lundi 28 septembre 2026

Pierre Grille et Antoine Bar, deux Bourguignons du groupe La Marseillaise (Doubs, juillet-septembre 1942)

Pierre Grille (1911-1943). Source : AD 21, 1072 W 3-288. (Photo L. Fontaine).


Dans le rapport qu'il a rédigé à la suite de l'audition, à la prison de Fresnes le 5 janvier 1943, du capitaine Henri (Pierre Georges), l'inspecteur Romain Risch, de la 11e brigade régionale de police judiciaire, a apporté cette précision : "A l'exception de Camille et d'Antoine, la véritable identité des membres de son groupe est actuellement connu[e] par nous".

Ce groupe, c'est le groupe mobile La Marseillaise*, démantelé le 25 octobre 1942 par la gendarmerie française près de Clerval (Doubs). Ce jour-là, il ne comptait que cinq éléments présents dans un bois de sapins : le capitaine Henri, le lieutenant Raymond (Edouard Griesbaum), Ferdinand Kachler (Charles), Alexej Dmitrenko (Léon) et Georges Ruel (Marius). Selon Pierre Georges, devenu le colonel Fabien, tous ont été blessés. Si lui-même a pu prendre la fuite, avant d'être arrêté à Paris le 30 novembre 1942, Edouard Griesbaum a succombé à ses blessures à L'Hôpital-Saint-Lieffroy, et les trois autres FTP ont été capturés. Un seul survivra à la déportation : Ruel**. Mais avant ce brusque coup d'arrêt, Pierre Georges a eu sous ses ordres d'autres francs-tireurs depuis son arrivée en Franche-Comté en avril 1942. Et parmi eux, Camille et Antoine évoqués par l'inspecteur Risch. Qui étaient ces deux hommes ? 

Envoyés par "Lucien"

Ni Jean-Guy Modin ni Pierre Durand, biographes du colonel Fabien, ne sont parvenus à identifier Antoine. Aucun de ces auteurs n'a évoqué Camille dans ses écrits. Les précisions sur ces deux FTP, c'est Pierre Georges lui-même, interrogé à deux reprises par les policiers français (et avec grande violence à Paris le 30 novembre 1942), qui les a apportées. C'est surtout son audition par l'inspecteur Risch, policier dijonnais qui enquêtait dans le Doubs***, qui permet d'en savoir davantage sur les deux hommes. Que dit le futur colonel Fabien ? 

Qu'Antoine - c'est ainsi qu'il le désigne - "doit être originaire de la région de Mâcon, d'une ville située entre Mâcon et Lyon. [...] Il avait environ 35 ans. [...] Je me souviens tout à coup du nom de la ville mentionnée plus haut, c'est Villefranche-sur-Saône." Le capitaine Henri déclare l'avoir rencontré après son arrivée le 25 juillet 1942 dans un moulin inhabité de Calmoutier (Haute-Saône). "S'étant fait également passer pour un ouvrier ayant refusé d'aller travailler en Allemagne, il [Antoine] avait aidé les propriétaires d'une ferme située à proximité dans les travaux de fenaison. [...] Ce camarade [...] m'a dit qu'il était envoyé par Lucien [Jean Berthier, interrégional FTP]". Quant à Camille, également recruté - "dans la première semaine de septembre [1942]" - par l'intermédiaire de Lucien, c'est un homme âgé d' "au moins 45 ans [...] qui devait être paysan".

Ils ont "déserté"

Quelles sont, selon l'intéressé, les activités des deux nouveaux compagnons de Henri, qui en juillet 1942 semble s'être retrouvé seul pour agir ? Fin juillet-début août 1942, Antoine accompagne Pierre Georges à Belfort pour rencontrer Lucien (Berthier), qui leur ordonne d'exécuter, à Essert (Territoire de Belfort), le dirigeant communiste André Heussler, condamné à mort par le Parti. Cette exécution survient le 12 août 1942, et elle aurait été réalisée - selon Pierre Georges qui nie toute implication personnelle - par Griesbaum (Raymond), Antoine ainsi qu'un inconnu. Puis ce même Antoine participe au sabotage de l'écluse de Goulle (nuit du 21 au 22 août 1942), au cambriolage de la mairie d'Héricourt (le 20 août 1942 selon Jean-Guy Modin), au sabotage de la centrale électrique de la Loue (12 septembre 1942), enfin à l'embuscade contre un train de permissionnaires allemands à Deluz (22 septembre 1942). Lors de cette dernière opération, Pierre Georges affirme qu'Antoine, qui a tiré au mousqueton, "s'était posté à un point que je ne lui avais pas indiqué", "en dépit des ordres reçus". 

De son côté, Camille participe également aux actions contre la centrale électrique et contre le train. Puis, entre le 22 et le 25 septembre 1942, alors que le groupe est réfugié à la ferme Chanteraine à Calmoutier, "Camille et Antoine ont déserté le groupe en emportant des objets appartenant à la collectivité. Je ne les ai plus revus depuis cette date." Ainsi donc, Pierre Georges, qui prend soin lors de ses interrogatoires de protéger autant que faire se peut les hommes qu'il a eu sous ses ordres, révèle à l'inspecteur Risch qu'Antoine lui a désobéi et qu'avec Camille, tous deux ont déserté en emmenant avec eux des "objets appartenant à la collectivité".  

Des hypothèses...

C'est en travaillant sur une évocation des séjours du colonel Fabien dans l'Est que nous avons pu enfin identifier Antoine et Camille. Pour le second, une hypothèse est apparue à la lecture de l'ouvrage de Robert Chantin, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire (L'Harmattan, 2007). L'historien a consacré un chapitre à Antoine Bar, un lieutenant FTP de Saône-et-Loire. S'il ne fait pas explicitement référence au groupe commandé par Pierre Georges, l'auteur précise qu'Antoine Bar, surnommé "Le Barbu", a opéré "jusqu'à la fin de 1943" en Haute-Saône et dans le Doubs, participant au "sabotage de la centrale électrique de Moûtiers". De toute évidence, il s'agit de la centrale de la Loue. Par ailleurs, Antoine Bar, qui a fui la Saône-et-Loire le 4 juillet 1942, correspond au signalement donné par le capitaine Henri à propos du dénommé Camille. Ce dernier serait âgé d'environ 45 ans, alors que Bar en avait 43. C'est en arrivant à la conviction que le mineur bourguignon ne pouvait être que Camille que nous avons ensuite formulé l'hypothèse qu'Antoine correspond à Pierre Grille. 

Robert Chantin consacre également un chapitre à ce FTP. Dans cet ouvrage datant de 2007, il n'évoque à aucun moment sa présence dans le Doubs****, mais les informations que l'historien apporte coïncident avec les précisions données par Pierre Georges : Antoine serait originaire de la Saône-et-Loire ou du Rhône, or Grille est né près de Chalon-sur-Saône ; il serait âgé de 35 ans environ, et Grille avait 33 ans en 1942. 

... puis une certitude

La consultation, aux Archives départementales de la Côte-d'Or, à Dijon, d'un rapport d'enquête autour de la mort par arme à feu de Pierre Grille, le 7 mars 1943, achève d'ôter tout doute. Les enquêteurs ont retrouvé, dans les papiers du FTP, une fausse carte d'identité, délivrée le 3 février 1942 par la mairie de Clerval, au nom d'Edouard Bellot, domicilié dans cette commune du Doubs. Par ailleurs, ils ont découvert des bulletins de bagages SNCF pour des déplacements entre Clerval et Besançon (19 septembre 1942) et entre Deluz et Clerval (21 septembre 1942), ainsi qu'un billet pour deux voyageurs à la même date et pour le même trajet. Or - et le résistant Pierre Villeminot l'a reconnu, après son arrestation - Antoine a accompagné Pierre Georges à Clerval pour aller chercher un fusil mitrailleur auprès de Villeminot en vue de l'embuscade de Deluz... qui a eu lieu le 22 septembre 1942. Preuve est faite que Grille se trouvait bien dans cette région au moment des opérations du groupe La Marseillaise.

Surnommé Toreip 

Intéressons-nous plus particulièrement à Pierre Grille, dont le deuxième prénom est... Antoine. Il est né le 14 juin 1911 à Châtenoy-le-Royal (Saône-et-Loire). Cultivateur puis mécanicien, il se marie en 1934 à Saint-Marcel. Domicilié au 10, rue de l'Industrie à Chalon-sur-Saône, il est soupçonné par la police d'avoir lancé une grenade contre une infirmerie allemande à Chalon (22 février 1942). Puis il fait partie, sous le pseudonyme de Toreip (Pierrot à l'envers), du groupe commandé par Elsof Leroy. Tous deux sont soupçonnés d'avoir abattu un "traître à la cause communiste" de Saint-Vallier (23 mai 1942). Puis ils exécutent dans la même commune une femme qui survit aux tirs (12 juin 1942). Durant la deuxième quinzaine de juin, le groupe de trois - complété par Yvon Weber - est traqué par les policiers ainsi que par des militants du Parti populaire français (selon Leroy). Il essaie encore d'exécuter "une traître" (29 juin 1942) mais le lendemain, ce sont les gendarmes et les policiers qui cernent le trio à Bourgneuf-Val-d'Or. Elsof Leroy est mortellement atteint, Yvon Weber blessé et capturé (il mourra en déportation), Pierre Grille prend la fuite. 

On sait désormais que par l'intermédiaire de Jean Berthier (arrêté le 28 octobre 1942 à Dijon, mort en déportation), il a rejoint le Doubs*****. Puis il revient en Saône-et-Loire. Un témoin affirme l'avoir vu en novembre 1942 dans un café à Saint-Germain-du-Plain. Robert Chantin, dans son ouvrage, écrit que Pierre Grille se cache "fin 1942" dans une ferme de Saint-Ythaire d'où il partait en mission. Il s'y trouvait encore la veille de sa mort. Le 7 mars 1943, Marius Burdin, des Granges-Forestiers (Chalon), s'accuse de la mort par arme à feu de Pierre Grille chez lui. Burdin aurait eu peur pour sa vie et aurait tiré sur Grille avec le pistolet de ce dernier posé sur la table. Une version qui a laissé sceptiques les policiers, qui ont découvert le corps dans la chambre. Ils suspectaient alors l'intervention d'un tiers. Si, comme l'affirme Robert Chantin, Grille a été exécuté sur ordre du PCF qui lui aurait reproché sa témérité ou son indépendance, il n'est pas à exclure que les accusations portées par Pierre Georges - désobéissance, désertion, vol... - ont pu jouer dans la décision de l'éliminer. Mais rien ne permet de l'affirmer.


Sources principales : AD 21, 1072 W 1-151, 1072 W 1-158 et 1082 W 3-288 (dossiers consacrés à Pierre Grille et Elsof Leroy) ; 1072 W 2-209 et 29 U 62 (dossiers consacrés à Pierre Georges).

Bibliographie : CHANTIN Robert, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire, L’Harmattan, 2007 ; DURAND Pierre, Qui a tué Fabien ?, Messidor/Temps actuels, 1985 ; FONTAINE Lionel, Fabien dans l'Est, Liralest, 2024 ; MODIN Jean-Guy, Capitaine Henri - Fabien en Franche-Comté, Mémoires d'espoir, 1956.


* C'est ainsi que Pierre Georges appelait ce groupe. La plupart des sources écrites consultées font état de la compagnie Valmy, dont "La Marseillaise" constituait un élément.

** Georges Ruel précise à la Libération avoir rejoint le groupe "courant octobre 1942". Il n'en était donc pas membre dès l'été comme l'écrit Jean-Guy Modin.

