dimanche 12 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (6) : 27 août 1944

Les miliciens haut-marnais de passage à Eurville, le 26 août 1944.
(Collection club Mémoires 52)


Coupray, 9 h

    Agriculteur à Coupray, Jean Dol découvre un corps sur les bords de l’Aujon, à 300 m du village, au lieu dit Les Prés aux veaux. Il vient en informer le maire qui, arrivé sur les lieux, découvre un deuxième cadavre, à quelques dizaines de mètres de là. Le premier sera identifié comme étant celui d’Antoine Papa. Le deuxième reste inconnu. Il n’est pas à exclure – mais aucun document ne l’atteste - qu’il puisse correspondre à Maurice Blanchard, d’Arc-en-Barrois. Ce volontaire du maquis Blonde (Côte-d’Or) avait été capturé quelques jours plus tôt, à quelques kilomètres de là, entre Latrecey et Boudreville. Sa mère restera persuadée qu’il a été conduit à Chaumont puis déporté le 29 août 1944 à Neuengamme. 

Marac, Villiers-sur-Suize, vers midi

    Robert Clerc témoigne des évènements survenus dans la vallée de la Suize, ce jour-là : « Trois superbes conduites intérieures allemandes, qui s’étaient mises à l’abri lors du passage des avions [américains] dans la cour de M. Séguin, passent dans le village [Marac], transportant des officiers supérieurs de l’armée allemande […]. » Dans l’après-midi, « une voiture commerciale transformée transportant des FFI armés jusqu’aux dents passe à vive allure dans le village. […]. Ils vont vers Villiers-sur-Suize et doivent passer aux Luet. Coups de feu rapides, des cosaques sont touchés : des morts et des blessés. La voiture file à vive allure et force le barrage allemand à Villiers-sur-Suize à coups de rafales de fusil-mitrailleur, des cosaques tombent. Grande panique sur la place, une femme et un jeune homme trouvent également la mort. » Transportés à l’hôpital de Chaumont, Marie-Cécile Michelot, épouse Bertrand, décède le même jour, et le jeune Robert Guillaume le lendemain. De son côté, Robert Clerc part se réfugier à Voisines. Il apprendra qu’à Marac, les cosaques ont pillé une maison, arrêté un homme qui, cherchant à fuir à hauteur de la grange Cudel, fut abattu sur place. Grièvement blessé, il a été achevé. Il s’agit de Justin Cheminade. 

Chancenay, vers 13 h 

    Un camion s’arrête devant le domicile d’Andrée Boulangeot, boulangère à Chancenay, sur la route entre Saint-Dizier et Bar-le-Duc. « Oui, c’est la Milice », confirme un des passagers qui ordonne à la commerçante de lui donner un seau. Andrée Boulangeot refuse. Aussitôt mise en joue, elle s’écarte de la fenêtre, entend un coup de feu, voit les miliciens frapper son père « à coups de crosse ». Elle-même est saisie à la gorge par un de ces hommes – elle reconnaîtra Henri Martin – qui s’empare d’une tarte pour la manger dehors. André Boulangeot pense également que l’un des "miliciens" n’est autre que Elie Piller, de la LVF, qui l’oblige à l’accompagner jusqu’au commerce Keffer où il prend du tabac. « Au moment où nous sortions de ce débit de tabac, raconte-t-elle, un milicien nommé Bernard Gilbert [sic] de Saint-Dizier interpella Piller, avec lequel il se disputa, se reprochant l’un et l’autre d’avoir maltraité des vieillards et des femmes. » 

    Puis le véhicule reprend la route de Bar-le-Duc. Vers 17 h, il est à Brillon-en-Barrois. Nouvelles scènes de tapage. Trois habitants – Guyot, de Vavincourt, Henri Davenne, Gabriel Briquet qui reçoit deux coups de poing - sont conduits jusqu’à la sortie du village où ils sont confiés à un détachement allemand, lequel rejoint Bar-le-Duc où les trois hommes sont relâchés le lendemain. 

    Quatre jours après leur chef Auguste Boujard, parti avec une très jeune recrue de 16 ans (André J.), les miliciens haut-marnais avaient quitté Chaumont le 26 août 1944. Ils se rendaient à Nancy, mais ont fait un détour par Saint-Dizier, sans doute pour y chercher quelques collaborateurs présents dans la ville comme Georges Ondet, le délégué local (toulousain) de la LVF. Le jeune Claude M. se souvient qu’ils sont partis « dans un camion volé à Chaumont », que celui-ci a été accidenté entre Bologne et Provenchères-sur-Marne, ce qui a occasionné la blessure du franc-garde Georges Houcque. En passant par Roches-sur-Marne, « Martin et Bernard se sont fait remettre (…) dix kilos de pain et dix kilos de viande », qu’ils auraient distribué à des habitants de Chamouilley. Le lendemain, 28 août 1944, Claude M. abattra le milicien Louis Bernard, un Bragard de 23 ans, dans une rue de Bar-le-Duc, à l'occasion d'un règlement de comptes... 

Châteauvillain, vers 15 h 30 

    Dans l’après-midi, ont lieu les obsèques des victimes du massacre de Châteauvillain. Le gendarme Seiler et Aline Ley rapportent qu’il y a eu des coups de feu, rue de Penthièvre. L’interprète obtient du capitaine allemand qui se trouvait au garage Trécourt de faire cesser les tirs. 

Juzennecourt

    Une voiture allemande arrive à Juzennecourt le 26 août 1944 et stationne devant le domicile de M. Mahec, qui héberge depuis deux jours Auguste Souffez et Robert Mutin, deux FFI du maquis de l’Aube qui étaient employés vraisemblablement au chantier forestier d’Ecôt-la-Combe. A l’arrivée des Allemands, ces deux hommes prennent la fuite mais sont arrêtés le soir au poste allemand du carrefour de la Croix-Coquillon. Ils sont conduits à Chaumont pour vérification d’identité et devaient être de retour le 27 à 6 h, mais ils sont tués par une rafale de mitrailleuse. L’état civil de Chaumont mentionne leur décès le 27 août 1944 à 21 h. Selon l’enquête du SRCGE, les auteurs de leur exécution seraient des artilleurs de la Kriegsmarine commandés par le capitaine de corvette Balz et cantonnés à Jonchery. Mutin et Souffez étaient âgés de 21 ans. Le premier est né à Manois, le second à Concarneau (Finistère), qu’il avait quitté en 1943 comme réfractaire au STO. 

Chaumont, Langres 

    Les détenus de la prison de Langres sont transportés en camions jusqu’à la gare SNCF de Chaumont. Leurs camarades du Val-Barizien les y rejoignent. Les otages de Châteauvillain – sans Pierre Waeber, Jacques Hantzberg, André Paquot, Henri Morin, libérés les jours précédents – figurent parmi eux. Roger Cheppe témoigne : « Les Allemands vinrent nous chercher pour nous conduire à la gare […]. Les Allemands évacuaient la prison. Nous fûmes embarqués à la gare de Chaumont dans des wagons à bestiaux où je me suis retrouvé avec 34 autres camarades dans une moitié de wagon, l’autre moitié étant réservée à cinq Russes qui, au service de l’Allemagne, avaient dû commettre des délits ». Cheppe se souvient, parmi ses camarades d'infortune de Chaumont, de Germain Prévost, Gabriel Belan, Paul Drut et Georges Chapitre, arrêtés comme lui le 24 août 1944 à Châteauvillain, mais aussi du « lieutenant » Jean Chassagne, de Chaumont, de Jean Millerat, maire de Ville-sous-La-Ferté, Pierre Pillemont, arrêté le 22 août 1944 à Clairvaux. Fait prisonnier le 16 juin 1944 à Bugnières, Raymond Gourlin vient pour sa part de Langres. Lui se souvient d’ « environ 33 ou 36 Français séparés des Russes par les nombreux bagages qui évacuent également, y compris la Gestapo avec sans doute nos dossiers ». Il précise que ce convoi « a été formé en gare de Chaumont exactement à droite de la gare au bout du quai n°1 »

    Qui sont ces 35 ou 36 déportés ? Nous connaissons – outre les neuf cités ci-dessus – les noms de  : René Ballet, de Choignes, arrêté le 9 août 1944 à Prauthoy ; Jean Bonnard, de Torcenay, pris le 24 août 1944 à Longeau (emprisonné à Langres) : Claude Chalumeau, né à Blanot (Côte-d’Or), emprisonné à Langres ; Henri Charlet, de Saint-Dizier, et Lucien Viaron, de Blesme (Marne), arrêtés le 27 juillet 1944 dans la cité bragarde, internés à Langres ; Jean de Charette de la Conterie, arrêté le 24 août 1944 à Montier-en-Der ; Claude Quilliard, de Villars-en-Azois, arrêté le 3 juillet 1944 (interné à Langres) ; Hyppolite-Henri Couturier (Magneux), Gaston Girardin (Voillecomte), Henri Grandcolas (Magneux), Georges Lepoix (Magneux) et Pierre Malarme (Wassy), arrêtés les 5 et 6 août 1944 à la suite d’une tentative de sabotage de voie ferrée ; « Maurice Delmas » (de son vrai nom Maurice Cousteau), arrêté le 20 juillet 1944 entre Giffaumont et Montier-en-Der, déjà évadé d’un train de déportation ; André Henriot, de Neuvelle-lès-Voisey ; Georges Lallemand, de Chalindey, pris le 24 août 1944 à Longeau (incarcéré à Langres) ; Raymond Mentré, arrêté à Flagey ; Armand Schumacher, arrêté le 28 juillet 1944 à Bar-le-Duc (emprisonné à Langres) ; Marcel Vaisse, réfractaire au STO, arrêté à Langres le 19 août 1944, emprisonné à Langres jusqu’au 27 août… 

