines de la ferme de M. Monin, que les Allemands venaient d'incendier. [...] J'ai trouvé un cycliste, le jeune Grappin Lucien, [demeurant] à St-Oyen, qui venait me prévenir que les occupants venaient d'emmener mon mari, ainsi que deux autres habitants de la commune. [...] Ils ont fait monter ces hommes dans un train arrêté en face du hameau de Marfontaine, et le convoi est parti en direction de Chalon-sur-Saône. Le lendemain [8 août] je me suis rendue dans cette ville [...] Là, j'ai appris que le convoi ne s'était arrêté que quelques instants à Chalon et avait continué sur Dijon. Deux jours plus tard, je suis allée à Dijon. [...] Des employés de la SNCF m'ont déclaré que ledit train était déjà au-delà d'Is-sur-Tille."

Retour à Nancy

Des soldats - "parachutistes" - qui ont donc combattu dans le Dauphiné, ont pris le train à Lyon et, par la Bourgogne (Chalon, Mâcon, Dijon, etc.), se dirigeaient sur Neufchâteau... Ces informations apportées par Louis-E. Marcel et Claudette Cornu sont toutefois précieuses, car elles correspondent à l'itinéraire emprunté par la seule unité parachutiste à avoir opéré dans le Vercors : une formation détachée auprès du Kampfgeschwader 200 (KG 200). 

Le KG 200 est une unité de la Luftwaffe dont les hommes ont été aérotransportés le 14 juillet 1944 d'Essey-lès-Nancy à Lyon-Bron avant d'être déposés en planeurs le 21 juillet 1944 sur le plateau de Vassieux-en-Vercors... dans le Dauphiné. Dans le Vercors, ces hommes - des Allemands commandés par l'oberleutnant Friedrich Schäfer - ont participé à des massacres de civils, au prix d'une trentaine de tués durant les combats** - les historiens évoquent un effectif initial de 200 hommes au sein du "kampfgruppe Schäfer", chiffre à rapprocher des 150 passagers du train passé par Suxy.

Leur mission dans le Vercors a pris fin le 30 juillet 1944. L'auteur allemand Jon Volker Schlunk, qui s'est intéressé à leur histoire, précise (pages 436-437) que ces parachutistes ont ensuite regagné Lyon puis que "le haut commandement de la flotte aérienne 3 avait prévu de faire intervenir les paras après un bref détour par Nancy dans la région d'Avranches". L'auteur ajoute qu'à la date du 18 août 1944, cette troupe se trouvait près de Meaux, puis qu'elle s'est repliée en direction de l'Allemagne par Reims, la Belgique et le Luxembourg. Pas un mot, dans cet ouvrage fourmillant de détails, sur les conditions du retour entre Lyon et Nancy, encore moins sur d'éventuelles exactions commises lors de ce trajet. 

En revanche, les auteurs britanniques Geoffrey J. Thomas et Barry Ketley, auteurs d'une étude sur le KG 200, écrivent que c'est bien en train que les hommes de l'oberleutnant Schäfer sont remontés en direction de la Lorraine, et que les destructions opérées sur les lignes ferroviaires ont rendu ce trajet particulièrement long.

En effet, le train transportant les auteurs du massacre de Prauthoy a par exemple mis trois jours pour relier Mâcon à Langres. Claudette Cornu l'a indiqué dans son témoignage : le 7 août 1944, il est à Montbellet - après Mâcon, à 100 km au nord de Lyon -, le 8 à Chalon-sur-Saône puis Dijon, le 9 dans le sud de la Haute-Marne. On ignore précisément la suite de son trajet mais après un retour à Nancy via Neufchâteau, il est ensuite tout à fait possible d'être présent au 18 août 1944 en Seine-et-Marne.

Même nature des militaires, même retour du Dauphiné, même itinéraire emprunté : l'hypothèse de l'implication du groupe Schäfer dans le massacre de Prauthoy apparaît donc comme plausible, au vu des témoignages recueillis et des travaux historiques, même si aucune preuve tangible n'est venue jusque-là la confirmer. Le dossier du SRCGE ne fait en tout cas pas état de l'avancée de l'enquête. Précisons que Friedrich Schäfer, décédé en 1992, n'a jamais été condamné pour les crimes commis à Vassieux.

* Sur les auteurs du sabotage, lire l'ouvrage de Gilles HENNEQUIN, Résistance en Côte-d'Or, tome 3, 1995.