*** Après son évasion du fort de Romainville, Pierre Georges rend compte à sa hiérarchie, le 1er juin 1943, qu'"un inspecteur [a consenti] à [lui] donner connaissance des déclarations et dénonciations qu'avaient faites les FTP arrêtés [...]. Cela [lui] permit de faire concorder [ses] déclarations ultérieures." Risch, passé commissaire, a été abattu par les Allemands à Dijon le 29 août 1944.

**** A la différence de Jean-Yves Boursier (Chroniques du maquis, L'Harmattan, 2000), qui signale un passage de Grille et de Bar dans le Doubs, sans plus de précision sur leur groupe d'affectation.

***** Un troisième Bourguignon appartenait à ce groupe : André Robert, originaire de Digoin, mort en déportation.

mercredi 23 septembre 2026

De nouveaux témoignages sur l'évasion de 45 déportés dans la Marne

Portrait de Michel Lebelle paru dans Oise Hebdo en 1999 et communiqué
à Jean-Marie Chirol par l'intéressé.


    Après la parution en 1996 de son ouvrage "Sur les chemins de l'enfer", fruit de multiples rencontres et entretiens avec des évadés du transport du 4 juin 1944 entre Compiègne-Royallieu et Neuengamme, Jean-Marie Chirol avait pu établir le contact, en 1999, avec un interné qui lui était alors inconnu : Michel Lebelle. Puis, à la suite de la publication, en 2010, sur ce blog, d'un article sur cet extraordinaire exploit (45 évadés, dont 36 identifiés), nous avons pu obtenir le récit d'un autre évadé qui n'avait été que partiellement identifié par le fondateur du club Mémoires 52 : Emmanuel Lalanne. Enfin, en 2023, c'est le témoignage méconnu d'Adolphe Dhuy (1894-1965) qui nous a été communiqué (par son petit-fils). Nous en publions ici de larges extraits, suivis de passages de récits parmi d'autres communiqués à Jean-Marie Chirol. Il s'agit des témoignages les moins connus, d'autres ayant été publiés par M. Chirol* mais également par Christian Bernadac dans son ouvrage "L'Espérance des rebelles" (2001).


De nouveaux témoignages 

Adolphe Dhuy, 50 ans, capitaine de réserve, domicilié à La Madeleine (Nord), membre du réseau Jade-Fitzroy, arrêté le 18 février 1944 (récit rédigé le 9 avril 1948 et communiqué en juin 2023 par Philippe Dhuy, son petit-fils) : "Enfin, le train s'ébranle de nouveau. Il reprend de la vitesse. Les volontaires pour le saut sur la voie sont alertés. Ils s'habillent. Martin s'est attaqué aux fils de fer cadenassant la perte, ils sont coupés à une vitesse remarquable. L'abbé Le Meur ouvre la porte et, suivant l'ordre indiqué, les hommes sautent. [...] Dhuy saute et se retrouve instantanément dans le fossé. Laisser passer le convoi, ne bouger que lorsque la lanterne rouge s'est éloignée, ramasser ses affaires, en faire un paquet, le tout n'a pris que peu de temps. Puis il remonte le long de la voie en sens inverse de la marche du train à la rencontre de ses camarades. [...]." Mais Adolphe Dhuy ne rencontre personne. Il se dirige d'abord vers une maison éclusière entre Togny-aux-Boeufs et Mairy-sur-Marne et, quoique souffrant (il est blessé à la jambe et à deux côtes), il prend la direction de Saint-Memmie où il retrouve Mme Gandon qu'il connaissait pour avoir cantonné dans la commune en 1940. Il se rend ensuite dans la famille d'un agent d'assurances de Châlons arrêté et déporté, M. Manteau, puis à la gare SNCF de la ville. "Dans son wagon, grande effervescence. Contrairement à la coutume, les Allemands ont vérifié les papiers de tous les voyageurs entre Bar-le-Duc et Châlons. Dhuy se rend compte que c'est à  cause de l'évasion qui a, en effet, été découverte à Bar. [...] Mais le voyage se terminera bien et le voici en gare de l'Est." Adolphe Dhuy est décédé à Lille en 1895. Son portrait est visible sur Geneanet.

Michel Lebelle, 20 ans, né à Billancourt (Seine), arrêté le 19 mars 1944 par les Allemands à Thourotte (Oise) où il est domicilié. M. Lebelle a adressé le 14 septembre 1999 à Jean-Marie Chirol un article de presse d'Oise Hebdo daté du 21 juillet 1999 et dans lequel il dit notamment : "J'étais le 34e et lorsque j'ai sauté, le train devait bien aller à 75 km/h." Après son évasion, Michel Lebelle retrouve un évadé qui a sauté avant lui, et tous deux sont accueillis chez un garde-barrière. Un collègue de ce dernier les conduit jusqu'à la gare de Vitry-le-François d'où ils prennent le train pour Châlons. Là, Michel Lebelle se rend chez un nommé Jean Lefèvre qu'il connaissait. Il y reste une huitaine de jours avant de retrouver l'Oise, puis la Somme. Michel Lebelle est décédé en 2009.

Des récits parmi d'autres

Raymond Krugell, 38 ans, de Strasbourg, lieutenant de réserve, résistant : "Le 5 juin 1944 la porte de mon wagon fut fracturée dans la nuit et les occupants les plus courageux sautèrent du train qui marchait environ à 70 km à l'heure. A mon tour je me suis laissé glisser du train à 4 h 15 du matin, aux environs de Vitry-le-François. J'ai retrouvé deux de mes camarades évadés comme moi : Maurice Cousteau et Marcel Pelletier, ce dernier grièvement blessé à la tête à la suite de sa chute du train. En zigzaguant dans la nature, nos sommes arrivés à Couvrot, à quelque 6 km de Vitry-le-François (Marne) où nous avons été camouflés par les époux Vivier, épiciers. Ceux-ci ont immédiatement prévenu M. et Mme Marcel Reiss qui avaient la direction de l'Ecole communale de Couvrot. En plus, M. Reiss était secrétaire de mairie du village. [...] Pelletier fut évacué sur l'hôpital de Chaumont où il avait des complicités, grâce à M. et Mme Reiss... Pendant trois semaines, Maurice Cousteau et moi avons été ravitaillés chez les époux Vivier par M. et Mme Reiss." Ces derniers procurent aux deux évadés des pièces d'identité, puis, le 25 juin1944, Krugell et Cousteau partent se cacher à Troisfontaines-l'Abbaye (Marne). Raymond Krugell est décédé en 1974. Repris, Maurice Cousteau est mort à Neuengamme. 

Louis Argence, 31 ans, sous-lieutenant d'active, résistant à Toulouse (témoignage adressé le 2 mars 1992) : "J'étais le responsable des quatre candidats à sauter, c'est-à-dire, à part moi, le lieutenant Jocteur-Montrozier et deux jeunes gens dont j'avais fait la connaissance dans la chambrée à Royallieu [Jacques Lartigue et Fernand Bellenger] [...] J'ai ressenti sur le ballast une douleur sourde, une impression très pénible du train qui roulait avec le bruit caractéristique des roues sur les joints de rails du dernier wagon qui s'en allait, puis le néant... puis le réveil assis sur le ballast, le soleil déjà un peu haut dans le ciel et à côté de mes deux compagnons." Tous montent dans un train (sans doute à Vitry-le-François) jusqu'à Châlons puis, après quelques soins dans une pharmacie, Louis Argence rejoint Versailles. "Arrivé gare de l'Est j'ai téléphoné à une amie de ma femme [...], Mme Cusin [...]. Tous les deux m'ont hébergé plusieurs jours." Puis il retrouve le Sud-Ouest et le Corps franc Pommiès. Père de la ministre Catherine Trautmann, Louis Argence est décédé en 1993, un an après avoir répondu aux questions de Jean-Marie Chirol.

Raymond Boccon-Gibod, 32 ans, capitaine d'artillerie, résistant en Savoie : "... J'ai dû sauter dans le 20e rang environ, c'était vers Vitry-le-François. L'arrivée sur le ballast s'est opérée comme prévu et j'ai pu descendre dans un petit bois tout proche. La pureté de l'air et la qualité du silence qui a suivi lorsque la lanterne rouge du train s'est éloignée avait quelque chose d'irréel. [...] M'écartant de la voie ferrée, je suis arrivé sur une grande route peu avant le panneau Vitry-le-François. Il n'était pas question d'avoir l'air d'hésiter et je suis passé devant la sentinelle comme un journalier se rendant à son travail. Suivant les conseils de l'abbé Lemeur, je me dirige alors vers l'église au centre de la place et y retrouve un autre évadé... Jocteur Monrozier..." Devant une baraque, une femme de ménage invite les deux hommes à entrer, leur donne à manger et leur permet de se reposer. "Quelque temps après nous voyons arriver une assistante sociale qui nous prévient que nous allons être pris en charge par quelqu'un appartenant à une filière de récupération de parachutistes." Un patriote, M. Perrin, les ramène à son domicile, ils se rasent, sont photographiés, munis de faux papiers, et le 6 juin 1944, vers 6 h, les deux évadés se rendent à la gare. Nous "prenons le premier train pour Paris avant que l'alerte générale soit donnée dans la région".

Armand Laborde, 22 ans, résistant à Paris (témoignage rédigé à la troisième personne du singulier, communiqué le 10 décembre 1987) : "Laborde enroule son imperméable autour de sa tête, et enfile ses mains dans ses chaussettes. [...] [Il] se trouve à une vingtaine de kilomètres de Châlons-sur-Marne, à un lieu-dit Méry 2. [...] Il s'est gravement blessé au cours de la chute : il a le bras gauche déboîté ! D'autres évadés se portent à son secours ; parmi eux, Hervé Cosmao. [...] Ces deux camarades joignent leurs efforts pour traîner le blessé jusqu'au passage à niveau de Méry 2. Le garde-barrière prévient un médecin qui ne pourra arriver que dans la soirée. [...] Le lendemain 7 [sic] juin, Laborde rejoint Châlons-sur-Marne par l'intermédiaire d'une camionnette. [...] [Il] prend un billet de chemin de fer, direction de Paris. Il grimpe dans un wagon, de voyageurs, cette fois, et qui retrouve-t-il dans un compartiment en passant dans le couloir ? L'abbé Le Meur !"

Georges Larribe, 23 ans, de Saint-Céré (Lot) (témoignage du 26 juin 1987) : "Le 5 juin entre 3 h 30 et 4 h du matin, j'ai quitté le wagon le 13e, puis avec mon camarade Denègre Pierre qui n'avait que 18 ans (et qui a sauté le 12e), nous avons rejoint un garde barrière qui nous a indiqué la direction à prendre. Un de nos camarades, blessé en sautant du wagon (je crois : clavicule cassée) [Armand Laborde], était couché chez eux. Grâce à des amis de ce garde-barrière, nous avons pu faire un peu de toilette et rejoindre Paris".

Pierre Ciocca (Devrière), 29 ans, de Reims, membre du réseau Jade-Fitzroy et du FN : "Ce n'est seulement que vers 4 h du matin, le lendemain, que nous réussîmes grâce à l'aide d'un mécanicien habile qui était avec nous à ouvrir les portières. Nous sautâmes l'un après l'autre du train qui roulait à ce moment à une grande vitesse, les sentinelles des vigies heureusement sommeillaient et ne s'aperçurent de rien, pour ma part je fus pas mitraillé. Avec un camarade d'évasion : Cosmao [...], nous relevions un autre camarade qui en tombant s'était fracturé l'épaule [Georges Larribe] et le transportions chez un garde-barrière proche où nous apprîmes que nous étions à [Mairy]-sur-Marne. Après avoir fait soigner le camarade blessé par un docteur appelé par le garde, nous le laissions caché dans une hutte située dans un bois appartenant au garde-barrière. Cosmao et moi gagnâmes à pied Châlons-sur-Marne, de là une camionnette complaisante nous ramena à Reims..."

