dimanche 2 août 2026

Les crimes de guerre allemands à la fin de l'Occupation (II) : août 1944

Bernard Douillot (1934-1944), abattu à Mathons. (Collection J.-M. Chirol).



 Le mois d'août 1944 a été marqué en Haute-Marne par l'exécution de 69 civils et résistants, dont 33 lors des massacres de Prauthoy et de Châteauvillain. Le Freiwilligen-Kosaken-Stamm-Regiment 5, qui tient garnison en Haute-Marne de février à septembre 1944, est impliqué dans la mort d'au moins 25 personnes, et la 15. Panzer-Grenadier-Division, qui retraite les 29 et 30 août 1944 entre la vallée de la Barse et Saint-Dizier, dans celle de quatre civils au minimum. Tous ces crimes de guerre n'ont pas forcément l'objet d'enquêtes de la part du SRCGE.

1er août 1944, Bussières-lès-Belmont : Eugène Lambert

La victime : Eugène Lambert est né le 28 octobre 1922 à Gray (Haute-Saône), il est domicilié au hameau de Caqueray, commune de Palaiseul.

Les faits : Eugène Lambert circulait à vélo entre Chalindrey et Bussières-lès-Belmont. Il croise une patrouille allemande qui lui ordonne de s’arrêter. « Pris de peur, [il] s’est enfui et la patrouille ayant tiré sur lui, il a été tué » (AD 52, 15 J 88, rapport de gendarmerie). L’enquête du SRCGE pense qu’Eugène Lambert a été tué par des cosaques du Freiw.(Kos.)Stamm.Rgt. 5.


9 août 1944, Chaumont : Odette Ferrière

La victime : Odette Lindecker est née à Chaumont le 28 février 1902, elle est mariée à Robert Ferrière, domiciliée 31, rue Carrière-Roulot à Chaumont.

Les faits : cette Chaumontaise est tuée vers 21 h 30 par un soldat allemand sur le passage piéton du viaduc. Selon son époux, elle a été abattue par un fusilier marin (AD 51, 163 W 3159).


9 août 1944, Prauthoy : Joseph Berthold, Lucien Bonnard, Alfred Brouillard, Charles Collin, René Cornu, Pierre Dalanzi, René Fourot, Aimé Grandclaude, Robert Gy, Gilbert Laurent, Antonio Manoël, Robert Midoux, François Philippe, Roland Pretet, Adrien Valroff, Roland Viard

Les faits : le 9 août 1944, vers 21 h, un train venant de Dijon et se dirigeant sur Langres passe à proximité de la ferme de Suxy lorsque deux explosions retentissent (il s’agit d’un sabotage exécuté par des résistants de Côte-d’Or dont l’historien bourguignon Gilles Hennequin a révélé la réalité en 1997). Les soldats allemands du convoi se dirigent alors sur la ferme, commettent un massacre des personnes qui s'y trouvent et incendient les lieux. Ils exécutent également trois habitants de Saône-et-Loire qui avaient été arrêtés quelques jours plus tôt et qu’ils convoyaient dans le train.

L’unité mise en cause : l’enquête du SRCGE (AD 51, 163 W 3174) ne permet pas d’identifier l’unité allemande. L’abbé Louis-Emmanuel Marcel parle de 150 "parachutistes SS" venant de Grenoble et ayant combattu dans le Vercors. Sur la base de ces éléments, il est vraisemblable que la formation impliquée dans ce massacre soit le gruppe Schäfer, des parachutistes rattachés au Kampfgeschwader 200 de la Luftwaffe et qui, après le Vercors, sont revenus en train jusqu’à Essey-lès-Nancy.

Sur ce crime de guerre, lire également Jean-Pierre MAUCOLIN, Prauthoy (de 1930 à 2000), Pierres et terroir, 2022.


10 août 1944, Mathons : René Jakubas, Serge Kervaire, Maurice Launois, Gabriel Sanrey

Les faits : une opération est menée par les troupes d’occupation contre le maquis Garnier (FN) qui vient de se fixer en forêt de Mathons. Pour le localiser, la Sipo-SD de Chaumont avait recueilli des renseignements fournis volontairement par une habitante de Joinville (condamnée à mort à la Libération mais non exécutée). Si le chef du maquis avance jusqu’à une force de 2 000 Allemands, tandis que l’abbé Jacques Vicherat parle de « 1 200 à 1 500 hommes », le lieutenant de gendarmerie Maitrier fait état d’une centaine d’Allemands en action à l’aube. Les maquisards ont pu décrocher, mais un groupe composé de quatre résistants et sept aviateurs alliés est intercepté. Les aviateurs seront internés Outre-Rhin, les quatre Français sont abattus. Trois corps sont retrouvés le 13 ou le 14 août 1944 dans un fourré, au bord du chemin Mathons - Charmes-en-l’Angle. Le quatrième est découvert le 15 août 1944 à 70 m de là. La ferme des Bonshommes a été incendiée, ses exploitants Georges et Renée Douillot emprisonnés à Chaumont.

Les mis en cause : un mandat d’arrêt est délivré le 6 août 1945 contre le feldwebel François Haas. Plusieurs témoins l’ont reconnu sur une photo présentée par les enquêteurs (« il se disait chef de la brigade et commandant de l’expédition faite à Mathons », dit l’un).

Les témoins. Eugène Serre : « Il est établi que ces troupes d’occupation venaient en partie de Chaumont et de Saint-Dizier, et étaient dirigées par la Feldgendarmerie de cette ville. » Source : AD 51, 163 W 3171.

Une des quatre victimes du 10 août 1944 à Mathons : Gabriel Sanrey.



11 août 1944, Mathons : Bernard Douillot

La victime : Bernard Douillot, né à Mathons le 4 mars 1934, fils des agriculteurs de la ferme des Bonshommes.

Les faits : des Allemands venus avec deux camions ouvrent le feu vers 17 h sur un groupe de personnes se trouvant aux abords de la ferme des Bonshommes, incendiée la veille. Juliette Proença, de Guindrecourt-aux-Ormes, est blessée à la main droite. L'enfant Bernard Douillot, qui était réfugié à Nomécourt, est touché par une balle à la tête. Hospitalisé à Joinville, il décède dans la nuit, à 2 h 30. Bernard Douillot avait accompagné Emile Defave, de Nomécourt, pour soigner quatre veaux dans un parc. Il a été retrouvé dans un bois de sapins, à 200 m environ de la ferme familiale.


12 août 1944, Bourbonne-les-Bains : Gilbert Vallon

La victime : Gilbert Vallon est né le 19 juin 1925 à Thonnance-lès-Joinville où il est domicilié. Ce garçon boulanger à Melay est « décédé tragiquement rue Amiral-Pierre à Bourbonne » selon le journal Le Petit Champenois.

Les faits, les mise en cause et les témoins : à cette époque, le capitaine Holmann commande un élément russo-allemand à Bourbonne (du Freiw.Stamm.Rgt. 5). L’enquête de gendarmerie du 12 août 1944 précise que c’est le lieutenant commandant le détachement russe qui l’a informé que Gilbert Vallon avait été tué le matin « par un soldat d’un poste installé sur la route nationale n°480 à l’entrée sud-est de Bourbonne ». La victime venait à bicyclette de la direction de Genrupt. Il était accompagné de sa patronne, Suzanne Gremaux, qui déclare : « Vers 5 h, j’ai quitté Melay à bicyclette pour me rendre à Joinville en compagnie de mon commis boulanger […]. En arrivant à Bourbonne, nous nous sommes trouvés en présence d’un poste allemand. Au commandement « halte » nous nous sommes arrêtés immédiatement à 3 m environ des soldats du poste. Vallon a levé les bras, mais il a été aussitôt abattu par un coup de feu tiré par un soldat. » La boulangère dit qu’elle ignorait que le couvre-feu avait été prolongé jusqu’à 6 h. Source : AD 51, 163 w 3157.


22 août 1944, Dancevoir : François Briot (auteurs du crime : peut-être un détachement de la division SS-Adolf-Hitler).

22 août 1944, Auberive : Geneviève Aubertin et Suzanne Lamy (auteurs : Freiw.(Kos.).Stamm.Rgt. 5)

22 août 1944, Trémilly : Louis Michel

23 août 1944, Auberive : Robert Ingret (auteurs : Freiw.(Kos.).Stamm.Rgt. 5). Deux autres résistants sont capturés et portés disparus (André Guignard et Marc Bongrain).

24 août 1944, Châteauvillain : 17 victimes (auteurs : Freiw.(Kos.).Stamm.Rgt. 5, Feldgendarmerie de Chaumont, et peut-être le I./LnAusbRgt. 302). Quatre otages meurent en déportation.

25 août 1944, Coupray : Joseph Papa et X (Maurice Blanchard, du maquis Blonde, capturé vers le 22 août 1944 à proximité à Boudreville ?).

26 août 1944, Chaumont : Martial Champied et X (auteurs : le Sipo-SD de Rennes est mis en cause pour l'exécution de Champied).

27 août 1944, Villiers-sur-Suize : Marie-Cécile Michelot et Robert Guillaume (lors d'un échange de tirs entre des FFI et le Freiw.(Kos.)Stamm.Rgt. 5).

27 août 1944, Faverolles : Justin Cheminade (auteurs : Freiw.(Kos.).Stamm.Rgt. 5)

27 août 1944, Chaumont : Robert Mutin et Auguste Souffez (auteurs : peut-être des soldats d’artillerie de marine cantonnés à Jonchery).

