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dimanche 23 août 2026

La libération de la Haute-Marne d'après les sources militaires (I) : 30 août - 1er septembre 1944

Des éléments du CCB de la 4th Armd Div à Courcelles-sur-Blaise,
31 août 1944. (Collection club Mémoires 52).

    Depuis 1984 et la venue en Haute-Marne du colonel James Leach, libérateur de Chancenay, on connaît, dans les grandes lignes, les circonstances de la libération de Saint-Dizier. A cette occasion, Jean-Marie Chirol avait recueilli le précieux témoignage de cet officier. Quarante-deux années se sont passées, et l'ouverture à la consultation des sources militaires américaines, allemandes et françaises permet d'améliorer la connaissance de ces évènements. Cette série d'articles dont voici le premier volet se propose d'apporter de nouveaux éléments d'information sur la retraite allemande et la libération du département.

1. Prologue (10 - 29 août 1944)

    Rennes le 4 août 1944, Laval le 6, Le Mans le 8... Si la bataille de Normandie prend effectivement fin le 21 août 1944 avec la réduction de la poche de Falaise, les Alliés ont pu sortir victorieusement de cette région dès le début du mois d'août 1944, et entamer la libération de la Bretagne et du Maine. Rapidement, le commandement militaire allemand envisage d'aménager une ligne de défense passant notamment par la Somme et la Marne. Voilà pourquoi, le 9 août 1944, le general der kavallerie (général de corps d'armée) Kurt Feldt, alors à la tête de l'état-major du commandement militaire du Sud-Ouest, reçoit l'ordre de quitter Amboise (Indre-et-Loire) pour le département des Vosges, d'où il assumera sa nouvelle mission. Son état-major se porte le 10 sur Neufchâteau, puis sur Vittel. Feldt est un cavalier de 57 ans. Vétéran de 14-18, il commandait en 1940 la 1. Kavallerie-Division, et à ce titre il a été vainqueur sur la Loire à Saumur. Quatre ans plus tard, le voici commandant de la "section" (Abschnitt) III qui correspond à la défense sur le cours de la Marne.

Un dispositif solidement encadré
    Pour réaliser sa mission, Kurt Feldt est entouré d'officiers expérimentés. Le kommandeur des pionniers de forteresse IV, qui est à Joinville à la date du 17 août 1944, est le colonel* Radeke (ou Radecke), qui fut en poste à Bordeaux. Radeke est assisté, à Wassy, du colonel Brandt, et à Chaumont du colonel Lipken, lequel commandait - également dans le Sud-Ouest - l'état-major des pionniers de forteresse 28. Pour effectuer les travaux ordonnés, les majors Nowak (Langres), Könige (Chaumont), Holke (Joinville), ce dernier auparavant affecté à Royan, et le lieutenant-colonel Hülk (Bienville) disposent des 13e et 28e bataillons de pionniers de forteresse dont les compagnies sont implantées sur le cours de la rivière. Parallèlement, des groupes de combat (kampfgruppe) chargés d'assurer la défense de ces positions sont mis sur pied et confiés à d'autres officiers supérieurs. A la date du 28 août 1944, Kurt Feldt a divisé sa "section III" en sept "secteurs de travail". Si l'on se réfère aux unités de pionniers placées sous leurs ordres respectifs, on peut penser que le lieutenant-colonel von Gebsattel, ancien Feldkommandant de Rennes (FK 748), défend la région entre Saint-Dizier et Joinville (secteurs 1 et 2), le colonel Kutzen, Feldkommandant de Laval, est dans la région de Joinville (secteurs 3 et 4), le colonel Grunert est aux abords de Chaumont (secteurs 5 et 6), enfin le colonel Gollé défend les environs de Langres (secteur 7).
    Josef Gollé a 49 ans. Colonel depuis juin 1943, il a précédemment servi dans un régiment de chasseurs de montagne (Geb.Jg.Rgt. 100). Hans Friedrich Wilhelm Grunert a le même âge. Il commandait le Grenadier-Regiment 988 (276. Infanterie-Division) le 10 décembre 1943, après avoir été à la tête du GR 915. Grunert laisse son régiment au major Wömpener le 20 juillet 1944 après avoir été nommé auprès du général Feldt comme chef d'un état-major de reconnaissance. Von Gebsattel semble correspondre au baron Frantz von Gebsattel. Quant à Hans Joachim Kutzen, c'est un ancien combattant de 14-18 né à Metz en 1886. Dans la Mayenne, il a ordonné des arrestations qui ont eu pour conséquences des déportations**.

Travaux dans l'urgence
    Le temps presse. Dès le 19 août 1944, jour du déclenchement de l'insurrection parisienne, le général Feldt apporte des préconisations sur la réalisation des travaux. Dans le cas de Saint-Dizier, il écrit qu'"une position d'avant-postes au-delà de la Marne est à établir en intégrant les installations existantes à l'aérodrome". D'une façon générale, le général ordonne d'édifier des "barrages antichars sur toutes les grandes voies de circulation", de creuser des fossés antichars "partout où les obstacles naturels font défaut" (de tels aménagements sont ainsi réalisés entre Chaumont et Semoutiers). Dans sa note secrète, Feldt insiste sur le fait que "tous les travaux de construction doivent être camouflés dès le début contre l'observation aérienne", travaux revenant à l'Organisation Todt mais aussi "en faisant appel sans ménagement à la population civile française". Pour le général, "il importe que dans les plus brefs délais - au plus tard d'ici la fin du mois - la position soit dans les grandes lignes achevée"
    Afin de disposer de davantage de main d'oeuvre, le commandant de la "section III" peut aussi compter sur l'aide de soldats du Freiwilligen (Kosaken)-Stamm-Regiment 5 (volontaires cosaques). Ainsi, tandis que six escadrons tiennent la ligne Villiers-sur-Suize - Longeau, c'est-à-dire un axe parallèle à la RN 19 - RN 74, pour protéger les travaux, environ 700 cosaques ont été chargés de construire des positions défensives entre Chaumont et Langres. Une série de photos, non localisées mais représentant vraisemblablement le secteur langrois, montre en effet des travailleurs de l'Est creusant des tranchées.
    A la date du 22 août 1944, le territoire de la Haute-Marne administré par le colonel Werner Kleffel (Feldkommandantur 769) dispose, pour sa défense, du 5e régiment de volontaires (cosaques) du lieutenant-colonel Erich Stabenow, du 44e groupe d'observation de réserve (Reserve-Beobachtung-Abteilung) du major Dr Portmann, des 1er et 3e bataillons du 305e régiment d'instruction des transmissions aériennes (Luftnachrichten-Ausbildungs-Regiment ou Ln.Ausb.Rgt.) et du 1er bataillon du 302e régiment d'instruction des transmissions aériennes, bataillon peut-être déjà commandé par le capitaine Heinz Weinauer. Parallèlement, la retraite amène d'autres formations sur le sol haut-marnais.

La retraite venue de l'Ouest
    Une partie des troupes qui se replient transite par Troyes et Bar-sur-Aube pour se diriger sur Chaumont. C'est ainsi que le 19 août 1944, un détachement d'aviateurs (appartenant sans doute à un Ln.Ausb.Rgt.) fait halte à Colombey-les-Deux-Eglises en empruntant la RN 19. Du 20 au 22 août 1944, les membres du commandement de l'armement (Rüstungskommando, ou Rü-Kdo) d'Angers et de Troyes, ainsi que les services administratifs de la Feldkommandantur 533 (Troyes), rejoignent également Chaumont en passant par Bar-sur-Aube. Ceux d'Angers passent la nuit à la caserne Von Seekt (sans doute le quartier Damrémont), avant que tous ne gagnent Neufchâteau via Saint-Blin. Aux alentours du 23 août 1944, c'est le II./Ln.Ausb.Rgt. 402, positionné à Troyes, qui rejoint le 1er bataillon à Chaumont.
    D'autres éléments de l'armée allemande, toujours en provenance de l'Aube, entrent en Haute-Marne fin août 1944, mais en empruntant d'autres axes. C'est pour faciliter leur passage que le général Feldt a ordonné de ne pas détruire les principaux ponts sur la Marne (Saint-Dizier et Joinville, en particulier), tandis que tous les autres ouvrages situés entre Chaumont et la cité bragarde sautent le 27 août 1944. La Haute-Marne voit ainsi passer, le 29 août 1944, le 1er bataillon de la 51e brigade SS de grenadiers de chars venu de Giffaumont et continuant directement son trajet sur Ligny-en-Barrois (Meuse) par Saint-Dizier, ainsi que des éléments de la 15e division de grenadiers de chars (appartenant sans doute au 115e régiment de grenadiers de chars) qui abattent un prisonnier FFI à Anglus. Tôt le 30 août 1944 encore, une colonne de cette même division se scinde en deux à Montier-en-Der, une partie partant sur Saint-Dizier, une autre (composée, selon Jean-Marie Chirol, de 18 chars, deux groupes d'artillerie portée de 150, une trentaine de camions et véhicules divers) gagnant Wassy, Joinville puis vraisemblablement la Lorraine. Un passage in extremis car le 30 août 1944 est le jour de la prise de Saint-Dizier par la 3e armée américaine du général Patton.

2. La libération de Saint-Dizier
    D'après le journal de marche du 37e bataillon de chars (37th Tank Battalion ou Tk Bn), commandé par le lieutenant-colonel Creighton W. Abrams, c'est à 20 h 30, le 29 août 1944, que l'ordre est donné de prendre Saint-Dizier. C'est un autre point de passage de la Marne, comme Vitry-le-François et Châlons-sur-Marne qui viennent d'être libérés par la 4e division blindée (4th Armored Division) du général John S. Wood. La libération de la cité bragarde revient au combat command A (CC A) du colonel Bruce C. Clarke, plus précisément à la colonne commandée par le lieutenant-colonel George L. Jaques, chef de corps du 53e bataillon d'infanterie blindée (Armored Infantry Battalion ou Armd Inf Bn).
    Selon les "rapports du matin" (morning reports) quotidiens de l'armée américaine, c'est entre 6 h 45 et 8 h 30, le 30 août 1944, que s'ébranlent les unités chargées de prendre Saint-Dizier. Elles partent, pour les premières, de Vitry-le-François et Couvrot, pour les suivantes de Marson et L'Epine, dans la région de Châlons. Dans l'ordre, font mouvement la compagnie B du 37th Tk Bn (lieutenant James H. Leach), la D/37th Tk Bn (capitaine John McMahon), la B/53rd Armd Inf Bn (capitaine Alfred J. Owen), la C/35th Tk Bn (capitaine Crosby P. Miller - c'est la seule unité unité de ce bataillon à prendre part aux opérations), la C/53rd Armd Inf Bn (capitaine Roy C. Breaux), la A et la C/37th Tk Bn, etc.