Pierre Fournié, 22 ans, arrêté à Saint-Céré (témoignage daté du 23 janvier 1989) : "Sensiblement après la gare de Châlons-sur-Marne, après une nuit très claire de juin (lune), la porte du train a pu être ouverte ; je pense que M. Martin a été le premier à sauter, suivi par l'abbé Le Meur et peu à peu par d'autres. Je pense être passé entre le 10e et le 15e, avant Vitry-le-François vers lequel je me suis dirigé. Dès que le jour s'est levé, sans doute en compagnie d'un autre évadé dont je ne garde pas le souvenir, nous avons été vus par deux gendarmes à bicyclettes et nous nous sommes séparés pur garder nos chances. [...] J'ai été contacté par deux jeunes, un homme et une femme, et caché, durant la journée dans un petit bois, ensuite caché deux ou trois jours dans une ferme de Vitry-le-Brûlé. Pendant ce temps, de faux papiers m'ont été établis, ils m'ont permis de reprendre le train à Vitry-le-François [...]. Je pensais passer la ligne de démarcation à Chalon-sur-Saône et me suis retrouvé à Vierzon, de là à Brive et ai continué à pied jusqu'à Saint-Céré."

René Négol, 18 ans, de Narbonne (témoignage daté du 24 septembre 1990) : "Après une fervente prière prononcée par un abbé et quelques explications dans l'art de sauter en marche formulées par un cheminot détenu, j'ai sauté de nuit dans l'inconnu, me retrouvant allongé sur le ballast, blessé légèrement à la main droite [...]. Le train passé, nous sommes retrouvés à quatre (Gardeux Guy, Burtin Fernand, un autre détenu et moi-même) au bord de la voie entre Vitry-le-François et Châlons-sur-Marne. Nous nous sommes dirigés à pied vers Vandelanville (Meurthe-et-Moselle) où habitait Gardeux Guy en utilisant une filière qui nous avait été donnée par le prêtre de la première église rencontrée."

La contribution de Jean-Luc Cartron

Dans son ouvrage "Aussi hautes soient les montagnes" (2019), l'historien Jean-Luc Cartron a révélé les parcours de deux évadés dont Jean-Marie Chirol avait eu connaissance de l'existence sans pouvoir les confirmer : Jacques Lartigue et Fernand Bellenger. Tous deux avaient été pris le 21 avril 1944 avec Raymond Krugell en voulant passer en Espagne. Jacques Lartigue est né à Montauban en 1924, Fernand Bellenger en 1913 à Paris. Après leur évasion, tous deux ont pu rejoindre Paris. Lartigue a quitté la capitale le 10 juin 1944 et rejoint le Corps franc Pommiès dans le Gers. Bellenger est resté à Paris. Il fait partie des résistants exécutés le 16 août 1944 dans le bois de Boulogne. Ainsi donc, au moins cinq des 45 évadés sont morts avant la fin de la guerre, soit en déportation (Mangès, Cousteau), soit victimes d'exécutions (Bellenger, Gardeux, Lafforgue).  

* Jean-Marie Chirol a notamment recueilli les témoignages de : Louis Argence, Jean-Baptiste Biaggi, Raymond Boccon-Gibod, Pierre Ciocca (Devrière), Pierre Denègre, Pierre Fournié, Louis Jocteur-Monrozier, Raymond Krugell, Armand Laborde, Georges Larribe, Georges Le Meur, Mme Pierre Mangès, Marcel Marchal, Jean Martin, Roger Morange, René Négol, Mme Yves Noël, Marcel Peltier, Mme François Thoraval.

vendredi 18 septembre 2026

Georges Tardy de Montravel (1923-1944), séminariste, officier FTP, exécuté à Anglus

 



Dans le numéro 26 de "Dossier 52" (août-septembre 2001), Jean-Marie Chirol, président du club Mémoires 52, évoquait la figure de Georges Tardy de Montravel, maquisard icaunais mort pour la France le 29 août 1944 à Anglus. Vingt-cinq ans plus tard, nous apportons des précisions sur les circonstances du décès de ce lieutenant FTP.

Mardi 29 août 1944, vers 17 h 30, Louis Drouot, cultivateur à Anglus, premier village de Haute-Marne après Soulaines-Dhuys (Aube) en direction de Montier-en-Der, aperçoit un convoi automobile allemand sur la route 384. "Ce convoi s'étant arrêté alors que les véhicules étaient déjà engagés dans le bois, explique-t-il le 27 septembre 1944 aux gendarmes de Montier-en-Der, j'ai entendu presque aussitôt une rafale de quatre à cinq coups de feu, puis quelques rafales moins importantes. Après quelques instants d'arrêt, le convoi a repris sa marche. Je ne suis pas allé voir ce qui s'était passé, mais j'ai supposé que les Allemands rencontraient des membres de la Résistance."

Ce n'est que le lendemain soir, vers 20 h, que le maire de la commune, Julien Lavocat, est informé par Marcel Maroilley "que le cadavre d'un soldat était dans le fossé en bordure Est de la route nationale 394 à 500 m au nord du village". L'élu, qui pense initialement qu'il s'agit d'un militaire allemand, se rend sur les lieux avec Georges Alma, Amédée Pinta et Léon Moniot. "A mon arrivée, témoigne Julien Lavocat, j'ai constaté qu'il s'agissait d'un lieutenant des FFI, le corps était couché [sur] le ventre [dans] le fossé et portait de nombreuses blessures à la poitrine produites par des balles." "Il m'a semblé qu'il portait des traces de talons de souliers derrière le cou", ajoute Marcel Maroilley. Le maire, Julien Lavocat, note que l'inconnu était vêtu d'un "uniforme en drap kaki", d'un bonnet de police "en gabardine kaki avec des galons jaunes de lieutenant". L'homme portait des chaussettes marquées des initiales "R.M. 39". La découverte d'une ceinture portant l'inscription "Scouts de France - Etre prêts", d'un chapelet, de médaillons à caractère religieux laissent supposer qu'il s'agit d'un officier très pieux, voire d'un homme d'Eglise. Il est inhumé le 1er septembre 1944 dans le cimetière du village fraîchement libéré, après des obsèques célébrées dans l'église de la paroisse.

L'identification

Au cours de l'enquête menée par les gendarmes de Montier-en-Der pour identifier le cadavre, un contremaître de scierie à Anglus, Maurice Comte, est interrogé le 9 décembre 1944. L'homme avait pris l'initiative d'écrire à une amie parisienne, Jeanne Ancelet, "en lui demandant de faire radiodiffuser cette découverte". Bibliothécaire à la Sorbonne, Philippe Tardy de Montravel qui recherchait ce qu'était devenu son fils Georges, porté disparu fin août 1944 à Tonnerre (Yonne), adresse alors à Maurice Comte une photographie de son enfant, qui est immédiatement reconnu comme étant le lieutenant enterré à Anglus. Par ailleurs, l'inscription RM (ou RN) 39 figurant sur les chaussettes de l'inconnu "répond exactement aux initiales du nom d'un des frères du disparu et son numéro d'interne dans un établissement d'éducation". Philippe Tardy de Montravel, domicilié au 1, rue Vidal-de-la-Blache à Paris, arrive alors le 10 décembre 1944 à Anglus pour procéder à l'identification du corps. "A la suite d'un avis aux familles [...] paru sur les journaux locaux de l'Yonne et les renseignements donnés par Mme Claudia Bertin, demeurant à Soulaines (Aube) et qui mentionnait les détails vestimentaires portés par le lieutenant assassiné à Anglus, j'étais déjà persuadé qu'il s'agissait de mon fils Georges", indique le bibliothécaire aux gendarmes dervois.

Le lieutenant "Georges"

Georges Tardy de Montravel est né le 18 janvier 1923 au château de Vers, commune de Pont-du-Gard (Gard). Il est le fils du comte Philippe Tardy de Montravel et de Gabrielle de Saint-Pardet. Elève au grand séminaire de Sens, il rejoint un maquis du département de l'Yonne, d'abord comme infirmier, puis comme lieutenant. Il est officier dans la 2e compagnie Rouget-de-Lisle des FTP.

Le 24 août 1944, le lieutenant "Georges" prend part à la libération de Saint-Florentin, à la tête de quatre sections de la compagnie, puis, deux jours plus tard, il se rend à Tonnerre, occupée par les FTP. Quand des éléments de la 15. Panzer-Grenadier-Division, reprenant le contrôle de la ville, apprennent que des prisonniers allemands ont été exécutés, ils allument des incendies dans la cité, prennent la direction de l'Aube en laissant derrière eux neuf victimes, tant résistants que civils, et en emmenant le lieutenant Tardy de Montravel. "Le lieutenant Georges, parti de Saint-Florentin à moto lorsque le bruit de ma mort est parvenu dans cette ville, est tombé aux mains de l'ennemi aux abords de Tonnerre et a disparu", rend compte le lieutenant Jean Magendie (Méléki), dont la compagnie déplore aussi trois tués et trois blessés.

Le lieutenant Tardy de Montravel a-t-il été abattu en Haute-Marne au cours d'une tentative d'évasion ? Les Allemands l'ont-ils exécuté froidement au cours de leur repli pour se "débarrasser" d'un témoin de leurs atrocités ? L'enquête n'a pas permis de répondre à cette question. 

Sources : AD 51, 163 W 3156, archives du Service régional de recherche sur les crimes de guerre (dossier Anglus) - SHD, GR 19 P 89/7, archives de la 2e compagnie Rouget-de-Lisle - Dossier 52, club Mémoires 52, 2001.

mardi 1 septembre 2026

Le maquis de Cirey-sur-Blaise, juillet - septembre 1944

Le lieu-dit Quatre chemins, entre Cirey-sur-Blaise et Charmes-la-Grande,
théâtre d'une embuscade du maquis. (Photo L. Fontaine).


L'histoire du "maquis de Cirey-sur-Blaise" n'avait jamais été évoquée jusqu'à la parution en 2007 de l'ouvrage Résistance, répression, libération en Haute-Marne (éditions Dominique-Guéniot, p. 157). Elle a pu être racontée grâce au dossier de Combattant volontaire de la Résistance (CVR) de son chef, l'adjudant Benjamin Chrétien. Le témoignage du sous-officier complète le rapport de l'officier américain auprès de qui il servait, le lieutenant Bob.

L'adjudant Benjamin Chrétien est né le 23 mars 1901 à Harréville-les-Chanteurs. Sous-officier au 8e régiment d'artillerie divisionnaire, il est fait prisonnier le 8 juin 1940 près de Rouen. Il est rapatrié en France le 11 octobre 1941 à la suite de blessures reçues en captivité. Marié, père de famille, il travaille jusqu’au 30 septembre 1942, à Harréville-les-Chanteurs, puis jusqu’au 18 juillet 1944 à Liffol-le-Grand (Vosges) à la maison Thermat, une fabrique de meubles. 

Benjamin Chrétien raconte, en 1951 : « A cette date [18 juillet 1944], dès l’appel du général de Gaulle, j’ai quitté immédiatement mon emploi et ma famille. [...] Le 20 juillet 1944 je me rends à Voillecomte où je me mets en relation avec Raoul, garde forestier puis Gérardin du FN qui m‘envoie à Cirey-sur-Blaise prendre le commandement du maquis en formation. Peu de temps après, Gérardin est arrêté et déporté à la suite d’un sabotage [il s'agit donc de Gaston Girardin, effectivement domicilié à Voillecomte, arrêté le 6 août 1944, mort à Neuengamme, plutôt que Gabriel Gérardin, membre du FN, domicilié à Sauvage-Magny]. Je contacte ensuite le lieutenant américain Bob [Robert Cormier] bien connu dans la région de Montier-en-Der. Celui-ci me fournit l’armement et les explosifs. Je prends part à plusieurs parachutages dans la région de Robert-Magny. Je fais exécuter des sabotages dans le secteur qui m’est désigné." Dans un autre document, Chrétien précise que ce maquis de 30 hommes est installé dans les bois de Cirey sur Blaise et appartenant au maire, le comte de Fénelon de Salignac, du 20 juillet 1944 au 30 août 1944.