Ces crimes de guerre ont été évoqués plus en détail dans notre série d’articles « Une semaine de terreur en Haute-Marne ».


28 août 1944, Puellemontier : Victor Cartier

La victime : Victor Eugène Cartier, né à Puellemontier le 25 mars 1908, ouvrier de scierie, marié, père de cinq enfants en bas âge (de 7 mois à 9 ans).

Les faits : vers 12 h 45, une colonne allemande en provenance de Lentilles (Aube) et se dirigeant sur Droyes traverse le village. Ouvrier de la scierie Gouthière et Réaux, Victor Cartier se cache, à leur vue, dans un champ de pommes de terre. Les Allemands « habillés en vert » et portant casquette lancent alors une grenade. Un collègue, Roger Martinet, voit Cartier se lever, la figure ensanglantée, déclarer aux Allemands qu’il est « ouvrier de l’usine », lorsqu’un militaire l’abat avec son revolver. Son corps est retrouvé, sur le dos, criblé de balles, près d’une haie vive. Pour le Dr Bernard Bercovici, ses blessures à la poitrine et au visage proviennent plutôt de rafales de pistolet-mitrailleur.

Les mis en cause : l’enquête du SRCGE n’a pas permis d’identifier l’auteur du crime. Toutefois, l’itinéraire correspond au passage du 1er bataillon de la SS-Panzerbrigade 51 qui, venu de l’Aube, se portait à Giffaumont.


29 août 1944, Anglus : Georges Tardy de Montravel

La victime : Georges Tardy de Montravel, né à Pont du Gard le 18 janvier 1923, séminariste à Sens (Yonne).

Les faits : lieutenant du groupe Bayard, il est capturé à Tonnerre le 26 août 1944 par la 15. Panzer-Grenadier-Division. Au cours du repli, il est abattu à la sortie d’Anglus, dans un bois.


Vers le 29 août 1944, Créancey : Louis Reiter

La victime : Louis (dit Lucien) Reiter est né en 1905 à Aprey. Vannier, il réside à Châteauvillain.

Les faits : son corps est découvert le 1er septembre 1944 au lieu-dit Charmoy. Il présente une balle dans le front. Selon l’enquête, ivre, il se serait querellé avec un gendarme et aurait été tué le 29 août 1944 par les Allemands. Marie-Claude Lavocat situe son décès au 26 août 1944. Source principale : AD 51, 163 W 3160.


30 août 1944, Braucourt : Charles et Gilbert Jeanson

Les faits : le 30 août 1944, l’explosion d’une mine posée par les FFI de la Compagnie du Der coûte la vie à l’artilleur Edwin Hoffmann, de la 15. Pz.Gren.Div. En représailles, trois habitants de Braucourt sont fusillés, dont deux – un père et son fils – sont tués.

Gilbert Jeanson a été abattu aux côtés de son père.



30 août 1944, Eclaron : Fernand Hubert

La victime : né à Eclaron en 1902, résistant, membre du FN.

Les faits : au passage d’une colonne allemande, Fernand Hubert prend la fuite. Il est mortellement blessé en sautant dans le canal et décède à Wassy.


30 août 1944, Saint-Dizier (Marnaval), Lucette Soin

La victime : Lucette Soin, née à Saint-Dizier le 3 mars 1927 (elle n’est pas décédée le 3 août 1940 à Saint-Dizier, contrairement à ce qu’indique le site Mémoire des hommes). Lucette Soin est l’une des 23 victimes civiles de la libération de Saint-Dizier, la seule exécutée.

Les faits : Lucette Soin, 17 ans, domiciliée 31, quartier de la Plaine, est mortellement blessée à 17 h 15 par des soldats allemands en retraite. Elle décède à 21 h 30 à l’hôpital de Saint-Dizier.

Les témoins : Renée Valluet, mère de la victime : « Ayant appris que les Américains se trouvaient à proximité de Marnaval, nous nous sommes décidées, ma fille et moi, à monter au premier étage. A ce moment, ma fille, regardant par la fenêtre, me fit voir un groupe d’Allemands dissimulés dans un bosquet situé à 150 m de notre habitation. J’ai ouvert la fenêtre, et un coup de feu a été tiré de la direction de ce groupe, atteignant ma fille d’une balle au côté gauche. Elle est tombée sans connaissance. […] Ma fille n’était pas revêtue d’un costume tricolore. Elle portait une blouse blanche. »

Les mis en cause : les soldats étaient en « tenue verte », selon Paul Mallerat. Des habitants ont parlé aux enquêteurs, sans certitude, d’un insigne correspondant à la division Adolf-Hitler.

Lucette Soin (1927-1944), lorsqu'elle était enfant.



30 août 1944, Saint-Dizier (Marnaval) : Lucien Groffe

La victime : Lucien Groffe, né le 8 novembre 1913 à Doulaincourt, ouvrier à la société Ferro, domicilié à Marnaval, marié, père de de famille.

Les faits : membre de la 2e section de la Compagnie du Val, Lucien Groffe s’aventure imprudemment dans Marnaval. Capturé, il est mis à mort près de l’église du quartier.

Lucien Groffe (1913-1944), exécuté à Marnaval.



30 août 1944, Villiers-en-Lieu : Serge Grelet

La victime : Serge Grelet, né le 16 juillet 1927 à Villiers-en-Lieu.

Les faits : dans la matinée, des Allemands en retraite tuent Serge Grelet. Le village pleure également la mort de Léa Linguenheld et Pierre Party, tués par méprise par un obus américain.


31 août 1944, Torcenay : Paul Noirot

La victime : Paul Noirot, né à Torcenay le 3 décembre 1887, retraité, père de Jules Noirot (sous-officier du maquis d’Auberive).

Les faits : le 31 août 1944, un détachement de cavalerie russo-allemand, venu de Rolampont ou de Saint-Ciergues et se dirigeant sur Langres, commandé par un oberleutnant, stationne dans le village de 10 h à 17 h. Au cours de la journée, Paul Noirot qui sciait du bois discute avec un cosaque et lui affirme que Hitler serait « kaput » bientôt. Le Russe revient avec un gradé, qui le frappe avec un morceau de bois, l’arrête après une tentative de fuite et le conduit au café Bourlot où il est de nouveau maltraité. Puis il est abattu à l'écart du village. Un témoin constate que deux balles ont traversé la nuque et le cou.

Les témoins : Paulette Noirot, belle-fille : « Vers 14 h, je me trouvais dans la cour de mon habitation sise à 150 m de la demeure de mon beau-père […], lorsque j’ai vu celui-ci poussé par des soldats allemands qui le brutalisaient en le frappant à coups de crosse de fusil et bâton. Un de ces soldats […] lui a brisé son fusil sur le dos. Ils l’ont fait entrer dans le salle de débit du café Bourlot où se trouvait l’officier du détachement de passage à Torcenay. |…] J’ai appris par les voisins que mon beau-père avait été fusillé dans un parc, à proximité du village. [...] » Source principale : AD 51, 163 W 3178.


31 août 1944, Chamouilley : Eugène Petit

La victime : Léon Eugène Petit est né le 4 août 1900 à Saint-Dizier.

Les faits : Eugène Petit est réquisitionné le 31 août 1944 par les Allemands pour transporter leurs blessés. Son corps est retrouvé le long de la voie ferrée au lieu-dit La Rochotte, commune de Chamouilley, « la tête traversée par plusieurs balles » (selon un témoin). Source principale : AD 51, 163 W 3172.


31 août 1944, Chatonrupt : Jean Lefebvre

La victime : Jean Lefebvre, né à Louvemont le 22 octobre 1920, marié, domicilié 2, rue des Porcelets à Joinville, quartier-maître de la Marine, garde de voies de communications, membre du maquis Mauguet.

Les faits : depuis le 24 août 1944, le maquisard Jean Lefebvre était revenu chez lui en raison d’une jaunisse. Le 31 août 1944 (jour de la libération de Joinville), il repart seul en direction de Saint-Dizier pour rejoindre son groupe. « Il n’avait pas d’armes sur lui […]. Il portait un brassard de garde de communication et un brassard de la Résistance », précise Jean Rinder, son beau-père. On ne reverra plus vivant Jean Lefebvre. Son corps est retrouvé le 3 septembre 1944 par des soldats américains au lieu-dit Le Jardinaux, à Chatonrupt. Il a reçu un projectile « dans la région occipitale ».


31 août 1944, Daillancourt : René Formentin

La victime : René Formentin (et non Fromentin), né à Chauny (Aisne) le 23 mai 1907, chef d’équipe à la Ville de Paris, employé dans la région d’Eclaron, adjudant FFI dans les Commandos M sous le nom de « Marceau ».

Les faits : le 31 août 1944 dans l'après-midi, alors qu’un combat s’engage entre des Russes et des FFI du maquis de Cirey-sur-Blaise, l’adjudant Formentin, agent de liaison du lieutenant Raymond Krugell (« Pierre) », est blessé en se rendant à Daillancourt. Il est « achevé lâchement par l’ennemi et dépouillé de sa montre et de son alliance » (témoignage de Maurice Jacquin).


31 août 1944, Saint-Urbain : Lucien François

Les faits : dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1944, Lucien François, 41 ans, qui assure la garde du village, rencontre trois soldats allemands et trouve la mort.