** Le chiffre des pertes a été donné par Jon Volker Schlunk.

SOURCES : Jon VOLKER SCHLUNK, Parachutistes allemands dans le Vercors : juillet 1944, Privat, 2016 - Geoffrey J. THOMAS et Barry KETLEY, Luftwaffe KG 200, Stackpole Books, 2015 - Archives départementales de la Marne, série 163 W, archives du SRCGE - informations communiquées par Maurice Bleicher. 

jeudi 11 septembre 2025

12 septembre 1944 : deux FFI de la Marne tués à Darmannes


Robert Cormier (1922-1966). 


La mort de deux soldats des Forces françaises de l'intérieur (FFI) de la Marne, le 12 septembre 1944, près de Darmannes, est une page méconnue de l'histoire de la libération de la Haute-Marne. Ce drame s'inscrit dans le cadre du dispositif FFI demandé par l'état-major de la 3e armée américaine au major britannique Nicholas R. Bodington, pour tout à la fois assurer la sécurité des lignes de communication alliées en attendant l'arrivée du 15e corps américain, et couper à la garnison de Chaumont toute possibilité de sortie.

A partir du 8 septembre 1944, des FFI de la Haute-Marne, de l'Aube et de la Marne font mouvement vers l'arrondissement de Chaumont pour tenir une ligne Juzennecourt - Bologne. Formant une troupe d'environ 500 hommes*, ayant leur poste de commandement à Sexfontaines, ils appartiennent essentiellement au Bataillon FFI de Saint-Dizier (Compagnie du Val et maquis Mauguet), à la Compagnie Pierre (Commandos M), à la Compagnie du Der, à la Compagnie de Joinville...

Dès la nuit du 9 au 10 septembre 1944, des accrochages opposent les FFI - et soldats américains - à des patrouilles allemandes vraisemblablement sorties d'Andelot : à Bologne, Doulaincourt et Busson. Ces engagements coûtent aux FFI un tué (Jean-Claude Mougeot, à Doulaincourt) et trois blessés (à Bologne). Le 10 septembre 1944, le 15e corps qui vient d'arriver sur la Marne attaque en direction des Vosges. Le 11, c'est au tour de la 2e division blindée française de franchir la rivière et le canal de la Marne à la Saône, et de progresser vers l'Est. Le 12, la 2e DB attaque Andelot.

Darmannes se situe entre Chaumont - toujours aux mains des Allemands - et Andelot - qui sera réduit dans l'après-midi. L'engagement du 12 septembre 1944 a été raconté par deux officiers. L'un, Américain : le lieutenant Robert A. J. A. Cormier (1922-1966), saboteur (OSS) du circuit allié Pedlar. L'autre, Français : le sous-lieutenant André Pierrot.

Cormier, dit Bob, est d'origine française. Il est parachuté dans l'Aube dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944, reste plusieurs semaines au nord-est de Troyes, avant de se porter fin juillet 1944, avec le sergent radio Herbert M. Roe (Maurice), sur le hameau de Billory, à Robert-Magny. Désormais attaché à la Haute-Marne, Cormier prend contact avec le maquis de Cirey-sur-Blaise de l'adjudant Benjamin Chrétien, et participe à l'instruction de la Compagnie du Der, tout en réalisant des sabotages. Il accompagne les FFI dervois jusqu'à Juzennecourt, ainsi que le capitaine Percy John Harratt (Peter), lui aussi membre de Pedlar.   

André Pierrot, dit André, sert dans la Compagnie Pierre du capitaine Raymond Krugell. Cette compagnie est formée de FFI des Commandos M, organisation de la Résistance de l'Aube et de la Haute-Marne où Pierrot commandait le maquis Maurice. 

Les relations du combat

Voici le récit de l'engagement du 12 septembre 1944 fait par Robert Cormier, dans son rapport conservé par les Archives nationales : "Nous avons attaqué une ferme, où il y avait quelques Allemands, lors d'une reconnaissance personnelle faite avec le capitaine Harratt, dans les lignes ennemies. En arrivant à la ferme, trois Allemands se tenaient sur la route. Malheureusement, notre mitrailleuse s'est enrayée. Nous nous sommes retirés sur la route et avons commencé à attaquer la ferme, avec six hommes. Le capitaine Harratt avec deux hommes s'est retiré en me criant de faire de même. C'était impossible, car nous avions un blessé de l'autre côté de la route, et le feu ennemi nous empêchait de l'atteindre. Nous avons réussi à faire fonctionner notre mitrailleuse et, sous un tir de couverture, nous avons traîné le blessé jusqu'à la voiture, et nous nous sommes repliés. Pertes : deux tués et un blessé. Pertes ennemies : deux blessés, un cheval tué."