L'embuscade des Quatre chemins

Le 25 août [26 août 1944] vers 8 h 30 du matin, après avoir barré la route de Cirey-sur-Blaise à Charmes-la-Grande, nous sommes surpris par deux voitures allemandes venant de Leschères et se dirigeant vers Doulevant au lieu-dit les Quatre chemins. Plusieurs Allemands sont tués [plutôt un tué et un blessé] et pour éviter des pertes je fais décrocher et me replie à la faveur de la forêt." L'adjudant Chrétien n'apporte pas plus de précisions sur cette action, mais elle a eu pour conséquence l'arrestation de trois élus de la région.
"Le 31 août au soir, une voiture FFI montée par trois hommes est attaquée par quinze Allemands près de Bouzancourt et l’agent de liaison du lieutenant Pierre est tué [adjudant René Formentin]* ; avec un groupe de treize hommes, je contre-attaque les Allemands qui prirent la fuite en laissant une bicyclette et des munitions entre nos mains."

Dans son rapport d'activité, Benjamin Chrétien ne mentionne pas une opération particulière du maquis : l'exécution, le 6 août 1944, d'une habitante (suisse) du hameau de Blinfey. Cette affaire a été évoquée par la station de radio France Culture. 

"Le 1er septembre je pars pour Montier-en-Der toujours avec le lieutenant Bob et le commandant Percheron. Volontaire pour toutes les missions, je prends part ensuite à la bataille de Chaumont." Chrétien a été placé à la tête de la 3e section de la Compagnie du Der. Son maquis a vraisemblablement donné naissance au 5e groupe de cette section, groupe composé du sergent Charles Ernoult, de Lucien Lugnier, Luc Diehl, Robert Gillet, Henri Steinwick, Marcel Sommer, Maurice Lefevre, Marcel Humblot, Georges Salord, André Diot, et de quatre FFI - sans doute étrangers - portant les prénoms de Nicolas (deux), Serge et André. Pour sa part, le 6e groupe (sergent Emile Remy) de la section Chrétien correspond au groupe Remy, de la Marne. 

"Le 19 septembre, poursuit l'adjudant Chrétien, le lieutenant Bob part pour exécuter les parachutages en Allemagne, je dois libérer mes 30 hommes et je viens me mettre le 20 septembre 1944 à la disposition du capitaine Boin [Raymond Boin, du secteur de Bourmont] jusqu’au 1er octobre 1944. J’ai effectué diverses patrouilles pour capturer des parachutistes allemands…"

Mis à la retraite comme adjudant, Benjamin Chrétien est rappelé comme réserviste le 7 mars 1945 à la 20e compagnie du COI (centre d'organisation d'infanterie) 106 à Chaumont, et promu adjudant-chef le 16 mai 1945. En 1951, il exerce la profession de machiniste sur bois. 

* Dans une autre version de son témoignage, le chef du maquis précise que le chauffeur de la camionnette qu’ils utilisaient a été blessé. 

Source principale : Archives départementales de la Haute-Marne, série 1623 W, dossiers de CVR.


jeudi 27 août 2026

La libération de la Haute-Marne d'après les sources militaires (III) : la double offensive finale, 11-15 septembre 1944

L'entrée des spahis dans Montigny-le-Roi s'est faite "au milieu d'un enthousiasme indescriptible", souligne l'historique du 2e RSAR. (Photo P. Jacquemin/Collection CM 52).


La date du 11 septembre 1944 est marquée tout à la fois par l'offensive du 15e corps (provisoirement franco-américain), à l'ouest, et l'arrivée en Haute-Marne de l'armée B (française), au sud. Ainsi donc, la Haute-Marne a été l'un des territoires où a été réalisée la jonction entre les troupes alliées débarquées en Normandie et celles ayant pris pied en Provence. Sont ici surtout détaillées les opérations conduites par les troupes du général Jean de Lattre de Tassigny, celles - résumées - de la division Leclerc ayant été détaillées par ailleurs. 

11 septembre 1944

. A peine arrivé en Haute-Marne, le 15e corps du général Wade H. Haislip se porte en avant en direction des Vosges. Dépêchée de Belgique via Reims, la 79e DI progresse très facilement. Le 314th Infantry Regiment, arrivé le 8 septembre 1944 à Ferrière-et-la-Folie, passe par Chatonrupt et parvient en camions jusqu'à Charmes ; le 315th Inf Rgt, qui est à Poissons depuis trois jours, se porte à 2,5 miles à l'ouest de Neufchâteau (son 2e bataillon, qui est à Saint-Urbain, atteint Pargny-sous-Mureau) ; le 313rd Inf Rgt, qui a parcouru 300 miles pour arriver à Pansey, atteint Frenelle-la-Petite ; le 773rd TD Bn, qui est à Thonnance-lès-Joinville, parvient également à Pargny-sous-Mureau, etc.

. Le groupement tactique du colonel Paul de Langlade (2e DB) se met en mouvement depuis Bayel (Aube), entrant en Haute-Marne par Colombey-les-Deux-Eglises et Rennepont. Le franchissement de la Marne se fait par le pont de l'usine de Froncles et le pont de Vouécourt. Dans l'après-midi, le sous-groupement Minjonnet fait tomber la résistance de Prez-sous-Lafauche (le 12e RCA revendique 30 tués, 100 à 200 prisonniers ; les Français ont perdu deux tués dont un officier et quatre blessés) et entre dans les Vosges après Sommerécourt, tandis que le sous-groupement Massu coiffe Contrexéville. De son côté, le détachement Roumiantzoff, qui assure la flanc-garde Sud, se heurte durant son trajet à la garnison d'Andelot, perdant le char obusier Edith (deux spahis tués).

L'équipage du char "Pas-de-Calais" (2e DB) fait une halte à Marbéville. (Photo Mme H. Bedet/CM 52).


. Un rapport de l'OB West rend compte : "le II./Sich.Rgt. 95, [parti] depuis Chaumont, après avoir brisé une résistance à Treix à 18 h, [est] en progression sur Andelot". Cet évènement qui serait survenu à Treix n'a laissé aucune trace ici dans les mémoires. Le document semble dire que c'est ce jour-là que ce bataillon, qui avait essayé la veille de dégager le kampfgruppe Krappmann (appelé "groupement tactique Ouest de Chaumont"  par le commandant de Pougnadoresse, chef d'état-major de la Région FFI D1*), est venu renforcer le kampfgruppe du lieutenant-colonel Wienkoop. Son chef, le hauptmann Johan Klose, trouve d'ailleurs la mort le lendemain à Andelot.

. Depuis la veille, le général Fritz von Brodowski a établi son PC à Chassigny (il le portera le soir à Grenant). Cet officier qui servait dans le Massif central, à la tête de l'état-major principal de liaison n°588, est à la tête d'un gruppe qui s'est replié par la Côte-d'Or. Parmi les unités qu'il ramène vers l'Est ou qui se sont jointes à lui, figurent le IV./Sich.Rgt. 200 qui était localisé à Lyon en juin 1944 et qui est sur une ligne Ouest de Balesmes-sur-Marne - Piépape ; le Russen-Btl. 615 qui est établi entre Dommarien et Percey ; la batterie Gollek, etc. Le sud-est du département est constamment emprunté par des troupes en retraite. Opérant avec le maquis Henry (Bussières-lès-Belmont), un détachement du 2e bataillon (capitaine Samuel Meyer) du 1er régiment de France, qui se rendait au château de Saulles, se heurte en début de matinée à un important convoi allemand stationné à l'entrée de Belmont. Le major Teudesmann, chef du Sicherungs-Bataillon 671 de Dijon, est capturé. Au cours du combat, six soldats français sont tués. Ce convoi est mitraillé, à 16 h 05, par quatre ou cinq P-47, pendant 45 minutes. Les témoins parlent de 30 véhicules détruits, peut-être de 25 tués côté allemand (voire 80 selon le capitaine Stanguennec, chef du maquis Henry). 

Des hommes du maquis Henry autour d'un canon abandonné, entre Grenant et Frettes.
(Photo A. Guillemin/CM 52).


. Le 11 septembre 1944 est le jour de la libération de Dijon par l'armée B (future 1ère armée française) débarquée en Provence le 15 août 1944. Le journal de marche du 2e régiment de spahis algériens de reconnaissance (RSAR, lieutenant-colonel Roger Lecoq), régiment qui éclaire la progression de la 1ère division blindée (général Jean Touzet du Vigier) en direction de Langres, signale que Prauthoy est atteint, ainsi que Longeau dans la nuit du 11 au 12. 

. Bloqué à Maisey (Côte-d'Or), le kampfgruppe Krappmann de Châtillon-sur-Seine (III./Sich.Rgt. 199, environ 450 hommes) ne peut rejoindre Langres. N'ayant pu être secouru par le II./Sich.Rgt. 95*, il se rend ce jour aux forces françaises composées de FFI et d'éléments de la 2e DB. 

* Rapport sur les opérations de Châtillon-sur-Seine, in Claude MONOD, La Région D, AIOU, 1993.


 12 septembre 1944

. Auparavant établi à Normée (Marne), le 103rd Evacuation Hospital s'installe à Germay. Il y enregistre plusieurs décès de militaires de la 2e DB française.

. Dans le secteur du 15e corps, le groupement tactique V (général Pierre Billotte) de la 2e DB française, parvenu dans la région de Vignes-la-Côte et de Saint-Blin, a reçu la mission de réduire la résistance d'Andelot. La bataille a déjà été évoquée ici. Rappelons les principaux faits marquants : le matin, lancement au lieutenant-colonel Wienkoop d'un ultimatum de reddition avant 10 h ; à 13 h 45, préparation d'artillerie par l'artillerie du GT V et une batterie américaine ; à 14 h, assaut d'éléments du 3e RMT, de la 3e compagnie du 501e RCC, du 13e bataillon du génie, de la Compagnie Châtel (FFI) ; vers 15 h, libération des otages français en mairie. Bilan : le GT V revendique plus de 300 morts (le lieutenant Yves de Daruvar va jusqu'à écrire : 600) et 750 prisonniers (mais seuls les corps de 66 soldats allemands, tués du 1er au 12 septembre 1944, seront exhumés). Côté 2e DB, sept tués, 12 blessés. Par ailleurs, deux FFI appartenant à la force du major Bodington tombent lors de l'attaque d'une ferme près de Darmannes, non loin de la route Chaumont - Andelot. Dans la journée, d'autres unités de la division (1er RMSM, RBFM) sont à Bourmont.

Des soldats allemands capturés par des hommes du 3e RMT à Andelot. (Photo R. Dronne/CM 52).


. Vers 21 h, deux gendarmes chaumontais se rendent à Luzy-sur-Marne et invitent le curé, Louis Gradeler, à aller rencontrer le capitaine Guy de Schompré, de la 2e DB, près de Crenay. Ce dernier lui demande de se rendre le 13 au matin à Chaumont pour inviter le colonel allemand - ou un major nommé Schaber - à venir discuter de la reddition de la garnison, dans l'après-midi à Luzy. 