Civils, résistants, déportés : 29 autres victimes 

    Nous avons vu plus haut que des civils sont morts à Saint-Dizier et Villiers-en-Lieu, le jour de la libération, soit exécutés, soit pour la plupart victimes des combats entre Américains et Allemands. Durant ce mois d'août 1944, neuf autres civils ont trouvé la mort (à Froncles et à Bologne par l'aviation alliée, à Chancenay et à Doulevant-le-Château par des méprises des Américains, à Longeau lors d'un échange de tirs entre FFI et Allemands). Par ailleurs, deux condamnés à mort par le tribunal de la Feldkommandantur 769 ont été fusillés à Langres (André Collot et Jacques Vernier), et un déporté polonais évadé près de Merrey est décédé sur la table d'opération à Neufchâteau.

    Enfin, quatre FFI du maquis Max (Auberive) ont trouvé la mort au combat, neuf FTP du maquis Mauguet ont été tués ou mortellement blessés sur le sol haut-marnais (l'unité a déploré également six morts dans la Meuse), un FFI de la Compagnie du Der est tombé près de Montier-en-Der, et trois hommes du maquis Charles (Varennes) sont morts - il s'agit ici encore d'une méprise - pendant un parachutage. 

    Il semble que parmi les victimes du maquis Mauguet, certaines ont été exécutées. Blessé à Chancenay, Mario Fruet témoigne ainsi qu'un lieutenant allemand (de la 15. Pz.Gren.Div.) a découvert André Saucourt "qui se recroquevillait et a tiré une rafale sur lui". Fruet apostrophera ainsi l'officier, une fois prisonnier : " "Tu as achevé mes copains blessés, tu le paieras !". Le même jour, ils l'ont fusillé à la Belle-Epine." 

Sources principales : AD 51, série 163 W ; "La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale", club Mémoires 52, 2022.

Prochain volet : septembre 1944.

samedi 1 août 2026

Les crimes de guerre allemands à la fin de l'Occupation (I) : juin-juillet 1944


La voie ferrée à Colombey-lès-Choiseul. Le plus important massacre commis en 1944
en Haute-Marne s'est produit ici. (Photo L. Fontaine).


     A partir du 6 juin 1944, alors que de premiers maquis se mettent en place en Haute-Marne, des crimes sont commis dans le département par les troupes d'occupation, et ce jusqu'à la libération (16 septembre 1944). Cette évocation concerne des civils qui ont été abattus, des déportés de passage qui sont morts lors d'une tentative d'évasion, des résistants dont il apparaît comme certain qu'ils ont été exécutés après avoir été capturés. Elle s'appuie essentiellement sur les dossiers de la délégation régionale du Service de recherche sur les crimes de guerre ennemis (SRCGE), conservés par les Archives départementales de la Marne (série 163 W). Pour les mois de juin et juillet 1944, nous avons recensé respectivement 27 et 19 victimes lors de crimes de guerre en Haute-Marne.

15 juin 1944, Laferté-sur-Aube : André Gilson et Louis Billette

Les victimes : André Gilson, né à Laferté-sur-Aube le 4 juillet 1903, secrétaire de mairie, et Louis Billette, né à Laferté-sur-Aube le 4 novembre 1921, bûcheron, membres du maquis de Laferté-sur-Aube.

L’unité mise en cause : Freiwilligen-Stamm-Regiment 5 (éléments casernés à Chaumont et commandés par le rittmeister Félix Küper, le capitaine Wickermann, l'oberleutnant Offermann).

Les faits : créé vers le 7 juin 1944, le maquis de Laferté-sur-Aube compte 28 hommes, selon son chef, l’adjudant de gendarmerie Maurice Ghirardi. Il s’apprête à rejoindre l’Armée secrète de l’Aube lorsqu’il est victime d’une opération de l’armée allemande (le chef de maquis parle d’environ 1 500 Allemands venus notamment de Chaumont). Le groupe parvient à se replier mais perd deux tués au lieu-dit L’Echelette.

Les témoins. Maurice Ghirardi : Billette « qui s’était caché dans une cabane de vigneron a été ramené à l’endroit du campement avant d’être fusillé », Billette et Gilson « portent des traces de coups sur tout le corps ».

Par ailleurs, un habitant (Maxime Michel) a été grièvement blessé, le maire (Pierre Champagne) a été arrêté, il est mort en déportation.


16 juin 1944, Bugnières : Claude Penègre

La victime : né le 1er mars 1924 à Limoges (Haute-Vienne), réfractaire au STO, membre du groupe de Leffonds (Hubert Aubry).

L'unité mise en cause : un feldgendarme de Chaumont.

Les faits : Claude Penègre est tué en forêt près de Leffonds, sur le territoire de Bugnières, surpris par des Allemands en train de chasser.

Le témoin : Raymond Gourlin (audition du 6 avril 1946), fait prisonnier, déporté : « Au cours d’une attaque allemande à Bugnières, il fut blessé au genou. Nous ne sommes restés que nous deux sur la place du combat et j’ai été fait prisonnier. Les Allemands ont chargé Penègre sur une voiture hippomobile et quelques instants plus tard après l’avoir descendu, ils l’ont fusillé. C’est un feldgendarme de Chaumont, dont j’ignore le nom, qui lui a tiré deux balles de pistolet dans la tête, et ce le 16 juin 1944 vers 6 h 30. Le sous-officier qui était garde-chasse à Arc-en-Barrois a participé à notre capture, mais ce n’est pas lui qui a tué Penègre. » Raymond Gourlin, originaire de Chaumont, a été déporté. D’après le maire, Albert Thévenot, « les auteurs du meurtre de Penègre Claude sont des soldats allemands qui étaient venus à la chasse dans la région ».


28 juin 1944, Heuilley-Cotton : Philibert Ams, Gabriel Castex, René Mazières, Maurice Mouze, Jules Pattaron, et trois inconnus identifiés (par Christiane Garguilo, Chantal et Guy Minot) comme correspondant à Rinaldo Corsi, André Peloux et Gilbert Puteaux

Les mis en cause : un officier et un militaire (O.) de l’école de police d’Iéna, chargée de l’escorte des déportés (1. Alarmkompagnie Jena).

Les faits : un train de déportés pour Buchenwald, parti de Grenoble et transportant des détenus de Fort-Barraux, est marqué par une tentative d’évasion après Villegusien, dans la rampe de Pralant, à 1,5 km environ de la gare de Heuilley-Cotton. Des internés s’évadent. Deux ne sont pas repris (Xavier Contessa et Lucien Martin). Huit évadés ou compagnons de déportation sont abattus. Selon l'état civil de la commune d'Heuilley-Cotton, ils sont morts à 11 h 30.

Les témoins. Alfred Vogel, compagnie de l’école de police d’Iéna (Allemagne) : « Lors d’un arrêt près d’Is-sur-Tille, quatre prisonniers tentèrent de s’évader. Ils ont été aperçus par le garde et abattus à la mitrailleuse. Le lieutenant Hoffmann [commandant du détachement de 60 hommes de l’escorte] a fait arrêter le convoi et a fait rechercher dans quel compartiment s’étaient trouvés les fuyards abattus. […] Hoffmann fit sortir de leur compartiment les cinq détenus qui s’y trouvaient encore, les fit placer vis-à-vis du convoi, contre le talus, puis donna ordre à des servants d’une mitrailleuse de les abattre. » Jean Seibert, compagnie de l’école de police d’Iéna : « Un policier du nom de O. est venu rendre compte que les cinq fuyards avaient été exécutés après avoir été repris. […] Hoffmann donna ensuite l’ordre de faire procéder à l’exécution des cinq déportés du compartiment qui n’avaient pas pris la fuite. Cet ordre fut exécuté au fusil mitrailleur par un fusilier marin allemand. » Jean Hirn, déporté : « J’entendis de nombreux coups de feu, le train s’arrêta ; les Allemands ont fait descendre cinq déportés du compartiment voisin du mien, les ont fait aligner au bord du talus et les ont immédiatement fusillés. […] Le lieutenant allemand (SS) qui commandait le détachement voulait faire fusiller en plus un déporté par compartiment, mais cette exécution n’eut pas lieu, grâce à l’intervention d’un capitaine de marine. » Sources complémentaires : dossiers sur les crimes de guerre conservés par les Nations Unies ; Jean ROBINET, "Le massacre d'Heuilley-Cotton le 28 juin 1944", reproduit dans "La Résistance en Haute-Marne", tome 1, Dominique-Guéniot imprimeur-éditeur, Langres, 1982.


30 juin 1944, Voisines : Hubert Aubry, Jacques Zoll, Georges Gruardet, Roger Moyon, Henri Faessel, Hubert Jacquotte, Daniel Gourlin (frère de Raymond Gourlin), Jean Nevers, Charles Zoll, tués au combat ou dans des circonstances non précisées. Michel Gerbet, Adrien Lauvin, Raymond Simar, Louis Schenck, Maurice-Roger Menut et Japhet Lanz, faits prisonniers et exécutés

Les faits : à partir de 5 h 30, des troupes du Freiwilligen-Stamm-Regiment 5, commandées par le rittmeister Félix Küper, en poste à Chaumont, et le leutnant Lange, investissent les villages environnant les bois de Voisines. L’opération impliquant 800 hommes et visant à détruire le maquis commandé par Hubert Aubry dure de 11 h 30 à 13 h. Sur 19 maquisards, quinze sont tués, deux sont capturés (et déportés : Robert Noirot et Raymond Blanchard, mort en déportation), deux en réchappent. Des personnels de la Sipo-SD et de la feldgendarmerie de Chaumont sont également impliqués dans l’opération.