Le rapport du sous-lieutenant Pierrot est à peu près similaire, quoique plus succinct : "Le 12 septembre, trois Allemands se trouvaient dans la ferme régie par [les parents d'Henri H.] ; quatre FFI du groupe de Marault ont livré l'attaque, deux de nos camarades ont été tués. [...] Lors du combat livré dans sa ferme, [madame H, mère d'Henri.] a joué un rôle assez louche à éclaircir, les Allemands étant postés pour commander tous les défilements." Ce "rôle assez louche" motivera l'arrestation et l'interrogatoire des membres de cette famille.

Les victimes

Deux hommes ont donc perdu la vie, le jour de la libération d'Andelot : un Algérien et un Champenois. Le caporal Abdelkader Boudjema, prisonnier de guerre évadé du camp de Mailly, a rejoint le maquis des Chênes (Marne). Ce groupe s'associe à la Compagnie du Der et se porte effectivement à Marault, près de Bologne. Boudjema repose dans la nécropole de Suippes (Marne). Le sergent Adolphe Joannes, 48 ans, vient des Commandos M. Il avait résidé à Magneux (Haute-Marne) dans les années 20. Blessé devant Darmannes, il décède le même jour des suites de ses blessures à Bologne. Nous ignorons le nom du blessé évoqué par Robert Cormier. 

Le lendemain de la mort de ces deux hommes, des éléments de la 2e DB - accompagnés côté Nord par les FFI de Saint-Dizier, côté Sud-Ouest par ceux du maquis Duguesclin - font leur entrée dans Chaumont. Trois jours plus tard, la Haute-Marne est totalement libérée.

Sources : Archives nationales, 72 AJ 85, rapport du circuit Pedlar - Archives départementales de la Côte-d'Or, 30 U 4, dossier H... - Maitron des fusillés, notices rédigées par Jocelyne et Jean-Pierre Husson, et Lionel Fontaine - La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52, 2022.

* Un millier de FFI, selon le rapport du circuit Pedlar. 





jeudi 12 juin 2025

Quelques héros américains de la libération de Saint-Dizier, 30 août 1944

 


        Mise en valeur par Jean-Marie Chirol, créateur du club Mémoires 52, dès 1984, la part prise par le 37th Tank Battalion dans la libération de Saint-Dizier (30 août 1944) est bien documentée. Il est vrai que c'est ce bataillon de chars de la 4th Armored Division (division blindée américaine) qui a payé le prix le plus fort de la conquête de la région bragarde, perdant deux tués et un char lors du combat de Chancenay.

    Chef du peloton qui s'est distingué à Chancenay, le 1st leutnant James Leach, du 37th, a d'ailleurs été proposé pour la Bronze Star dès le 8 septembre 1944.

    La Bronze Star Medal (médaille de l'étoile de bronze) est l'une des plus importantes distinctions militaires américaines. Pour les opérations de Saint-Dizier, elle a davantage été proposée à des hommes du 53rd Armored Infantry Battalion, l'unité d'infanterie portée du Combat Command A (CC A) de la 4th AD qui a pris Saint-Dizier. Le bataillon était sous les ordres du lieutenant colonel George Lawrence Jaques, 34 ans, le futur héros de Bastogne, qui commande alors la colonne chargée de s'emparer de la cité haut-marnaise. Le bataillon, d'où sont issus les récipiendaires cités ci-dessous, est entré par l'Ouest dans la ville, remontant, avec la compagnie Miller du 35th TB, l'avenue de la République pour rejoindre le centre-ville et participer au nettoyage de la cité.

Le nettoyage, avenue Alsace-Lorraine (quartier de Gigny), par les fantassins de la division.
(Collection club Mémoires 52).


    Pour leur comportement le 30 août 1944 à Saint-Dizier, ont été proposés, pour la Silver Star, le captain Henry A. Crosby, et, pour la Bronze Star : le sergeant Mario J. DeFelippo, du Massachussets, le technician firth grade Arthur B. Kosofsky, du Massachussets, les private Joseph P. Maciorkowski, du New Jersey, Albert E. Ferguson, de l'Etat de New York, Angelo M. Scaltrito, du New Jersey, et Joseph Amann, de l'Etat de New York.