    Tous sont convoyés jusqu’à Belfort – en cours de trajet, Gourlin et Schumacher tentent de s’évader mais échouent – d’où ils sont déportés le 29 août 1944 à Neuengamme. Très peu en reviennent. Il n’y a pas de liste exhaustive des déportés du 29 août 1944 de Belfort à Neuengamme qui confirmerait bien des hypothèses. Nous ne connaissons que 27 noms. Raymond Gourlin se rappelle également d’un milicien, des nommés Tissot, Jean Petit et Roger Chapuis (non confirmés), d’internés prénommés ou surnommés Jean-Paul, Joseph, Marie, « Le chanteur »… A l'inverse, Gourlin ne cite pas, parmi les déportés, André Guignard et Marc Bongrain. Ce qui est curieux, car Raymond Gourlin connaissait très bien Guignard et n’aurait pu l’oublier dans sa liste. Nous ignorons toujours, 82 ans après, le destin de ces deux résistants capturés à Auberive. Rien ne prouve également que Maurice Blanchard, pris à Boudreville, soit dans ce convoi. Parmi les détenus, Albin Jacot, de Sailly, a été libéré le matin, comme le beau-père d’Henri Charlet ; Marcel Dupaty, arrêté le 3 juillet 1944 à Laferté-sur-Aube et encore incarcéré au Val-Barizien à la date du 27 août 1944, sera emmené en Allemagne mais peut-être pas par ce convoi, et sans doute pas à Neuengamme. 

    Le 27 août 1944 est le jour où le collaborateur Pierre Claudé quitte également Chaumont. « Sur l’ordre formel de la Feldkommandantur, j’ai dû prendre le train en direction d’Epinal […] J’étais accompagné de mademoiselle Dimey […], Suzanne D., de la Propaganda Staffel, Mlle G, employée dans un service allemand de Chaumont, et enfin de M. L., du CIR de Saint-Dizier ». Le 29 août 1944, ces Haut-Marnais arrivent dans le Palatinat. Arrêté en Allemagne en octobre 1945, extradé vers la France, Pierre Claudé sera fusillé à Dijon en décembre 1946.

    Autres évènements du jour : la destruction de la majorité des ponts sur la Marne et le canal ; l’attaque de la voiture de l’ingénieur agronome allemand à la Combe aux Vairons, près de Darmannes (le chauffeur est blessé) ; un accrochage impliquant le camp ZI SA (groupe Siroco) avec une colonne allemande entre Chalvraines et Romain-sur-Meuse ; la mort du FFI André Colle (Compagnie du Der) à Montier-en Der ; enfin, dans la nuit du 27 au 28 août 1944, de nombreux parachutages pour la Résistance … Par ailleurs, le maquis Charles (Varennes) arrête « deux terroristes, dont un très dangereux, qui semaient la terreur dans la région de Coiffy ». L’un de ces hommes, Hubert P. est condamné à mort et exécuté le 28 ou 29 août 1944. 

    Trois jours après la fin de cette semaine de terreur, qui a vu 32 civils ou résistants haut-marnais massacrés ou abattus*, 35 déportés, et deux portés disparus, l’armée américaine entrait dans le nord du département. 

* Auxquels s’ajoutent Louis Reiter, tué à Créancey le 24 août ou le 29 août 1944 (selon les sources). 

Sources complémentaires : AD 21, 29 U 48, 29 U 53 – SHD Caen, 21 P 399 746 (dossier A. Souffez).

samedi 11 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (5) : 26 août 1944

Pierre Claudé rédigeant un discours à son bureau.
(Détail d'une photode la collection des Musées de Paris).



Cirey-sur-Blaise, vers 8 h 30 

    La fusillade est entendue à 8 h 15 depuis Doulevant-le-Château. Dans l’après-midi, Robert Burgeat, avocat à Paris, apprend que « deux Allemands [ont été] tués au carrefour des Quatre Chemins, route de Leschères. L’on vient même d’amener les deux corps ici à la gendarmerie. » L’accrochage a eu lieu après que des hommes du groupe de Cirey, commandés par l’adjudant Benjamin Chrétien, ont barré la route entre Cirey et Charmes-la-Grande. Ils ont été surpris par l’arrivée de deux voitures allemandes venant de Leschères et se dirigeant sur Doulevant, obligeant les FFI à se replier. En représailles, les Allemands arrêtent le lendemain trois élus de la région : Philippe Molter (Doulevant), le comte de Salignac (Cirey) et Abel Brisbare (Leschères-sur-le-Blaiseron). Ils sont emmenés à Joinville où ils seront brutalisés. 

Chaumont, dans la journée 

    Pierre Claudé fait preuve d'une nervosité extrême. Le brillant officier de 14-18, médaillé militaire, engagé résolument dans la Collaboration (il sert en Russie comme aspirant dans les rangs de la LVF, tient la permanence de cette légion à Chaumont et devient inspecteur régional du Mouvement social révolutionnaire) se laisse aller à un excès de violence, ce jour-là. Accompagné de deux hommes, le comptable chaumontais se rend chez le Dr Maurice Picot, 24, boulevard Gambetta, dont il entend réquisitionner la voiture. Le praticien proteste. Claudé sort alors son revolver, frappe notamment au visage le Dr Picot qui perd trois dents. Sur protestation de « notables » chaumontais, la Sipo-SD est obligée d’intervenir auprès de Claudé et de le désarmer. 

    Ce même jour, Madeleine Champied cherche à avoir des nouvelles de son époux, arrêté quatre jours plus tôt à Ville-sous-La-Ferté. Elle se rend à Chaumont. Surprise : « Tout à fait par hasard », elle le croise, « alors qu'il sortait de la prison accompagné d'un Allemand pour se rendre à la Gestapo. Ce jour-là, je n'ai pas pu lui adresser la parole, mais en passant mon mari m'a adressé quelques paroles. L'Allemand qui l'accompagnait m'ayant demandé qui j'étais, m'a fait savoir que le retour s'effectuerait environ un quart d'heure plus tard. Je suis revenue quelques instants après et j'ai attendu environ une heure, en vain d'ailleurs. » Elle ne reverra jamais Martial Champied, né le 3 mai 1909 à Troyes, et dont elle identifiera le corps un an plus tard, parmi les deux cadavres découverts le 1er septembre 1944 dans le bois de Saint-Roch*. « Ce n'est pas le [groupe d’action PPF] qui a exécuté le débitant de tabac, ce sont les Allemands », assure Georges Tilly, ancien résistant du Morbihan passé au service de l'ennemi. 

Chaumont, dans la soirée 

    Dans les locaux du boulevard Gambetta occupés par le groupe PPF de Lucien Imbert, le martyre de Gilbert Diligent se poursuit : « Vers 19 h, on m'apprit que j'étais condamné à mort par les Allemands. J'en étais content car je pensais que je ne souffrirais plus. Un Allemand vint me couper les cheveux, j'avais peur qu'il ne me crève les yeux avec ses ciseaux. Les miliciens voulaient me prendre mon alliance, ils ne le purent car je raidissais mon doigt. Ils me demandèrent si je voulais une rafale de mitraillette ou deux balles dans la tête, je répondais que je préférais deux balles à la tête et j'attendis ma sentence. A ce moment, un ordre arriva que j'étais gracié par le commandant de la place, n'ayant pas de preuves [convaincantes] contre moi. Les miliciens étaient en rage, ils me firent asseoir par terre et me dirent qu'ils me lâcheraient le lendemain matin. » 

Chaumont, nuit du 26 au 27 août 1944 

    Gilbert Diligent : « Vers 22 h, un nouvel ordre arriva, leur disant qu'ils [les militants PPF] devaient partir immédiatement pour Nancy […]. Ils bourrèrent leurs autos de tout le linge, les effets et les objets volés, de leurs armes et d'une grande quantité de ravitaillement, cassèrent tout ce qu'ils ne purent emporter : postes de TSF, piano, machines à écrire. A 1 h 30 du matin, le chef des miliciens m'appela et me dit "viens tu vas aller te coucher et tu partiras quand il fera jour’". Il me fit passer devant lui, m'emmena dans le jardin de l'école et à bout portant me tira deux balles de revolver dans la tête, la première se logea dans la nuque à 1 cm de la colonne vertébrale, la deuxième au sommet de la tête faisant une plaie de 6 cm mais sans gravité que le cuir chevelu fendu. Il me laissa pour mort4** » 

    Pierre Claudé est, lui aussi, proche du départ : « Les quatre familles Bongibault, Hugny, Gaument et Morel devaient quitter Chaumont la nuit même vers 3 h du matin avec le convoi du groupe d'action et le SD de Rennes, en direction de Vittel. Pensant ne plus pouvoir demeurer moi-même à Chaumont, j'avais d'ailleurs confié mes bagages et une machine à écrire à ce convoi. Je n'assistais pas au départ de ce convoi. J'avais achevé la soirée chez M. Schultz et nous devions accompagner à la gare la demoiselle Tilk, employée allemande de la Propaganda qui regagnait l'Allemagne par le train de nuit de Neufchâteau. 