Les témoins. Lire Josette et André GROSSETETE, Voisines. Haute-Marne. Juin 1944. Chronique d'un massacre annoncé, éditions Dominique-Guéniot, 2001.


30 juin 1944, Vauxbons : Maxime Nancey

La victime : né à Vauxbons en 1896, adjoint au maire de la commune.

Les faits : lors de l’opération allemande contre le maquis de Voisines, Maxime Nancy est blessé à la cuisse, puis, selon le maire, achevé « de deux coups de feu en pleine poitrine à bout portant ». Sources complémentaires : J. et A. GROSSETETE, Voisines, op. cit. ; AD 52, 15 J 85.


14 juillet 1944, Giey-sur-Aujon : Max Duville

La victime : né à Bourbonne-les-Bains en 1921, marin démobilisé fin 1942, enseignant à Illoud, à Provenchères-sur-Meuse, Leffonds, enfin Giey-sur-Aujon.

Les faits : dans la nuit du 12 au 13 juillet 1944, un bombardier de la RAF s’écrase en forêt près de Giey (cinq tués, deux rescapés). Le 14, un détachement de la base de Longvic, avec le major Erich Ziffer, commandant en second de la Kommandantur de cette base, se rend sur les lieux et se fait accompagner de Max Duville rencontré dans le village. Celui-ci est grièvement blessé par balle sur les lieux du crash. Il décède à l’hôpital de Chaumont.

Le témoin. Adrien Levis, chauffeur du véhicule : « J’ai coupé le contact. A ce moment, une détonation retentit. Au même instant, j’ai vu M. Duville tomber sur le dos puis se relever. L’officier lui a demandé ce qu’il avait. M. Duville lui répondit : « Je ne sais pas. » Il retomba une deuxième fois. […] Un projectile l’avait atteint au bas de l’omoplate. » Adrien Levis affirme que l’ingénieur Fick, employé à la réparation des moteurs à Longvic, s’est aperçu qu’il manquait une balle dans son pistolet-mitrailleur.


26 juillet 1944. Colombey-lès-Choiseul : Wassilij Andrejenko, Otto Hermann Willi Goettel, Iwan Janusch, Richard Klonz, Nikolaj Kolodjaschyj, Nikolaj Kudrenko, Wladyslaw Lubecki, Grigorij Lukjanez, Jefim Moroz, Cornelis van den Oever, Iwan Pawlenko, Aleksandr Schirtujew, Pjotr Sergejew, Pjotr Sukolenow, Nikolaj Trotzkyj, Sigismund Wajs, Grosse Wulder, Fritz Albin Rudolf Wunderlich (et peut-être le matricule 17 120)

Les faits : un train de déportés de l’île d’Alderney (Aurigny) parti le 4 juillet 1944 de Saint-Malo est marqué, à 23 h 30, par une tentative d’évasion, après la gare de Merrey, sur le territoire de la commune de Colombey-lès-Choiseul. Les témoignages (déportés comme cheminots) parlent d’un à trois fugitifs rattrapés, blessés et fusillés, et de 14 à 17 prisonniers abattus dans le wagon. Les corps sont enterrés à Toul. Lors de leur exhumation, il est fait état de 17 corps. Un 18e est resté sur la voie ferrée à Colombey-lès-Choiseul et inhumé dans le village. Le Mémorial de Neuengamme – camp de rattachement des déportés – parle de 18 victimes, mais aucune ne porte le matricule 17.120 retrouvé en Haute-Marne.

Les mis en cause : des SS de la division Totenkopf rattachés à la 1. SS-Baubrigade, commandés par le SS-obersturmführer Georg Braun. Le déporté Jan Woitas affirme que le SS croate Marian T. lui a indiqué avoir tiré dans le wagon. Le rapport d’enquête conservé par l'ONU met en cause également un SS-hauptscharfürher, Otto Haegelow, tandis qu’un officier britannique qui a interrogé un déporté évadé et un déserteur SS implique le SS Peter B.

Les témoins : ce massacre a été évoqué en détail par un article de ce blog datant de mars 2025 et depuis actualisé. 


Prochain volet : août 1944.

jeudi 16 juillet 2026

Des Haut-Marnais sous l’uniforme des Waffen-SS, 1943-1945


Une liste de Waffen-SS (dont trois Haut-Marnais) conservée
dans les archives de la cour de justice de la Haute-Marne. (Source : AD 21/Photo L. Fontaine).


    Selon l’historien Pierre Giolitto, quelque 30 000 Français – à l’exception des "Malgré-nous" alsaciens et mosellans - ont porté l’uniforme allemand durant la Seconde Guerre mondiale. Et notamment dans la Waffen-SS. Combien y avait-il, parmi eux, de Haut-Marnais de naissance ou d’adoption ? Quelle furent leurs  motivations pour s’engager ? Comment la justice de la Libération a-t-elle traité leurs dossiers ? 

    Nos recherches nous ont permis d’identifier avec plus ou moins de certitude 18 Waffen-SS haut-marnais. Ils ont servi dans la 33. Waffen-Grenadier-Division der SS Charlemagne, mise sur pied en septembre 1944 en incorporant les volontaires de la SS-Sturmbrigade Frankreich, les vétérans de la Légion des  volontaires français contre le bolchevisme (LVF) qui se battent en Russie depuis 1941 et les miliciens. Le nombre des Haut-Marnais de « Charlemagne » est vraisemblablement supérieur à 18, car nous ignorons précisément combien de leurs compatriotes ont servi initialement dans la LVF avant de passer dans cette division (lire l’encadré). Ce recensement a pu être établi grâce à la consultation d’une note des Renseignements généraux de Chaumont et surtout par celle des dossiers de cour de justice conservés à Dijon. Sont ici nommément cités les hommes condamnés par la justice et ceux dont les parcours sont connus. 

Leurs motivations 

    Parmi les 18 Waffen-SS haut-marnais recensés, un, avec certitude, s’engage par idéologie. C’est le jeune Chaumontais Jean-Jacques Claudé, fils du collaborateur Pierre Claudé. Né à Spincourt (Meuse) en 1923, Jean-Jacques Claudé est un actif animateur du Mouvement social révolutionnaire (MSR) à Chaumont. Il est impliqué en novembre 1942 dans la mutilation du monument de l’amitié franco-américaine du boulevard Barotte, ce qui l’oblige à partir travailler en Allemagne. Son adhésion à l’idéologie collaborationniste ne fait pas le moindre doute. Le 19 octobre 1941, dans un courrier adressé au directeur du journal Au Pilori, le jeune homme de 18 ans, pourtant condamné l’année précédente pour menées anti-nationales (communistes), dit approuver « sans restriction » le « programme anti-juif et anti-maçon » de la revue. 

    Plus étonnant est le parcours de Pierre Boutin. Instituteur à Annonville, près de Poissons, jusqu’à Pâques 1944, cet étudiant domicilié à Coiffy-le-Haut précise s’être engagé le 4 juin 1944 dans la Waffen-SS - il dit : la Werhmacht -, « poussé par le désir d’aventure, de voir du pays et surtout pour le manque de travail ». Mais un de ses concitoyens, le résistant Marcel Carteron, chef du maquis Max (Auberive), portera un regard plus sévère sur les véritables sentiments de ce jeune homme. 

    « Goût de l’aventure », telle est également la motivation du commis de culture Marcel Lecomte, né à Foulain, domicilié à Brethenay, lorsqu’il s’enrôle à 19 ans le 24 juin 1944 dans la LVF. Pour justifier son départ de Haute-Marne et son engagement dans l’armée ennemie, Lecomte ne trouve d’autre explication qu’une brouille avec son employeur. 

    L’enrôlement de Georges Le Derf s’expliquerait-il par une déception amoureuse ? C’est ce qu’il assure devant la justice, qui dispose de lettres adressées à cette époque à ses parents adoptifs. Né dans l'Aisne en 1924, Georges Le Derf est élevé à Saint-Dizier. Il travaille aux PTT puis, subitement, le 8 septembre 1943, il décide de s'engager dans la LVF. En 1944, il se bat contre les partisans, passe dans les Waffen-SS, puis accepte de se livrer aux autorités militaires françaises à Lille en 1945. 

 Ces trois hommes se seraient donc enrôlés par opportunisme. André Jurvilliers, lui, assure qu’il n’avait pas d’autre choix que de s’engager. Le Chaumontais a servi d’indicateur à la Sipo-SD de Chaumont lors du coup de filet contre les résistants de la moitié sud-haut-marnaise, fin octobre 1943, et il semble avoir quitté la Haute-Marne en janvier 1944 pour échapper à la vengeance de la Résistance. Il s’enrôle dans la Waffen-SS, où il obtient le grade de rottenfürher (caporal-chef). Coïncidence : deux Haut Marnais servent avec lui, Eugène Bourlon, de Saint-Dizier, et André Petitjean, de Villiers-aux-Chênes, près de Doulevant-le-Château. 

    Même justification pour le jeune Henri Noël, impliqué dans la dénonciation et l’arrestation de Raymond Chalavon, fusillé par les Allemands en août 1943 à Chaumont. Sauf que ce Breton de 18 ans s’engage dans les SS belges, selon une feuille d’enrôlement conservée par la justice. Quant à Pierre Petitot, de Chaumont, parti en Allemagne comme STO en 1943, il déclare avoir milité Outre-Rhin au sein du Parti populaire français (PPF) avant de s’engager dans la SS en juillet 1944. 