    Par ailleurs, et c'est une révélation, un officier du bataillon, le captain John R. Finnegan, a été proposé pour la Purple Heart. C'est-à-dire qu'il a été blessé lors des opérations de Saint-Dizier. Né en 1918, originaire lui aussi de l'Etat de New York, il servait dans la company A du 53rd AIB et devait tomber au combat le 23 février 1945.


Le portrait du capitaine John R. Finnegan (1918-1945).
Source : Find A Grave. 

    Autre officier proposé pour la Bronze Star, mais pour les opérations du 31 août 1944 aux alentours de Saint-Dizier : le 2nd leutnant Harold G. Kimpel, du 25th Cavalry Reconnaissance Squadron. C'est cette unité de la 4th AD qui a perdu un tué ce jour-là entre Joinville et Donjeux (le sergeant Edward L. Rogers). Kimpel devait lui aussi tomber, quelques jours plus tard, le 13 septembre 1944, à l'attaque de la colline Sainte-Geneviève, sur la Moselle.

Tués au combat le jour de la libération de Saint-Dizier

    C'est une autre révélation : les rapports matinaux conservés par les Nara nous apprennent également qu'un soldat du 53rd Armored Infantry Battalion a trouvé la mort le jour de la libération de Saint-Dizier. Il s'appelait Robert H. Haslbeck, matricule 33563038. Né dans le Maryland le 14 juin 1924, il a d'abord servi au sein de la 106th Infantry Division à partir de mars 1943 - il était soldat dans la compagnie L du 423rd Infantry Regiment - avant de rejoindre la Grande-Bretagne en mai 1944. 
    Haslbeck est affecté le 31 mai 1944, avec Peter J. Holka, dans la compagnie A - celle de Finnegan, remplacé après sa blessure par le 2nd lieutnant Watts - du 53rd Arm.Inf.Btl. Partie de la région de Vitry-le-François le 30 août 1944 à 7 h (heure américaine), cette unité arrive à Saint-Dizier à 9 h 15 (heure américaine), et perd un tué et trois blessés lors des combats. Robert H. Haslbeck correspond à ce militaire tué dans des circonstances que nous ignorons. Sa notice nécrologique parue dans une publication des anciens de la 106th précise simplement que celui qui fut servant de bazooka et mitrailleur est tombé "dans la bataille" à Saint-Dizier. Il est inhumé - d'abord sans identité - le 3 septembre 1944 au cimetière de Champigneul (Marne), et repose aujourd'hui dans le Maryland, à Baltimore.

Robert H. Haslbeck (1924-1944). Collection Joris Brouard.


    
    Par ailleurs, alors que le journal de marche du 37th Tk Bn ne mentionne pas cette perte, un rapport quotidien de la compagnie d'état-major de ce bataillon révèle qu'il y a eu une quatrième victime de la 4th Armored Division, le 30 août 1944 à Saint-Dizier : le T/4 (sergent) Arthur AndersonIl est né le 7 juillet 1916 à Stavanger (Norvège), sous le nom d’Arthur Reige. Naturalisé américain, il est domicilié à Leland, LaSalle, Illinois. Il s’engage dans l’armée américaine le 6 février 1942. Servant dans le 37th Tank Battalion, il est déclaré tué au combat le 30 août 1944 et inhumé le 1er septembre à Champigneul (Aube). Le site Find a grave le dit décédé à Saint-Dizier. En effet, le morning report de la Hq Co du bataillon mentionne la mort au combat d'un de ses hommes, en l'occurrence ce sous-officier, lors des opérations de Saint-Dizier. Le document ajoute que le second lieutenant Fred H. Ihlo Jr et le T/5 Joseph E. Lynch ont été blessés tous deux le même jour, mais n’ont pas été hospitalisés. (Actualisé le 20 juillet 2026).



Sources principales : National Archives ; La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52, 2022 ; The Cub of the Golden Lion, décembre 1946.

mardi 11 mars 2025

Massacre sur la voie ferrée à Colombey-lès-Choiseul, 26 juillet 1944


La ligne Dijon - Neufchâteau à hauteur de Colombey-lès-Choiseul. (Photo L. Fontaine).

 Un mois avant le Train fantôme (25 août 1944), un autre transport de déportés passé par la Haute-Marne a connu un véritable périple pour atteindre sa destination : un Kommando du camp de Neuengamme. Qu'on en juge par l'itinéraire emprunté : Saint-Malo, Rennes, Tours, Vierzon, Dijon, Gray, Neufchâteau, Toul, etc. Particulièrement méconnu, ce convoi a pourtant été marqué par l'un des plus importants massacres de prisonniers sur le sol haut-marnais.