Le flou sur les défenseurs allemands 
    Nous connaissons bien les unités américaines. Quid des formations ennemies défendant la ville ? Les archives militaires allemandes évoquent, sans plus de précision, la présence de deux Alarm-Bataillon, c'est-à-dire deux unités mises sur pied pour la circonstance. Un document de même origine fait également état d'un bataillon du 157e groupe mixte de défense anti-aérienne (Gemischte-Flak-Abteilung) présent à cette date dans la région de Saint-Dizier, sans qu'il soit établi qu'il a effectivement participé à la défense de la ville. Les seules certitudes concernent des localités aux abords de la cité : le 7e régiment de transmissions aériennes (Luftgau-Nachrichten-Regiment) perd sept tués à Villiers-en-Lieu, et le 104e régiment de grenadiers de chars (15e division) se bat à Chancenay. Toutefois, on peut vraisemblablement avancer que des éléments de la 3e division de grenadiers de chars sont présents dans la cité au moment de l'arrivée des Américains. En effet, dans un chapitre portant sur la période 25-31 août 1944, l'historique de cette division qui vient d'être rappelée d'Italie indique que la tête de pont sur la Marne à Saint-Dizier est défendue par le 3e bataillon motorisé du génie, des éléments des 8e (lieutenant von Rech) et 29e (lieutenant Richter) régiments de grenadiers de chars, ainsi que la section du génie (lieutenant von Wendorff) du 103e détachement de chars. Leur objectif est de recueillir la 15. Pz.Gren.Div qui retraite depuis l'Aube***. La 3. Pz.Gren.Div. est précisément installée dans le Triangle Bar-le-Duc - Saint-Dizier - Vitry-le-François. A la date du 29 août 1944, par exemple, le Pz.Gren.Rgt. 29 (major Dr Kurt Schaefer) est cantonné à Beurey-sur-Saulx, Couvonges, Mognéville et Robert-Espagne (3e bataillon), à Sermaize-les-Bains (1er bataillon), Troisfontaines-l'Abbaye, Cheminon, etc. Il s'agir du régiment qui a commis, ce jour-là, les massacres de la vallée de la Saulx.

Une attaque par l'ouest 
    Voyons maintenant de plus près les opérations côté américain. L'état-major du 53rd Armd Inf Bn situe son arrivée sur la zone à 9 h 15. Pour le rapport quotidien de la C/35th Tk Bn, c'est à 12 h 30 que l'attaque de Saint-Dizier est lancée. L'ouvrage Patton's Vanguard précise que les chars légers de la D/37 et trois Sherman 105 mm de ce bataillon sont en tête de la progression sur la ville. Ils affrontent deux pièces de 88. Puis le lieutenant-colonel Jaques ordonne à la D/37 (McMahon) de prendre le terrain d'aviation - elle est soutenue par les fantassins de la B/53 - tandis que la B/37 (Leach) doit contourner la ville par le nord, couper la route Saint-Dizier - Bar-le-Duc à Chancenay et la voie ferrée. La prise de la cité bragarde revient au 53rd Armd Inf Bn, à la C/35 (Miller) et au 94th Field Artillery Armored Battalion (bataillon d'artillerie de campagne blindée, ou FA A Bn).
    Les rapports quotidiens des unités de la division (par exemple : l'état-major et la compagnie C du 53rd, la D/37) mentionnent des accrochages avant l'entrée dans Saint-Dizier. Qu'en est-il réellement ? Le "rapport après action" du 53rd Armd Inf Bn confirme être parti d'une position à 2 miles au nord de Vitry-le-François à 7 h. "Près de l'entrée Ouest de Saint-Dizier", donc en direction de Vitry, "l'avant-garde a subi le feu d'antichars, d'artillerie et d'armes légères et à 9 h 15 les chars et l'artillerie se sont mis en position. Des canons anti-aériens de gros calibres ont été localisés dans un grand aérodrome [le terrain de la Luftwaffe que semble avoir quitté le 25 août 1944 le I./Nachtjagdgeschwader 5 - escadre de chasse de nuit] juste à l'ouest de la ville et furent prises sous le feu de notre artillerie divisionnaire. L'avion de liaison de l'artillerie rendit compte qu'un bataillon ennemi se trouvait dans le secteur de Villiers-en-Lieu et l'artillerie fut engagée dans cette région".
    La présence de ce "bataillon" ennemi est confirmée par l'historique du 94th FA A Bn, qui précise que le tir américain est exécuté par la batterie C sur les indications du second lieutenant Harley S. Merrick, observateur emmené par un Piper-cub. Le colonel Ernest A. Bixby, commandant l'artillerie divisionnaire, viendra féliciter ces hommes. L'historique du bataillon note qu'un camion rempli de bouteilles de cognac a été touché. 
    En situant cette force adverse à Villiers-en-Lieu, les sources américaines infirment donc notre première supposition que le lieu concerné soit l'entrée de ville direction Wassy, et que le "bataillon" ennemi repéré aurait pu correspondre à un mélange de soldats allemands et de FFI de la Compagnie du Val alors engagés route de Joinville (lire plus loin).

Les libérateurs de Saint-Dizier appartiennent à la 4e division blindée. (Collection L. Fontaine).



Accrochages à Villiers-en-Lieu...
    Le nettoyage de Villiers est exécuté par la C/37 et la C/53 (vers 13 h 30, d'après les rapports quotidiens). "Beaucoup de véhicules et de canons ont été détruits avec beaucoup d'ennemi tués et un grand nombre de prisonniers, le reste fuyant vers l'est", précise le rapport du 53rd Armd Inf Bn qui ne donne pas d'heure précise. De source française, le Luftgau-Nachrichten-Regiment 7 a perdu sept tués à Villiers-en-Lieu, dont les radios Horst Margier et Manfred Spiecker. La commune déplore trois victimes civiles : Serge Grelet, 17 ans, abattu par des soldats allemands, Léa Linguenheld et le jeune Hébert Party, 14 ans, tués par méprise par la 4th Armored Division. De son côté, le journal de marche du 37th Tk Bn précise que la D/37 a rejoint, à 12 h 40 à Saint-Eulien (Marne), la colonne de son bataillon (passée par Vauclerc et sans doute Thiéblemont) et qu'avec une section de la compagnie C du 10th Armored Infantry Battalion (seule unité de ce bataillon engagée ce jour-là en Haute-Marne), les chars ont pris "un camp de l'Organisation Todt" au sud de Saint-Eulien - un camp militaire servant effectivement de casernement de travailleurs et d'entrepôt de matériels.
    L'autre principal évènement du jour à l'entrée Ouest de Saint-Dizier, c'est la prise du terrain de Robinson utilisé par la Luftwaffe. Pour le 37th Tk Bn, ce sont un Dornier 17 et deux Messerschmitt 110 qui sont détruits au sol par la D/37 qui, lors de sa progression, a également détruit trois canons de 75 mm.
    Pour sa part, l'historique du 191st Field Artillery Battalion indique que l'unité arrive à 11 h 25 à quelques miles à l'ouest de la ville. Puis, "durant l'après-midi, une tour d'usine contenant un poste d'observation ennemi a été détruite, et deux batteries ennemies ont été neutralisées, une d'entre elles était examinée plus tard et trouvée avec tous ses canons hors d'état d'agir". On peut penser qu'il s'agit des pièces de 88 mentionnées plus haut.

... et à Chancenay
    A peu près au même moment où Villiers-en-Lieu était nettoyé, le maquis Mauguet qui descendait sur Saint-Dizier est accroché à Chancenay par un élément du Pz.Gren.Rgt. 104. Rappelons que ce village est l'objectif de la compagnie du lieutenant James Leach. Ce détachement ennemi - fort d'au moins 170 soldats - s'était installé à Chancenay dans la matinée. Il appartient sans doute à cette colonne de la 15. Pz.Gren.Div qui s'était scindée en deux à Montier-en-Der et qui a donc pu transiter par la région bragarde avant l'entrée des Alliés.
    Dans son mouvement de contournement de Saint-Dizier par le nord, la B/37 (trois pelotons, soit seize chars lourds) du lieutenant Leach passe par Villiers-en-Lieu et la forêt de la Haie-Renault avant d'arriver à Chancenay par le chemin de Trois-Fontaines. Au cours du nettoyage de la résistance, le char Boucaneer est touché, le sergent Leonard Blume et le soldat Arthur Connelly sont tués, le caporal Joseph S. Williams et le soldat Charles A. Green sont blessés. A 15 h, le combat est terminé. Le maquis Mauguet déplore neuf tués ou blessés mortels. Un jeune habitant du village a trouvé la mort. Côté allemand, le lieutenant Otto Probst, de la 15. Kompanie du Pz.Gren.Rgt. 104, Siegried Schäfer et trois grenadiers sont tués, peut-être quinze autres sont blessés, et 151 capturés.
    Pendant ce temps, Américains, entrés notamment par l'avenue de la République, et FFI nettoient la ville, notamment le quartier de Gigny. Le rapport de la C/53rd Armd Inf Bn indique que l'unité est entrée à Saint-Dizier à 16 h 45 et qu'elle a traversé la cité sans rencontrer l'ennemi. La A/37th Tk Bn situe son arrivée dans la ville à 17 h.
    Durant cette journée, quelle fut, pour sa part, l'action de la Compagnie du Val du capitaine Victor Thérin, qui s'est rapprochée en fin de nuit du quartier des Ajots ? Les quelques sources françaises - souvenirs du résistant Raoul Laurent, récit du capitaine Thérin, relation de l'amicale des maquis du Val et Mauguet, journal de marche du colonel de Grouchy, compte-rendu du lieutenant Lelong - permettent de proposer la chronologie suivante : vers 9 h, accrochage près de la ferme Saint-Pantaléon, non loin de la route de Joinville (quatre FFI blessés) ; entre 10 h et 11 h 30, occupation par les FFI de la mairie et de la sous-préfecture après avoir franchi le pont Godard-Jeanson intact**** ; à 11 h 30 : départ de l'ennemi de la route de Valcourt qui permet à la section Lelong d'entrer dans Saint-Dizier deux heures plus tard ; dans l'après-midi : nettoyage de la ville, alors que les Allemands fuient par la route de Nancy (RN 4). La compagnie formée en forêt du Val, en périphérie sud-ouest de Saint-Dizier, aura déploré un tué (Lucien Groffe) durant la journée. 

Les pertes
    Nous sommes dans l'ignorance des pertes ennemies dans la cité bragarde. Quelques photos montrent au moins deux cadavres de soldats allemands : l'un avenue de la Paix (aujourd'hui avenue d'Alsace-Lorraine), l'autre aux Cités de l'Est. Pour les deux journées du 29 et du 30 août 1944, le 37th Tk Bn revendique 112 tués et seulement 17 prisonniers, alors que l'historique du 12e corps américain évoque bien 151 prisonniers au crédit de la 4th Armored Division (c'est le combat de Chancenay).
    Longtemps, l'historiographie haut-marnaise n'a résumé les pertes américaines qu'à celles subies à Chancenay (deux tués, deux blessés). En réalité, il y eut quatre tués ce jour-là côté américain, et au moins huit blessés. Les nouvelles victimes révélées par la consultation des Archives nationales américaines sont le soldat Robert H. Haslbeck (A/53rd Armd Inf Bn) et le sergent Arthur Henderson (Hq Co/37th Tk Bn) pour les tués, le sergent Hebert P. Kleeman, le capitaine John R. Finnegan et le soldat Maurice B. Swarthout (tous de la A/53rd Inf Bn), le second lieutenant Fred H. Ihlo Jr et le sergent Joseph E. Lynch (Hq Co/37th Tk Bn), enfin le soldat Clyde Schaffer (94th FA A Bn) pour les blessés.
    C'est surtout la population civile qui a payé le prix le plus cher à la libération, ainsi que l'a révélé le club Mémoires 52 : 23 victimes.
    Ce 30 août 1944 est également le jour de la libération de Montier-en-Der par les FFI de la Compagnie du Der, qui ont vu arriver dans la soirée une avant-garde du 25th Cavalry Reconnaissance Squadron, unité de reconnaissance de la 4th Armored Division. Le lendemain matin, le CC A de cette division poursuit sa progression en direction du Rhin en se portant sur Ligny-en-Barrois où ils affronteront des éléments de la 3. Pz.Gren.Div.