. Depuis la nuit du 11 au 12, les Allemands sont installés à Coublanc, Grenant, Saulles (où cinq FFI dont trois infirmières sont massacrés), Belmont... C'est le gruppe Brodowski. Le IV./Sich.Rgt. 200 est au Pailly, le Rus.Btl. 615 - qui enregistre ce jour quelques désertions - a son PC à Saulles et tient toujours la tête de pont de Dommarien. A 20 h, le général von Brodowski passe au PC de ce bataillon à Saulles, où se sont repliés les hommes du lieutenant Gissel qui étaient à Chassigny.

. Le 2e RSAR continue sa mission d'éclairage et de recherche de la liaison avec la 3e armée américaine côté Ouest et avec la 3e DIUS côté Haute-Saône. Vers 12 h, le pont de Dardenay est reconnu libre par les spahis, le canal de la Marne à la Saône est franchi, mais une patrouille constate que Dommarien, au nord de Dardenay, est tenu par les Allemands. Derrière les spahis algériens, le combat command 1 (CC 1, général Aimé Sudre) de la 1ère DB quitte la région d'Is-sur-Tille (Côte-d'Or) à 16 h 30. En début de soirée, le 2e escadron (capitaine Jean Fougère) du 2e régiment de cuirassiers manoeuvre avec la compagnie (capitaine Guinard) du 3e bataillon de zouaves portés et occupe Dommarien qui est évacué. Fougère signale que les ponts sur le canal sont détruits. Le lieutenant Gissel, du Rus-Btl. 615, confirme la progression française dans l'après-midi : "La sécurisation du pont à 4 km à l'est de Prauthoy, près de Dommarien, a dû être abandonnée aujourd'hui à 13 h sous la pression de deux chars ennemis. [...] Selon les indications d'un prisonnier, il y aurait 20 chars à Prauthoy. A Chassigny, nouvelle percée par deux chars. Conformément aux ordres, un repli s'est effectué vers Grenant."
    
Tandis que les cuirassiers s'assurent de Dommarien, le 4/2e RSAR pousse jusqu'à Saints-Geosmes où il se heurte à des armes automatiques* (19 h). Noidant-Chatenoy et Noidant-le-Rocheux sont reconnus libres.
    Plus à l'est, sur l'axe Champlitte - Bourbonne, le 3/2e RSAR (autos-mitrailleuses) du capitaine Etienne Ogier de Baulny atteint à 19 h 45 Genevrières (2e peloton du lieutenant Julien de Buzonnière) et signale que Grenant est défendu. La liaison est réalisée avec le 3e RCA. A 20 h, le 2/2e RSAR (capitaine André Ronot) est à Recey-sur-Ource (Côte-d'Or) et Auberive, le 4/2e RSAR (capitaine Robert Baudoin) à Noidant-le-Rocheux et Bourg, le 1/2e RSAR (capitaine Jacques Oster) à Cohons, le 3/2e RSAR (capitaine de Baulny) à Champlitte et Genevrières. Le PC du régiment est à Longeau, où s'est aussi arrêté le 2e cuirs.

. A 22 h, le général Touzet du Vigier, commandant la 1ère DB, vient à Longeau au PC du lieutenant-colonel Durosoy, chef de corps du 2e régiment de cuirassiers. Le plan d'attaque de Langres, sur la ligne défendue par le gruppe Ottenbacher, est décidé, en présence du général Sudre, commandant le CC1, du colonel de Grouchy, chef départemental FFI. En revanche, le commandant Pichard, délégué militaire départemental, n'a pas été prévenu et n'assiste pas à la réunion. Le 13 septembre, tandis que le 2e RSAR et le groupement Durosoy se dirigeront sur la citadelle par la RN 74, le groupement du commandant Michel Létang (chef du 3e bataillon de zouaves portés) débordera la ville par l'est.

* Où un officier FFI bourguignon, le lieutenant André Didier (Slim), est tué.


13 septembre 1944

    Cette journée est celle de la libération de Chaumont, de Langres et des premiers combats contre le gruppe Brodowski aux confins de la Haute-Marne et de la Haute-Saône. Ces différentes opérations sont donc présentées séparément.

Opérations de la libération de Chaumont

4 h : "la route de la Maladière et celle de Reclancourt virent s'écouler une horde feldgrau, tant en voitures qu'en vélos et même à pied" (témoignage : Roger Prouhet). C'est le début du départ de la garnison de Chaumont en direction de Nogent/Montigny-le-Roi, seule route vers l'Est encore ouverte après la chute d'Andelot la veille.
5 h 30 : une centaine d'Allemands harcèlent la 2e compagnie du maquis Duguesclin qui, la veille, s'est installée à Euffigneix lors de son mouvement sur Chaumont.
6 h 30 : les mêmes soldats attaquent les positions de la 3e compagnie du maquis à Villiers-le-Sec. Un FFI est tué. Les Allemands, qui auraient perdu trois tués et deux blessés, se replient à 7 h. Les actions d'Euffigneix et Villiers-le-Sec avaient sans doute pour but de couvrir le départ de la garnison chaumontaise.
Vers 7 h 10 - 7 h 30* : embuscade dans la côte de l'Abondance, entre Nogent et Montigny-le-Roi, contre des premiers véhicules partis de Chaumont (bilan : 10 tués, dont sans aucun doute le colonel Hans Grunert**, cinq blessés, 21 prisonniers).
Vers 8 h 45 : destruction des ponts de la Marne et du canal à La Maladière, après le départ de la garnison allemande (avec ses prisonniers américains***). En revanche, les ponts de Chamarandes et de la Suize à Buxereuilles n'ont pas sauté.
Vers 10 h/10 h 30 : l'artillerie de la 2e DB, positionnée dans la région de Briaucourt, Chantraines, incendie le restaurant de la Chaumière, entre Brethenay et Chaumont, près de Condes.
Vers 10 h 30* : des soldats allemands venus de Montigny entrent dans Essey-les-Eaux, incendient 17 maisons (quatre habitants trouvent la mort). Nous savons aujourd'hui qu'il s'agit, non pas de SS comme il avait été rapporté, mais d'éléments du I./Luftnachrichten-Ausbildungs-Regiment 302 (Luftwaffe).
Midi : une section du maquis Duguesclin arrivée à Jonchery apprend que Chaumont a été évacuée. Aussitôt, les FFI se mettent en marchent. Ils passent sous le viaduc, remontent l'avenue Foch, transitent par la place Goguenheim, la rue Toupot et arrivent place de la Concorde, devant l'hôtel de ville.
Début d'après-midi : "A 14 h, le capitaine Dubois, commandant la prévôté [de la 2e DB], et le gendarme Salamana, montés sur la jeep de la prévôté opérant en liaison avec deux officiers de la sécurité militaire et le curé de Luzy, entrent à Chaumont que l'ennemi venait d'évacuer et avant l'arrivée des autres troupes de la division. A la demande du préfet, ils se rendent à Villars-en-Azois rendre compte au colonel commandant le GT D [Dio]" (journal de marche de la prévôté de la 2e DB). En effet, l'abbé Gradeler, qui n'a pu rencontrer d'officiers allemands (et pour cause, ils ont quitté Chaumont), est allé prévenir le capitaine de Schompré de ce départ. Il l'accompagne jusqu'à la préfecture. C'est un peloton du 5/1er RMSM et une section de la 2e compagnie du 13e bataillon du génie qui, venus de la direction de Châteauvillain, ont pu, malgré les obstacles (les débris du viaduc et un fossé antichars), entrer dans la ville à 16 h (horaire approximatif également donné par une Chaumontaise).
D'autres éléments de la division Leclerc viennent de la direction de Brethenay. Un témoin se souvient qu'un officier anglais - peut-être le capitaine Percy J. Harratt, dit Peter, du SOE - accompagne des FFI de Saint-Dizier. La 1ère compagnie (du Val), capitaine Victor Thérin, du Bataillon FFI de Saint-Dizier, qui vient d'occuper Briaucourt et Brethenay, précise qu'elle a atteint à Chaumont à 17 h 30 (deux sections) et à 21 h (deux sections).
La libération de Chaumont, une des villes - avec Langres - défendue par le gruppe Ottenbacher, s'est faite sans un coup de fusil****.

* Horaires donnés par Pierre Ruault (Un maquis en Haute-Marne. Pincourt-le-Haut, 2004).
** Selon le maire d'Essey-les-Eaux, Joseph Champion. De son côté, Pierre Ruault écrit que le colonel touché était dans la première voiture, laquelle a pu arriver à Montigny-le-Roi où l'officier est décédé. Olivier Odelain, chroniqueur du village d'Essey, rapporte que le colonel a été tué par le lieutenant Robert Josselin, chef du maquis de Pincourt, lui-même tombé après l'embuscade.
*** Le journaliste Edward Beattie se souvient être parti dans la nuit du 12 au 13 en direction de Langres puis dans celle de Bourbonne-les-Bains, où il a discuté avec un major nommé Roewer (sans doute Peter Roewer, major au Gren. Rgt. 225 de la 16. I.D.).
*** Mais le lendemain, le capitaine René Schreiber, chef du maquis Duguesclin, trouve la mort lors du nettoyage de la ville.

L'abbé Gradeler dans la jeep du capitaine Dubois, en préfecture. (Collection La Haute-Marne libérée).



Opérations de la libération de Langres

6 h 45 : les pelotons du 4/2e RSAR se portent sur Saints-Geosmes où ils se heurtent de nouveau à une résistance. Le 1/2e cuirs (chars légers) du capitaine André du Boispéan suit derrière.
8 h : deux batteries d'artillerie du groupement du lieutenant-colonel Maurice Durosoy (CC1) se mettent en position et tirent sur cette résistance.
9 h 31 : les spahis abordent la résistance de Saints-Geosmes. Parallèlement, le 2/2e cuirs (capitaine Jean Fougère), la compagnie du capitaine Guinard (2e du 3e bataillon de zouaves portés), le peloton de TD Feller du 9e RCA (groupement Durosoy) entament le débordement de Langres par l'ouest, et le 1/2e cuirs (capitaine du Boispéan) le mouvement par l'est (Corlée, Peigney).
10 h : le lieutenant Bley (1ère section, 2/3e BZP) débouche de Noidant-le-Rocheux, traverse Vieux-Moulins et atteint Perrancey. L'horaire est donné par l'historique du 2e cuirs qui situe plutôt la fin de la résistance de Saints-Geosmes à 9 h.
10 h 30 : Saints-Geosmes est nettoyé par le détachement spécial du Groupe de commandos de France. Bilan : 25 à 30 prisonniers, un canon de 105 pris notamment. Parallèlement, le peloton de Mérode poursuit sa progression sur Langres. "Parvenu aux abords immédiats de la citadelle, il est pris violemment à partie par l'ennemi ; notamment un canon de 105, tirant à vue directe, qui prend la route d'enfilade. La voiture de tête commandée par le maréchal des logis Dillies muselle la pièce instantanément. Poursuivant sa progression, elle se heurte bientôt à la porte de la citadelle fermée, murée, et défendue encore à l'extérieur par des chevaux de frise" (source : "Burnous rouges tombeaux blancs").
11 h : le 1/2e cuirs (Boispéan) est arrivé au carrefour de la route de Vesoul et du canal.
12 h : les cuirassiers du capitaine Fougère, guidés par un civil (nommé Beaussant par l'historique du 2e cuirs), atteignent le carrefour des routes de Dijon, Neufchâteau/Vesoul et Chaumont, au nord de Langres. Une batterie est signalée au fort de La Pointe et une autre (avec des fantassins) à Hûmes.
13 h : réduction de la résistance de Hûmes par le capitaine Guinard (section Bley, deux pelotons), ainsi que par la compagnie FFI (capitaine Arnould Antoine) du maquis Max. L'historique du 2e cuirs parle de "nombreux tués", une vingtaine de prisonniers, la batterie de DCA hors d'usage. Du haut de la colline des Fourches indiquée par M. Lieger et dominée par la chapelle Notre-Dame de la Délivrance, les Sherman du capitaine Fougère tirent sur les convois ennemis en retraite. Le char Jourdan aura reçu 68 impacts à la fin de la journée. Parallèlement, le 1/2e cuirs atteint le pont de Peigney qui est intact (le lieutenant Henriot fait une quinzaine de prisonniers). Les 1 et 2/2e cuirs réalisent ensuite la liaison à la gare de Langres. Enfin, le 4/2e cuirs (capitaine Ardisson) est à Corlée. 
Le JMO du 3e BZP n'évoque pas l'opération de Hûmes. En revanche, il présente ainsi ses mouvements : "Le groupement Letang couvert par l'escadron André doit atteindre Langres couvert par une patrouille d'AM. Itinéraire : Saint-Michel, Heuilley-Cotton, Le Pailly, Noidant-Chatenoy, Balesmes, Corlée. Les AM rencontrent des résistances [au] Pailly, le village est occupé vers 11 h, quelques prisonniers sont capturés. La progression continue vers Langres. Corlée est atteint à 13 h 05".

