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| Les miliciens haut-marnais de passage à Eurville, le 26 août 1944. (Collection club Mémoires 52) |
Coupray, 9 h
Agriculteur à Coupray, Jean Dol découvre un corps sur les bords de l’Aujon, à 300 m du village, au lieu dit Les Prés aux veaux. Il vient en informer le maire qui, arrivé sur les lieux, découvre un deuxième cadavre, à quelques dizaines de mètres de là. Le premier sera identifié comme étant celui d’Antoine Papa. Le deuxième reste inconnu. Il n’est pas à exclure – mais aucun document ne l’atteste - qu’il puisse correspondre à Maurice Blanchard, d’Arc-en-Barrois. Ce volontaire du maquis Blonde (Côte-d’Or) avait été capturé quelques jours plus tôt, à quelques kilomètres de là, entre Latrecey et Boudreville. Sa mère restera persuadée qu’il a été conduit à Chaumont puis déporté le 29 août 1944 à Neuengamme.
Marac, Villiers-sur-Suize, vers midi
Robert Clerc témoigne des évènements survenus dans la vallée de la Suize, ce jour-là : « Trois superbes conduites intérieures allemandes, qui s’étaient mises à l’abri lors du passage des avions [américains] dans la cour de M. Séguin, passent dans le village [Marac], transportant des officiers supérieurs de l’armée allemande […]. » Dans l’après-midi, « une voiture commerciale transformée transportant des FFI armés jusqu’aux dents passe à vive allure dans le village. […]. Ils vont vers Villiers-sur-Suize et doivent passer aux Luet. Coups de feu rapides, des cosaques sont touchés : des morts et des blessés. La voiture file à vive allure et force le barrage allemand à Villiers-sur-Suize à coups de rafales de fusil-mitrailleur, des cosaques tombent. Grande panique sur la place, une femme et un jeune homme trouvent également la mort. » Transportés à l’hôpital de Chaumont, Marie-Cécile Michelot, épouse Bertrand, décède le même jour, et le jeune Robert Guillaume le lendemain. De son côté, Robert Clerc part se réfugier à Voisines. Il apprendra qu’à Marac, les cosaques ont pillé une maison, arrêté un homme qui, cherchant à fuir à hauteur de la grange Cudel, fut abattu sur place. Grièvement blessé, il a été achevé. Il s’agit de Justin Cheminade.
Chancenay, vers 13 h
Un camion s’arrête devant le domicile d’Andrée Boulangeot, boulangère à Chancenay, sur la route entre Saint-Dizier et Bar-le-Duc. « Oui, c’est la Milice », confirme un des passagers qui ordonne à la commerçante de lui donner un seau. Andrée Boulangeot refuse. Aussitôt mise en joue, elle s’écarte de la fenêtre, entend un coup de feu, voit les miliciens frapper son père « à coups de crosse ». Elle-même est saisie à la gorge par un de ces hommes – elle reconnaîtra Henri Martin – qui s’empare d’une tarte pour la manger dehors. André Boulangeot pense également que l’un des "miliciens" n’est autre que Elie Piller, de la LVF, qui l’oblige à l’accompagner jusqu’au commerce Keffer où il prend du tabac. « Au moment où nous sortions de ce débit de tabac, raconte-t-elle, un milicien nommé Bernard Gilbert [sic] de Saint-Dizier interpella Piller, avec lequel il se disputa, se reprochant l’un et l’autre d’avoir maltraité des vieillards et des femmes. »
Puis le véhicule reprend la route de Bar-le-Duc. Vers 17 h, il est à Brillon-en-Barrois. Nouvelles scènes de tapage. Trois habitants – Guyot, de Vavincourt, Henri Davenne, Gabriel Briquet qui reçoit deux coups de poing - sont conduits jusqu’à la sortie du village où ils sont confiés à un détachement allemand, lequel rejoint Bar-le-Duc où les trois hommes sont relâchés le lendemain.
Quatre jours après leur chef Auguste Boujard, parti avec une très jeune recrue de 16 ans (André J.), les miliciens haut-marnais avaient quitté Chaumont le 26 août 1944. Ils se rendaient à Nancy, mais ont fait un détour par Saint-Dizier, sans doute pour y chercher quelques collaborateurs présents dans la ville comme Georges Ondet, le délégué local (toulousain) de la LVF. Le jeune Claude M. se souvient qu’ils sont partis « dans un camion volé à Chaumont », que celui-ci a été accidenté entre Bologne et Provenchères-sur-Marne, ce qui a occasionné la blessure du franc-garde Georges Houcque. En passant par Roches-sur-Marne, « Martin et Bernard se sont fait remettre (…) dix kilos de pain et dix kilos de viande », qu’ils auraient distribué à des habitants de Chamouilley. Le lendemain, 28 août 1944, Claude M. abattra le milicien Louis Bernard, un Bragard de 23 ans, dans une rue de Bar-le-Duc, à l'occasion d'un règlement de comptes...