3. Le Nord Haute-Marne recouvre la liberté, 31 août 1944

    C'est au tour du combat command B de la 4th Armored Division de passer à l'action dans le Nord Haute-Marne. Il quitte le secteur de Brienne-le-Château (Aube) entre 7 h 15 et 8 h 30 pour prendre la direction de l'Est. Deux colonnes peuvent être identifiées. 

    La compagnie C du 51st Armored Infantry Battalion, commandé par le jeune lieutenant-colonel Alfred A. Maybach, 29 ans, entre en Haute-Marne après Epothémont (Aube). Son itinéraire : Louze, Sauvage-Magny, Thilleux, Rozières, Sommevoire, Mertrud, Courcelles-sur-Blaise, Dommartin-le-Franc, Morancourt, Guindrecourt-aux-Ormes, Fays, Maizières-lès-Joinville, à quelques kilomètres de la Marne dont les ponts ont été détruits le 27 août 1944. 

    Une deuxième colonne passe plus au sud, par Trémilly (9 h 30), Nully, Blumeray, Villiers-aux-Chênes, Doulevant-le-Château, Charmes-en-l'Angle, Brachay, Mathons et Nomécourt (14 h 22). Un temps d'arrêt est marqué devant la rivière Marne. En effet, explique le rapport du 8th Tank Battalion (lieutenant-colonel Edgar T. Conley Jr), "l'ennemi a fait exploser deux ponts et [il y a] un cratère sur la route au nord-est de Chevillon". Voilà pourquoi le 51st Ard Inf Bn fait halte à Nomécourt jusqu'à 17 h 45, avant de se porter aux abords de Chatonrupt où la Co A assure la protection des sapeurs réparant un pont sur la rivière. 

"Rude" accrochage devant Chevillon

    Durant cette journée, la progression du CCB s'est faite sans grande difficulté, sous la pluie. Le 8th Tk Bn, dont la Co C est à l'avant-garde, signale un "rude" combat avec une arrière-garde allemande avant de prendre Chevillon. Le first lieutenant William J. Marshall, du 8th Tk Btn, se distingue lors de ces combats, de même que le first lieutenant John V. Keenan du 25th Cavalry Squadron. Un Haut-Marnais servant avec un stick du 2nd SAS regiment (lieutenant James Edmund Cameron, opération Rupert) signale la présence de deux compagnies allemandes à Sommeville, et un combat mené avec l'appui de l'artillerie américaine au lieu-dit Croix du Châtelet. Au cours de cette journée, 20 prisonniers ont été faits en cours de route par la Co B du 51st Armd Inf Bn qui est en pointe. Parmi eux, des soldats russes capturés à Doulevant-le-Château, où un civil, M. Péroni, a été tué par méprise par les Américains. Aucune perte côté allié.

Une jeep à Doulevant-le-Château, 31 août 1944. (CM 52).


    En fin de journée, les éléments du CCB sont positionnés à Magneux, Maizières-lès-Joinville, au nord-est de Sommancourt. Le 253rd Armored Field Artillery Battalion est à Maizières, Sommermont et Sommancourt. 

    Pour mémoire, ce sont les hommes du 25th Cavalry Squadron, progressant entre les deux colonnes, qui sont entrés dans Joinville. A Wassy, la libération est l'oeuvre de leurs camarades du 42th Cavalry Squadron, si l'on se réfère aux photos prises ce jour-là. Car les rapports quotidiens de l'unité du 31 août 1944 situent ses différentes troops dans la Meuse - à l'exception, en effet, de la troop A qui, partie de Saint-Vrain (Marne), s'est portée à Chevillon via Valcourt.

Des témoignages 

    Il existe de rares témoignages écrits de Haut-Marnais ayant vécu cette journée mémorable. En voici quelques-uns. Avocat à Paris, Robert Burgeat est à Doulevant-le-Château, où des "cosaques du Don" - du Freiw.(Kos.).Stamm.Rgt. 5 - sont installés depuis quatre jours. Ce témoin raconte : "9 h... Le téléphone nous apprend à l'instant que les Américains sont en train de passer à Nully !"." Les voilà déjà à Doulevant. Un bref combat les oppose aux Russes. Un habitant de Bouzancourt, Maurice Jacquin, se souvient qu'un Italien d'origine résidant dans le bourg "se précipite en criant "les voilà !". Par une fatale méprise, il est abattu par une rafale". Les Américains, M. Jacquin les voit également passer dans son village, situé entre Doulevant et Blaise : "Vers 15 h, une autre colonne américaine sans chars venant de Bar-sur-Aube - Beurville arrive à Bouzancourt et quittant la grande route bifurque pour prendre Ambonville, Leschères en direction de Joinville". Quelques instants plus tard, l'adjudant FFI René Formentin, des Commandos M, est tué à Daillancourt. A Wassy où le pont sur le canal a sauté la veille, les Allemands patrouillent encore rue Gresley, à midi. Le juge Jean Lallement, en poste dans la ville, signale qu'à 14 h, les Américains sont signalés à la porte de la Madeleine. Il dénombre deux jeeps, deux autos-mitrailleuses et un char.

    C'est dans l'après-midi que les ouvrages de Joinville sont détruits par les Allemands. Germaine Chainel témoigne : "Un claquement sec, le pont métallique [sur le canal] se soulève d'une seule pièce dans un bruit de ferraille et retombe disloqué dans le lit à sec du canal. Au tour du pont de la Marne. [...] Un bruit formidable [...] Une grêle de pierres, de débris de toutes sortes s'abat sur la ville. [...] Nous attendons le tour du pont de Cent-Mètres. Heureusement il n'est pas venu. Pourquoi ? [...] Le pont de la Marne est coupé par le milieu sur une longueur de plus de 10 m."

    En début d'après-midi, les Américains qui ont libéré sans combat Joinville entrent également dans Fronville, sur la RN 67 en direction de Chaumont. Un jeune homme, Guy Seigle, leur indique la présence d'un dépôt de munitions ennemi à Saint-Urbain et leur signale la possibilité de trouver un gué sur la Marne vers le passage à niveau : "Avec Charles Durand, nous accompagnons trois soldats US à bord d'une jeep afin de les guider vers ce passage. Au moment où nous y arrivons, une Traction avant Citroën, avec à son bord des officiers allemands, cherche à forcer la route en direction de Joinville. [...] Un GI, sur la jeep, ouvre le feu. Les Allemands font demi-tour sur place et repartent vers Chaumont. Un gradé US saute dans la jeep et poursuit la Traction en tirant des rafales de mitrailleuse [...]" Vers 18 h, "un GI est tué, entre Les Maisonnettes (Mussey) et la gare de Donjeux" : il s'agit du caporal Edward Rogers, du 25th Cavalry Reconnaisance Squadron, seule victime du jour à la division. A Donjeux, cette unité affronte en effet des éléments de la 3e batterie (lieutenant Schmitt) du Reserve-Beobachtung-Abteilung 44. Le canonnier Walter Botek, 18 ans, est porté disparu depuis qu'il a été vu  pour la dernière fois, face à un blindé américain, au nord du pont sur la Marne. Trois autres soldats de cette batterie, dont le sergent August Lubich, sont blessés. Ces hommes auront de nouveau affaire au 25th Cav Rec Sqn le lendemain, à Rimaucourt...

1er septembre 1944

    Un pont sur la Marne ayant été aménagé, le CCB prend la direction de Vaucouleurs (Meuse). Le 51st Armd Inf Bn quitte son bivouac à 4 h 15, passe la Marne à Chatonrupt à 8 h 16, progresse sur la rive droite par Autigny-le-Grand, Autigny-le-Petit, Curel, Osne-le-Val, Effincourt, Pansey, Echenay, Gillaumé, Cirfontaines-en-Ormois (12 h). Il quitte alors la Haute-Marne, entre à Gondrecourt-le-Château (12 h 46) puis passe la Meuse à 15 h 35. La Hq Co (compagnie de commandement) signale huit prisonniers au cours du trajet.

    De son côté, le 8th Tk Bn, venu de Chevillon, entre dans Montiers-sur-Saulx (Meuse). Pour la division Wood, les combats auront lieu désormais en Lorraine. (A suivre).

Un GI sur un pont détruit à Eurville-Bienville.

Sources principales : Archives nationales américaines (Nara), notamment les dossiers "Roll 566", "Number 24" et les rapports de l'OB West - Don M. FOX, Patton's Vanguard. The United States Army fourth armored division, McFarland & Company, Jefferson, North Carolina, and London, 2003 - 37th Battalion diary from Jimmie Leach 1990 - Club Mémoires 52, 1944 en Haute-Marne, 1994 - Club Mémoires 52, 1944 en Haute-Marne : l'album de la Libération, 2004 - Club Mémoires 2, Comme en 14-18, numéro spécial de Dossier 52, 2000 - AD 52, 106 J 29, fonds Olivier de Boissoudy - archives personnelles de l'auteur. 


* Pour faciliter la lecture de cet article, les grades et les appellations des unités sont désignés en français.

** Informations communiquées par Thierry Houdeline, secrétaire de l'association des anciens combattants de La Gravelle (Mayenne).

*** Des documents allemands laissent supposer que ces deux divisions devaient être engagées dans une contre-attaque sur Reims. La progression rapide de la 3e armée américaine ne leur en a pas laissé le temps.

**** Détruit en juin 1940, le pont sur la Marne de la rue de Vergy n'avait pas été reconstruit, ainsi que l'as signalé à la Résistance le déserteur (polonais) de la Luftwaffe, Jean Fojt.



mercredi 1 juillet 2026

La SS-Panzergrenadier-Brigade 51 en Haute-Marne (28-29 août 1944)

Des éléments de la SS-Pz.Gren.Brig. 51. Détail d'une photo de la collection des BundesArchiv.



Acheminée par voie ferrée jusque dans le département de l'Aube où elle est arrivée dans la nuit du 20 au 21 août 1944, la SS-Panzergrenadier-Brigade 51 du sturmbannfürher (major) Walter Jöckel tente de s'opposer à la prise de Troyes par la 4th Armored Division. Son 1er bataillon, sous les ordres du hauptsturmführer (capitaine) Karl Reinel, quitte le chef-lieu aubois le 26 août 1944 et se porte sur la région de Piney. Les archives de cette unité forte d'environ 3 720 hommes, répartis en deux bataillons et un groupe d'artillerie, permettent de suivre son itinéraire de repli qui passe par la Haute-Marne. 

A la date du 27 août 1944, des éléments de la 2. Kompanie (obersturmführer Kittel) sont localisés à Giffaumont (Marne), aux confins de la Haute-Marne. Ils y sont depuis la veille, conformément à un ordre donné à 18 h 50. Ils se portent ensuite sur Lassicourt (Aube), tandis que d'autres éléments de cette compagnie sont à Brienne-la-Vieille. Ce même jour, le I./SS-Pz.Gren.Brig. 51 réalise la liaison avec le II/Pz.Gren.Brig. 51 (hauptsturmführer Fritz Hillig) qui est à Bar-sur-Aube.