    Or ce train dont l'horaire n'était guère respecté dut partir seulement vers 3 h au lieu de 1 h 30. Je gagnais alors l'Ecole normale, la cour était vide de véhicules, indiquant le départ des occupants. » 

    Errant seul dans ces lieux, Claudé voit de la lumière dans la pièce servant de corps de garde. Il assurera y avoir trouvé un cheminot chaumontais qui, « au café des Amis, rue Victor-Fourcault, avait dû tenir des propos suspects ». Il s'agit de Fernand Rouche. Dans la pièce, le désordre est « indescriptible. Des denrées alimentaires, pâtes, sucre étaient répandues sur le plancher »

    Pour Pierre Claudé, il est temps d'aller dormir. Pour les hommes du GA PPF, c'est celui de quitter Chaumont. « Avant de partir, se souvient Roger Welvaert, la camionnette conduite par Imbert a été chargée de ravitaillement (pâtes, conserves, chocolat, beurre fondu). L’autocar, avec la presque totalité, est allé à Vittel… »  

    Le SD rennais gagne également la cité thermale vosgienne. Parti de Lorient le 13 août 1944 selon ses déclarations, Georg Roder se souvient être allé « chercher [l’obersturmführer] Pulmer à Chaumont dans sa voiture, puis nous sommes allés à Lunéville ». En cours de route, trois hommes quittent en douce le convoi à Prez-sous-Lafauche. Il s'agit de Guyonvarc'h, Xavier Mordelet et Yves Le Négaret, tous trois membres du Bezen Perrot. Se faisant passer pour des résistants pourchassés, ils intègrent un maquis commandé par « un Russe » (sans doute le camp Z1-SA auquel était rattaché le détachement Stalingrad), avant de décider très rapidement de le quitter. En chemin, ils sont reconnus à Colombey-les-Deux-Eglises, arrêtés par des FFI, remis à la gendarmerie de Saint-Dizier puis aux Américains. 

    Pour sa part, Fritz Barnekow, adjoint au Kommandeur de la Sipo-SD de Rennes, restera encore quelques jours à Chaumont, si l’on en croit son témoignage : « Voyant que je ne pouvais rien entreprendre contre les maquis, vu mon effectif […], j'ai, de ma propre initiative, envoyé l'obersturmführer Hubner avec les bagages à Vittel. Quelques jours plus tard, voyant que la situation s'aggravait, je quittais Chaumont en direction de Neufchâteau. Pulmer m'accueillit très vertement et fit revenir aussitôt Walter de Saint-Dizier, puis se replia avec tout le Kommando à Vittel […]. [Pulmer] m'obligea de retourner en reconnaissance à Chaumont avec deux véhicules ; j'ai rempli cette mission sans incident. Au retour, les éléments américains blindés purent être décelés aux abords de Neufchâteau***. » 

Auberive, Ageville 

    Les exécutions sommaires se poursuivent  en Haute-Marne, et notamment dans le secteur d’Auberive. Avec le corps de l’inspecteur Fuchs, tué le 25 août 1944, sont également retrouvés, ferme de La Salle, ceux d’Alexis et Stéphanie K., un couple originaire d’Europe de l’Est. Ils étaient les parents de deux garçons dont le maquisard russe Evegniy Belousov gardera un souvenir ému - il n'a d'ailleurs jamais compris les motifs de cette double exécution. L’état civil de la commune donne la date du 26 août 1944 comme étant celle de la mort de ces deux époux.

    A la même époque, l’ancien officier d’aviation Paul Dubreucq, retraité à Latrecey, est exécuté dans le secteur d’Ageville. Arrêté quelques jours plus tôt à Is-en-Bassigny par le jeune résistant Maurice Noirot, ce partisan assumé du maréchal Pétain avait été enlevé par des FTP de Nogent qui l’ont mis à mort. 


* A proximité, sera retrouvé, le 1er septembre 1944, le corps d'un deuxième homme resté inconnu.

** D'abord évanoui, Gilbert Diligent parvient à se cacher dans un bosquet jusqu'à 5 h 30. Il se réfugie chez M. Rousselle, agent d'assurances, rue Jolibois, puis gagne à pied l'hôpital, par le Boulingrin. « Je me traînais à quatre pattes », dira-t-il. Un postier lui vient en aide pour le conduire à l'hôpital où il restera un mois. 

*** Sans doute le 2 septembre 1944.

Sources principales : SHD Caen, 21 P 434 910 (dossier Martial Champied) - AD 35, AD 51, AD 52, AD 54 - témoignage de Robert Burgeat, archives du club Mémoires 52.

jeudi 9 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (4) : 25 août 1944

 

Gilbert Diligent, chef de gare à Courban, arrêté le 25 août 1944 et torturé à Chaumont.



Chaumont

    Les otages de Châteauvillain connaissent leur première journée d’emprisonnement à Chaumont. Roger Cheppe, de Malakoff, partage une cellule du Val-Barizien avec d’autres jeunes bûcherons, commis de culture ou habitants : Germain Prévost, Gabriel Belan, Paul Drut, Pierre Waeber, André Paquot. « Dans l’après-midi, nous subîmes, Belan, Prévost, Drut et moi-même, des interrogatoires en présence d’Allemands », témoigne Roger Cheppe. 

    Depuis la veille, l’oberst Hartmut Pulmer, Kommandeur de la Sipo-SD de Rennes, est présent à Chaumont, où il est arrivé en provenance de Troyes. Son adjoint, Fritz Barnekow, précise : « Il était très ennuyé car il avait laissé un petit Kommando. Pour reprendre la liaison avec [lui], il envoya l’obersturmführer Ohmsen avec deux deux voitures, mais [en] cours de route, aux environs de Troyes, il fut surpris par le maquis et abattu. » En effet, le SS-hauptsturmführer Max Ohmsen est tué le 25 août 1944 lors d’une embuscade à Mesnil-Saint-Père. Un agent qui l’accompagnait aurait été blessé, emmené à Lusigny-sur-Barse où il aurait été fusillé le même jour. Toujours le 25 août, une dactylographe française travaillant pour le general Schramm, Feldkommandant, quitte Troyes vers 15 h pour rejoindre Chaumont, sur escorte de la Feldgendarmerie chaumontaise. Elle est également blessée le 25 août à Lusigny. 

Châteauvillain  

    Le bourg reste assommé par le massacre commis la veille. Thérèse Desvaux reçoit la visite d’un officier russe - « celui qui portait une veste kaki » - qui lui apprend que c’est lui qui a tué son mari. Le soir, indique le gendarme Seiler, « un autre détachement de soldats ennemis composé de 50 Russes environ dont deux lieutenants et dix soldats allemands occupait à nouveau Châteauvillain... » 

Courban (Côte-d’Or), vers 17 h 30 

    Courban est un village de Côte-d'Or entre Châteauvillain et Châtillon-sur-Seine. Chef de gare, Gilbert Diligent s'attendait à tout, sauf à ce qu'il allait vivre, subir pendant plus de deux jours. « Vers 17 h 30, écrit-il, deux autos de miliciens escortées de trois autos allemandes cernèrent la gare de Courban et quatre miliciens armés de revolvers se jetèrent sur moi en me disant : Haut les mains, police allemande. Je demandai pourquoi, ils répondirent en me frappant à coups de pied dans le ventre que je téléphonais avec le maquis pour le prévenir lorsqu'il passait un convoi allemand sur la route pour les faire attaquer plus loin. » 

    Cette volée de coups marque le début du martyre pour le cheminot, de nouveau frappé « à coups de crosses de revolvers dans la figure » pendant que son appartement était fouillé. « Ils me jetèrent dans la voiture à coups de pied, à coups de poing, puis ce fut le départ pour Chaumont sous les yeux de ma femme et de ma fille en pleurs »

    Selon les déclarations du militant PPF Louis Guervenou, l'expédition était notamment composée de deux Allemands, Otto Wenzel et Rudolf Breuer, des Français Daniel Travert (âgé de 18 ans), Georges Tilly et, peut-être, d’Ange Peresse, du Bezen Perrot. 

Châteauvillain 

    Dans la nuit du 25 au 26, le cultivateur Paul Tallet voit, devant le garage Trécourt qui sert de poste de garde, une voiture « couleur noire Traction avant », immatriculée 3 832 BN 2. Ses occupants sont « habillés d’effets civils et chaussés de bottes de couleur jaune ». Précision notable : plusieurs d'entre eux « causaient correctement le français ». Il s’agit de ces quatre ou cinq « miliciens » qui, ce jour-là, ont été vus pillant des maisons et mettre le feu au bureau de tabac Gremillet. Et qui s’en reviennent certainement de Courban, en Côte-d’Or. 