Au combat contre l'Armée Rouge

    Rares sont les Waffen-SS jugés à la Libération à avoir admis une participation effective aux combats. Ainsi, si l’on en croit son témoignage, André Jurvilliers n’aurait pas porté les armes contre l'Armée Rouge. Interrogés par la justice, deux Haut-Marnais ne font pas mystère de leur présence sur un théâtre d’opérations à l’Est. « Nous sommes montés au front contre les Russes le 24 février 1945 », précise Pierre Boutin. Engagé dans le plus SS des régiments de la division (le 57e), l'enseignant est blessé le 16 mars 1945 à Kolberg par des éclats d’obus reçus au mollet droit et au-dessus de la tempe gauche. Hospitalisé à Bad Schmideberg, Boutin devait être capturé le 24 avril 1945 par les Américains. « Je suis allé contre les Russes en février 1945, indique de son côté Marcel Lecomte. Je suis resté sur le front jusqu’au 31 mars 1945. » Lui qui ne se reconnaît qu’une fonction d’aide-cuisinier au sein de la division Charlemagne est également remis par les Américains aux autorités françaises, et incarcéré à Chaumont. Enfin, selon des précisions apportées par Pierre Claudé, son fils Jean-Jacques se battait à Dantzig au printemps 1945 lorsqu’il donna pour la dernière fois de ses nouvelles. A-t-il disparu durant ces combats ? Nous n’avons pu établir de façon formelle qu’un Waffen-SS haut-marnais a trouvé la mort durant la campagne 1944 1945. 

L’heure du châtiment 

    Que deviennent-ils après le retour de la paix ? Arrêtés en France ou remis par les autorités américaines, Pierre Boutin, André Jurvilliers, Marcel Lecomte, Georges Le Derf, Pierre Petitot sont jugés à Dijon par la cour de justice de la Haute-Marne pour « intelligence avec l’ennemi » et condamnés à des peines de travaux forcés. Jurvilliers est condamné à mort et exécuté à Dijon le 9 septembre 1946, le Nogentais Georges Radici, qui était officier dans la division Charlemagne, est passé par les armes près de Paris le 24 juillet 1947. Pour ces deux hommes, la peine capitale a été prononcée en raison de leur action contre la Résistance. 

Des SS français (dont un Haut-Marnais) jugés en septembre 1946.
Article paru dans Le Bien Public. (Source : Gallica).


    Aux noms des volontaires déjà mentionnés, les RG ajoutent la liste suivante de Haut-Marnais ayant possiblement servi dans la Waffen-SS : Pierre D*., de Chaumont (qui meurt en Suisse), Hubert D., de Chaumont (un élève instituteur qui aurait plutôt servi dans la Kriegsmarine ou dans la NSKK, organisme nazi chargé du transport), Jean-Baptiste D., de Saint-Dizier, Louis Foissey, de Montigny-le-Roi (il est condamné à un an de prison avec sursis par la justice militaire en 1946), et Auguste S., de Châteauvillain. D’après Jurvilliers, un autre Chaumontais, nommé B., aurait servi dans la Waffen-SS.          Ajoutons à cet essai de recensement le Vosgien Georges Cuny, qui vivait à Chaumont lorsqu’il s’engagea dans la LVF (puis dans la SS). Par ailleurs, trois volontaires, nés en Haute-Marne, se sont engagés dans un autre département : Guy Michaux, de Montigny-le-Roi (milicien dans l’Ariège), Ernest Petit, de Rançonnières (âgé de 38 ans, il s’est engagé dès le 10 février 1943 à Dijon), et Georges Radici, de Nogent (passé par la Milice). 

Ceux de la LVF 

    Les Archives départementales de la Haute-Marne conservent également quelques documents dans lesquels des Haut-Marnais expriment leur désir de s’engager dans la LVF. Rien ne prouve toutefois que cette volonté a été suivie d’effets. Pour autant, nous avons identifié une quinzaine de légionnaires haut-marnais. Il y a ceux qui sont ensuite passés dans la division Charlemagne et dont nous venons de parler. Mais ont également été identifiés l’aspirant Pierre Claudé (Chaumont), fusillé à Dijon à la Libération ; le lieutenant Roger Raclot (né à Rochefort-sur-la-Côte), qui se battait notamment en juin 1944 dans la région de la Berezina ; Marius Binda (Saint-Martin-lès-Langres), tué en juin 1943 ; le caporal Marcel Bezot (Soulaucourt-sur-Mouzon), tué dès le 2 décembre 1941 devant Moscou ; René Rémy (Thilleux), blessé sur le front russe, arrêté par les Américains en Bretagne en août 1944 alors qu’il portait l’uniforme allemand ; le caporal Marcel Tachet (Rachecourt-sur-Marne), condamné par contumace à cinq ans de travaux forcés en 1949 (sa famille n’avait plus de nouvelles depuis juillet 1944) ; un volontaire qui ne serait pas allé plus loin que la Pologne et qui rejoindra le maquis de Pincourt ; plusieurs Bragards comme Georges B., Jean Th., Lucien Ch… A noter également qu'un légionnaire tombé à Dien Bien Phu en 1954, Marcel Pérardot, de Riaucourt, avait manifesté sous l'Occupation son désir de servir dans la LVF. Nous ignorons si cette candidature s'est concrétisée par un engagement dans l'armée allemande.

Sources principales : Archives départementales de la Côte-d’Or, série 29 U – Archives départementales de la Haute-Marne, 375 W 198 et 342 W 297 – Grégory Bouysse, Encyclopédie de l’Ordre nouveau, volume 4, 2017.

* Nous indiquons par une initiale les noms des hommes dont la présence au sein de la Waffen-SS n'a pas été confirmée par les dossiers de la cour de justice que nous avons consultés à Dijon. 

dimanche 12 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (6) : 27 août 1944

Les miliciens haut-marnais de passage à Eurville, le 26 août 1944.
(Collection club Mémoires 52)


Coupray, 9 h

    Agriculteur à Coupray, Jean Dol découvre un corps sur les bords de l’Aujon, à 300 m du village, au lieu dit Les Prés aux veaux. Il vient en informer le maire qui, arrivé sur les lieux, découvre un deuxième cadavre, à quelques dizaines de mètres de là. Le premier sera identifié comme étant celui d’Antoine Papa. Le deuxième reste inconnu. Il n’est pas à exclure – mais aucun document ne l’atteste - qu’il puisse correspondre à Maurice Blanchard, d’Arc-en-Barrois. Ce volontaire du maquis Blonde (Côte-d’Or) avait été capturé quelques jours plus tôt, à quelques kilomètres de là, entre Latrecey et Boudreville. Sa mère restera persuadée qu’il a été conduit à Chaumont puis déporté le 29 août 1944 à Neuengamme. 

Marac, Villiers-sur-Suize, vers midi

    Robert Clerc témoigne des évènements survenus dans la vallée de la Suize, ce jour-là : « Trois superbes conduites intérieures allemandes, qui s’étaient mises à l’abri lors du passage des avions [américains] dans la cour de M. Séguin, passent dans le village [Marac], transportant des officiers supérieurs de l’armée allemande […]. » Dans l’après-midi, « une voiture commerciale transformée transportant des FFI armés jusqu’aux dents passe à vive allure dans le village. […]. Ils vont vers Villiers-sur-Suize et doivent passer aux Luet. Coups de feu rapides, des cosaques sont touchés : des morts et des blessés. La voiture file à vive allure et force le barrage allemand à Villiers-sur-Suize à coups de rafales de fusil-mitrailleur, des cosaques tombent. Grande panique sur la place, une femme et un jeune homme trouvent également la mort. » Transportés à l’hôpital de Chaumont, Marie-Cécile Michelot, épouse Bertrand, décède le même jour, et le jeune Robert Guillaume le lendemain. De son côté, Robert Clerc part se réfugier à Voisines. Il apprendra qu’à Marac, les cosaques ont pillé une maison, arrêté un homme qui, cherchant à fuir à hauteur de la grange Cudel, fut abattu sur place. Grièvement blessé, il a été achevé. Il s’agit de Justin Cheminade. 

Chancenay, vers 13 h 

    Un camion s’arrête devant le domicile d’Andrée Boulangeot, boulangère à Chancenay, sur la route entre Saint-Dizier et Bar-le-Duc. « Oui, c’est la Milice », confirme un des passagers qui ordonne à la commerçante de lui donner un seau. Andrée Boulangeot refuse. Aussitôt mise en joue, elle s’écarte de la fenêtre, entend un coup de feu, voit les miliciens frapper son père « à coups de crosse ». Elle-même est saisie à la gorge par un de ces hommes – elle reconnaîtra Henri Martin – qui s’empare d’une tarte pour la manger dehors. André Boulangeot pense également que l’un des "miliciens" n’est autre que Elie Piller, de la LVF, qui l’oblige à l’accompagner jusqu’au commerce Keffer où il prend du tabac. « Au moment où nous sortions de ce débit de tabac, raconte-t-elle, un milicien nommé Bernard Gilbert [sic] de Saint-Dizier interpella Piller, avec lequel il se disputa, se reprochant l’un et l’autre d’avoir maltraité des vieillards et des femmes. » 

    Puis le véhicule reprend la route de Bar-le-Duc. Vers 17 h, il est à Brillon-en-Barrois. Nouvelles scènes de tapage. Trois habitants – Guyot, de Vavincourt, Henri Davenne, Gabriel Briquet qui reçoit deux coups de poing - sont conduits jusqu’à la sortie du village où ils sont confiés à un détachement allemand, lequel rejoint Bar-le-Duc où les trois hommes sont relâchés le lendemain. 