Le 28 août 1944, en fin de matinée, la brigade signale que les Américains sont au nord de Lassicourt. Ordre est alors donné au 1er bataillon de se rendre à Giffaumont. Le mouvement démarre à 11 h 40. Il concerne les 3e (obersturmführer Günther Guse) et 4e (hauptscharführer puis hauptsturmführer Hermann Römer) compagnies, ainsi qu'une section de la 2e. Cette dernière est rejointe depuis Brienne par une autre section de la compagnie. "Le bataillon se retira dans Giffaumont à 17 h 15 et assura sa propre sécurité tout autour", rend compte le Hstuf Reinel dans un rapport daté du 31 août 1944.

Ce rapport ne signale pas l'évènement, mais il ne fait aucun doute que c'est un élément du I./Pz.Gren.Brig. 51, venu de la direction de Lentilles (Aube) et se dirigeant sur Droyes (Haute-Marne), qui abat en début d'après-midi un ouvrier de la scierie de Puellemontier, Eugène Cartier. C'est le seul exemple avéré d'un crime de guerre commis en Haute-Marne par cette brigade, qui a massacré 66 personnes - dont plusieurs bébés - dans le village de Buchères, près de Troyes, le 24 août 1944.

Le 29 août 1944, le I./Pz.Gren.Brig. 51 (Reinel) quitte Giffaumont entre 3 h et 5 h 50 - dans l'ordre, les 4e, 3e et 2e compagnies - et se dirige sur Saint-Dizier. "A 7 h 30, rend compte Karl Reinel, le bataillon se retira dans les bois juste à l'est de Saint-Dizier. Le bataillon se sépara au même moment de la formation du Kampfgruppe Gelling et fut subordonné au chef des éléments restants de la SS-Pz.Gren.Brig. 51 - le SS-Sturmbannführer Beisel". Il est vraisemblable que le bataillon stationne alors aux abords de la RN 4, dans le secteur d'Ancerville et d'Aulnois-en-Perthois. C'est ce qui permet de supposer que c'est cette unité qui a accroché des FTP du maquis Mauguet (six morts).

Le même jour, à 17 h 30, le I./Pz.Gren.Brig. 51 reçoit l'ordre de gagner, par Ligny-en-Barrois et Commercy, la région de Vadonville (Meuse). Il y arrive le 30 août 1944 vers 0 h 30. Ce qui explique que ce bataillon, rejoint bientôt par la 1. Kompanie (Röhmer), n'a pas pu se battre à Saint-Dizier ce jour-là.

Concernant le II./Pz.Gren.Brig. 51, il a quitté Bar-sur-Aube le 28 août 1944 pour Saint-Dizier, mais nous ignorons précisément quelle fut son activité. Pour sa part, le Hstuf Kaiser, adjoint au Stubaf Jöckel, signale dans un rapport daté du 2 septembre 1944 qu'il a pu rencontrer le 26 août 1944 des éléments de la 3. Pz.Gren.Div. à Saint-Dizier, ville vers laquelle les rescapés du groupe d'artillerie de la brigade ont pu converger. Quelques jours plus tard, la brigade, intégrée dans la 17. Pz.Gren.Div. Göetz von Berlichingen, était de retour sur la terre allemande. 

Sources : archives des SS-Panzer-Grenadier-Brigade 49 et 51, BundesArchiv, RS 3-17/35 et N 756/98 b ; Roger BRUGE, Le temps des massacres, Albin Michel, 1994.

mardi 5 mai 2026

L'été 1944 dans la région de Saint-Dizier d'après les archives



7 juin 1944 : plusieurs bombes tombent sur l'aérodrome de Robinson ; à cette date, 30 détenus de Clairvaux employés dans les carrières de Savonnières-en-Perthois se sont évadés lors du transport entre Ancerville et Saint-Dizier. Ils faisaient partie des 400 prisonniers arrivés le 24 mars 1944 à Saint-Dizier et logés à l'école Michelet.

8 juin 1944 : 5 gardiens de la paix de Saint-Dizier abandonnent leur poste ; trois habitants d'Andernay (Meuse) sont arrêtés par des feldgendarmes de Saint-Dizier. Ils envisageaient de se rendre dans un maquis de l'Aube (l'un d'eux, Maurice Aubry, 18 ans, meurt à Neuengamme).

12 juin 1944 : arrestation par les Allemands d'Henri Ragot, secrétaire de général de la mairie, et de Lucien Remy, directeur des Etablissements Remy-Mallet.

13 juin 1944 : départ des détenus de Clairvaux. A la date du 29 juin 1944, 178 de leurs camarades se sont évadés.

15 juin 1944 : distribution de tracts du FN en ville ; arrestation de René Rollin, maire de Saint-Dizier. Avec Henri Ragot et Lucien Remy, il est interné à Compiègne puis déporté le 15 juillet 1944 comme "personnalité otage".

23 juin 1944 : transfert à Drancy depuis la prison militaire allemande de Châlons du juif allemand Kurt Hecht, 20 ans, domicilié à Saint-Dizier.

Nuit du 9 au 10 juillet 1944 : évasion de deux détenus qui étaient gardés, sur ordre des autorités allemandes, dans les locaux du commissariat, "après avoir démonté les barres de fer des cellules".

11 juillet 1944 : annonce de la mort, par des résistants, d'Albert Merle, président du Cosi, et de son fils. Tués près d'Eclaron, tous deux sont membres du RNP.

Nuit du 12 au 13 juillet 1944 : les glaces du Centre de renseignements et d'information (CRI), rue Gambetta, sont brisés à l'aide de pavés.

13 juillet 1944 : chute de bombes à Bettancourt-la-Ferrée ; vol d'un véhicule militaire allemand dans le centre-ville de Saint-Dizier, pendant que le chauffeur consommait à une terrasse de café (le véhicule aurait servi à des opérations dans les régions de Champaubert et d'Eclaron). Les FTP Pierre Thiel, Georges Masselot et Maurice Loppin ont participé à ce vol.

14 juillet 1944 : des oriflammes sont disposés sur le monument aux morts et sur une maison particulière, une cocarde tricolore est visible sur les poitrines de "nombreux Français".

15 juillet 1944 : chute de bombes à Chancenay ; un avion anglais s'écrase à Ancerville ; une "grenade" anti-aérienne allemande tombe dans le quartier des Ajots et blesse un jeune homme se trouvant dans une cave-abri.

16 juillet 1944 : nouveau sabotage au local du CRI. "Les auteurs du méfait furent poursuivis par des militaires armés de mitraillettes." Des balles perdues s'écrasent contre la vitrine du centre et sur des commerces environnants ; deux bombes tombent sur la route de Wassy à la sortie de Saint-Dizier.

17 juillet 1944 : bombardement du terrain de Robinson. Une centaine de bombes "atteignent toutes le terrain et ses approches". L'opération a été réalisée par les 2nd et 3th Bomber Divisions de l'USAAF.

Nuit du 19-20 juillet 1944 : deux gardes civils de la Société métallurgique de Champagne à Marnaval sont attaqués, frappés et délestés d'un revolver. Des Marnavalais seraient les auteurs de l'agression.

20 juillet 1944 : l'annonce de l'attentat - manqué - contre Hitler est "commentée favorablement" à Saint-Dizier.

25 juillet 1944 : la police signale la chute d'un appareil allemand.

2 août 1944 : à 18 h 30, bombardement de Robinson par douze avions alliés (ils appartiennent à la 2nd Bomber Division de l'USAAF).

5 août 1944 : au stade municipal, Raymond Debierre est blessé légèrement par l'explosion d'un détonateur qui proviendrait d'un avion allié. 

8 août 1944 : le lieutenant pilote américain Charles M. Lee, en mission dans la région, trouve la mort à Etrepy (Marne). 

10 août 1944 : la police situe à tort la mort de Marcel Labaye, 23 ans, et la blessure (et la capture) de Roland Bourdaraud, 22 ans, lors de l'attaque du maquis de Mathons. En réalité, ces hommes avaient été admis à l'hôpital civil de Wassy - l'un dans le coma, l'autre blessé au col du fémur - à la suite d'un accident de leur camionnette. Ils appartiennent à un groupe ayant commis des cambriolages à Attancourt, Champ-Gerbault, Voillecomte (un de ses membres est arrêté le 14 août 1944 à Chevillon par les gendarmes). 

11 ou 12 août 1944 : bombardement de Saint-Eulien (Marne).

14 août 1944 : mitraillage de jour du terrain de Robinson.

15 août 1944 : passage, ce jour-là et les jours avoisinants, de milliers de camions allemands se repliant sur Nancy ; un Bragard, Alex Gairaut, sauve Raymonde Lombard, 27 ans, d'une noyade dans la Marne (lui-même, engagé dans la 2e DB, se noiera en Allemagne en 1945).

17 août 1944 : les gendarmes de Saint-Dizier sont arrêtés - "par erreur, semble-t-il", précisent les policiers - puis relâchés ; sabotage partiel de la voie ferrée à Villiers-en-Lieu, la circulation est rétablie deux jours plus tard.

18 août 1944 : à 14 h 49, bombardement de Robinson par sept vagues d'avions qui "labourèrent l'aérodrome, y causant de gros dégâts ; une seule piste serait encore utilisable". Un sapeur-pompier français est tué sur le terrain, deux autres sont blessés. A Eclaron, il y a trois tués et un blessé parmi les civils. Le lieutenant pilote Donald L. Melrose est tué sur le territoire d'Hallignicourt ; le passage d'Edouard Herriot est signalé à Ancerville ; le jeune André Grépin, 16 ans, qui circulait à bicyclette, est heurté par un camion allemand (il souffre d'une fracture du crâne).

19 août 1944 : M. Fournier, épicier à Saint-Dizier, est grièvement blessé aux mains à coups de mitraillette par un militaire allemand qui voulait réquisitionner sa voiture.

20 août 1944 : deux Bragards, employés SNCF, sont également victimes d'accidents avec des camions allemands.

25 août 1944 : sabotage à 6 h 40 de la voie ferrée entre Chancenay et Sommelonne, un fourgon déraille ; départ du I/NJG 5 du terrain Robinson de Saint-Dizier.

27 août 1944 : sabotage, vers 14 h 40, vers le tunnel de la Belle-Epine, près de Baudonvilliers. Le train de troupes, qui se dirige en direction de Saint-Dizier, parvient à passer.

Nuit du 27 au 28 août 1944 : sabotage, à 2 h, de la voie ferrée Saint-Dizier - Revigny, au lieu-dit Saissé, commune de Sommelonne. Le chauffeur allemand est légèrement blessé. A 9 h, selon les gendarmes d'Ancerville, deux avions américains mitraillent le convoi (32 wagons sont incendiés, des soldats allemands blessés sont transportés à Saint-Dizier). L'opération a été réalisée par une équipe de la Compagnie du Val.

30 août 1944 : libération de Saint-Dizier.

Sources : Archives départementales de la Marne, 161 W 87, rapports du commissaire de police ; 162 W 136, correspondance sur les transferts de prisonniers - Archives départementales de la Meuse, 1251 W 1279, sabotages ; La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52, 2023.


jeudi 12 juin 2025

Quelques héros américains de la libération de Saint-Dizier, 30 août 1944

 


        Mise en valeur par Jean-Marie Chirol, créateur du club Mémoires 52, dès 1984, la part prise par le 37th Tank Battalion dans la libération de Saint-Dizier (30 août 1944) est bien documentée. Il est vrai que c'est ce bataillon de chars de la 4th Armored Division (division blindée américaine) qui a payé le prix le plus fort de la conquête de la région bragarde, perdant deux tués et un char lors du combat de Chancenay.