Chaumont, dans la soirée

    Arrivé à l'école normale de Chaumont vers 19 h, poursuit Gilbert Diligent, « je fus mis en présence d'un chef de la Gestapo ». Si ce dernier est sans doute un membre de la Sipo-SD de Rennes, ce sont bien des membres du PPF – les « miliciens » - qui « [le] mirent tout nu et à quatre se jetèrent sur [lui] à coups de pied et à coups de poing »

    Suivirent, pendant 30 heures, un déchaînement de violences sidérant : ces Français lui cassent un manche à balai sur la nuque - « je devais dire : Vive M. Doriot » -, lui brûlent le sein gauche et le ventre avec des cigarettes, lui donnent des coups de pied sur les tibias. « Ils me mettaient sur mon dos, m'urinaient dans la bouche, me piquaient les côtes avec un couteau boche pour me faire avaler leur urine », raconte Diligent, qui est aussi plongé dans un tonneau d'eau froide. « Un petit monstre de 14 ans environ me cinglait la figure que j'avais déjà toute tuméfiée, avec un martinet », précise le chef de gare. Il y a en effet, parmi les familles des militants doriotistes, un adolescent de cet âge. « Un Allemand entra, leur causa très fort et coupa lui-même la ficelle pour mettre fin à ma torture », témoigne Gilbert Diligent.

    Vers 20 h, le cheminot chaumontais Fernand Rouche est à son tour arrêté par « quatre individus » devant l’école normale. Ils l’avaient auparavant questionné rue Victor-Fourcault sur la façon de rejoindre un maquis. L’employé SNCF est conduit dans un local de l’école où « se trouvait un homme torse nu que l’on frappait ». Cet homme, c’est Diligent. Les « individus » fouillent Rouche, lui prennent son portefeuille contenant 4 000 F et des pièces d’identité, lui attachent les mains derrière la tête, le frappent à coups de poing et de pied dans le dos, lui piquent la main à l’aide d’un couteau. « Un grand gros qu’ils appelaient Travert nous a donné des coups de pied dans le dos », témoigne Fernand Rouche. 

Coupray 

    Antoine Papa, 20 ans et demi, est originaire de La Courneuve, près de Paris. Réfractaire au STO, il s’est réfugié à Châteauvillain, puis dans une ferme de Créancey. Selon une relation de l’époque, Papa décide le 25 août 1944 de se rendre dans le bourg martyr pour prendre des nouvelles d’amis. Arrêté entre Châteauvillain et Pont-la-Ville par un soldat allemand, il est conduit à Coupray où il est abattu au pistolet-mitrailleur. Son corps sera retrouvé le 27 août 1944, au bord de l’Aujon, ainsi que celui d’un inconnu tué dans les mêmes conditions. 

Auberive 

    Ce 25 août 1944 est, d’après l’état civil d’Auberive, celui de la mort de l’inspecteur Louis Fuchs, dont le corps est retrouvé le 12 octobre 1944 à la ferme de La Salle. Né à Joinville en 1920, ayant grandi à Chaumont, Fuchs était inspecteur de police à Langres, détaché à la 12e brigade régionale de police judiciaire à Troyes. Marié, père de famille, Louis Fuchs a été exécuté par la Résistance. La veille, la mère du collaborateur Gilbert Cordier avait également été abattue par des résistants. 

    Parmi les autres événements notables survenus ce jour-là en Haute-Marne, citons également : une prise d’otages et l’incendie de treize maisons à Clefmont, après qu’un convoi allemand s’est heurté à un barrage d’arbres sur la RN 74 ; la mort de cinq civils de la région de Froncles, tués par méprise par la chasse alliée ; la mort de deux Allemands de l’Organisation Todt, à Prez-sur-Marne ; l’évasion, dans la nuit du 25 au 26 août, entre Lécourt et Neufchâteau, de très nombreux déportés du « Train fantôme » se dirigeant sur Dachau et Ravensbrück. 

Sources principales : Archives départementales de l'Ille-et-Vilaine, 213 W 58 (remerciements à Joris Brouard) - Archives départementales de la Haute-Marne, 342 W 284 - Archives départementales de la Meurthe-et-Moselle, série 102 W - Archives départementales de la Marne, série 163 W - Etat civil d'Auberive.

lundi 6 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (3) : 24 août 1944



Une liste de victimes du massacre dressée par la préfecture. (ADHM).


24 août 1944 

Chaumont, dans la matinée 

    L'école normale ne sert pas seulement de caserne. Elle est également utilisée comme centre de regroupement des Haut-Marnais compromis, à divers titres, dans la collaboration, au point d'être contraints au départ. Avant eux, déjà, plusieurs Françaises ont quitté la Haute-Marne. C'est le cas de Mireille Claudé, employée de la Feldpost et fille d'un ancien officier de la LVF. Ou de Charlotte Weyl, interprète et comptable au Heeresunter Kunesverwaltung (HUV) n°3, qui dira être partie de Chaumont le 18 août 1944. 

    Marie-Céline F. est également obligée de s’éloigner du département. Cette Chaumontaise de 22 ans a en effet été employée comme secrétaire dactylo par la LVF, avant de travailler à partir du 15 mai 1943 à la Feldpost, où elle avait pour collègue Mireille Claudé. Marie-Céline F. a également pour « amant » un soldat allemand, Carl Fachinger, qui travaille dans un parc automobile. 

    C’est un Chaumontais, Ernest Gaument, qui a enjoint la jeune femme ainsi que sa mère à l’accompagner en Allemagne. « J’ai pu me rendre compte par la suite que Gaument avait eu cette conduite pour ne pas partir seul, et qu’il était directement menacé dans sa personne par le maquis », explique Marie-Céline F.. La jeune femme passe la nuit du 23 au 24 août 1944 au centre, avec sa mère et les Morel, une famille réfugiée à Maranville. Au matin du 24, « nous sommes partis en autocar en direction de Vesoul. Seul le jeune Bernard Morelle [sic] accompagnait sa famille, les deux autres sont restés à Chaumont », précise l'employée. Gaston Vitoux, le directeur du CFP, confirme que ce jour est, « de très bonne heure », celui du départ des collaborateurs de la région chaumontaise, « en direction de Belfort, emportant le fruit de leur pillage auquel il faut ajouter une première réserve des cantines scolaires »

    Les collaborateurs chaumontais ne sont pas les seuls à quitter la Haute-Marne. C'est le cas de quelques familles langroises. Ainsi les Bongibault : « A la date du 24 août 1944, nous avons, ma femme, ma fille et moi, été évacués sur ordre de la Kommandantur de Langres, pour être dirigés successivement sur Chaumont, Vittel, Nancy, Strasbourg, et enfin Offenburg […] », témoigne Henri Bongibault. « Nous avons été dirigés sur l'Allemagne sans notre consentement », déplore son épouse Germaine. 

    Officier retraité, le capitaine Bongibault est secrétaire au bureau d'engagement de la LVF de Langres depuis le 1er mai 1943, et il occupe parallèlement une fonction similaire à Saint-Dizier. Sa fille, dont le bébé serait né de sa liaison avec « un prisonnier belge évadé », travaille comme assistante à la station dentaire allemande de Langres, puis comme interprète à la Kreiskommandantur. 

    Toutefois, selon d’autres sources, c’est peut-être plutôt le 25, voire le 27 août 1944 que les Bongibault, une femme et son fils, ainsi que M. Hirsch, directeur de l'Institut allemand, quittent Langres en car à destination de Chaumont. Tous n'ont pas cette "chance". Edouard François, ancien directeur du bureau de la LVF langrois, est fusillé par des résistants près de Bannes, peut-être ce même 24 août 1944*. 

Giey-sur-Aujon, vers 9 h. 

    Louis Jossinet, maire : « Un détachement comprenant 300 Allemands et cosaques [est arrivé] dans la localité et l’ont encerclée. Ils étaient à cheval et avaient avec eux, je crois, trois pièces d’artillerie. [...] Quelques obus sont tirés sur la localité et à proximité, sans y faire des dégâts. Les habitants apeurés se sont enfuis dans les bois. Vers 13 h, ayant eu connaissance que les cosaques étaient repartis, les habitants ont regagné leurs demeures. Ces troupes ont effectué un pillage en règle, dans presque toutes les maisons. […] Ils ont même tué sept bovins au pâturage dans un pré derrière la ferme Noirot. […] La veille […], une rencontre s’était produite dans la localité entre deux patrouilles allemande et canadienne [des SAS], au cours de laquelle un cosaque a été tué. » Charles Noirot précise en réalité que neuf bovins ont été blessés « par des éclats d’obus ». L'accrochage de la veille a impliqué des parachutistes britanniques du captain Grant Hibbert, du 2nd Special Air Service, qui sont basés près d'Arbot.

Chaumont, dans l'après-midi. 