    Quatre jours après leur chef Auguste Boujard, parti avec une très jeune recrue de 16 ans (André J.), les miliciens haut-marnais avaient quitté Chaumont le 26 août 1944. Ils se rendaient à Nancy, mais ont fait un détour par Saint-Dizier, sans doute pour y chercher quelques collaborateurs présents dans la ville comme Georges Ondet, le délégué local (toulousain) de la LVF. Le jeune Claude M. se souvient qu’ils sont partis « dans un camion volé à Chaumont », que celui-ci a été accidenté entre Bologne et Provenchères-sur-Marne, ce qui a occasionné la blessure du franc-garde Georges Houcque. En passant par Roches-sur-Marne, « Martin et Bernard se sont fait remettre (…) dix kilos de pain et dix kilos de viande », qu’ils auraient distribué à des habitants de Chamouilley. Le lendemain, 28 août 1944, Claude M. abattra le milicien Louis Bernard, un Bragard de 23 ans, dans une rue de Bar-le-Duc, à l'occasion d'un règlement de comptes... 

Châteauvillain, vers 15 h 30 

    Dans l’après-midi, ont lieu les obsèques des victimes du massacre de Châteauvillain. Le gendarme Seiler et Aline Ley rapportent qu’il y a eu des coups de feu, rue de Penthièvre. L’interprète obtient du capitaine allemand qui se trouvait au garage Trécourt de faire cesser les tirs. 

Juzennecourt

    Une voiture allemande arrive à Juzennecourt le 26 août 1944 et stationne devant le domicile de M. Mahec, qui héberge depuis deux jours Auguste Souffez et Robert Mutin, deux FFI du maquis de l’Aube qui étaient employés vraisemblablement au chantier forestier d’Ecôt-la-Combe. A l’arrivée des Allemands, ces deux hommes prennent la fuite mais sont arrêtés le soir au poste allemand du carrefour de la Croix-Coquillon. Ils sont conduits à Chaumont pour vérification d’identité et devaient être de retour le 27 à 6 h, mais ils sont tués par une rafale de mitrailleuse. L’état civil de Chaumont mentionne leur décès le 27 août 1944 à 21 h. Selon l’enquête du SRCGE, les auteurs de leur exécution seraient des artilleurs de la Kriegsmarine commandés par le capitaine de corvette Balz et cantonnés à Jonchery. Mutin et Souffez étaient âgés de 21 ans. Le premier est né à Manois, le second à Concarneau (Finistère), qu’il avait quitté en 1943 comme réfractaire au STO. 

Chaumont, Langres 

    Les détenus de la prison de Langres sont transportés en camions jusqu’à la gare SNCF de Chaumont. Leurs camarades du Val-Barizien les y rejoignent. Les otages de Châteauvillain – sans Pierre Waeber, Jacques Hantzberg, André Paquot, Henri Morin, libérés les jours précédents – figurent parmi eux. Roger Cheppe témoigne : « Les Allemands vinrent nous chercher pour nous conduire à la gare […]. Les Allemands évacuaient la prison. Nous fûmes embarqués à la gare de Chaumont dans des wagons à bestiaux où je me suis retrouvé avec 34 autres camarades dans une moitié de wagon, l’autre moitié étant réservée à cinq Russes qui, au service de l’Allemagne, avaient dû commettre des délits ». Cheppe se souvient, parmi ses camarades d'infortune de Chaumont, de Germain Prévost, Gabriel Belan, Paul Drut et Georges Chapitre, arrêtés comme lui le 24 août 1944 à Châteauvillain, mais aussi du « lieutenant » Jean Chassagne, de Chaumont, de Jean Millerat, maire de Ville-sous-La-Ferté, Pierre Pillemont, arrêté le 22 août 1944 à Clairvaux. Fait prisonnier le 16 juin 1944 à Bugnières, Raymond Gourlin vient pour sa part de Langres. Lui se souvient d’ « environ 33 ou 36 Français séparés des Russes par les nombreux bagages qui évacuent également, y compris la Gestapo avec sans doute nos dossiers ». Il précise que ce convoi « a été formé en gare de Chaumont exactement à droite de la gare au bout du quai n°1 »

    Qui sont ces 35 ou 36 déportés ? Nous connaissons – outre les neuf cités ci-dessus – les noms de  : René Ballet, de Choignes, arrêté le 9 août 1944 à Prauthoy ; Jean Bonnard, de Torcenay, pris le 24 août 1944 à Longeau (emprisonné à Langres) : Claude Chalumeau, né à Blanot (Côte-d’Or), emprisonné à Langres ; Henri Charlet, de Saint-Dizier, et Lucien Viaron, de Blesme (Marne), arrêtés le 27 juillet 1944 dans la cité bragarde, internés à Langres ; Jean de Charette de la Conterie, arrêté le 24 août 1944 à Montier-en-Der ; Claude Quilliard, de Villars-en-Azois, arrêté le 3 juillet 1944 (interné à Langres) ; Hyppolite-Henri Couturier (Magneux), Gaston Girardin (Voillecomte), Henri Grandcolas (Magneux), Georges Lepoix (Magneux) et Pierre Malarme (Wassy), arrêtés les 5 et 6 août 1944 à la suite d’une tentative de sabotage de voie ferrée ; « Maurice Delmas » (de son vrai nom Maurice Cousteau), arrêté le 20 juillet 1944 entre Giffaumont et Montier-en-Der, déjà évadé d’un train de déportation ; André Henriot, de Neuvelle-lès-Voisey ; Georges Lallemand, de Chalindey, pris le 24 août 1944 à Longeau (incarcéré à Langres) ; Raymond Mentré, arrêté à Flagey ; Armand Schumacher, arrêté le 28 juillet 1944 à Bar-le-Duc (emprisonné à Langres) ; Marcel Vaisse, réfractaire au STO, arrêté à Langres le 19 août 1944, emprisonné à Langres jusqu’au 27 août… 

    Tous sont convoyés jusqu’à Belfort – en cours de trajet, Gourlin et Schumacher tentent de s’évader mais échouent – d’où ils sont déportés le 29 août 1944 à Neuengamme. Très peu en reviennent. Il n’y a pas de liste exhaustive des déportés du 29 août 1944 de Belfort à Neuengamme qui confirmerait bien des hypothèses. Nous ne connaissons que 27 noms. Raymond Gourlin se rappelle également d’un milicien, des nommés Tissot, Jean Petit et Roger Chapuis (non confirmés), d’internés prénommés ou surnommés Jean-Paul, Joseph, Marie, « Le chanteur »… A l'inverse, Gourlin ne cite pas, parmi les déportés, André Guignard et Marc Bongrain. Ce qui est curieux, car Raymond Gourlin connaissait très bien Guignard et n’aurait pu l’oublier dans sa liste. Nous ignorons toujours, 82 ans après, le destin de ces deux résistants capturés à Auberive. Rien ne prouve également que Maurice Blanchard, pris à Boudreville, soit dans ce convoi. Parmi les détenus, Albin Jacot, de Sailly, a été libéré le matin, comme le beau-père d’Henri Charlet ; Marcel Dupaty, arrêté le 3 juillet 1944 à Laferté-sur-Aube et encore incarcéré au Val-Barizien à la date du 27 août 1944, sera emmené en Allemagne mais peut-être pas par ce convoi, et sans doute pas à Neuengamme. 

    Le 27 août 1944 est le jour où le collaborateur Pierre Claudé quitte également Chaumont. « Sur l’ordre formel de la Feldkommandantur, j’ai dû prendre le train en direction d’Epinal […] J’étais accompagné de mademoiselle Dimey […], Suzanne D., de la Propaganda Staffel, Mlle G, employée dans un service allemand de Chaumont, et enfin de M. L., du CIR de Saint-Dizier ». Le 29 août 1944, ces Haut-Marnais arrivent dans le Palatinat. Arrêté en Allemagne en octobre 1945, extradé vers la France, Pierre Claudé sera fusillé à Dijon en décembre 1946.

    Autres évènements du jour : la destruction de la majorité des ponts sur la Marne et le canal ; l’attaque de la voiture de l’ingénieur agronome allemand à la Combe aux Vairons, près de Darmannes (le chauffeur est blessé) ; un accrochage impliquant le camp ZI SA (groupe Siroco) avec une colonne allemande entre Chalvraines et Romain-sur-Meuse ; la mort du FFI André Colle (Compagnie du Der) à Montier-en Der ; enfin, dans la nuit du 27 au 28 août 1944, de nombreux parachutages pour la Résistance … Par ailleurs, le maquis Charles (Varennes) arrête « deux terroristes, dont un très dangereux, qui semaient la terreur dans la région de Coiffy ». L’un de ces hommes, Hubert P. est condamné à mort et exécuté le 28 ou 29 août 1944. 

    Trois jours après la fin de cette semaine de terreur, qui a vu 32 civils ou résistants haut-marnais massacrés ou abattus*, 35 déportés, et deux portés disparus, l’armée américaine entrait dans le nord du département. 