    Chef du peloton qui s'est distingué à Chancenay, le 1st leutnant James Leach, du 37th, a d'ailleurs été proposé pour la Bronze Star dès le 8 septembre 1944.

    La Bronze Star Medal (médaille de l'étoile de bronze) est l'une des plus importantes distinctions militaires américaines. Pour les opérations de Saint-Dizier, elle a davantage été proposée à des hommes du 53rd Armored Infantry Battalion, l'unité d'infanterie portée du Combat Command A (CC A) de la 4th AD qui a pris Saint-Dizier. Le bataillon était sous les ordres du lieutenant colonel George Lawrence Jaques, 34 ans, le futur héros de Bastogne, qui commande alors la colonne chargée de s'emparer de la cité haut-marnaise. Le bataillon, d'où sont issus les récipiendaires cités ci-dessous, est entré par l'Ouest dans la ville, remontant, avec la compagnie Miller du 35th TB, l'avenue de la République pour rejoindre le centre-ville et participer au nettoyage de la cité.

Le nettoyage, avenue Alsace-Lorraine (quartier de Gigny), par les fantassins de la division.
(Collection club Mémoires 52).


    Pour leur comportement le 30 août 1944 à Saint-Dizier, ont été proposés, pour la Silver Star, le captain Henry A. Crosby, et, pour la Bronze Star : le sergeant Mario J. DeFelippo, du Massachussets, le technician firth grade Arthur B. Kosofsky, du Massachussets, les private Joseph P. Maciorkowski, du New Jersey, Albert E. Ferguson, de l'Etat de New York, Angelo M. Scaltrito, du New Jersey, et Joseph Amann, de l'Etat de New York.

    Par ailleurs, et c'est une révélation, un officier du bataillon, le captain John R. Finnegan, a été proposé pour la Purple Heart. C'est-à-dire qu'il a été blessé lors des opérations de Saint-Dizier. Né en 1918, originaire lui aussi de l'Etat de New York, il servait dans la company A du 53rd AIB et devait tomber au combat le 23 février 1945.


Le portrait du capitaine John R. Finnegan (1918-1945).
Source : Find A Grave. 

    Autre officier proposé pour la Bronze Star, mais pour les opérations du 31 août 1944 aux alentours de Saint-Dizier : le 2nd leutnant Harold G. Kimpel, du 25th Cavalry Reconnaissance Squadron. C'est cette unité de la 4th AD qui a perdu un tué ce jour-là entre Joinville et Donjeux (le sergeant Edward L. Rogers). Kimpel devait lui aussi tomber, quelques jours plus tard, le 13 septembre 1944, à l'attaque de la colline Sainte-Geneviève, sur la Moselle.

Tués au combat le jour de la libération de Saint-Dizier

    C'est une autre révélation : les rapports matinaux conservés par les Nara nous apprennent également qu'un soldat du 53rd Armored Infantry Battalion a trouvé la mort le jour de la libération de Saint-Dizier. Il s'appelait Robert H. Haslbeck, matricule 33563038. Né dans le Maryland le 14 juin 1924, il a d'abord servi au sein de la 106th Infantry Division à partir de mars 1943 - il était soldat dans la compagnie L du 423rd Infantry Regiment - avant de rejoindre la Grande-Bretagne en mai 1944. 
    Haslbeck est affecté le 31 mai 1944, avec Peter J. Holka, dans la compagnie A - celle de Finnegan, remplacé après sa blessure par le 2nd lieutnant Watts - du 53rd Arm.Inf.Btl. Partie de la région de Vitry-le-François le 30 août 1944 à 7 h (heure américaine), cette unité arrive à Saint-Dizier à 9 h 15 (heure américaine), et perd un tué et trois blessés lors des combats. Robert H. Haslbeck correspond à ce militaire tué dans des circonstances que nous ignorons. Sa notice nécrologique parue dans une publication des anciens de la 106th précise simplement que celui qui fut servant de bazooka et mitrailleur est tombé "dans la bataille" à Saint-Dizier. Il est inhumé - d'abord sans identité - le 3 septembre 1944 au cimetière de Champigneul (Marne), et repose aujourd'hui dans le Maryland, à Baltimore.

Robert H. Haslbeck (1924-1944). Collection Joris Brouard.


    
    Par ailleurs, alors que le journal de marche du 37th Tk Bn ne mentionne pas cette perte, un rapport quotidien de la compagnie d'état-major de ce bataillon révèle qu'il y a eu une quatrième victime de la 4th Armored Division, le 30 août 1944 à Saint-Dizier : le T/4 (sergent) Arthur AndersonIl est né le 7 juillet 1916 à Stavanger (Norvège), sous le nom d’Arthur Reige. Naturalisé américain, il est domicilié à Leland, LaSalle, Illinois. Il s’engage dans l’armée américaine le 6 février 1942. Servant dans le 37th Tank Battalion, il est déclaré tué au combat le 30 août 1944 et inhumé le 1er septembre à Champigneul (Aube). Le site Find a grave le dit décédé à Saint-Dizier. En effet, le morning report de la Hq Co du bataillon mentionne la mort au combat d'un de ses hommes, en l'occurrence ce sous-officier, lors des opérations de Saint-Dizier. Le document ajoute que le second lieutenant Fred H. Ihlo Jr et le T/5 Joseph E. Lynch ont été blessés tous deux le même jour, mais n’ont pas été hospitalisés. (Actualisé le 20 juillet 2026).



Sources principales : National Archives ; La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52, 2022 ; The Cub of the Golden Lion, décembre 1946.

mardi 27 août 2024

La Compagnie du Val, de sa formation à la libération de Saint-Dizier

 



Une messe en forêt du Val, après la guerre. (Club Mémoires 52).

    « N'ayant été armée que pratiquement la veille de la libération, la principale opération de cette unité, en dehors de quelques sabotages, souvent d'ailleurs très efficaces, a été la prise de Saint-Dizier. » C'est ainsi que le journal de marche du colonel de Grouchy, commandant des Forces françaises de l'intérieur (FFI) de Haute-Marne, introduit le relevé d'opérations du Bataillon de Saint-Dizier, dont la 1ère compagnie correspondait à la Compagnie du Val, connu aussi sous l'appellation de maquis du Val.

Plusieurs documents, pour la plupart inédits, provenant notamment d'archives familiales, nous aident à en savoir davantage sur cette unité, constituée de volontaires de la région bragarde et relevant du mouvement Libé-Nord.

Sous les ordres d'un officier d'active

    Bragard d'adoption, Victor Thérin est Breton d'origine. Né le 9 mai 1917 à Yffiniac (Côtes-d'Armor), il se définit lui-même1 comme un « officier d'active sortant de Saint-Cyr en 1939 et [qui] s'était fait mettre en congé de l'armée après l'armistice en 1940 pour ne pas servir Vichy et s'était retiré provisoirement chez ses beaux-parents à Saint-Dizier pour y travailler avec son beau-père dans une entreprise de grains ». Admis à l'école spéciale militaire en 1937, ce soldat était en effet l'époux d'Andrée Fenault, et tous deux seront, après-guerre, les gérants des établissements Fenault & Thérin.

    Son entrée dans la Résistance active, le lieutenant Thérin la raconte ainsi :« Le capitaine2 Thérin a été contacté fin mai 1944 par M. Mourey, instituteur, lequel était délégué de la résistance pour la zone Nord Haute-Marne. M. Mourey a demandé à M. Thérin de bien vouloir former une compagnie de résistance à Saint-Dizier […] M. Mourey, pour preuve du bien-fondé de sa demande et de son appartenance à la Résistance, a indiqué à M. Thérin qu'il entendrait un message spécial, radio de Londres, le soir même. Ce qui fut fait. M. Thérin s'occupa donc immédiatement d'organiser sur le plan militaire une compagnie de quatre sections de 30 hommes et un groupe de commandement. » Né à Saint-Barthélémy (Haute-Saône) le 18 juillet 1911, domicilié à Saint-Dizier où il est instituteur (il résidait rue Anatale-France, en 1936), le lieutenant Marc Mourey, alias François Jardin, était en effet, dans l'organisation FFI du département, le responsable de la zone Nord – zone à propos de laquelle le secrétaire du Comité départemental de la Libération, responsable de Libé-Nord, et lui-même Bragard, Raoul Laurent, déplorera le manque de liaison avec l'état-major départemental.


Poursuivons la lecture du récit de Victor Thérin : « Deuxième quinzaine de juillet, cette compagnie était complètement formée. Les gens qui en faisaient partie connaissaient très peu de noms des autres résistants, étant donné que M. Thérin avait adopté la méthode triangulaire, chaque personne trouvant trois autres résistants, lequel résistant devait trouver trois autres résistants... La Gestapo se trouvait en face du domicile de M. Thérin, et la Kommandantur dans la maison voisine. Les Allemands ont eu certains renseignements et ont cherché à le trouver, mais sans résultats […] M. Thérin, capitaine, prenait ses ordres de M. Grob, commandant militaire pour la région de Saint-Dizier, puisqu'il y avait une autre unité de résistance dit maquis Mauguet », qui lui relevait du Front national (FN), proche du Parti communiste français.


    Quand Victor Thérin parle de compagnie « complètement formée », il faut comprendre : sur le «papier». Car les FFI ne prendront le maquis que quelques semaines plus tard. Le commandant Jean Grob, né en 1904 à Ungersheim (Haut-Rhin), est effectivement le chef militaire de la zone (et du Bataillon de Saint-Dizier). Selon Raoul Laurent, le commandant Grob « était cadre supérieur d'une usine lorraine repliée au début de la guerre à Saint-Dizier... C'est par le truchement de Dupuy3, Mourey, Thérin [qu'il] a été mêlé à nos aventures ».


Premiers pas

    En attendant le jour de la mobilisation, les sections se forment. Le "Compte-rendu concernant la 2e section de la Compagnie du Val"4, que commande le lieutenant Paul Lelong, né à Montreuil-sur-Blaise en 1898, domicilié à Saint-Dizier, indique ainsi : « Formés dans la clandestinité, les éléments du premier groupe furent contactés en mai 1944 par le chef de section. La section fut définitivement formée le 1er août 1944. Ordre fut donné par le commandant de compagnie de tenir les trois groupes en alerte. Au début du mois d'août, le chef du groupe n°2 fut chargé de déminer les fourneaux de mine installés par les Allemands au pont des Eturbées5 à Saint-Dizier. Il s'acquitte avec succès de cette mission, avec quelques hommes de son groupe, sous la direction du directeur d'une usine de Saint-Dizier. »


    A la mi-août 1944, les FFI vont se livrer à leur première grande opération clandestine. Un parachutage a eu lieu précédemment sur le terrain Gargouille du hameau de Billory, commune de Robert-Magny, près de Montier-en-Der. Une opération est intervenue avec certitude dans la nuit du 10 au 11 juillet 1944, réceptionné par deux agents du Special Operations Executive (circuit Pedlar) et, notamment, Raoul Laurent, chef départemental de Libé-Nord, un adjoint, Eugène Roux, de Saint-Dizier. Toutefois, les sources britanniques évoquent également, sur ce même terrain, un parachutage le 9 août.