13 h 30 : l'OG Christopher et des FFI du maquis Max se placent sous les ordres du colonel Lecoq. Des agents du SOE ainsi que des SAS du lieutenant Robert Walker-Brown (opération Robey, 2nd SAS regiment) participent également aux opérations.
14 h 15 - 14 h 30 : préparation d'artillerie (mortiers du 2e cuirs, canons de 105 du I/68e RAA) pour permettre la destruction de la porte murée par le génie (et les OG et FFI), couvert par les tirs des chars. Le capitaine de Rouville, officier de liaison d'artillerie, "est grièvement blessé par un coup ami" (JMO du 2e RSAR).
14 h 30 : déclenchement de l'opération. Le capitaine Baudoin, commandant le 4e escadron, est accompagné de quatre spahis, quatre sapeurs, et d'une ou deux AM. Cinq minutes plus tard, les Allemands ouvrent le feu. Les OG et FFI sont bloqués dans les fossés (parmi eux, sont blessés, durant l'après-midi, le sergent Borge Langeland, de l'OG Christopher, le lieutenant Curtenius Gillette, du SOE, les FFI François Grandpierre et Jean Bourcey - lire ci-dessous). Le spahi d'Aboville est également blessé.

Vers 14 h 40 (JMO du 2e RSAR) : "Profitant d'une accalmie, le capitaine Baudoin se lance en avant. L'ennemi n'attend pas ce moment. Toutes les armes crachent à la fois. Le capitaine fait encore quelques pas et s'écroule sur la route. Un homme du Génie se précipite jusqu'à lui et le relève, aussitôt assisté de Guillot et du lieutenant de Mérode [...]. Instantanément, le capitaine est transporté jusqu'à l'auto-mitrailleuse de Dillies qui le ramène dans nos lignes, tandis qu'un char du peloton Magdelain, Tartarin, commandé par le chef Labiste, passe la poterne afin de tenter de forcer le passage. Il est touché par un projectile anti-char et commence à flamber. [...] Grièvement blessé, le conducteur Demange parvient cependant [...] à ramener le char dans nos lignes. Quant au capitaine Baudoin, l'affreuse plaie qu'il porte à l'abdomen ne laisse aucun espoir au Dr Bouzonnie" ("Burnous rouges tombeaux blancs"). Le sacrifice de l'officier est vain : "Le Génie ne peut placer les explosifs" (JMO du 2e RSAR).
15 h : le capitaine Ardisson, qui est à Corlée, décide de pousser avec des jeeps jusqu'à Langres. Sur la RN 19, le peloton Gérard est arrêté par un fossé. Les jeeps contournent l'obstacle, atteignent la première porte (vraisemblablement les Auges) où les rejoignent les zouaves.
15 h 15 : devant la citadelle, ordre du lieutenant-colonel Durosoy de revenir sur ses positions. Le décrochage est terminé à 16 h.
Vers 15 h 30 : le capitaine Ardisson a pu passer la deuxième porte (Moulins). Les zouaves nettoient la ville. Le capitaine Robert Henry, chef du groupement FFI de Langres, indique à Ardisson que l'état-major ennemi est dans la Tour de Navarre, près de la place Bel'Air. Après une intervention du char Saint-Raphaël, un drapeau blanc apparaît. Selon l'historique du 2e cuirs, deux commandants, deux capitaines et un lieutenant se rendent (un résistant parle également de 30 hommes). L'un de ces capitaines est convaincu d'aller négocier la reddition de la citadelle. A noter qu'un témoignage d'un Langrois alors âgé de 15 ans publié par jhm quotidien en septembre 2019 révèle qu'un des officiers de la Tour de Navarre - le commandant de la garnison ? - aurait été exécuté par un militaire français. 
16 h : après avoir franchi la porte des Terreaux avec les compagnies FFI du lieutenant Lucien Lamy et du capitaine Antoine, puis établi la liaison avec le 4/2e cuirs, l'escadron Fougère dirige quatre Sherman (Dupleix, Davout, Desaix, Dunois), montés par la 3e section (aspirant Lhopitault) de la 2/3e BZP, jusqu'au pont d'accès de la porte Nord de la citadelle. Le Dupleix est touché à la chenille droite par un coup de 105. Le capitaine allemand entreprend alors de parlementer avec la garnison. "Le feu s'arrête à la vue de l'officier porteur du drapeau blanc" (historique du 2e cuirassiers). Un capitaine d'artillerie de la citadelle obtient que la garnison sorte en rangs et en armes.
18 h : sortie de la citadelle. Le récit "Burnous rouges tombeaux blancs" évoque dix officiers, 300 gradés et hommes. On est loin des 3 000 hommes annoncés le 9 septembre. En réalité, selon le commandant Pichard, le gros de la garnison a fui par la RN 19 puis la route Langres - Gray. De source allemande, le IV./Sich.Rgt. 194 - dont le chef, le major John Möller, a trouvé la mort ce jour-là dans la cité - est considéré comme "détruit" à Langres.

Bilan : le 3e BZP déplore six blessés (dont le sergent-chef Lorfranc, le sergent Salah ben Armor et le caporal Albert Arty, qui meurt de ses blessures). Le bataillon revendique neuf officiers et 188 hommes capturés. Le 2e RSAR déplore un tué (capitaine Baudoin) et cinq blessés dans la journée (dont le lieutenant Bonnafont).

Les Américains blessés devant la citadelle

Les rapports de mission alliés permettent d'apporter des précisions sur les blessures de deux militaires américains opérant avec les FFI. C'est le cas du technical sergeant Borge Langeland, un des soldats d'origine norvégienne composant l'Operational Group Christopher. Avec son camarade Aanonsen, Langeland progressait derrière un char français avec le capitaine Melvin J. Hjeltness, les lieutenants Hirtz, Fletcher et Forster lorsqu'il a été touché. Il "a reçu une balle dans la jambe, alors le capitaine Hjeltness l'a ramené à l'officier médical du groupe [...] De l'autre côté de la route se trouvait le capitaine responsable du peloton avec l'officier Jebdurgh qui était blessé. Le capitaine Hjeltness a également obtenu un traitement médical pour lui." Ce n'est pas un Jedburgh qui a été touché, mais un agent américain de l'OSS, le lieutenant Curtenius Gillette (Giuseppe), comme le raconte le rapport du circuit SOE/OSS Steady (ex-Glover) : "L'un des chars [...] revint avec le capitaine français étendu à l'arrière [le capitaine Baudoin]. Il avait été touché par une balle explosive, du sang coulait partout sur lui, et le capitaine Kitch [Darwin J. Kitch, chef du circuit, parachuté avec Gillette dans la nuit du 11 au 12 septembre] était d'avis qu'il était mort lorsque le char est passé. La personne suivante qui est revenue était Gillette, qui avait du sang coulant sur son visage, et il tenait un bandage sur son oeil. Interrogé sur l'endroit où il avait été blessé, il répondit près de la porte de la citadelle. [...] Après la mort du capitaine français, toute l'équipe a reçu l'ordre de se retirer."

Rue Diderot, des soldats allemands capturés à Langres sont escortés par des FFI.


Opérations contre le gruppe Brodowski

Selon Jean Spiro (Clovis), du corps franc du maquis Henry, une force allemande estimée à 1 000 hommes est retranchée dans le triangle formé par les RN 19 (Langres - Vesoul), la route Champlitte-Langres et la route La Folie - Frettes. Le Russen-Btl 615 défend Grenant.
11 h : l'escadron de Baulny (2e RSAR) a reconnu Fayl-Billot, le carrefour de La Folie, Pierrefaites, et Ouge (Haute-Saône). Le JMO du 2e RSAR signale que l'ennemi s'est replié sur Laferté-sur-Amance. Le corps franc du maquis Henry accompagne comme infanterie portée un peloton de cavaliers français et ramène onze prisonniers. Au vu de l'itinéraire emprunté (Savigny - Farincourt - Molay - Morey - Pisseloup - Fouvent-le-Bas), il s'agirait du peloton de Marancourt du 1/3e RCA, plutôt que du peloton Buzonnière du 3/2e RSAR tel qu'indiqué par Jean Spiro.
17 h 30. JMO du 2e RSAR : "Un scout-car du sous-lieutenant Lamy [escadron de Baulny] se heurte dans Fayl-Billot à une colonne venant de Langres. Il est incendié : l'équipage disparaît. Peu de temps après, trois camions allemands arrivent chargés de troupes au carrefour de La Folie. L'ennemi réussit à prendre position. Après deux heures de combat, Fayl-Billot est repris ; l'équipage du scout-car rentre dans nos lignes ; les camions boches sont en flammes ; l'ennemi est abattu ou pris (un officier et quatorze hommes). A 19 h, l'escadron en liaison avec le 3e RCA tient Pierrefaites, La Folie et Fayl-Billot où il fait de nouveaux prisonniers." 
    L'ouvrage "Burnous rouges tombeaux blancs" apporte d'autres précisions sur cet engagement : "Venant de Fayl-Billot, une colonne allemande arrive au carrefour [de La Folie]. [...] Renforcé des éléments disponibles [du peloton Alland], le PC de l'escadron ouvre le feu. Mais l'ennemi dispose de moyens puissants : trois mitrailleuses de 20 et un canon aussitôt en batterie balayent le carrefour. Le lieutenant Bonnabont est blessé. Peu de temps après, l'adjudant Faveral est mortellement atteint par une balle de 20. Pendant ce temps, l'infanterie ennemie, descendue de camion, manoeuvre le carrefour. Devant la gravité de la situation, le capitaine donne l'ordre au lieutenant de Buzonnière de renvoyer son obusier aux abords du carrefour et de se porter rapidement avec le reste de son peloton sur Bize et Fayl-Billot de façon à pouvoir atteindre l'ennemi sur ses arrières [...] Cette manoeuvre judicieuse permet l'anéantissement de l'ennemi. Lorsque l'équipage du scout-car rentre dans nos lignes avec le spahi Bitbol blessé, tous les camions allemands sont en flammes, de nombreux cadavres gisent sur la route et dans les champs. Quatorze hommes et un officier se rendent. Les autres prisonniers, au nombre de 40, seront capturés par le 5e RCA, du côté de Grenant, le lendemain."
    Le 3/2e RSAR a effectivement été engagé avec le 3e peloton (sous-lieutenant Gentien) du 1/3e RCA (lieutenant des Moutis), qui évoque huit prisonniers faits à Fayl-Billot. Grâce à l'excellent blog consacré au 3e régiment de chasseurs d'Afrique, nous savons que la journée du 3e RCA (lieutenant-colonel Fouchet) a également été bien employée : parti d'Is-sur-Tille, passant par Prauthoy et Villegusien-le-Lac, le 5e escadron (autos-mitrailleuses) du capitaine André (pelotons Brémon, Maurice, de Bellefon) a mis hors de combat le détachement allemand qui venait de quitter le château du Pailly (30 prisonniers, des tués et blessés) et fait six prisonniers à Bannes (mais le chasseur Raymond Bonnilla a été grièvement blessé). Quant au 1/3e RCA, avant d'aller renforcer la défense du carrefour de La Folie, il a reconnu Bussières-lès-Belmont et Belmont comme libres, mais repéré un canon de 155 mm et d'autres pièces de gros calibre à Saulles.
18 h : parti également de Côte-d'Or, le groupement A (commandant Rouvillois) d'un autre combat command de la 1ère DB, le CC 2, annonce qu'il a atteint la ligne Frettes - Argillières (Haute-Saône). Ce groupement comprend le 5e RCA, une batterie du III/68e RAA, la compagnie Puigt du 1er BZP, une section du génie.
19 h 30 : le groupement Rouvillois est désormais sur la ligne Genevrières - Farincourt - RN 19. Il confirme que Bussières est libre mais, contrairement au 3e RCA, estime que Belmont est tenu. La nuit est passée sur place à Frettes, Genevrières et la ferme de la Voisine, avant une action offensive le lendemain.
21 h : une reconnaissance de la 2e compagnie du 1er BZP trouve le village de Maatz libre. La 3e compagnie du capitaine Vianne reçoit l'ordre d'occuper la localité. Parti le même jour de Dijon, ce bataillon, sous les ordres du commandant André Barbier, appartient au CC 2 de la 1ère DB. Sa 2e compagnie (capitaine Le Huede) venait de nettoyer Coublanc. C'est alors qu'une reconnaissance de cette unité sur Grenant "se heurte à courte distance à un panzerfaust" (JMO du 2e BZP). Le sergent-chef Cohen est grièvement blessé, son chef de section, l'aspirant Raymond Chabrolle, 25 ans, est porté disparu - son corps affreusement mutilé est retrouvé le lendemain. Rappel : c'est le Rus.Btl. 615 qui défendait Grenant.