    Un nouveau détachement ennemi – estimé à 150 soldats allemands par Gaston Vitoux, directeur du Centre de formation Pasteur – arrive dans l’après-midi à Chaumont. Il s’agit du reliquat du KdS (Sipo-SD) de Rennes ainsi que du Bezen Perrot qui étaient installés à Troyes. Deux jours auparavant, ces hommes ont exécuté 49 résistants de la prison de Troyes avant de se diriger sur Bar-sur-Aube. Le Bezen Perrot est une formation d’autonomistes bretons dont un des chefs se nomme Ange Péresse. « Les autonomistes bretons venaient s’installer à l’école primaire supérieure de Chaumont où nous étions cantonnés, se souvient le PPF Pierre Brossard. Ces hommes portaient l’uniforme des SS allemands et ils appartenaient [au] SD. » 

    C’est peut-être ce jour qu’est arrêté Guy Lamontre, de Semoutiers, enfermé une nuit dans les locaux du boulevard Gambetta. 

Chaumont, 18 h. 

    Un habitant de Châteauvillain, Pierre Dechanet, cite le témoignage d’un Chaumontais, Georges Charpentier, domicilié avenue du Viaduc, qui affirme « avoir vu, place de la Gare à Chaumont […], un camion de feldgendarmes se dirigeant vers Châteauvillain. Les occupants de ce camion paraissaient très surexcités. » 

Châteauvillain. 

    L’atmosphère est très tendue, à Châteauvillain, où l’ennemi est notamment installé dans le parc aux daims depuis quelques jours. « Toute la journée du 24 août 1944, témoigne Louise Tallet, qui tient l’Hôtel du Commerce, mon établissement a été occupé par des Allemands qui n’ont cessé de nous menacer en se faisant servir à manger. […] Je sais [que ces soldats] étaient revêtus de la tenue d’aviateur. » 

    19 h 15. Trois militaires de la brigade de gendarmerie de Châteauvillain, le maréchal des logis-chef André Kempf, les gendarmes Georges Guillaume et Marc Seiler, ainsi que le fils de ce dernier, se rendent à l’Hôtel de la Providence, rue de Penthièvre, « pour boire un verre de bière ». Seiler y reste jusqu’à 19 h 30, soit une demi-heure avant le couvre-feu. 

    A peu près au même instant, au carrefour des routes Châteauvillain-Chaumont et Châteauvillain-Marmesse, arrive le véhicule des feldgendarmes chaumontais vu par Georges Charpentier. Plusieurs témoins assistent alors à une scène des plus surprenantes. Marcel Cousin, 24 ans, voit sortir de cette camionnette grise cinq ou six soldats en culotte. Ces derniers tirent en direction du parc, provoquant la riposte de leurs camarades qui y cantonnent. Eugénie Guillemin confirme que les soldats allemands qui se reposaient dans le parc « en sont ressortis et se sont mis à tirer dans le village ». La commerçante Aline Ley est également formelle : les feldgendarmes ont « tiré des coups de feu sur les murs du cimetière jusqu’au moment où ceux du parc [ont] répondu ». C’était donc un coup monté. Alors la vie des Castelvillanois bascule dans l’horreur. 

    Vers 19 h 30/19 h 45. Michel Devilliers, jeune facteur intérimaire à Châteauvillain originaire de Lannes, est encore à La Providence, quelques instants avant l’entrée en vigueur du couvre-feu (20 h). Il y a là, parmi les convives, les gendarmes Kempf et Guillaume, le boucher Léon Desbrées, l’exploitant forestier Gabriel Rose, le commis de bois Maurice Chanet, l’ingénieur Jean Piot, le garde-chef du Domaine, Charles Hector, le garde forestier Marcel Denis, le chef des travaux Edouard Kurtz, ainsi que le bijoutier chaumontais Pierre Drouin. « Un soldat allemand pénétra dans la salle, témoigne l’employé des PTT. Parlant un peu le français, il nous dit : « Venez au parc. Nous ne voulons pas de mal, mais il faut que l’officier vérifie vos papiers ». Nous sommes sortis de l’établissement. Une douzaine de soldats, puissamment armés, nous ont encadrés et après nous avoir fait lever les bras en l’air nous ont déclaré : « Direction, le Parc. Vous êtes des terroristes. » « Vous êtes tous des terroristes », décréta un officier allemand en cravachant par deux fois le chef de brigade Kempf qui lui montrait sa carte d’identité. M. Drouin essaya d’intervenir. Il fut frappé à coups de poings et de cravache. Dix minutes après l’officier ordonna à ses hommes : « Allez, allez ». Nous avions compris. Une vingtaine de soldats firent le demi-cercle et tirèrent sur nous ». Seul Michel Devillers, blessé à la jambe gauche, a survécu. Ses dix compagnons ont péri sous le feu de cosaques. « J’étais tombé sur le corps de M. Chanet et j’avais le corps de M. Rose sur moi, précise le facteur. Je suis resté dans ce tas de cadavres jusqu’à 1 h environ. » ce sont les premières victimes du massacre. 

    Parallèlement, les Allemands – portant l’uniforme d’aviateur, selon tous les témoignages – surgissent dans les rues du village, à la recherche des hommes, pour les conduire également jusqu’au parc. « Une fusillade nourrie et des détonations de grenades sont entendues dans les rues de Châteauvillain, raconte le gendarme Seiler. En regardant dehors avec précaution, je me suis rendu compte que c’était des soldats ennemis qui tiraient dans toutes les ouvertures des maisons et sur les habitants. […]. » Deux Allemands reviennent ainsi à l’Hôtel de la Providence et repartent avec l’époux de Thérèse Desvaux, Pierre. Renée Preschey se trouvait dans sa cave lorsque les soldats sont venus chercher son mari André qui était dans la cuisine. « Avant leur départ […], ils ont tiré un coup de feu dans notre logement, perçant notre plafond », témoigne-t-elle. Tandis que l’époux de Zélie Millière est conduit par un unique soldat qui l'accusait (« Vous terroristes ! »), Suzanne Gogien assiste à l’intrusion de trois Allemands qui s’annoncent par un coup de feu. « Ils sont ensuite venus dans ma chambre et nous ont mis en joue, puis ils ont dit à mon mari de les suivre, dit-elle. Je leur ai fait comprendre que j’étais malade. L’un de ces Allemands a alors répondu « que c’était pour contrôler son identité. » [...] » 

    Maurice Chauvet, épicier, assiste, sidéré, à l’irruption chez lui de cinq Allemands ayant enfoncé la porte de son magasin. « Une fois rentrés dans mon domicile, ces cinq Allemands ont fait feu en tirant sur ma famille, témoigne-t-il. Mon beau-père a été tué. Il est âgé de 79 ans. Ensuite quatre Allemands m’ont emmené ainsi que ma famille au parc de Châteauvillain. Un Allemand est resté près de mon beau-père. […] Ces soldats étaient habillés de l’uniforme d’aviateur allemand. » Albert-Alphonse Collot est né le 10 février 1885 à Mertrud. Journalier, il est veuf et père de dix enfants. Un autre habitant est tué : Henri-Fernand Morin, né le 10 février 1886 à Pantin (Seine). Marié, père de quatre enfants, il est huissier dans la commune. « Mon mari a été tué devant notre domicile, mais je ne sais comment, car je me trouvais dans ma cave, explique Emilia Morin. Mon mari est resté toute la nuit dans la rue, car vu la fusillade et les incendies, ils nous était impossible de sortir. Nous l’avons donc retrouvé le lendemain matin. » 

    Le jeune bûcheron Roger Cheppe a vu, lui aussi, dans une rue, le corps d’un homme « qui avait été abattu d’un coup de feu ». Cheppe était logé au 40, rue des Récollets. Après avoir pris le repas avec ses camarades, il s’était réfugié dans la cave de la famille Pradat : « A notre arrivée dans la cave, les trois fillettes Pradat, âgées d’environ 10 à 12 ans, se mirent à pleurer. Des Allemands qui se trouvaient dans la ruelle entendirent ces pleurs et voulurent ouvrir la porte ; comme elle résistait, ils arrosèrent le seuil d’essence et y mirent le feu. Nous remontâmes précipitamment et sortîmes de la maison qui flambait. » Les employés de la Société des bois de Châteauvillain se réfugient alors chez Maurice Fiez-Vandal, puis à la boulangerie où ils retrouvent le jeune Henri Morin, Paul Drut, Zanzoni. C’est là qu’ils sont appréhendés par deux soldats allemands et conduits au parc. 