    25 juillet 1944. Le train 15 241 en provenance de Dole arrive vers 20 h 30 en gare d'Is-sur-Tille (Côte-d'Or). Il est passé par Gray (Haute-Saône) mais ne s'est pas dirigé sur Chalindrey. "La gare de Chalindrey ayant subi un bombardement le 13 juillet 1944, tout le trafic a été interrompu", précise le cheminot Marcel Cornier. D'une façon générale, les destructions opérées par l'aviation alliée et la Résistance sur les voies de communications expliquent ce long itinéraire. 

    Le convoi fait donc halte en gare d'Is. Il s'agit d'"un train de marchandises transportant des militaires anglais prisonniers", indique Georges Minot. A hauteur du passage à niveau de Marcilly-sur-Tille, un drapeau français apparaît à la fenêtre d'une maison. Ce qui n'est pas du goût de la garde allemande du train, qui arrête quatre jeunes de la région dont Georges, le fils de Georges Minot. Le jeune homme âgé de 21 ans veut prendre la fuite avec un de ses camarades. Les balles pleuvent sur eux. Touché d'un projectile en plein coeur, le Bourguignon meurt sur le coup. Puis, conduit par le mécanicien Adrien Bouvret, le convoi repart en direction de Langres, puis de Neufchâteau.

    26 juillet 1944, 23 h 30. Garde-barrière au lieu-dit Chapelot, commune de Colombey-lès-Choiseul, entre Merrey et Breuvannes-en-Bassigny, Rose Joly vient de se coucher. Mais son sommeil devait être rapidement interrompu. "J'ai perçu le crépitement d'une fusillade à proximité de ma demeure", témoigne-t-elle. Les coups de feu viennent du kilomètre 32 750, après la gare de Merrey que le train 15 241 a laissé derrière lui à 23 h 01. 

    Que s'est-il passé ? Les employés SNCF présents dans le train apportent des précisions sur l'origine de la fusillade. Adrien Bouvret, qui conduit la machine 57.1192 tractant 69 wagons "chargés de prisonniers et de déportés" (selon Marcel Cornier), explique : "Entre Merrey et Breuvannes, profitant du ralentissement* du train, des déportés se trouvant dans celui-ci ont probablement tenté de s'enfuir." Georges Renaud, chef de train : "J'ai bloqué mon train immédiatement et aussitôt l'arrêt, je suis descendu du fourgon pour mettre des pétards. [...] Les Allemands venant de la tête du train me traitèrent de terroriste." Georges Walter, autre cheminot présent dans la machine aux côtés d'un feldwebel (adjudant) et d'un interprète suisse : "Nous avons vu des balles traçantes passer au-dessus de la machine. Le convoi s'est arrêté quelques mètres plus loin par suite du fonctionnement d'un frein d'urgence (frein d'alarme). Le feldwebel [...] avait donné l'ordre de continuer la route." Manoeuvre impossible, à cause de l'utilisation du frein, ce qui sera une source de colère supplémentaire pour l'escorte allemande. 

    Des "passagers" du train ont donc pris la fuite, ainsi que l'expliquent les cheminots. Georges Walter : "Les Allemands ont organisé aussitôt la chasse des fuyards. Ils en ont pris un, que le feldwebel [...] a abattu d'un coup de revolver en plein front. [...] La chasse aux fugitifs a duré une bonne heure. Par la suite, ceux qui étaient partis à la recherche ont signalé que deux des évadés n'ont pas pu être retrouvés." Pour Georges Renaud, il n'y eut pas un mais deux prisonniers blessés : "Les Allemands parlementèrent et décidèrent d'achever les deux prisonniers, ce qui fut fait aussitôt, puis ils m'emmenèrent à hauteur du wagon où il restait 17 prisonniers. Le feldwebel monta dans le wagon et les tua à coups de revolver." Selon le mécanicien Bouvret, "les Allemands ont tiré des rafales de mitrailleuse dans le wagon duquel s'étaient enfuis les déportés".

    Puis le train repart. A 0 h 58, il est en gare de Neufchâteau (Vosges). Là, cheminots et Allemands rendent compte, chacun de leur côté, des événements à leur hiérarchie. Le convoi poursuit son chemin : d'abord Toul, puis Frouard, Pagny-sur-Moselle, Novéant, Sedan, la Belgique...