Chalindrey a également été libérée le 13 septembre 1944. (Photo H. Schneider/CM 52).

. Le II/1er Régiment de France, qui s'est bien battu deux jours plus tôt à Belmont, ne participe pas aux opérations de la libération de Langres avec la 1ère DB mais occupe Noidant-Chatenoy.

14 septembre 1944

Opérations contre le gruppe Brodowski


Selon Jean Spiro, l'ennemi tient deux poches : Maatz, Coublanc, Grenant et Seuchey (major Schrade), Saulles et Belmont (général von Brodowski). Le CC 2 du colonel André Kientz est chargé de les réduire. Le groupement Rouvillois a pour objectif Belmont.
8 h : les canons français tirent sur le village de Belmont. Jean Spiro, qui accompagne le groupement, voit des maisons brûler. Le nettoyage est réalisé par le peloton léger Bernard Destremau, le peloton moyen Dory, le personnel du peloton de 57 (Yves Hervouët) et les FFI du corps franc du maquis Henry. Le JMO du 5e RCA note que les convois "sont massacrés. Nombreux tués, plus de 200 prisonniers, quatre pièces d'artillerie, dont deux canons de 88". Trois FFI sont blessés.
Vers 8 h : parallèlement, le 3/5e RCA (capitaine Dumesnil) et la 1ère compagnie (lieutenant Puigt) du 1er BZP, partie de Frettes, relèvent le 2e peloton du 1/3e RCA et un peloton du 2e RSAR à Fayl-Billot. En effet, des fantassins allemands, appuyés par l'artillerie, ont mené une action offensive et occupé les lisières Sud du bourg. Comme la veille, chars et zouaves des sections Rieffel et Feltin vont intervenir. "L'ennemi se dérobe, il est serré de près (neuf prisonniers aux lisières Sud du bourg) et rabattu vers le carrefour de La Folie où la section Vand et l'escadron Dumesnil capturent près de 150 prisonniers dont deux officiers, en fuite devant notre attaque" (JMO de la 1ère compagnie du 1er BZP). Selon le récit du 3e RCA, une batterie allemande est également prise après ce combat.
9 h 30 : Grenant est également nettoyé, mais l'explosion d'un véhicule allemand blesse grièvement le lieutenant Roger Aubel (qui devait reconnaître Saulles), le sergent Dumont et deux zouaves. Aubel sera amputé de la jambe gauche. Dans la matinée, les zouaves du 1er BZP occupent Saulles, Rougeux, Grandchamp, Rivière-le-Bois.
10 h : le détachement Rouvillois rejoint le carrefour de La Folie après avoir nettoyé les bois au sud de la RN 19 (il a fait 70 prisonniers). Le récit du 3e RCA fait-il référence à cet évènement lorsqu'il indique que le peloton de Marancourt a de nouveau été opposé à une colonne allemande à ce même carrefour (croisement de la RN 19 Langres - Fayl-Billot - Vesoul et de la route Champlitte - Bourbonne) ? Bilan : 74 prisonniers, et des tués. A partir de ce jour, où le 5/3e RCA entre dans Varennes-sur-Amance, le régiment cesse d'opérer en Haute-Marne pour se battre en Haute-Saône : ce même 14 septembre, il entre dans Combeaufontaine, dans Jussey, et il réalise enfin la liaison avec des cavaliers américains.
En fin de journée, le 5e RCA est à Pressigny, Broncourt, Cintrey et Vitrey-sur-Saône. En deux jours, il a perdu un tué (maréchal des logis Guy Dallé), trois blessés (dont le sous-lieutenant Hervouët), et un char a été endommagé. Il revendique 600 Allemands tués, blessés ou prisonniers, sept canons pris.

La jonction entre Overlord et Dragoon - 14 septembre 1944

    Pour le 2e RSAR, la journée du 14 septembre 1944 est d'abord celle des obsèques, en l'église de Saints-Geosmes, du capitaine Baudoin, dont le 4e escadron passe sous les ordres du lieutenant Jean Viénot de Vaublanc. Puis les pelotons reprennent leurs missions, que nous résumons ici. Une résistance est réduite à Frécourt, où le radio Lemoine est blessé ; près de Bonnecourt qui est tenu, le peloton de Gastines se heurte à un détachement de cyclistes (le spahi Guelloula est mortellement blessé, les spahis Bustamente et Piot sont blessés, tandis que le 2e RSAR revendique quinze tués et quatre prisonniers), puis à quatre camions qui sont détruits par une auto-mitrailleuse, un obusier de 75 et un canon de 57. Puis sont occupés Bonnecourt, Montigny-le-Roi qui était évacué, Neuilly-l'Evêque... De son côté, l'escadron Ronot progresse sur la RN 19 et réalise la jonction avec d'autres spahis (ceux du 1er RMSM de la division Leclerc) à 2 km au sud de Chaumont, à Chamarandes.

Un half-track à Chamarandes, où a eu lieu la jonction entre le 2e RSAR et le 1er RMSM.
(Collection G. Veillerette/Club Mémoires 52).


15 septembre 1944

. Une opération de nettoyage dans un bois près de Pressigny par le 5e RCA - et le 1er bataillon du Charollais - se solde par de lourdes pertes : le lieutenant Tahar ben Ahmed Soukehal et le chasseur Araibia Ziane sont tués, deux hommes sont blessés (dont sans doute Naod Negbil, décédé le même jour), cinq sont capturés. Mais quatre chasseurs qui avaient été pris parviennent s'échapper.
. Les FFI du groupe de Larivière-sur-Apance, du maquis Charles (Varennes) et du maquis de Fresnoy entrent dans Bourbonne-les-Bains, où s'installe le lendemain le 2e RSAR qui a réalisé une nouvelle liaison avec le 1er RMSM à Clefmont. Les spahis quittent la cité thermale le 16. Si des soldats allemands continuent à être capturés, la Haute-Marne est définitivement libérée.

Sources principales : SHD, série GR 34 N, JMO des unités des 1ère et 2e divisions blindées - Archives nationales américaines (Nara) - Archives nationales - Burnous rouges tombeaux blancs, 1953 ((historique du 2e RSAR) - Alexandre KAMINSKI, Les batailles de la libération et de la revanche avec le 2e cuirassiers, 1948 - JMO du 2e RSAR et du 5e RCA, site Internet chars-français - blog du 3e RCA - Journal de marche du 588e état-major principal de liaison, janvier - septembre 1944 - club Mémoires 52, La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, 2022.

Toutes les illustrations de cet article sont parues dans "1944 en Haute-Marne : l'album de la Libération", club Mémoires 52, 2004.








mardi 25 août 2026

La libération de la Haute-Marne d'après les sources militaires (II) : dans l'attente du 15e corps, 1er - 10 septembre 1944

Une jeep du 25th Cavalry Reconnaissance Squadron à Doulaincourt, le 1er septembre 1944. 
(Cliché paru en 1994 dans Le Journal de la Haute-Marne).


    La 4th Armored Division poursuivant sa progression en Lorraine après avoir libéré Saint-Dizier, Wassy et Joinville (30-31 août 1944), il est nécessaire d'assurer la sécurité du flanc droit de la 3e armée du général Patton. Car les Alliés doivent tenir compte d'un autre flux de retraite menaçant leurs communications : celui des armées allemandes qui, après le débarquement de Provence (15 août 1944), abandonnent la moitié Sud de la France pour rejoindre le Nord-Est. Voici une chronologie des principaux évènements militaires (mouvements de retraite ennemis, mouvements défensifs et offensifs des unités américaines, etc.) qui vont marquer la période s'étendant entre le 1er et le 10 septembre 1944, c'est-à-dire jusqu'à l'action offensive du 15e corps américain*.

1er septembre 1944

. La Marne étant franchie, le général Kurt Feldt, commandant l'Abschnitt III, reçoit l'ordre de quitter Vittel pour déplacer son PC au-delà de la Moselle. Puis il rejoint très rapidement l'Allemagne.

. Le 182nd Field Artillery Group (12e corps américain) s'installe à Vecqueville et Joinville (le 216th FA A Bn prend ses quartiers à Joinville à partir du 3 septembre 1944). Le "Piper cub" L-4 43-30439, occupé par deux officiers du 752nd FA A Bn implanté à Guindrecourt-aux-Ormes, s'écrase entre Condes et Chaumont : le pilote, Rollin F. Wade, et l'observateur, James H. Munford (blessé), sont faits prisonniers.

. De sources allemande et américaine, une reconnaissance blindée US (du 121st Cav Rec Sqn du lieutenant-colonel J. F. Homefield), passée par Colombey-les-Deux-Eglises, pousse jusqu'à Jonchery, aux portes de Chaumont, avant de faire demi-tour**. La ville ne sera pas investie. La veille, sur ordre du Feldkommandant Werner Kleffel, le viaduc de Chaumont avait été partiellement détruit alors que les Américains étaient annoncés à 25 km de la cité (à Donjeux). 