    Pour les résistants bragards, il s'agit d'aller chercher les armes récupérées et de les entreposer. Le lieu qui sera finalement choisi : le Château Gane, en forêt du Val. C'est ainsi que l'endroit sera associé à l'histoire du futur maquis.


    Le Val est une vaste forêt privée s'étendant entre la Marne et la Blaise. Y a été érigée, en son cœur, la Belle-Maison, une maison forestière qui, selon l'historien haut-marnais Emile Jolibois, est un ancien rendez-vous de chasse des princes de la maison de Guise. De la Belle-Maison, partent huit tranchées forestières menant à Roches-sur-Marne, Saint-Dizier, Marnaval, Valcourt, Humbécourt, Wassy, Villiers-au-Bois et Prez-sur-Marne. C'est sur la tranchée de Prez-sur-Marne, un peu après la Belle-Maison, qu'est situé le Château-Gane, indiqué aux responsables de la Résistance bragarde par Michel Zeller, le jeune fils (il a 22 ans) d'un officier installé à Saint-Dizier.


    Selon le lieutenant Eugène Roux et Raoul Laurent, c'est le 16 août 1944 que le transport d'armes depuis Montier-en-Der est réalisé. Roux est accompagné de l'entrepreneur bragard Guy Grapinet, qui a mis deux camions de sa société à disposition des FFI avec le chauffeur Lucien Masselot6, Louis Pernel, Buret (ou Jean Buhet), Emile Marcillet, Lucien Van Echelpoel et Jean Thiéblemont. D'autres volontaires – Pierre Dubus, Alexandre Gairaut, Yves Vidberg, André Serrurier – veilleront à la garde des armes et explosifs, dont les plus endommagés seront réparés par Zeller, Gairaut, Dubus et Thiéblemont, et qui seront ensuite entreposés dans la baraque appartenant à un boucher de Saint-Dizier (Leclerc), toujours sur la tranche menant à Prez-sur-Marne. C'est à la « baraque Leclerc » que s'installera le maquis, après l'arrivée au camp de Raoul Laurent et d'un de ses collaborateurs, René Quellais.


Premiers volontaires, premières actions

    Les hommes cités plus haut, et qui sont donc présents depuis la mi-août dans la forêt, forment le noyau de la 1ère section (lieutenant Eugène Roux) du maquis. La 2e est constituée le 24 août 1944, c'est-à-dire au lendemain de la mobilisation générale des FFI de la Haute-Marne. "Le chef de section reçoit l'ordre de faire monter sa section dans la forêt du Val, à la Belle-Maison, indique le compte-rendu du lieutenant Lelong. A 21 h, l'effectif est au complet. Transport des armes au nouveau camp. Installation du camp. Préparation des charges d'explosif pour le sabotage de la ligne de chemin de fer de Baudonvilliers..."

    Dans la nuit du 27 au 28 août 1944, interviennent effectivement deux opérations. La première, c'est un parachutage. Victor Thérin rapporte : « Le capitaine était averti qu'un parachutage d'armes lui serait fait dans la plaine, […] au nord [de la] route Pont-Varin – Voillecomte. » Il s'agit du terrain du BOA – Bureau des opérations aériennes, service dépendant de la France libre - Tobbogan, qui a déjà été destinataire d'une opération aérienne début juin 1944. « Avec plusieurs camions à charbon de bois appartenant à M. Grapinet, nous sommes allés à l'endroit du parachutage et avons normalement reçu des conteneurs d'armes », précise l'officier. 

    Dans Combattants de la liberté, Jean-Marie Chirol apporte d'autres précisions sur cette opération aértienne : « L'expédition commence. Point de départ : la baraque Leclerc, dans la forêt du Val, non loin de Villiers-aux-Bois. Itinéraire : tranche de Villiers, tranche ferrée et, par le château du Val, atteindre route de Wassy, puis Louvemont, Pont-Varin, la côte de Voillecomte et terrain Toboggan. Là, ils retrouveront l'équipe de Wassy : Dedet, Garcia, Pirson, Thieblemont père et fils... La petite armada s'ébranle. La 11 CV, conduite par Pierre Dubus, ouvre la marche. Il a à côté de lui Michel Zeller, mitraillette braquée, et, derrière, colt au poing, Victor Thérin, Raoul Laurent, également armé d'un colt, et René Quellais, dont le fusil anglais passe par la portière. Viennent ensuite deux camions appartenant à Guy Grapinet, qui conduit le premier. Un fusil-mitrailleur est installé sur la cabine de chaque camion.

    La 1ère section, commandée par Eugène Roux, tireur de FM Schultz, monte dans le premier camion, et la 2e section, commandée par Mougel7, dans l'autre. Des ennuis de durite affectent l'un des camions près du château du Val. Le bruit occasionné par les gazogènes donne à cette équipée nocturne et clandestine une allure un peu trop bruyante. Heureusement, le terrain est atteint et chacun se met à l'ouvrage : le lieutenant Eugène Roux est chargé de la protection, Raoul Laurent de la partie technique (balisage, signaux en morse, etc.) et Victor Thérin est le responsable militaire. Tout se passe normalement malgré la pluie qui menace. Trois avions se présentent successivement, et malgré le tir des Allemands qui ont été mis en alerte, deux avions parviennent à larguer un important matériel... Vite, le balisage est donné, la lettre conventionnelle aussi, et de nombreux parachutes descendent au-dessus de la plaine. Les équipes se mettent au travail avec ardeur pour récupérer les «tubes» et les charger sur les camions. Lorsque le troisième appareil se présente, il est repéré par les Me 110 du Robinson8, la DCA et les projecteurs. Aucun signal ne lui est envoyé par Raoul Laurent en raison du danger encouru pour l'appareil et la cargaison des maquisards provenant des deux premiers avions. Ce troisième appareil n'insiste pas et disparaît. Il reste bien des parachutes accrochés aux arbres, mais les gars de Wassy s'en chargeront... »

    De son côté, le lieutenant Lelong note : « Participation de la section au parachutage d'armes de Voillecomte (nuit du 27 au 28 août). Message « Le brigand se cache dans la camisole ». Un des hommes de la section (1er groupe) est blessé par un tube. Convoyage des armes de Voillecomte au camp du Val ». Le FFI blessé (à la main), c'est Marcel Thiery, de Saint-Dizier.


    La deuxième opération de cette même nuit est tout aussi hardie, mais ô combien importante : le sabotage de la ligne ferroviaire Revigny – Saint-Dizier. Médecin bragard de 53 ans, le Dr Pierre Vesselle révèle qu'une qu'une « division blindée » doit venir de la région de Commercy (Meuse) à Saint-Dizier, par cette ligne, pour « empêcher l'avance des troupes alliées ». Les renseignements sont dignes de foi : le Dr Vesselle fut un agent du service de renseignements Kléber puis du Service de renseignements Air, qui s'est montré décisif dans le vol – important – de documents de la Gestapo à Saint-Dizier, en 1943, avec le capitaine Johnson. Alors « le capitaine Thérin décide de faire sauter la ligne de chemin de fer qui se trouve entre Robert-Espagne et Baudonvilliers (…) Les charges de plastic furent préparées par le capitaine Thérin et par plusieurs autres résistants. »

    L'équipe de saboteurs est composée d'Aimé Voisot, né en 1907 à Rachecourt-sur-Blaise, quartier-maître, de Jean Liebgott, né à Saint-Dizier en 1919, du Bragard Pierre Lassalle, qui a vu le jour à Pont-Varin en 1910, et de Jean Lebrun, né dans la cité bragarde en 1917. Ils sont accompagnés par Fernand Carrier, André Etienne et André Serrurier.

    En réalité, il y eut, avant la nuit du 27 au 28 août, une première tentative de sabotage au même endroit, le 23 août selon la presse haut-marnaise (ou dans la nuit du 24 au 25, selon la gendarmerie), « mais celle-ci n'avait pas donné les résultats escomptés. Il fallait donc recommencer... »

    C'est ce même article, paru en 1945, qui apporte des détails sur la mission de cette équipe, partie, selon le capitaine Thérin, de la forêt du Val, en bicyclette : Aimé Voisot, « un cheminot, spécialiste du sabotage, homme aussi modeste que froid et courageux » et quatre de ses hommes « avaient pour mission de placer les engins sur les voies. Deux de leurs camarades, Serrurier André et Etienne André, étaient chargés d'assurer leur protection tant pendant le trajet aller et retour du «maquis» au lieu d'exécution que pendant l'opération (...)

    (Ils) quittèrent le «maquis» lestés de leurs musettes contenant les explosifs pour gagner le champ d'action situé à 12 km de la ville. » Le lieu-choisi, c'est le tunnel de la Belle-Epine, entre Baudonvilliers et Robert-Espagne (Meuse). « Ils y parvinrent sans encombre, après avoir parcouru un secteur cependant étroitement surveillé par l'ennemi et qui comporte la traversée de la Marne et de deux routes nationales. Avec un calme capable de démonter les âmes les plus solidement trempées, Voisot et son équipe se mirent aussitôt à l'oeuvre. Les voies furent minées à l'endroit où elles forment une courbe, à quelque distance du tunnel de Baudonvilliers, sans, toutefois, que les détonateurs fussent fixés à l'explosif, car on savait que les Boches, pour parer aux dangers qui menaçaient leurs convois, les faisaient précéder d'une machine haut-le-pied. Le travail terminé, l'équipe se préparait à recommencer l'opération sous le tunnel même lorsqu'un grondement sourd l'avertit de l'approche d'un train. Vite, elle se cacha, et, bientôt, en effet, arriva une machine haut-le-pied. Elle passa sans encombre, naturellement. La machine n'avait pas encore disparu dans la nuit que bondissant de leur cachette, les cinq hommes se retrouvaient sur la voie. Vivement les détonateurs furent fixés aux charges d'explosifs, puis toute l'expédition ralliée disparut. Nos courageux «maquisards» avaient à peine parcouru quelques centaines de mètres qu'un fracas épouvantable les avertit que leur «coup» avait parfaitement réussi. En effet, un train chargé de troupes venait de sauter sur les mines et plusieurs de ses wagons éventrés obstruaient maintenant les voies de leurs débris. Satisfaits, nos gars s'éloignèrent alors, cependant qu'une grêle de balles tirées par les boches, sortis indemnes de l'aventure, s'abattait dans toutes les directions. Cette rageuse fusillade n'eut d'ailleurs d'autre effet que de transpercer la locomotive qui tirait le convoi». 

    Pour cet exploit, complété le lendemain par une intervention de l'aviation alliée, et qui avait donc empêché cette nuit-là des troupes allemandes de gagner Saint-Dizier, Aimé Voisot et ses hommes furent décorés. La « division blindée » attendue correspondait en fait à la 3. Panzergrenadier-Division retirée du front italien et qui, le 29 août 1944, commettra les atroces massacres de la vallée de la Saulx, notamment à Robert-Espagne...


Veillée d'arme

    29 août 1944. Vitry-le-François (Marne) est libérée par la 4th Armored Division (division blindée américaine). Son prochain objectif est forcément Saint-Dizier. Ce qui explique que ce jour-là, l'animation gagne la forêt du Val. « A 20 h 30, ordre de rassemblement sur la ferme du Bois-l'Abbesse. Dispositif de sécurité pour la nuit autour du cantonnement », précise le rapport de la section Lelong. D'autres volontaires vont gagner la forêt.