    20 h 30. Selon Pierre Dechanet, conduit sur les lieux avec sa femme et sa fille, et André Paquot, peintre, c’est à cette heure-là – ou plutôt dans la tranche horaire 20 h – 20 h 30 - que les habitants ont été rassemblés dans le parc. « En arrivant [...], témoigne Roger Cheppe, je vis une douzaine de cadavres entassés les uns sur les autres, parmi lesquels je reconnus Gabriel Rose, exploitant forestier. […] Les Allemands qui nous conduisaient (revêtus de capotes de camouflage |…]) nous firent mettre à genoux et nous restâmes dans cette position environ une heure ou une heure et demi. » Pour Henri Morin, le temps a paru plus long : « Nous sommes restés trois heures à genoux les bras en l’air, prêts à être fusillés. Nous étions en tout une trentaine. » 

    A son tour appréhendé et conduit les mains en l’air vers le parc, après avoir été « frappé à coups de crosse », Marc Seiler enregistre dans sa mémoire les scènes auxquelles il a assisté au cours du trajet : « rue du Parc, j’ai vu M. Millière étendu sur la route, frappé de plusieurs balles » ; dans le parc, «  j’ai vu environ 300 soldats ennemis, l’air furieux les armes à la main » ; sur la droite, « un tas de cadavres ». Le gendarme poursuit son récit : « Sur l’ordre d’un officier une quinzaine de soldats s’alignaient devant moi. J’ai été sommé par cet officier de nommer tous les patriotes de Châteauvillain, frappé à coups de crosse et à coups de poing pour me faire parler. […] J’ai déclaré à l’officier allemand ne rien savoir malgré les coups. Voyant cela l’officier commanda le peloton d’exécution, mais au moment où les soldats allaient tirer, ils furent dispersés par une rafale de balles, très probablement tirée par des soldats dans les rues […]. » 

    22 h 30/23 h. Dans le parc, les otages voient arriver une voiture. Il est environ 22 h 30, selon André Paquot. Le jeune Henri Morin suppose qu’il s’agit de feldgendarmes de Chaumont. C’est une arrivée qu’un officier, qui les a accusés d’être « tous terroristes, cochons de Français », lui avait annoncée. Pour Pierre Waeber, le chef de ces feldgendarmes était un feldwebel du nom de « Vetzner ou Fetzner » - sans doute Karl Bechtler. C’est alors qu’a été « fait le tri parmi nous en prenant les plus jeunes », précise André Paquot. « Après vérification de nos papiers d’identité, témoigne Roger Cheppe, nous étions mis soit d’un côté et d’un autre, et nous montâmes dans deux camions. » Rapidement, un contre-ordre : trois des otages doivent descendre. Tous les témoignages s’accordent à dire qu’il s’agit de Pierre Desvaux, de l’Hôtel de la Providence, René Tallet et Emile Gogien**. Cheppe se souvient qu’à Desvaux, « un officier SS en tenue brune » reprochait « de ne pas avoir donné de boisson à ses troupes […]. Une rafale de mitraillette les abattit aussitôt qu’ils furent à terre. [Tallet] qui n’était pas mort fut achevé [...] ». Le gendarme Seiler situe cette exécution vers 23 h. 

    23 h 30. Dans son camion, Henri Morin retrouve les L., une famille lorraine habitant le bourg, Jacques Hantzberg, fils du déporté-résistant Philippe Hantzberg, et le commis agricole Georges Chapitre. Sont également transportés Pierre Waeber, Roger Cheppe, Germain Prévost, Gabriel Belan, Paul Drut, André Paquot. Au total, neuf otages sont emmenés sur Chaumont, plus la famille L. Selon Waeber, le départ a lieu vers 23 h 30. Au cours du trajet, Jacques Hantzberg affirme avoir entendu le fils L. dire « Il y avait une bande de salauds à Châteauvillain et c’est bien fait pour leurs grandes gueules »

    Vers 1 h. Henri Morin : « Nous sommes arrivés à Chaumont […], puis des Allemands m’ont conduit au Val-Barizien »

    Pendant ce temps, à Châteauvillain, vers 1 h 30. Gendarme Seiler : « L’on me conduisit vers un lieutenant allemand qui me dit que l’on n’avait rien trouvé contre moi, que j’avais la vie sauve […]. Vers 3 h, les soldats partaient du parc et un jeune homme venait rejoindre notre groupe. C’était un jeune facteur de Châteauvillain qui s’était retiré du tas de cadavres après le départ des Allemands… » 

    Quand les Allemands quittent Châteauvillain, ils laissent derrière eux un spectacle d’horreur : 17 habitants exécutés ou abattus. Le maire, Henri Maroilley, qui a pu quitter la localité, évoque 22 maisons incendiées. Le gendarme Seiler parle de trois blessés : Michel Devillers, Mme Chaperon et le jeune René Plont. Marie-Claude Lavocat*** évoque également un quatrième blessé, Marcel Burte. 

    La délégation régionale du Service de recherche des crimes de guerre ennemis (SRCGE) n'a pas formellement identifié les unités auxquelles appartenaient les 2 à 300 soldats allemands. Il s'agit très vraisemblablement du Kosaken-Ausbildungs-Regiment (Freiwilligen-Kosaken-Stamm-Regiment 5) de Chaumont et Langres, et peut-être du Luftnachrichten-Ausbildungs-Regiment 302 de Chaumont. Un officier nommé Ackermann, peut-être capitaine, un oberleutnant Glitz, âgé de 29 ans (selon les souvenirs de Pierre Dechanet), deux officiers russes - dont un tatoué et un portant lunettes - apparaissent le plus fréquemment, dans les procès-verbaux d'audition des témoins, comme ayant été présents le 24 août 1944 à Châteauvillain. 

    Les victimes : Léon Millière, né à Châteauvillain en 1887 ; Gabriel Rose, né à Châteauvillain en 1896 ; André Preschey, né à Châteauvillain en 1910 ; Léon Debrées, né à Eurville en 1890 ; Maurice Chanet, né à Saint-Victor (Eure) en 1899 ; André Kempf, né à Nancy en 1909 ; Georges Guillaume, né à Champcourt en 1907 ; Edouard Kurtz, né à Sainte-Croix-aux-Mines en 1892 ; Charles Hector, né à Keskastel en 1910 ; Pierre Drouin, né à Chaumont en 1908 ; Jean Piot, né à Joinville-le-Pont en 1921 ; Henri Morin, né à Pantin en 1886 ; Albert Collot, né à Mertrud en 1865 ; Emile Gogien, né à Auberive en 1907 ; Marcel-René Tallet, né à Paris en 1921 ; Marcel Denis, né à Wassy en 1921 ; Pierre Desvaux, né à Ligny-le-Châtel (Yonne) en 1907.


Longeau. 21 h. 

Autre secteur du département : le Sud. Des soldats allemands ouvrent le feu sur une voiture venant de la direction de Cohons et ayant forcé un barrage au carrefour de la RD 146 et de la RN 74. Une habitante, Mme Gilles, est tuée par un projectile à son domicile. 


Sources principales : ADHM, 342 W 284 - ADCO, 30 U 9 - ADM, 163 W 3159 

* Il n'y a pas de mention marginale de son décès sur son acte de naissance (il est né à Chaumont en 1885).

** Les témoins interrogés par la gendarmerie ne l'indiquent pas, mais André Preschey a été vraisemblablement abattu dans le parc à ce moment.

*** Dans le livre "Châteauvillain. Massacre du 24 août 1944" (Liralest, 2024), qui réunit d'autres témoignages de témoins et d'enfants de victimes.

jeudi 2 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (2) : 23 août 1944

Un portrait de Robert Ingret (1920-1944), né à Montmédy (Meuse), fils d'un habitant de Saint-Thiébault.
Source : Le Journal de la Haute-Marne (2014).



23 août 1944 Auberive, 10 h 30 

Tous les documents officiels, tous les documents fournis à l’administration par les proches et camarades d’André Guignard – entre autres : procès-verbal de gendarmerie, rapport du colonel de Grouchy, courriers de Germaine Guignard – donnent la date du 24 août 1944 comme étant celle de la mort de Robert Ingret et de l’arrestation d’André Guignard et Marc Bongrain. Mais l’état civil d’Auberive est formel : c’est à 10 h 30, le 23 août 1944, qu’Ingret a été tué. 

Informés que « dans le courant de la matinée, un engagement a eu lieu entre les troupes d’occupation et des jeunes gens, au carrefour des routes n°20 et 129, Praslay-Vivey », les gendarmes se rendent, dans la soirée, sur les lieux, à 5 km au sud-est d’Auberive. Près du corps d’un homme qu’ils disent ne pas connaître, les militaires français retrouvent des lettres et documents au nom de Robert Ingret, inspecteur de police judiciaire à Nancy. L’identification de la victime est confirmée par téléphone par les policiers lorrains. Notons que la mort d’Ingret, tué à coups de crosse (et non par balle), est survenue au moment où étaient réalisées les constatations après la découverte des corps de Suzanne Lamy et Geneviève Aubertin. Mais dans leur rapport, les gendarmes n’ont pas fait mention d'une agitation particulière dans le même secteur au moment où ils y étaient présents. Ils ne mentionnent pas non plus la disparition des deux hommes qui accompagnaient l’inspecteur : André Guignard et Marc Bongrain. 

Guignard, alias lieutenant « Dédé », était le chef des FFI du secteur Est de Chaumont (Nogent, Andelot, Clefmont, Bourmont). Selon Maurice Noirot, dernier résistant du secteur à lui avoir serré la main - et qui, lui aussi, donne la date du 24 août 1944 -, André Guignard est parti d’un bar de la cité coutelière à 7 h. Il se rendait, avec Ingret et le chauffeur Marc Bongrain, d’Illoud, à une réunion régionale FFI en Côte-d’Or. 