. Dans l'après-midi, une troop du 25th Cav Rec Sqn, qui était le 31 août à Donjeux, accroche à Rimaucourt des éléments du Reserve-Beobachtung-Abteilung 44. Trois Allemands sont tués, dont le colonel Kutzen, chef du kampfgruppe Joinville. Cette arrivée des Alliés fouette les énergies des hommes du capitaine Jean Châtel, d'Ecôt-la-Combe, qui attaquent la garnison allemande d'Andelot. C'est un échec, qui coûte un tué aux Français (un gendarme). Accourt alors, de Chaumont, le 3e bataillon du SS-Polizei-Regiment 19 qui vient d'Auvergne. Il s'agit d'une des premières unités arrivées en Haute-Marne du gruppe du général Otto-Ernst Ottenbacher se repliant du Centre de la France. Ce n'est pas la seule : un rapport du groupe d'armées G signale que l'Aufklärungs-Abteilung 1000 (détachement de reconnaissance) est, à cette même date, dans le secteur de Montigny-le-Roi.

. Le même rapport du groupe d'armées G indique que le II./Sicherungs-Regiment 199, qui était à Troyes un mois plus tôt, marche sur Chaumont, tandis que le III./Sich.Rgt. 199, venu de Joigny (Yonne), est à Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or).

2 septembre 1944

. Ayant reçu pour mission de couvrir le flanc droit de son armée, le général Edmund B. Sebree, adjoint au commandant de la 35e division d'infanterie américaine, a pris le commandement d'une Task Force "S" - comme Sebree - chargée de tenir la ligne Blaise - Joinville. Relevant le CCB de la 4e DB, elle réunit des unités qui resteront en Haute-Marne jusqu'au 9 septembre 1944. On peut citer parmi elles : le 737th Tank Bn, qui se fixe le 2 septembre 1944 à 5 km au nord de Joinville ; le 320th Infantry Regiment, qui commence le 3 septembre 1944 à s'installer à Vecqueville et Joinville (le lendemain, d'autres unités du régiment s'établissent à Sommermont) ; le 654th Tank Destroyer Battalion du major John H. Minton, qui arrive le même jour à Nomécourt et La Folie, etc. 

. Le QG du 66. Korps et celui du gruppe Ottenbacher, qui tient la ligne Châtillon-sur-Seine - Andelot pour couvrir la retraite allemande, est à Langres. Le II./SS-Polizei-Regiment 19 qui était arrivé à Langres se porte, avec l'Aufklärungs-Abteilung 1000, sur Neufchâteau (Vosges) menacé par les Américains. A la date du 3 septembre 1944, le gruppe Ottenbacher, présent en Haute-Marne, en Côte-d'Or et en Saône-et-Loire, est composé des unités suivantes : II. et III./SS.Pol.Rgt. 19, Sich.Rgt. 1000 (deux bataillons), Aufkl.Abt. 1000, III./Sich.Rgt. 192, III. et IV./Sich.Rgt. 194, I. et II./Sich.Rgt. 95, SS Pz.Gren.Ausb.Btl. 18, Sich.Btl. 835, Ldsschtz.Btl. 907, IV./Sich.Rgt. 198.

. Départ le soir du convoi de véhicules stationnés au square du Boulingrin et à l'école normale à Chaumont : selon le journaliste Roger Prouhet, le Feldkommandant Kleffel est dans ce convoi (il sera tué le 7 septembre 1944 dans les Vosges). Ce témoin écrit : "La place est commandée par un Ortskommandant du grade de colonel, logé 2, rue Gambetta pour les bureaux et au bas de la vieille route de la Maladière pour son appartement". Il s'agit sans aucun doute du colonel Hans Grunert, chef du kampfgruppe Chaumont.

4 septembre 1944

. L'intention du commandement allemand est de continuer à renforcer la ligne Chaumont - Château-villain - Châtillon-sur-Seine par d'autres éléments du gruppe Ottenbacher arrivant dans la région. La tête de la 16. ID (division d'infanterie) a atteint la région de Langres. Les éléments motorisés du Sicherungs-Regiment 194 parviennent également en Haute-Marne.

5 septembre 1944

. Le gendarme Marc Seiler signale l'arrivée d'un détachement d'environ 400 fantassins allemands à Châteauvillain.

. Le maquis Charles (Varennes) harcèle des convois importants circulant sur les routes Langres - Bourbonne et Langres - Montigny-le-Roi.

6 septembre 1944

. Le colonel Emmanuel de Grouchy, chef départemental FFI, se rend dans la Marne pour rencontrer l'état-major de la 3e armée américaine. Il reçoit pour mission de couvrir son flanc droit (en vue du départ de la TF "S"). Pour ce faire, le major britannique Nicholas Redner Bodington, qui établit son PC à Sexfontaines, rassemble une "petite armée" de FFI haut-marnais, marnais et aubois pour tenir la ligne Juzennecourt - Bologne - Joinville.

7 septembre 1944

. L'historique du 693rd FA Bn évoque sa présence sur la Marne devant Chaumont pour des missions de patrouilles. Au cours d'un échange de tirs, un château d'eau fut endommagé, et un soldat du génie fut blessé.
. Le maquis Henry (Bussières) signale le passage d'environ 42 véhicules sur la route Champlitte -Bourbonne, à proximité de Frettes.

8 septembre 1944

. A cette date, le lieutenant-colonel Ludwig Wienkoop, qui fut en poste à Périgueux puis à Guéret, a pris le commandement du kampfgruppe Andelot. La garnison allemande se compose toujours du Reserve-Beobachtung-Abteilung 44, désormais commandé par le lieutenant Ring (le major Portmann était hospitalisé à Langres), d'éléments du Sich.Rgt. 95, de l'Artillerie-Regiment 1 708, etc.

. Le camp ZISA - unité du secteur de Saint-Blin rattachée aux FFI des Vosges - signale l'occupation de Prez-sous-Lafauche par les Allemands. Le III./Sich.Rgt. 192 est à Liffol-le-Grand.

. Le 749th TD Bn quitte la région de Reims pour la forêt de Mathons.

. A Frettes, des soldats hindous servant dans l'armée allemande (Inf.-Rgt. 950) et se repliant depuis le Sud-Ouest de la France violent une habitante et essaient de violer une jeune femme.

9 septembre 1944

. Une mission de l'état-major national FFI venue de Paris estime la garnison allemande d'Andelot à 1 000 hommes, tandis que 100 à 400 Allemands sont à Prez-sous-Lafauche (entre Andelot et Neufchâteau). Elle croit savoir qu'il y a de 2 700 à 3 000 Russes et Allemands à Chaumont. Pour le commandant Michel Pichard, délégué militaire départemental français, la garnison chaumontaise représenterait plutôt de 1 000 à 1 500 ennemis après le renforcement d'Andelot. Toujours selon Pichard, à la même date, il y aurait environ 3 000 Allemands dans la citadelle de Langres.

. La Task force "S" quitte la Haute-Marne (elle participera à la libération de Nancy). La ligne Blaise - Joinville reste tenue par les FFI du major Bodington et des cavaliers américains. La 2e DB française (15e corps américain) qui a pris Paris commence à s'installer en Haute-Marne (à Villars-en-Azois et Silvarouvres, notamment).

. Le détachement allemand du lieutenant Kaufmann, chef de compagnie de l'Alarm-Bataillon Brendel, reçoit l'ordre de quitter Montbard pour Longeau afin d'y établir un point d'appui. L'Ost-Bataillon (dit Russen-Bataillon) 615 du major Friedrich Schrade, qui s'était également joint au gruppe Brodowski en Côte-d'Or, est chargé de défendre les passages du canal entre Dommarien et Champlitte (son PC doit se porter sur Leuchey).

. La garnison de Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or) quitte cette ville pour Langres. Il s'agit essentiellement du III/./Sich.Rgt. 199. Le colonel Krappmann commande cette colonne qui se heurte aux FFI - et aux parachutistes américano-norvégiens de l'OG Christopher - au pont de Maisey-sur-Seine. 

. Dans la nuit du 9 au 10 septembre, des patrouilles allemandes, sorties notamment d'Andelot (Reserve-Beobachtung-Abteilung 44), mènent des coups de main contre les postes FFI ou postes mixtes FFI/cavaliers américains à Doulaincourt (un FFI tué), Bologne (trois FFI blessés) et Busson. Elles sont repoussées.

10 septembre 1944

. Une section du 106th Cav Rec Sqn (lieutenant-colonel Kelton S. Davis, remplaçant le lieutenant colonel Francis M. Olivier tué le 9 août 1944), venue de Côte-d'Or, accroche un détachement allemand au carrefour de la RN 65 et de la route de Coupray, près de Latrecey. Un autre élément de l'escadron entre dans Châteauvillain, évacué par sa garnison. Des éléments du 13e bataillon du génie et du 1er bataillon du Régiment de marche du Tchad (2e DB) font également leur entrée dans ce bourg endeuillé par le massacre du 24 août 1944. Une libération définitive qui signifie qu'un nouveau jalon de la ligne Châtillon-sur-Seine - Chaumont - Neufchâteau vient de "sauter".

. Le IV./Sicherungs-Regiment 200 (capitaine Gudermann), qui appartient au gruppe Brodowski, est à Maatz. Dans l'après-midi, selon le journal de marche du 588e état-major de liaison (Von Brodowski), une attaque aérienne près de Longeau blesse seize hommes d'un bataillon allemand, dont son chef et un commandant de compagnie.


* A de rares exceptions, les opérations des maquis et des agents et parachutistes alliés (OSS, SOE, SAS, OG), déjà évoquées sur ce blog, ne sont pas rappelées ici.

** Pour le journaliste Roger Prouhet, cet évènement intervient plutôt le 30 août 1944, et selon le journal de marche du maquis Duguesclin, le 2 septembre 1944.

Le gruppe Ottenbacher

    Le general der Infanterie Ernst-Otto Ottenbacher a pris le commandement d'un gruppe réunissant notamment des éléments de la Brigade Jesser. Ces hommes se sont battus dans le Limousin et en Auvergne, puis ont retraité par Dijon. A la date du 30 août 1944, l'état-major d'Ottenbacher, qui comprend notamment le major Röwer, est encore à Moulins (Allier). Mais le soir, à 22 h 30, après la perte de Tonnerre (Yonne), il reçoit l'ordre du groupe d'armée G de se replier le plus vite possible via Dijon "afin d'être engagé sur le flanc nord [du groupe d'armées G] menacé, dans la région de Chaumont - Châtillon-sur-Seine". Il est demandé au général Ottenbacher d'arriver "le plus rapidement possible à Langres". Voilà pourquoi, au 1er septembre 1944, plusieurs unités du gruppe Ottenbacher sont déjà en Haute-Marne : le III./SS-Polizei-Regiment 19, qui se porte de Chaumont sur Andelot, et l'Aufklärungs-Abteilung (motor) 1000 du rittmeister Karl Ruby, localisé dans la région de Montigny-le-Roi. Le lendemain, le PC d'Ottenbacher est à Langres.

    Au 3 septembre 1944, ce général commande aux unités suivantes : les II et III./SS.Pol.Rgt. 19, deux bataillons du Sicherungs-Regiment 1000, l'A.A.(mot.) 1000, le III./Sich.Rgt. 192 et le III/Sich.Rgt. 194 (qui était à Brive puis Egletons), ainsi que le IV./Sich.Rgt. 194, les I et II./Sich.Rgt. 95 qui sont en Côte-d'Or, le SS Pz.Gren.Ausb.Btl. 18, le Sich.Btl. 835, une compagnie du Ldsschtz.Btl. 907, et le IV./Sich.Rgt. 198 qui sont eux en Saône-et-Loire. Certaines de ces unités parviendront en Haute-Marne, comme l'état-major du S.R. 194 et le IV./S.R. 198 qui sont à Bourbonne au 8 septembre 1944, ou le II./S.R. 95 qui se bat à Andelot
    Au 15 septembre 1944, après la perte de Chaumont et de Langres, Ottenbacher tient encore Bourbonne-les-Bains. Puis il se replie sur les Vosges, portant son PC à Xertigny.