    Il est temps de faire plus ample connaissance avec la compagnie. Comment était-elle organisée ?

    Selon le journal de marche du colonel de Grouchy, établi en novembre 1944, elle réunissait cinq sections, plus une de commandement.

    Un document non signé et non daté - « Renseignements concernant la libération de Saint-Dizier9 » - précise que ces cinq sections étaient respectivement commandées par MM. Roux, Lelong, Jobert, Henri Mougel et Carlin, « ayant comme adjoint M. Sancier ».

    Cependant, le registre d'incorporation du maquis, qui recense les noms des volontaires l'ayant rejoint, donne une autre organisation. Il confirme que les 1ère et 2e sections ont été confiées aux lieutenants Eugène Roux et Paul Lelong. En revanche, la 3e correspond plutôt au groupe d'Eurville-Bienville, sous les ordres de René Brassier, tandis que le lieutenant Marcel Jobert dirige la 4e. Le document ne cite pas le lieutenant Mougel comme chef de section, mais attribue la 5e au sergent Jean-Paul Sancier, et la 6e à l'adjudant Marcel Carlin. D'ailleurs, dans différentes pièces, ce dernier parle toujours de 6e section, et non de 5e.

    Quels sont les effectifs de la compagnie, qui relève du mouvement Libé-Nord ? Si le registre comprend 265 noms, le colonel de Grouchy attribuera à l'unité un effectif de cinq officiers, 32 sous-officiers et 291 hommes, soit 328 FFI. Ce qui est très exagéré, car en décembre 1944, il avait donné un effectif de 250 hommes au Bataillon de Saint-Dizier, réunion des deux maquis du Val et Mauguet.


Les cadres

    Chef de la 1ère section, le lieutenant Eugène Roux est né le 7 août 1914 à Saint-Dizier. Sous-officier d'active, il a obtenu son congé d'armistice et est rentré dans sa ville natale le 1er mars 1943. Cet ancien militaire de l'école d'équitation de Fontainebleau, sous les ordres du lieutenant-colonel Gabriel Zeller, avait d'abord rejoint le maquis Mauguet, puis a quitté rapidement cette unité FTPF. Selon le registre, sa section se compose de 29 hommes.

    La 2e section rassemble 39 FFI, en partie originaires de Marnaval. Parmi ses cadres, citons – tous Bragards - les sergents-chefs Jean Lurat, 30 ans, et André Villeval, 38 ans, les sergents Georges Vallet, 36 ans, et André Tollitte, 37 ans, ainsi que les - futurs - aspirant Robert Mougel, de Saint-Dizier, sergent-chef Michel Procot, 20 ans, de Sainte-Savine, sergent Martial Thiery, 21 ans, de Saint-Dizier (fiancé avec la fille du lieutenant Lelong)... Y servent également deux Biterrois de 21 ans, André Crassous et Robert Laur, venus des Chantiers de jeunesse, qui seront promus tous deux au grade de sergent.

    Les 35 hommes de René Brassier, de Saint-Dizier, viennent pratiquement tous d'Eurville.

    La 4e section, selon le registre, est commandée par le lieutenant Marcel Jobert, né en 1910 à Saint-Dizier, et ses FFI (45) viennent d'Ancerville et Marnaval.

    La 5e a pour chef le sergent Jean-Paul Sancier, né en 1908 à Eurville (21 noms).

    Né le 18 novembre 1910 à Saint-Dizier, l'adjudant de réserve (sous-lieutenant FFI) Marcel Carlin est artisan tailleur, rue du Midi (rue du Colonel-Raynal). Marié et père de trois enfants, ce sportif accompli – gymnaste, prévôt d'armes d'escrime – était chef de section dans la 11e compagnie du III/242e RI lorsqu'il a été capturé à Xonrupt (Vosges). Il a participé aux activités du FN à l'automne 1943, notamment, selon Gilbert Thieblemont, au transport d'armes du commissariat de police de Saint-Dizier. Ayant rejoint la Compagnie du Val, il a été « envoyé reconnaître les positions des pièces d'artillerie allemande entre Saint-Dizier et Perthes, le dimanche 27 août 1944. Je suis arrêté par les Allemands dans le bois dit de la Garenne, sud d'Hallignicourt, et ne doit la liberté qu'à la parfaite connaissance de la langue allemande du volontaire FFI Steffan Aloïs qui m'accompagnait ». Le 29 août 1944, sa 6e section, à laquelle appartient Aloïs Steffan, est rassemblée dans la forêt du Val. Une liste que Marcel Carlin a dressée contient 33 noms, incorporés à compter du 1er août. Plusieurs sont gradés : Emile Pioche est sergent-chef, Robert Belbezier, André Lamberth et Maurice Demolis sont sergents, Georges Hadet adjudant10. Seuls cinq sur 33 sont célibataires. Lamberth, Alfred Marcours, Maurice Rigal et Eugène Pasquier ont quatre enfants. Dans la section, on retrouve Jean Lamiral, qui travaillait au HKP, et Maurice Daville, frère d'un garagiste, ainsi que le beau-frère de Marcel Carlin, Paul Chapron.

    Enfin, la section de commandement, avec notamment Jean Perrin, réunit 37 volontaires, l'effectif étant complété par 24 noms de FFI non situés dans une section11.


François Bazire, un des jeunes de la 1ère section.


C'est donc le 29 août 1944, surtout, que les volontaires gagnent la forêt. L'un d'eux, Victor Gross, à qui rendez-vous a été donné pour 16 h au Café de la Marina, témoigne12 : « Nous étions une vingtaine de gars, sac au dos, qui partions allègrement avec l'insouciance de la jeunesse. On ne devait pas tarder à déchanter : les Allemands avaient fait un barrage à la Marina et à l'entrée de Marnaval. Nous avons «planqué» nos sacs tyroliens dans des baraques à lapins (…), nous n'étions plus que quatre... Passent deux jeunes filles de Marnaval sur la route. Elles nous prirent en charge et nous permirent de passer le barrage à la barbe des Allemands qui se bornèrent à la présentation des papiers. Nos anges gardiens nous ont ensuite dirigés dans les bois de Marnaval. Restés seul, nous avons erré dans la nuit à la recherche du maquis, et nous finîmes par le trouver les minuit. Mon fils était là... »


Le récit de la libération

29 août 1944

    Nous avons vu plus haut que la 2e section s'est portée le soir sur la ferme du Bois-l'Abbesse. En effet, écrit le capitaine Thérin, « nous fûmes avertis que les Américains allaient arriver à Saint-Dizier par l'ouest. Nous reçûmes des ordres d'entrer à Saint-Dizier et de nous emparer de la ville par le sud. »

    Raoul Laurent, qui les jours précédents avait réuni l'état-major (Grob, Mourey, Roux) et les autres chefs de section sur la plate-forme surplombant l'étang, dans la forêt, témoigne : « Le maquis du Val, à peine mieux armé grâce aux parachutages de Voillecomte, la veille, fit mouvement sur Saint-Dizier par la tranche de la Belle-Maison, jusqu'à la clairière de la ferme du Bois-l'Abbesse.

    D'après nos renseignements, les Allemands occupaient le secteur situé en contrebas : ferme de Saint-Pantaléon, la Forge-Neuve, le Clos-Mortier, le stade municipal, et avaient installé des canons antichars et des mitrailleuses lourdes aux points stratégiques, comme par exemple le carrefour des deux RN 67. »

    Le 28 août, jour du départ des «Souris grises» de l'Hôtel Excelsior, Saint-Dizier a vu passer les soldats allemands en retraite, certains sur des charrettes tirées par des chevaux. Le 29, l'ennemi a préparé la défense de la ville, creusant des trous de mines dans le tablier du pont Godard-Jeanson (sur la Marne), installant des pièces d'artillerie en différents points de la ville :

. un canon anti-char, à l'intersection des rues Thiers (rue de la Commune-de-Paris) et de l'Arquebuse ;

. un canon camouflé et braqué en direction de la rue du Général-Giraud ;

. une pièce, avenue de la Paix ;

. des canons installés près des cités de l'Est (non loin de là, vers le pont de l'écluse de La Noue, des tranchées ont été creusées), ou à Bettancourt-la-Ferrée...

La 3. Panzer-Grenadier-Division ayant reçu pour mission de s'opposer à l'avancée alliée sur la Marne, on peut penser que ce sont des éléments de cette division qui défendent Saint-Dizier.

    Raoul Laurent : « Nous partîmes en reconnaissance avec Roux et le jeune Thiéblemont, dit «Mickey» ; en nous dissimulant derrière les haies, nous parvînmes au passage à niveau de la voie ferrée de Doulevant, puis jusqu'à un redan boisé en léger surplomb de la voie ferrée où, la nuit venue, une petite équipe avec un FM (équipe Michel Bollot) fut postée... Le stade municipal nous apparaissait bourré de matériel, armes, camions, hommes... Nous allâmes avec Lucien Godde, en rampant lentement, reconnaître tout le secteur... »


30 août 1944

    Raoul Laurent : « Le jour naissant, nous partîmes en rampant vers la lisière du bois, à la sortie de la clairière du bois l'Abbesse, et nous fûmes rejoints par une demi-section qui s'installa à gauche du chemin, tandis qu'Eugène Roux et sa section partaient en reconnaissance vers la ferme de Saint-Pantaléon. La majeure partie du maquis se groupait alors dans les sous-bois, à droite. »

    La section Roux se dirige, selon le capitaine Thérin, « vers le tournant de la route de la Marina, route nationale », tandis que deux autres gagnent, pour l'une, le stade municipal, pour l'autre la rue des Capucins.

    Il est peut-être 9 h, selon le journal de marche du colonel de Grouchy, lorsqu'un accrochage implique la section Roux et un détachement ennemi vers la ferme de Saint-Pantaléon, propriété de M. Pesme. Sous-officier bragard âgé de 32 ans, l'adjudant Lucien Godde se souvient que c'est après avoir marché pendant une trentaine de minutes que les FFI se sont heurtés à l'ennemi. Il s'agissait, à l'angle de la route de Joinville et du chemin de la Marina, de deux canons anti-chars et deux mitrailleuses allemands, précise le lieutenant Roux. Le rapport du capitaine Thérin fait état de deux blessés côté FFI. Ils furent en réalité quatre. Joseph Wasielewsky, un Bragard né en Allemagne en 1915, a été touché par un éclat d'obus au pied gauche, qui le laissera mutilé. Roger Marchal, né à Saint-Dizier, et le sergent bragard Jean Collin, né à Wassy en 1908, ont également touchés, de même qu'un FFI que ne recense pas le chapitre sur le maquis du Val dans Résistance en Haute-Marne (tome 2) : Georges Fabert, atteint à la cuisse gauche. Né à Villiers-en-Lieu en 1903, teinturier chez Largeot à Saint-Dizier où il réside, ce vétéran du 141e RI en 1940 sera hospitalisé jusqu'au 25 janvier 1945 et cité par le général Puccinelli.