* Auxquels s’ajoutent Louis Reiter, tué d'une balle dans la tête à Créancey le 24 août ou le 26 août ou le 29 août 1944 (selon les sources). Son corps est découvert le 1er septembre 1944 au lieu-dit Charmoy.

Sources complémentaires : AD 21, 29 U 48, 29 U 53 – SHD Caen, 21 P 399 746 (dossier A. Souffez).

samedi 11 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (5) : 26 août 1944

Pierre Claudé rédigeant un discours à son bureau.
(Détail d'une photode la collection des Musées de Paris).



Cirey-sur-Blaise, vers 8 h 30 

    La fusillade est entendue à 8 h 15 depuis Doulevant-le-Château. Dans l’après-midi, Robert Burgeat, avocat à Paris, apprend que « deux Allemands [ont été] tués au carrefour des Quatre Chemins, route de Leschères. L’on vient même d’amener les deux corps ici à la gendarmerie. » L’accrochage a eu lieu après que des hommes du groupe de Cirey, commandés par l’adjudant Benjamin Chrétien, ont barré la route entre Cirey et Charmes-la-Grande. Ils ont été surpris par l’arrivée de deux voitures allemandes venant de Leschères et se dirigeant sur Doulevant, obligeant les FFI à se replier. En représailles, les Allemands arrêtent le lendemain trois élus de la région : Philippe Molter (Doulevant), le comte de Salignac (Cirey) et Abel Brisbare (Leschères-sur-le-Blaiseron). Ils sont emmenés à Joinville où ils seront brutalisés. 

Chaumont, dans la journée 

    Pierre Claudé fait preuve d'une nervosité extrême. Le brillant officier de 14-18, médaillé militaire, engagé résolument dans la Collaboration (il sert en Russie comme aspirant dans les rangs de la LVF, tient la permanence de cette légion à Chaumont et devient inspecteur régional du Mouvement social révolutionnaire) se laisse aller à un excès de violence, ce jour-là. Accompagné de deux hommes, le comptable chaumontais se rend chez le Dr Maurice Picot, 24, boulevard Gambetta, dont il entend réquisitionner la voiture. Le praticien proteste. Claudé sort alors son revolver, frappe notamment au visage le Dr Picot qui perd trois dents. Sur protestation de « notables » chaumontais, la Sipo-SD est obligée d’intervenir auprès de Claudé et de le désarmer. 

    Ce même jour, Madeleine Champied cherche à avoir des nouvelles de son époux, arrêté quatre jours plus tôt à Ville-sous-La-Ferté. Elle se rend à Chaumont. Surprise : « Tout à fait par hasard », elle le croise, « alors qu'il sortait de la prison accompagné d'un Allemand pour se rendre à la Gestapo. Ce jour-là, je n'ai pas pu lui adresser la parole, mais en passant mon mari m'a adressé quelques paroles. L'Allemand qui l'accompagnait m'ayant demandé qui j'étais, m'a fait savoir que le retour s'effectuerait environ un quart d'heure plus tard. Je suis revenue quelques instants après et j'ai attendu environ une heure, en vain d'ailleurs. » Elle ne reverra jamais Martial Champied, né le 3 mai 1909 à Troyes, et dont elle identifiera le corps un an plus tard, parmi les deux cadavres découverts le 1er septembre 1944 dans le bois de Saint-Roch*. « Ce n'est pas le [groupe d’action PPF] qui a exécuté le débitant de tabac, ce sont les Allemands », assure Georges Tilly, ancien résistant du Morbihan passé au service de l'ennemi. 

Chaumont, dans la soirée 

    Dans les locaux du boulevard Gambetta occupés par le groupe PPF de Lucien Imbert, le martyre de Gilbert Diligent se poursuit : « Vers 19 h, on m'apprit que j'étais condamné à mort par les Allemands. J'en étais content car je pensais que je ne souffrirais plus. Un Allemand vint me couper les cheveux, j'avais peur qu'il ne me crève les yeux avec ses ciseaux. Les miliciens voulaient me prendre mon alliance, ils ne le purent car je raidissais mon doigt. Ils me demandèrent si je voulais une rafale de mitraillette ou deux balles dans la tête, je répondais que je préférais deux balles à la tête et j'attendis ma sentence. A ce moment, un ordre arriva que j'étais gracié par le commandant de la place, n'ayant pas de preuves [convaincantes] contre moi. Les miliciens étaient en rage, ils me firent asseoir par terre et me dirent qu'ils me lâcheraient le lendemain matin. » 

Chaumont, nuit du 26 au 27 août 1944 

    Gilbert Diligent : « Vers 22 h, un nouvel ordre arriva, leur disant qu'ils [les militants PPF] devaient partir immédiatement pour Nancy […]. Ils bourrèrent leurs autos de tout le linge, les effets et les objets volés, de leurs armes et d'une grande quantité de ravitaillement, cassèrent tout ce qu'ils ne purent emporter : postes de TSF, piano, machines à écrire. A 1 h 30 du matin, le chef des miliciens m'appela et me dit "viens tu vas aller te coucher et tu partiras quand il fera jour’". Il me fit passer devant lui, m'emmena dans le jardin de l'école et à bout portant me tira deux balles de revolver dans la tête, la première se logea dans la nuque à 1 cm de la colonne vertébrale, la deuxième au sommet de la tête faisant une plaie de 6 cm mais sans gravité que le cuir chevelu fendu. Il me laissa pour mort4** » 

    Pierre Claudé est, lui aussi, proche du départ : « Les quatre familles Bongibault, Hugny, Gaument et Morel devaient quitter Chaumont la nuit même vers 3 h du matin avec le convoi du groupe d'action et le SD de Rennes, en direction de Vittel. Pensant ne plus pouvoir demeurer moi-même à Chaumont, j'avais d'ailleurs confié mes bagages et une machine à écrire à ce convoi. Je n'assistais pas au départ de ce convoi. J'avais achevé la soirée chez M. Schultz et nous devions accompagner à la gare la demoiselle Tilk, employée allemande de la Propaganda qui regagnait l'Allemagne par le train de nuit de Neufchâteau. 

    Or ce train dont l'horaire n'était guère respecté dut partir seulement vers 3 h au lieu de 1 h 30. Je gagnais alors l'Ecole normale, la cour était vide de véhicules, indiquant le départ des occupants. » 

    Errant seul dans ces lieux, Claudé voit de la lumière dans la pièce servant de corps de garde. Il assurera y avoir trouvé un cheminot chaumontais qui, « au café des Amis, rue Victor-Fourcault, avait dû tenir des propos suspects ». Il s'agit de Fernand Rouche. Dans la pièce, le désordre est « indescriptible. Des denrées alimentaires, pâtes, sucre étaient répandues sur le plancher »

    Pour Pierre Claudé, il est temps d'aller dormir. Pour les hommes du GA PPF, c'est celui de quitter Chaumont. « Avant de partir, se souvient Roger Welvaert, la camionnette conduite par Imbert a été chargée de ravitaillement (pâtes, conserves, chocolat, beurre fondu). L’autocar, avec la presque totalité, est allé à Vittel… »  

    Le SD rennais gagne également la cité thermale vosgienne. Parti de Lorient le 13 août 1944 selon ses déclarations, Georg Roder se souvient être allé « chercher [l’obersturmführer] Pulmer à Chaumont dans sa voiture, puis nous sommes allés à Lunéville ». En cours de route, trois hommes quittent en douce le convoi à Prez-sous-Lafauche. Il s'agit de Guyonvarc'h, Xavier Mordelet et Yves Le Négaret, tous trois membres du Bezen Perrot. Se faisant passer pour des résistants pourchassés, ils intègrent un maquis commandé par « un Russe » (sans doute le camp Z1-SA auquel était rattaché le détachement Stalingrad), avant de décider très rapidement de le quitter. En chemin, ils sont reconnus à Colombey-les-Deux-Eglises, arrêtés par des FFI, remis à la gendarmerie de Saint-Dizier puis aux Américains. 

    Pour sa part, Fritz Barnekow, adjoint au Kommandeur de la Sipo-SD de Rennes, restera encore quelques jours à Chaumont, si l’on en croit son témoignage : « Voyant que je ne pouvais rien entreprendre contre les maquis, vu mon effectif […], j'ai, de ma propre initiative, envoyé l'obersturmführer Hubner avec les bagages à Vittel. Quelques jours plus tard, voyant que la situation s'aggravait, je quittais Chaumont en direction de Neufchâteau. Pulmer m'accueillit très vertement et fit revenir aussitôt Walter de Saint-Dizier, puis se replia avec tout le Kommando à Vittel […]. [Pulmer] m'obligea de retourner en reconnaissance à Chaumont avec deux véhicules ; j'ai rempli cette mission sans incident. Au retour, les éléments américains blindés purent être décelés aux abords de Neufchâteau***. » 

Auberive, Ageville 

    Les exécutions sommaires se poursuivent  en Haute-Marne, et notamment dans le secteur d’Auberive. Avec le corps de l’inspecteur Fuchs, tué le 25 août 1944, sont également retrouvés, ferme de La Salle, ceux d’Alexis et Stéphanie K., un couple originaire d’Europe de l’Est. Ils étaient les parents de deux garçons dont le maquisard russe Evegniy Belousov gardera un souvenir ému - il n'a d'ailleurs jamais compris les motifs de cette double exécution. L’état civil de la commune donne la date du 26 août 1944 comme étant celle de la mort de ces deux époux.