Marc Bongrain (1923-1944 ou 1945), né à Illoud, porté disparu.
(Photo parue dans l'ouvrage Résistance, répression, libération en Haute-Marne,
Dominique-Guéniot éditions, 2007).


Si le colonel Emmanuel de Grouchy, chef départemental FFI de la Haute-Marne, évoque une réunion en un lieu qui paraît correspondre à Chatoillenot, entre Prauthoy et Auberive, l'historien Pierre Ruault, auteur d’une relation très fouillée sur le maquis de Pincourt, est affirmatif : Guignard s’est rendu à Aignay-le-Duc en Côte-d’Or – départ à 7 h 30 - pour représenter de Grouchy à une réunion précédant l’ordre de guérilla générale dans la Région D (déclenchée le 24 août 1944). Il devait ensuite aller faire son compte-rendu au colonel qui avait établi ses quartiers à la ferme de La Salle. C’est très plausible, car cette ferme se situe dans la direction du lieu de la mort d’Ingret. Si l’horaire donné par Maurice Noirot est exact, cela signifierait que l’équipe a pu, en trois heures 30, avec une Ford gazogène, réaliser le trajet de 80 km entre Nogent et Aignay-le-Duc, assister à la réunion, et parcourir 40 nouveaux kilomètres jusqu’à Auberive. 

C’est après ce village, en direction de Praslay, que le trio tombe sur un barrage de cosaques. Ingret est tué, Guignard et Bongrain sont faits prisonniers. Ils sont conduits à l’abbaye d’Auberive d’où, le 24 août 1944, ils auraient été conduits à la prison de Langres. Un détenu, Albin Jacot, affirme les y avoir croisés.

Chaumont, vers 18 h 30

Trois militants du groupe PPF de Saint-Malo se présentent chez Léon Viardot, cafetier au 35, avenue des Etats-Unis. Ils ont soif. Parce qu'il a déclaré posséder un pistolet en tant que garde civil, le commerçant est frappé, conduit dans les locaux du boulevard Gambetta : « A partir de ce moment, je n'ai cessé d'être frappé à coups de poing, de pied et de crosse de revolver. » 

De son côté, Gaston Vitoux, le directeur du centre de formation, a fort à faire pour que ses locaux soient respectés par les familles des PPF : « Je constate une nouvelle effraction à l'intérieur, 25 hommes et femmes se trouvent là. Certaines femmes nues jusqu'à la ceinture essayent des corsages, retournant des malles, emportant du linge, des couverts d'élèves ; j'essaie d'intervenir, mais je suis mis à la porte. » 

Ce 23 août 1944 est aussi le jour de l’arrivée, à 5 h à Chaumont, de services administratifs de la Feldkommandantur de Troyes, comme le Rüstungkommando ou "commandement de l'armement" (capitaines Iven, Esser, Müller). Mais ces hommes se portent immédiatement sur Neufchâteau via Saint-Blin. 

    Dans le département, l’ordre de guérilla générale est immédiatement suivi d’effets puisque ce jour-là, se constituent des maquis en forêt à Bussières-lès-Belmont, Courcelles-sur-Aujon, Giey-sur-Aujon, Orbigny-au-Mont. Ce même 23 août, des Allemands tirent sur des jeunes gens de Chalancey, dont un est blessé (Georges Pinel). Enfin, dans la nuit du 23 au 24, un habitant de Vauxbons est abattu par la Résistance.

Sources : Archives départementales de la Marne, série 163 W - Nara - état civil d'Auberive - Pierre Ruault, Un maquis en Haute-Marne. Pincourt-le-Haut, 2014 - Maurice Noirot et Jean Maire, Nos vertes années, s. d.

mercredi 1 juillet 2026

La SS-Panzergrenadier-Brigade 51 en Haute-Marne (28-29 août 1944)

Des éléments de la SS-Pz.Gren.Brig. 51. Détail d'une photo de la collection des BundesArchiv.



Acheminée par voie ferrée jusque dans le département de l'Aube où elle est arrivée dans la nuit du 20 au 21 août 1944, la SS-Panzergrenadier-Brigade 51 du sturmbannfürher (major) Walter Jöckel tente de s'opposer à la prise de Troyes par la 4th Armored Division. Son 1er bataillon, sous les ordres du hauptsturmführer (capitaine) Karl Reinel, quitte le chef-lieu aubois le 26 août 1944 et se porte sur la région de Piney. Les archives de cette unité forte d'environ 3 720 hommes, répartis en deux bataillons et un groupe d'artillerie, permettent de suivre son itinéraire de repli qui passe par la Haute-Marne. 

A la date du 27 août 1944, des éléments de la 2. Kompanie (obersturmführer Kittel) sont localisés à Giffaumont (Marne), aux confins de la Haute-Marne. Ils y sont depuis la veille, conformément à un ordre donné à 18 h 50. Ils se portent ensuite sur Lassicourt (Aube), tandis que d'autres éléments de cette compagnie sont à Brienne-la-Vieille. Ce même jour, le I./SS-Pz.Gren.Brig. 51 réalise la liaison avec le II/Pz.Gren.Brig. 51 (hauptsturmführer Fritz Hillig) qui est à Bar-sur-Aube.

Le 28 août 1944, en fin de matinée, la brigade signale que les Américains sont au nord de Lassicourt. Ordre est alors donné au 1er bataillon de se rendre à Giffaumont. Le mouvement démarre à 11 h 40. Il concerne les 3e (obersturmführer Günther Guse) et 4e (hauptscharführer puis hauptsturmführer Hermann Römer) compagnies, ainsi qu'une section de la 2e. Cette dernière est rejointe depuis Brienne par une autre section de la compagnie. "Le bataillon se retira dans Giffaumont à 17 h 15 et assura sa propre sécurité tout autour", rend compte le Hstuf Reinel dans un rapport daté du 31 août 1944.

Ce rapport ne signale pas l'évènement, mais il ne fait aucun doute que c'est un élément du I./Pz.Gren.Brig. 51, venu de la direction de Lentilles (Aube) et se dirigeant sur Droyes (Haute-Marne), qui abat en début d'après-midi un ouvrier de la scierie de Puellemontier, Eugène Cartier. C'est le seul exemple avéré d'un crime de guerre commis en Haute-Marne par cette brigade, qui a massacré 66 personnes - dont plusieurs bébés - dans le village de Buchères, près de Troyes, le 24 août 1944.

Le 29 août 1944, le I./Pz.Gren.Brig. 51 (Reinel) quitte Giffaumont entre 3 h et 5 h 50 - dans l'ordre, les 4e, 3e et 2e compagnies - et se dirige sur Saint-Dizier. "A 7 h 30, rend compte Karl Reinel, le bataillon se retira dans les bois juste à l'est de Saint-Dizier. Le bataillon se sépara au même moment de la formation du Kampfgruppe Gelling et fut subordonné au chef des éléments restants de la SS-Pz.Gren.Brig. 51 - le SS-Sturmbannführer Beisel". Il est vraisemblable que le bataillon stationne alors aux abords de la RN 4, dans le secteur d'Ancerville et d'Aulnois-en-Perthois. C'est ce qui permet de supposer que c'est cette unité qui a accroché des FTP du maquis Mauguet (six morts).

Le même jour, à 17 h 30, le I./Pz.Gren.Brig. 51 reçoit l'ordre de gagner, par Ligny-en-Barrois et Commercy, la région de Vadonville (Meuse). Il y arrive le 30 août 1944 vers 0 h 30. Ce qui explique que ce bataillon, rejoint bientôt par la 1. Kompanie (Röhmer), n'a pas pu se battre à Saint-Dizier ce jour-là.

Concernant le II./Pz.Gren.Brig. 51, il a quitté Bar-sur-Aube le 28 août 1944 pour Saint-Dizier, mais nous ignorons précisément quelle fut son activité. Pour sa part, le Hstuf Kaiser, adjoint au Stubaf Jöckel, signale dans un rapport daté du 2 septembre 1944 qu'il a pu rencontrer le 26 août 1944 des éléments de la 3. Pz.Gren.Div. à Saint-Dizier, ville vers laquelle les rescapés du groupe d'artillerie de la brigade ont pu converger. Quelques jours plus tard, la brigade, intégrée dans la 17. Pz.Gren.Div. Göetz von Berlichingen, était de retour sur la terre allemande. 

Sources : archives des SS-Panzer-Grenadier-Brigade 49 et 51, BundesArchiv, RS 3-17/35 et N 756/98 b ; Roger BRUGE, Le temps des massacres, Albin Michel, 1994.

lundi 22 juin 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (1) : 22 août 1944

Auberive, septembre 1944. L'état-major départemental FFI et des hommes du maquis Max.
(Photo Jean Maire).