    Précisément, le cheminot André Marchand est à Toul : "J'ai remarqué les traces de sang et j'ai vu également les vêtements des détenus qui avaient été tués. Ceux-ci avaient été déshabillés avant d'être enterrés près du poste de transformation du dépôt de Toul."

    La fosse commune se trouve sur le territoire d'Ecrouves, "sur un terrain militaire qui s'étend entre la route de Toul à Paris et la voie ferrée [...], au lieu-dit La Concentration, précise l'inspecteur de police Georges Gillet. [...] Les corps étaient recouverts d'une couche de terre argileuse de 80 cm environ."

Un corps sur la voie 

    Revenons à l'origine et à la composition du convoi. Il transporte des déportés jusqu'alors affectés à des travaux dans les îles anglo-normandes (Aurigny, ou Alderney). Ces hommes sont essentiellement Russes, Polonais, Hongrois, Hollandais. Des Témoins de Jéhovah figurent parmi eux. Selon un précieux récit établi en 1950 par Kurt Hille et conservé par les archives Arolsen, ils sont 634 déportés issus d'Alderney (Aurigny), 430 "travailleurs civils", des prisonniers anglais et américains à être entassés dans les wagons, sous la garde de 59 SS, 20 parachutistes et 18 travailleurs de l'Organisation Todt. Ce transport correspond à la I. SS-Baubrigade, initialement sous les ordres du SS-obersturmführer Werner Klebeck et du SS-hauptsturmführer Maximilian List. Mais les sources alliées mentionnent plutôt le SS-obersturmführer Georg Braun comme le commandant de l'escorte. Le transport ferroviaire est parti de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) le 4 juillet 1944. Il est passé par la vallée de la Loire, l'Auvergne, la Bourgogne et la Franche-Comté. Entre-temps, les wagons de travailleurs civils et de prisonniers alliés auraient été séparés du convoi le 19 juillet 1944. A Is-sur-Tille, quinze détenus se seraient évadés - ou auraient tenté de s'évader -, un fait que n'évoque pas Georges Minot. 

    Puis une nouvelle tentative en Haute-Marne s'est soldée par un massacre. A son sujet, nous avons pris connaissance du témoignage des cheminots français. Que disent les déportés survivants ? Toujours d'après le récit établi en 1950 par Kurt Hille, c'est après Merrey que des prisonniers du wagon 12 se sont jetés sur un gardien allemand, lui ont pris son fusil et l'ont blessé. Immédiatement, huit déportés ont sauté du train : trois ont été abattus. Dans le wagon, quatorze autres déportés ont été tués - nous avons vu de quelle façon -, quatre blessés. Un autre témoignage conservé par les Archives Arolsen, livré par Erich Frost, un Témoin de Jéhovah allemand, présente une version légèrement différente : deux Polonais "ont poignardé un garde SS au cou", en représailles les Allemands ont tiré avec des mitraillettes dans le wagon et "tué sans discrimination des prisonniers innocents". Selon un autre déporté, Otto Spehr, auditionné le 23 septembre 1944**, l'auteur du crime serait un SS nommé prénommé Marian, qui aurait auparavant exécuté d'autres prisonniers russes. Ce SS - Spehr parle d'hommes portant l'insigne Totenkopf - aurait été interné en Angleterre comme prisonnier de guerre. 

    Le forfait accompli, tous les corps ont été remontés ou laissés dans le wagon... sauf un seul. 

    Au matin du 27 juillet 1944, les gendarmes de Clefmont (Haute-Marne) qui se rendent sur les lieux de la fusillade constatent en effet la présence d'un cadavre au bord de la voie. Les gendarmes notent : "Il est vêtu d'une vareuse gris-vert, d'un pantalon à rayures bleues et blanches. Il est nu pieds. Sans coiffure. Le cadavre est à plat ventre, le visage repose sur les deux bras repliés. [...] Le visage est crispé [...] Les cheveux, châtains, sont tondus ras. [...] Sur le côté gauche de la vareuse, nous relevons le numéro suivant 17.120, surmonté d'un petit rectangle de tissus rouge." Le chef de gare de Merrey, Maurice Lombard, qui accompagne les gendarmes, voit également "un bras gauche, arraché à la clavicule", appartenant à une autre victime.

    Toujours non identifié

    Au 12 septembre 1944, à l'arrivée du convoi de la I. SS-Baubrigade à Sollstedt, 441 déportés sont enregistrés. D'après un survivant, plus de 40 déportés ont trouvé la mort durant le trajet.