    « Le courage du sergent Schultz et de Timmermann permet l'évacuation des blessés, précisera un article paru dans L'Est républicain en août 1949. Cinq hommes ont suivi le lieutenant Roux : Michel Zeller, Jean Thiéblemont, Lucien Claudin, Roger Marchal – celui-ci bien que blessé – et Van Echelpoel. Les Allemands les aperçoivent et tandis que sur ce secteur s'abat le tir des chars américains, les Allemands décrochent. »

    Charpentier bragard né en Belgique en 1909, Lucien Van Echelpoel faisait bien partie « des quatre hommes qui, seuls, avaient pu suivre ma progression, écrit le lieutenant Roux13, les autres ayant été tués14 ou blessés, ou dans l'impossibilité de passer le feu des armes automatiques (malgré notre petit nombre, avons continué notre attaque sur les pièces qui décrochent). Entre-temps, les deux nids de mitrailleuses sont détruites par un FM de la section. »

    Les Allemands décrochent alors en direction de Marnaval par la route de Joinville, sous le tir des Américains. Ainsi dégagés, les blessés sont transportés à la ferme du Bois-l'Abbesse, où ils recevront les soins de Madeleine Faivre, une grande résistante, et Fernande Lombard. « Le capitaine Thérin demande un volontaire pour joindre un docteur et pour s'assurer des dispositions de l'ennemi, s'informer de ce qui passe en ville, précise une relation de la libération de Saint-Dizier produite par l'amicale des maquis du Val et Mauguet. Perrin se présente.. » Il s'agit du quartier-maître Jean Perrin, né à Maxéville (Meurthe-et-Moselle) en 1908, célèbre boulanger bragard, gradé de la section de commandement.

    Toujours par le chemin qui relie la ferme du Bois-l'Abbesse au stade municipal, les sections de la Compagnie du Val se déploient. Las ! précise l'amicale des maquis du Val et Mauguet, « les tirs des chars américains qui arrosent tout le secteur des Ajots, route de Vitry, ferme Saint-Pantaléon, route de Joinville - quelques maisons atteintes et plusieurs civils tués - arrêtent chaque fois la progression. Un piper cub américain survolant le quartier et la forêt règle ces tirs, l'observateur ne peut savoir s'il a sous lui des Allemands ou des amis... » Le récit de l'amicale a raison. L'observateur du 94e bataillon d'artillerie blindée américaine, le lieutenant Harley S. Merrick, témoignera en effet avoir repéré, depuis son piper-cub, une force qu'il estime à environ un bataillon et correspondant sans aucun doute aux troupes ennemies et... aux FFI !


    Le sergent-chef René Quellais et des maquisards font des prisonniers près du stade, « d'autres Allemands fuient en tiraillant par les parcs de la Forge-Neuve et du Clos-Mortier et les bois de la Marina. » La voie du centre-ville s'ouvre.



Les hommes de la Compagnie du Val accueillis par les Bragards.

    Nous avons vu l'action de la section Roux. Qu'en est-il de la section Lelong ? « Le 30 au matin, la section est dirigée à l'orée du bois sur la route de Valcourt, en face de la ferme du Dr Reny. Formation de combat pour attaquer Saint-Dizier. Les Américains arrivent sur le terrain d'aviation de Robinson. La section essuie le feu de l'artillerie ennemie ainsi que le tir des mitrailleuses lourdes des Américains, sans pouvoir se faire reconnaître de ceux-ci. » Cette évocation confirme donc la confusion qui règne dans la cité entre les belligérants. « Surveillance des mouvements de l'ennemi en retraite qui bientôt quitte définitivement la route de Valcourt, il est environ 11 h 30. A 13 h 30, la section entre dans Saint-Dizier par la route de Valcourt, le pont Godard-Jeanson. Liaison avec les chars américains ».


    En effet, selon le récit du capitaine Thérin, « il fut facile de rentrer en ville, empêcher le pont de l'hôpital15 de sauter16 et de nous emparer de la mairie. Par ailleurs, le maquis Mauguet est arrivé venant du nord par la route de Chancenay. Les Américains sont arrivés, et les Allemands qui étaient encore à Ancerville, Marnaval se sont retirés vers l'est. » La relation de l'amicale des maquis confirme ce témoignage : «Au cours d'une accalmie (…), le pont Godard-Jeanson sur la Marne, miné par les Allemands, est aussi sauvé de la destruction (…) Le gros des maquisards atteint les promenades du Jard et pénètre dans la ville où les Américains bientôt aidés par eux et les habitants donnent la chasse aux derniers fuyards. L'hôtel de ville est occupé par des résistants et maquisards. Le commandant FFI coordonne les opérations de nettoyage et de sécurité tandis que Laurent et Dupuy17 rejoignent le commissariat de police où, durant plusieurs heures, les officiers américains s'informent près d'eux, cartes de la région en mains, de secteurs occupés encore par les Allemands, des forces FFI locales, des maquis encore en territoire contrôlé par l'ennemi, opérations de parachutages projetées...»

    Pour le document «Renseignements sur la libération de Saint-Dizier», c'est « entre 10 h et 11 h du matin » que la mairie, la sous-préfecture et La Poste furent occupés.

    Le rapport de la section Lelong précise : « Nettoyage des tireurs isolés dans Saint-Dizier, au collège – Note : aujourd'hui l'Estic, entre la rue Lalande et la rue du Maréchal-de-Lattre – et à l'église Notre-Dame. »


    Les troupes entrées dans Saint-Dizier sont sous les ordres du lieutenant-colonel George L. Jaques, appartenant au combat command A de la 4e DBUS. Venant de la direction de Vitry, elles ont fait mouvement à partir de 7 h (heure américaine), s'emparant du terrain de Robinson (la compagnie MacMahon du 37e bataillon de chars, qui y détruit trois avions, un Dornier 217 et deux Me 110), neutralisant à 9 h 30 deux ou trois pièces d'artillerie à l'entrée de la ville et remontant l'avenue de la République (compagnie Miller du 35e bataillon de chars et 53e bataillon d'infanterie blindé). A 12 h 30, Saint-Dizier est considérée comme nettoyée.


Lucien Groffe, exécuté à Marnaval. (Collection club Mémoires 52).


    Dans l'après-midi, complète la relation de l'amicale, « des Allemands sont arrêtés ici et là, une patrouille commandée par Pernel arrête, rue Buffon, un tireur revêtu de l'uniforme allemand. Des reconnaissances sont faites dans les environs, tandis que (...) de tous côtés, des Bragards aux brassards tricolores à Croix de Lorraine fraternisent avec les maquisards et les Américains dont les chars et les jeep sillonnent les rues. Des opérations de police ont lieu aussi, nombre de citoyens considérés comme collaborateurs (des femmes surtout) sont appréhendés. »


Saint-Dizier a été libérée par le CCA de la 4e DB.

    Dans le quartier de Gigny, un FFI de la section Lelong, Georges Mainvis, 20 ans, se propose, avenue Alsace-Lorraine, de guider un char américain afin de réduire au silence une pièce anti-char servie par sept Allemands. Ce qui est exécuté, grâce à une manœuvre par la rue de la Bénivalle. Embossé derrière un tas de charbons, le blindé tire deux obus, la pièce vole en éclats, ses servants sont tués ou blessés. Dans cette même avenue (route de Nancy), l'époux de la patronne du bar de l'Est, Germain Pin, membre du PCF clandestin et des FTPF (avec le grade d'adjudant), résistant de longue date, est tué vers 11 h, d'une balle à la carotide, alors qu'il renseignait un char américain.


L'équipe de la 2e section qui a réalisé le sabotage de Baudonvilliers, au côté du capitaine Victor Thérin.

(Collection club Mémoires 52).

    Durant cette journée, la Compagnie du Val ne déplorera qu'une victime : Lucien Groffe, FFI marnavalais de 31 ans né à Doulaincourt. Dans l'après-midi, ce membre de la section Lelong a été pris dans son quartier de résidence, porteur d'une arme et d'un brassard FFI, et exécuté près du cimetière – une plaque rappelle son assassinat. Signalons qu'à Marnaval, dès 8 h 30, les Allemands avaient pris seize hommes en otages qui seront fouillés, parqués et gardés derrière un café, route de Güe, jusque vers 21 h.

    Notons aussi que, longtemps méconnues, les pertes de la population civile, ce 30 août, ont été particulièrement importantes, notamment sous les tirs américains : 23 habitants ont trouvé la mort (aux Ajots, dans la rue des Carpières, à Marnaval), et au moins quatre ont été blessés. Le club Mémoires 52 leur a consacré un supplément en 1999.


31 août 1944

    Journal de marche des FFI de Haute-Marne : « Liaison à Hallignicourt avec éléments blindés légers américains pour nettoyage région de Chamouilley, Bienville.» Le chef de la 1ère section, le lieutenant Roux, « a été blessé dans une mission à Chamouilley », selon le rapport du capitaine Thérin. Il s'agit d'un accident de la circulation, entre Güe et Chamouilley, qui occasionne une blessure à la jambe gauche.

    Ce même jour, des éléments de la Compagnie se portent dans la vallée de la Saulx, victime d'un massacre deux jours plus tôt. Le capitaine Thérin18 fera un rapport sur ces exactions. «Deux prisonniers SS sont faits par les FFI», note le journal de marche du colonel de Grouchy. Ce que ce document ne mentionne pas, c'est que ces deux hommes ont été fusillés.

    Quelques jours plus tard, la 1ère compagnie du Bataillon de Saint-Dizier (commandant Grob) fait mouvement sur Bologne où, en liaison avec des éléments de reconnaissance américains, elle subira un accrochage dans la nuit du 9 au 10 septembre 1944. Puis elle entrera dans Chaumont le 13 septembre. Cette page de son histoire est évoquée par ailleurs sur ce blog.

    Le 29 septembre 1944, les engagés pour la durée de la guerre de la compagnie quittent Saint-Dizier pour Chaumont et seront majoritairement affectés dans la 3e compagnie du 21e régiment d'infanterie coloniale. 


1«Exposé du capitaine Thérin, 1944», archives familiales de l'auteur.

2Il sera promu capitaine à titre FFI.

3. Maxime Dupuy, né à Saulxures (Haute-Marne), ancien combattant du 242e RI en 1939-1940, futur sous-préfet de Saint-Dizier.

4Archives familiales de l'auteur.

5Quartier du Clos-Mortier.

6Le parc se compose aussi d'un camion du Secours national à Eurville, d'un autre amené par M. Benoit, directeur du dépôt d'essence de la Standard.

7Henry Mougel servait bien dans cette section, mais c'est le lieutenant Lelong qui la commandait.

8Le terrain d'aviation de Saint-Dizier, utilisé par la Luftwaffe.

9Archives familiales de l'auteur.

10Dans une autre liste, Marcel Carlin précise que ses chefs de groupe sont Aloïs Steffan, Emile Pioche et Louis Hecquet, Georges Hadet son adjoint, mais que plusieurs sous-officiers (Robert Belbezier, André Lamberth, Maurice Demolis) servent comme deuxième classe au maquis.

11Le registre donne donc 265 noms.

12Dans un article de L'Est républicain (août 1949).

13Dans une attestation concernant Van Echelpoel signée le 9 novembre 1944.

14Aucun FFI n'a trouvé la mort dans cet accrochage.

15Pont Godard-Jeanson.

16Selon les «renseignements sur la libération de Saint-Dizier», «le maquis du Val avait assuré la protection des ponts sur la Marne en faisant rester en ville quelques hommes chargés d'empêcher les Allemands de mettre le feu aux charges de dynamite mises en place par les services du Génie allemand».

17Maxime Dupuy, désigné pour occuper la fonction de sous-préfet de Saint-Dizier.

18Dont la fille Marie-Anne naîtra le 2 septembre.


Le départ pour Chaumont, 29 septembre 1944.