15 août 1944. Les armées allemandes battent en retraite. Les éléments de la police allemande (Sipo-SD) qui s’installent ce jour-là à Chaumont sous les ordres de Fritz Barnekow viennent de Bretagne. Ils y seront rejoints dès le 19 août 1944 par un groupe d’action du Parti populaire français (GA PPF) mis sur pied à Saint-Malo. Tous s’installent dans différents immeubles du boulevard Gambetta, où ils voisinent avec une poignée de miliciens. Depuis Chaumont, l’oberst Werner Kleffel, feldkommandant depuis quelques mois (il a quitté Nevers le 12 juin 1944), entend également faire régner l’ordre dans le département. Il dispose notamment, pour cela, du Kosaken-Ausbildungs-Regiment (Freiwilligen-Stamm-Regiment 5), caserné à Chaumont et Langres. Ses escadrons permettent de sécuriser les travaux d’aménagement d’une ligne de défense sur la Marne, mission confiée le 9 août 1944 au general Kurt Feldt dont l’état-major est à Vittel (Vosges). Feldt est assisté de plusieurs officiers supérieurs qui vont commander des kampfgruppen disposant d’unités de pionniers de forteresse. Parmi ces officiers, citons l’oberst Hans-Joachim Kutzel, feldkommandant de Laval, l’oberstleutnant von Gebsattel, feldkommandant de Rennes, l’oberst Gollé, l’oberst Grunert, l’oberst Radeke à Joinville, l’oberst Lipken à Chaumont, l’oberst Brandt à Wassy... 

C’est dans ce contexte que les Allemands et leurs auxiliaires français vont faire régner la terreur en Haute-Marne à partir du 22 août 1944, c’est-à-dire à la veille de l’ordre de guérilla générale donné aux maquisards, et à huit jours de l’arrivée des Américains. La prise d’otages de 22 habitants de Colombey-les-Deux-Eglises (19-22 août 1944), les premières arrestations opérées à Chaumont et à Orges par des miliciens et des militants du GAPPF (21 août 1944), l’installation de cosaques et d’aviateurs – possiblement du Luftnachrichten-Ausbildungs-Regiment 302 – à Châteauvillain (20-21 août 1944) sont les prémices de cette semaine de douleurs. 

Clairvaux (Ville-sous-La-Ferté, Aube), 11 h. 

Un convoi composé de camions et d’un autocar s’arrête devant l’Hôtel Saint-Bernard, établissement exploité par Martial et Madeleine Champied, à Clairvaux, commune de Ville-sous-La-Ferté, première localité auboise après la Haute-Marne. Madeleine Champied évalue l’importance de la troupe à environ 60 soldats allemands « et une trentaine de policiers de la Gestapo ». Secrétaire de mairie, Léonce Seuret note la présence de Miliciens. En réalité, il s’agit de militants du Parti populaire français (PPF) venus de Saint-Malo et qui accompagnent des agents du Kommando Sipo SD de Rennes. L’enquête de la justice française mentionne notamment la présence, ce jour-là à Clairvaux, de Pierre Brossard, Gérald Gallais, Armand Lussiez, Georges Tilly, Daniel Travert, tous membres du Groupe d’action PPF commandé par Lucien Imbert et arrivé à Chaumont le 19 août 1944. A l’hôtel, ces éléments germano-français commencent à consommer puis se livrent au pillage de l’établissement. Ils arrêtent Martial Champied puis, avant leur départ, disposent des explosifs dans la demeure. « Les portes, les fenêtres, plafonds et planchers ont cédé sous la violence des explosions et ont été déchiquetés, témoigne Léonce Seuret. M. Champied Martial a été martyrisé à coups de poing et avec un jet d’eau fonctionnant au robinet de la concession » Madeleine Champied précise que la troupe est repartie avec 71 000 F d’argent liquide, du tabac, 200 bouteilles de vin, des pommes de terre, de la farine, du lard salé, du jambon, du linge, etc. L’expédition se porte ensuite jusqu’au domicile du maire de Ville-sous-La-Ferté, Jean Millerat, qui est arrêté, tout comme Léonce Seuret, secrétaire de mairie, André Courtalon, garde forestier, Paul Vittoni, bûcheron, et Guireau, commis de bois à Bar-sur-Aube . […] « [Le] camion stationnait non loin de l’entrée de la maison centrale de Clairvaux. […] Nous avons été relâchés environ trois heures après notre arrestation. » (Léonce Seuret). Puis l’expédition gagne Chaumont, où Champied et Millerat sont incarcérés au Val-Barizien. D’après un témoin, le garde forestier André Courtalon, « qui n’avait sur lui aucune pièce d’identité », a également été emmené à Chaumont mais aurait été rapidement libéré. Le nom de Pierre Pillemont n’apparaît pas dans ces témoignages. Pourtant, ce jeune Havrais de 15 ans a été ce jour-là capturé à Clairvaux et conduit lui aussi à Chaumont. 

Dancevoir, vers 11 h 45. 

Le maréchal ferrant Marcel Briot, 52 ans, constate l’arrivée devant le village de trois autos mitrailleuses allemandes et d’un camion de troupes. Une des blindées s’arrête devant le domicile de Charles Gelin. Ce dernier dénombre une quinzaine d’Allemands. Une fusillade est alors entendue. Père de Marcel Briot, François Briot, 79 ans, est abattu à l’entrée nord de Dancevoir. Le neveu de Charles Gelin, Raymond Didon, 13 ans, est blessé par une balle dans le dos. Le détachement ennemi quitte Dancevoir vers 15 h 15, emmenant avec lui Hubert Briot, 19 ans, petit-fils de la victime, et Paul Royer. Tous sont deux dirigés sur la caserne de la route de Langres à Chaumont où ils sont libérés le lendemain. Selon Hubert Briot, le détachement s’est d’abord rendu vers un petit bois, en face de la caserne Damrémont. Il pense qu’il s’agit du lieu-dit Chaumont-le-Bois, où il y avait « beaucoup d’autos mitrailleuses ». D’après l’interprète Aloïs Kesler, la troupe cantonnée à Chaumont-le-Bois était SS, venait « de l’Ouest de la France » et assurait le ravitaillement des troupes en repli. Elle aurait ensuite séjourné au Val des Echoliers. Une résidente de Chaumont-le-Bois, Marie Vindiminan, parle d’un détachement du bataillon (sic) Adolf-Hitler, composé de 64 hommes commandé par un feldwebel. Elle indique qu’ils viennent de Caen. C’est effectivement là que s’est battue la SS division Adolf-Hitler. 

Trémilly, vers 19 h 30. 

Thérèse Peguet, une habitante de Trémilly, rentre de Soulaines à pied. Elle est alors doublée par deux cyclistes, Louis Michel, de Nully, et un autre « jeune homme », qu’elle ne connaît pas. Les deux hommes croisent des soldats allemands près d’un camion, à environ 600 m de Soulaines. Ils s’arrêtent, sortent leur papier. « J’ai entendu un coup de feu, puis j’ai vu Michel se replier sur lui même et se tenir le ventre » (Thérèse Peguet). L’identité de l’unité qui a tué Louis Michel n’est pas connue. 

Auberive, vers 20 h 30 – 21 h. 

Un enfant de 11 ans, Pierre Goette (Gotte), fils des fermiers d’Allofroy, entend un coup de feu provenant de la direction de la chapelle Saint-Rémy, à 350 m de la départementale 20 Praslay-Auberive. Dans ce village, depuis plusieurs jours, environ 300 soldats russo-allemands sont présents, et ils tiennent notamment un barrage à ce carrefour. Un quart d’heure après avoir entendu le coup de feu, « j’ai vu un cosaque armé d’un fusil et à bicyclette qui descendait le coteau pour regagner le chemin qui traverse notre ferme », déclare l’enfant. Le lendemain, vers midi, Pierre Goette informe son père Joseph qu’il a découvert « une femme mannequin, en bordure du bosquet de la chapelle ». En début d’après-midi, le cultivateur accompagne le gendarme Dubois jusqu’au bosquet. Là, ils découvrent deux corps de femmes. L’une porte « une blessure au sein droit […], la robe maculée de sang est à demi-relevée, les sous-vêtements à demi-défaits ». La seconde présente la même blessure. Aucun papier d’identité n’est retrouvé. En revanche, le gendarme découvre un médaillon qui permet d’identifier Geneviève Aubertin, d’Aprey. La famille, contactée, déclare que la jeune femme est partie de la gare d’Aprey le 21 août 1944 pour se rendre à celle de Vivey, chez Suzanne Lamy. Selon un témoin, Suzanne Lamy, « cheffe de gare » de Vivey depuis février 1943, devait se rendre à la ferme de La Salle avec Geneviève Aubertin, agent de liaison comme elle. Suzanne Bret est née à Dijon le 19 octobre 1918. Elle a épousé en 1938 Lucien Lamy, lieutenant au maquis de Vivey puis au maquis Max. Geneviève Aubertin a vu le jour le 3 janvier 1921 à Rambucourt (Meuse). Son père est chef de gare à Aprey-Flagey. Elle est employée auxiliaire de la SNCF. Son frère Louis sert au sein du maquis.

Sources principales : Archives départementales de la Marne, série 163 W - Archives nationales américaines - La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52, 2022.