    Combien sont décédés en Haute-Marne ? Erich Frost parle de 18 victimes enterrées à Toul. Le site Internet du camp de Neuengamme donne également le chiffre de 18 décès en juillet 1944 à Toul, dont 17 le 26 ou le 27 juillet. Ce sont les victimes du massacre. Il y a trois Allemands, deux Hollandais, deux Polonais, et onze Russes. Aucun d'entre eux ne porte le numéro 17.120 retrouvé à Colombey-lès-Choiseul. Il y aurait donc eu au total 19 victimes. Ce qui correspond aux informations données par les employés SNCF : deux évadés blessés et achevés, 17 déportés abattus dans le wagon. En 1946, la police française notera toutefois qu'ont été découverts à Toul 17 corps dont deux qui pourraient être ceux des "soldats allemands tués au cours de cette mutinerie".

    Qui est le déporté inconnu ? Si l'on se réfère à son numéro de matricule, son nom commence vraisemblablement par la lettre S, puisque le matricule 17.120 se situe entre 17.119 (Wilhelm Skora) et 17.121 (Gustav Slonewski). A ce jour, il n'a toujours pas été identifié.

Sources : 342 W 201, Archives départementales de la Haute-Marne ; 163 W (MM) 3157, Archives départementales de la Marne ; 102 W 23, Archives départementales de la Meurthe-et-Moselle ; Archives Arolsen ; site Internet kz-gedenkstätte-neuengamme ; Livre des 9 000 déportés de France à Mittelbau-Dora ; La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52.

* Un autre témoignage de cheminot parle plutôt d'une accélération. 

** Témoignage cité par Roman Alexandrovitch Firsov sur le forum Internet du mémorial OBD.


    Les victimes du massacre

(sources : site Internet Neuengamme et Arolsen Archives)

ANDREJENKO (Wassilij). Né le 14 janvier 1919. Russe. Matricule 16 582. Décédé en juillet 1944 à Toul selon le site Internet Neuengamme.

GOETTEL (Otto Hermann Willi). Né le 12 décembre 1904 à Rixford. Allemand. Matricule 16 741.

JANUSCH (Iwan). Né le 20 janvier 1922. Russe. Matricule 16 815.

KLONZ (Richard). Né le 5 avril 1902. Allemand. Témoin de Jéhovah. Matricule 16 827.

KOLODJASCHYJ (Nikolaj). Né le 22 avril 1918. Russe. Matricule 16 830.

KUDRENKO (Nikolaj). Né le 5 mai 1923. Russe. Matricule 16 877.

LUBECKI (Wladyslaw). Né le 28 mai 1896 en Pologne. Matricule 16931 (Kommando d'Alderney, KZ Neuengamme). Il pourrait s'agir du déporté présent à Oranienburg, en 1941 (matricule 24 013).

LUKJANEZ (Grigorij). Né le 10 septembre 1914 à Suchowska. Russe. Domicilié à Hersfeld, en 1942 (matricule 8 258). Matricule 16 914.

MOROZ (Jefim). Né le 19 octobre 1914 à Krasnyj Kutok, près de Koursk. Russe (Ukrainien). Déporté politique. A Buchenwald (en provenance de Halle) le 15 octobre 1942, puis à Neuengamme le 22 février 1943. Matricule 16 977.

OEVER (van den) (Cornelis). Né le 30 septembre 1897 à Ablasserdam. Hollandais. Evangéliste. Domicilié à Den Haag. Arrêté en 1941. Déporté à Oranienburg, puis Neuengamme. Matricule 17 004.

PAWLENKO (Iwan). Né le 1er janvier 1924. Russe. Matricule 17 053.

SCHIRTUJEW (Aleksandr). Né le 5 mars 1914 à Schabowska. Russe (Ukrainien). Est à Dachau, en 1942. Puis à Sachsenhausen (matricule 35 610). Matricule 17 117.

SERGEJEW (Pjotr). Né le 22 juin 1916. Russe. Matricule 17 138.

SUKOLENOW (Pjotr). Né le 20 août 1914. Russe. Matricule 11 079.

TROTZKYJ (Nikolaj). Né le 18 mai 1920. Russe. Matricule 17 209.

WAJS (Sigismund). Né le 26 janvier 1920 à Marchocica (Pologne). Déporté à Sachsenhausen (matricule 23 276), en 1941. A Dachau. A Neuengamme (matricule 17 264).