    A la même époque, l’ancien officier d’aviation Paul Dubreucq, retraité à Latrecey, est exécuté dans le secteur d’Ageville. Arrêté quelques jours plus tôt à Is-en-Bassigny par le jeune résistant Maurice Noirot, ce partisan assumé du maréchal Pétain avait été enlevé par des FTP de Nogent qui l’ont mis à mort. 


* A proximité, sera retrouvé, le 1er septembre 1944, le corps d'un deuxième homme resté inconnu.

** D'abord évanoui, Gilbert Diligent parvient à se cacher dans un bosquet jusqu'à 5 h 30. Il se réfugie chez M. Rousselle, agent d'assurances, rue Jolibois, puis gagne à pied l'hôpital, par le Boulingrin. « Je me traînais à quatre pattes », dira-t-il. Un postier lui vient en aide pour le conduire à l'hôpital où il restera un mois. 

*** Sans doute le 2 septembre 1944.

Sources principales : SHD Caen, 21 P 434 910 (dossier Martial Champied) - AD 35, AD 51, AD 52, AD 54 - témoignage de Robert Burgeat, archives du club Mémoires 52.

jeudi 9 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (4) : 25 août 1944

 

Gilbert Diligent, chef de gare à Courban, arrêté le 25 août 1944 et torturé à Chaumont.



Chaumont

    Les otages de Châteauvillain connaissent leur première journée d’emprisonnement à Chaumont. Roger Cheppe, de Malakoff, partage une cellule du Val-Barizien avec d’autres jeunes bûcherons, commis de culture ou habitants : Germain Prévost, Gabriel Belan, Paul Drut, Pierre Waeber, André Paquot. « Dans l’après-midi, nous subîmes, Belan, Prévost, Drut et moi-même, des interrogatoires en présence d’Allemands », témoigne Roger Cheppe. 

    Depuis la veille, l’oberst Hartmut Pulmer, Kommandeur de la Sipo-SD de Rennes, est présent à Chaumont, où il est arrivé en provenance de Troyes. Son adjoint, Fritz Barnekow, précise : « Il était très ennuyé car il avait laissé un petit Kommando. Pour reprendre la liaison avec [lui], il envoya l’obersturmführer Ohmsen avec deux deux voitures, mais [en] cours de route, aux environs de Troyes, il fut surpris par le maquis et abattu. » En effet, le SS-hauptsturmführer Max Ohmsen est tué le 25 août 1944 lors d’une embuscade à Mesnil-Saint-Père. Un agent qui l’accompagnait aurait été blessé, emmené à Lusigny-sur-Barse où il aurait été fusillé le même jour. Toujours le 25 août, une dactylographe française travaillant pour le general Schramm, Feldkommandant, quitte Troyes vers 15 h pour rejoindre Chaumont, sur escorte de la Feldgendarmerie chaumontaise. Elle est également blessée le 25 août à Lusigny. 

Châteauvillain  

    Le bourg reste assommé par le massacre commis la veille. Thérèse Desvaux reçoit la visite d’un officier russe - « celui qui portait une veste kaki » - qui lui apprend que c’est lui qui a tué son mari. Le soir, indique le gendarme Seiler, « un autre détachement de soldats ennemis composé de 50 Russes environ dont deux lieutenants et dix soldats allemands occupait à nouveau Châteauvillain... » 

Courban (Côte-d’Or), vers 17 h 30 

    Courban est un village de Côte-d'Or entre Châteauvillain et Châtillon-sur-Seine. Chef de gare, Gilbert Diligent s'attendait à tout, sauf à ce qu'il allait vivre, subir pendant plus de deux jours. « Vers 17 h 30, écrit-il, deux autos de miliciens escortées de trois autos allemandes cernèrent la gare de Courban et quatre miliciens armés de revolvers se jetèrent sur moi en me disant : Haut les mains, police allemande. Je demandai pourquoi, ils répondirent en me frappant à coups de pied dans le ventre que je téléphonais avec le maquis pour le prévenir lorsqu'il passait un convoi allemand sur la route pour les faire attaquer plus loin. » 

    Cette volée de coups marque le début du martyre pour le cheminot, de nouveau frappé « à coups de crosses de revolvers dans la figure » pendant que son appartement était fouillé. « Ils me jetèrent dans la voiture à coups de pied, à coups de poing, puis ce fut le départ pour Chaumont sous les yeux de ma femme et de ma fille en pleurs »

    Selon les déclarations du militant PPF Louis Guervenou, l'expédition était notamment composée de deux Allemands, Otto Wenzel et Rudolf Breuer, des Français Daniel Travert (âgé de 18 ans), Georges Tilly et, peut-être, d’Ange Peresse, du Bezen Perrot. 

Châteauvillain 

    Dans la nuit du 25 au 26, le cultivateur Paul Tallet voit, devant le garage Trécourt qui sert de poste de garde, une voiture « couleur noire Traction avant », immatriculée 3 832 BN 2. Ses occupants sont « habillés d’effets civils et chaussés de bottes de couleur jaune ». Précision notable : plusieurs d'entre eux « causaient correctement le français ». Il s’agit de ces quatre ou cinq « miliciens » qui, ce jour-là, ont été vus pillant des maisons et mettre le feu au bureau de tabac Gremillet. Et qui s’en reviennent certainement de Courban, en Côte-d’Or. 

Chaumont, dans la soirée

    Arrivé à l'école normale de Chaumont vers 19 h, poursuit Gilbert Diligent, « je fus mis en présence d'un chef de la Gestapo ». Si ce dernier est sans doute un membre de la Sipo-SD de Rennes, ce sont bien des membres du PPF – les « miliciens » - qui « [le] mirent tout nu et à quatre se jetèrent sur [lui] à coups de pied et à coups de poing »

    Suivirent, pendant 30 heures, un déchaînement de violences sidérant : ces Français lui cassent un manche à balai sur la nuque - « je devais dire : Vive M. Doriot » -, lui brûlent le sein gauche et le ventre avec des cigarettes, lui donnent des coups de pied sur les tibias. « Ils me mettaient sur mon dos, m'urinaient dans la bouche, me piquaient les côtes avec un couteau boche pour me faire avaler leur urine », raconte Diligent, qui est aussi plongé dans un tonneau d'eau froide. « Un petit monstre de 14 ans environ me cinglait la figure que j'avais déjà toute tuméfiée, avec un martinet », précise le chef de gare. Il y a en effet, parmi les familles des militants doriotistes, un adolescent de cet âge. « Un Allemand entra, leur causa très fort et coupa lui-même la ficelle pour mettre fin à ma torture », témoigne Gilbert Diligent.

    Vers 20 h, le cheminot chaumontais Fernand Rouche est à son tour arrêté par « quatre individus » devant l’école normale. Ils l’avaient auparavant questionné rue Victor-Fourcault sur la façon de rejoindre un maquis. L’employé SNCF est conduit dans un local de l’école où « se trouvait un homme torse nu que l’on frappait ». Cet homme, c’est Diligent. Les « individus » fouillent Rouche, lui prennent son portefeuille contenant 4 000 F et des pièces d’identité, lui attachent les mains derrière la tête, le frappent à coups de poing et de pied dans le dos, lui piquent la main à l’aide d’un couteau. « Un grand gros qu’ils appelaient Travert nous a donné des coups de pied dans le dos », témoigne Fernand Rouche. 

Coupray 

    Antoine Papa, 20 ans et demi, est originaire de La Courneuve, près de Paris. Réfractaire au STO, il s’est réfugié à Châteauvillain, puis dans une ferme de Créancey. Selon une relation de l’époque, Papa décide le 25 août 1944 de se rendre dans le bourg martyr pour prendre des nouvelles d’amis. Arrêté entre Châteauvillain et Pont-la-Ville par un soldat allemand, il est conduit à Coupray où il est abattu au pistolet-mitrailleur. Son corps sera retrouvé le 27 août 1944, au bord de l’Aujon, ainsi que celui d’un inconnu tué dans les mêmes conditions. 

Auberive 

    Ce 25 août 1944 est, d’après l’état civil d’Auberive, celui de la mort de l’inspecteur Louis Fuchs, dont le corps est retrouvé le 12 octobre 1944 à la ferme de La Salle. Né à Joinville en 1920, ayant grandi à Chaumont, Fuchs était inspecteur de police à Langres, détaché à la 12e brigade régionale de police judiciaire à Troyes. Marié, père de famille, Louis Fuchs a été exécuté par la Résistance. La veille, la mère du collaborateur Gilbert Cordier avait également été abattue par des résistants. 

    Parmi les autres événements notables survenus ce jour-là en Haute-Marne, citons également : une prise d’otages et l’incendie de treize maisons à Clefmont, après qu’un convoi allemand s’est heurté à un barrage d’arbres sur la RN 74 ; la mort de cinq civils de la région de Froncles, tués par méprise par la chasse alliée ; la mort de deux Allemands de l’Organisation Todt, à Prez-sur-Marne ; l’évasion, dans la nuit du 25 au 26 août, entre Lécourt et Neufchâteau, de très nombreux déportés du « Train fantôme » se dirigeant sur Dachau et Ravensbrück. 

Sources principales : Archives départementales de l'Ille-et-Vilaine, 213 W 58 (remerciements à Joris Brouard) - Archives départementales de la Haute-Marne, 342 W 284 - Archives départementales de la Meurthe-et-Moselle, série 102 W - Archives départementales de la Marne, série 163 W - Etat civil d'Auberive.