WULDER (Grosse). Né le 13 janvier 1919 à Amsterdam. Hollandais. Témoin de Jéhovah. Arrêté le 15 mars 1941. Déporté à Sachsenhausen. Matricule 17 277. Acte de décès dressé le 5 septembre 1944. 

WUNDERLICH (Fritz Albin Rudolf). Né le 4 avril 1897 à Buchholz (Saxe). Allemand. Matricule 17 257. Acte de décès dressé le 4 septembre 1944.

Quelques témoignages sur le massacre 

Erich Frost (16 709) : "Un garde SS fut blessé au cou au couteau par deux détenus polonais qui s'enfuyaient d'un wagon. Cela nous coûta 18 morts. Le SS tira à la mitraillette dans le wagon d'où les deux Polonais s'étaient enfuis et tua sans discernement des détenus innocents. [...] Parmi les 18 tués, qui furent ensuite inhumés au cimetière local [à Toul], se trouvaient trois Témoins de Jéhovah, dont deux que je connais nommément : Rudi Wunderlich, de Buchholz-Sehma en Erzgebirge, Gosse Woulder, de Hollande. [...] Le chef de la SS-Baubrigade sur ce transport était un SS-obersturmführer Braun, un officier la plupart du temps ivre, qui pouvait alors se montrer imprévisible et qui, à ma connaissance, était aussi un nazi fanatique jusqu'au bout." (sources : Arolsen Archives). 

Kurt Hille, de Magdebourg (16 756) : "26 juillet 1944. 8 h 30 : départ d'Is-sur-Tille. 9 h : arrivée à Langres. 21 h 15 : départ. 22 h 15 : arrivée à Charmes (Marne). 23 h : coups de feu dans le wagon 12 : des détenus ont attaqué les garde, arraché une baïonnette, blessé un garde. Huit détenus se sont enfuis, dont trois ont été abattus. Dans le wagon même, quatorze détenus furent abattus, parmi lesquels les frères [Rudolf] Stonig (blessure par balle à la cuisse), [Michel] Aschautat (blessure par balle à la tête, à travers l'oreille), Höveler (blessure par balle à la cuisse). Pendant que nous étions attaqués, un poste allemand situé dans la forêt à proximité ouvrit le feu sur notre train. 24 h : poursuite du trajet. 27 juillet 1944. 7 h : arrivée à Toul. 17 morts, qui sont inhumés sur un pré près de la gare. 12 h : départ. [...] 20 h : A Sedan. Trois grands blessés décédés. [...]" (source : lettre du 10 mars 1950 à M. Lüdke, Arolsen Archives).

Jan Woitas : "Arrivés à Toul, 18 hommes furent à nouveau fusillés. Pour ces morts, Marian Tomoasikiewik*, venant de Croatie, doit être tenu pour responsable. Il m'a dit personnellement qu'il était entré dans le wagon en question et qu'il avait "refroidi" ces hommes. Je sais de quelle façon ces meurtres ont été commis, mais je ne l'ai pas vu." (source : dossier d'enquête sur le massacre de Breuvannes, commission sur les crimes de guerre des Nations unies, 1947, archives des Nations unies).

Friedrich Wilhelm Schiernecker (17 170) : "Chaque wagon contenait 50 hommes. J'avais de la chance, car je fus mis dans la voiture servant d'infirmerie. [...] Je n'ai rien vu de la fusillade, mais lorsque celle-ci prit fin, j'ai regardé par la fenêtre et j'ai vu qu'on retirait 18 morts de la voiture en question, parmi lesquels je reconnus Van Den Oever. Je crois me souvenir que par la suite quatre blessés furent amenés dans mon wagon. De ces blessés, un a succombé en route." (source : dossier d'enquête sur le massacre de Breuvannes, commission sur les crimes de guerre des Nations unies, 1947, archives des Nations unies).

* Dans l'annexe du dossier d'enquête, le SS-schütze Marian Tomoasikiewik est dit originaire de Cracovie. Daté du 7 novembre 1944, un rapport anglais, conservé par les Archives nationales américaines (Nara, Documents 9 et 10), ne cite pas Tomoaskiewik parmi les militaires de la 3. SS-Totenkopf présents dans le transport mais évoque le SS-Mann Peter Bittenbinder, jeune Allemand de Bessarabie, qui serait le responsable de la mort de 19 prisonniers (et des blessures de 28 autres) entre le 20 et le 25 [sic] juillet 1944 "près de Verdun". Le déporté tchèque Robert Prokop et le SS slovaque John Skultety l'ont tous deux mis en cause.