Châteauvillain, vers 15 h 30
Dans l’après-midi, ont lieu les obsèques des victimes du massacre de Châteauvillain. Le gendarme Seiler et Aline Ley rapportent qu’il y a eu des coups de feu, rue de Penthièvre. L’interprète obtient du capitaine allemand qui se trouvait au garage Trécourt de faire cesser les tirs.
Juzennecourt
Une voiture allemande arrive à Juzennecourt le 26 août 1944 et stationne devant le domicile de M. Mahec, qui héberge depuis deux jours Auguste Souffez et Robert Mutin, deux FFI du maquis de l’Aube qui étaient employés vraisemblablement au chantier forestier d’Ecôt-la-Combe. A l’arrivée des Allemands, ces deux hommes prennent la fuite mais sont arrêtés le soir au poste allemand du carrefour de la Croix-Coquillon. Ils sont conduits à Chaumont pour vérification d’identité et devaient être de retour le 27 à 6 h, mais ils sont tués par une rafale de mitrailleuse. L’état civil de Chaumont mentionne leur décès le 27 août 1944 à 21 h. Selon l’enquête du SRCGE, les auteurs de leur exécution seraient des artilleurs de la Kriegsmarine commandés par le capitaine de corvette Balz et cantonnés à Jonchery. Mutin et Souffez étaient âgés de 21 ans. Le premier est né à Manois, le second à Concarneau (Finistère), qu’il avait quitté en 1943 comme réfractaire au STO.
Chaumont, Langres
Les détenus de la prison de Langres sont transportés en camions jusqu’à la gare SNCF de Chaumont. Leurs camarades du Val-Barizien les y rejoignent. Les otages de Châteauvillain – sans Pierre Waeber, Jacques Hantzberg, André Paquot, Henri Morin, libérés les jours précédents – figurent parmi eux. Roger Cheppe témoigne : « Les Allemands vinrent nous chercher pour nous conduire à la gare […]. Les Allemands évacuaient la prison. Nous fûmes embarqués à la gare de Chaumont dans des wagons à bestiaux où je me suis retrouvé avec 34 autres camarades dans une moitié de wagon, l’autre moitié étant réservée à cinq Russes qui, au service de l’Allemagne, avaient dû commettre des délits ». Cheppe se souvient, parmi ses camarades d'infortune de Chaumont, de Germain Prévost, Gabriel Belan, Paul Drut et Georges Chapitre, arrêtés comme lui le 24 août 1944 à Châteauvillain, mais aussi du « lieutenant » Jean Chassagne, de Chaumont, de Jean Millerat, maire de Ville-sous-La-Ferté, Pierre Pillemont, arrêté le 22 août 1944 à Clairvaux. Fait prisonnier le 16 juin 1944 à Bugnières, Raymond Gourlin vient pour sa part de Langres. Lui se souvient d’ « environ 33 ou 36 Français séparés des Russes par les nombreux bagages qui évacuent également, y compris la Gestapo avec sans doute nos dossiers ». Il précise que ce convoi « a été formé en gare de Chaumont exactement à droite de la gare au bout du quai n°1 ».
Qui sont ces 35 ou 36 déportés ? Nous connaissons – outre les neuf cités ci-dessus – les noms de : René Ballet, de Choignes, arrêté le 9 août 1944 à Prauthoy ; Jean Bonnard, de Torcenay, pris le 24 août 1944 à Longeau (emprisonné à Langres) : Claude Chalumeau, né à Blanot (Côte-d’Or), emprisonné à Langres ; Henri Charlet, de Saint-Dizier, et Lucien Viaron, de Blesme (Marne), arrêtés le 27 juillet 1944 dans la cité bragarde, internés à Langres ; Jean de Charette de la Conterie, arrêté le 24 août 1944 à Montier-en-Der ; Claude Quilliard, de Villars-en-Azois, arrêté le 3 juillet 1944 (interné à Langres) ; Hyppolite-Henri Couturier (Magneux), Gaston Girardin (Voillecomte), Henri Grandcolas (Magneux), Georges Lepoix (Magneux) et Pierre Malarme (Wassy), arrêtés les 5 et 6 août 1944 à la suite d’une tentative de sabotage de voie ferrée ; « Maurice Delmas » (de son vrai nom Maurice Cousteau), arrêté le 20 juillet 1944 entre Giffaumont et Montier-en-Der, déjà évadé d’un train de déportation ; André Henriot, de Neuvelle-lès-Voisey ; Georges Lallemand, de Chalindey, pris le 24 août 1944 à Longeau (incarcéré à Langres) ; Raymond Mentré, arrêté à Flagey ; Armand Schumacher, arrêté le 28 juillet 1944 à Bar-le-Duc (emprisonné à Langres) ; Marcel Vaisse, réfractaire au STO, arrêté à Langres le 19 août 1944, emprisonné à Langres jusqu’au 27 août…
Tous sont convoyés jusqu’à Belfort – en cours de trajet, Gourlin et Schumacher tentent de s’évader mais échouent – d’où ils sont déportés le 29 août 1944 à Neuengamme. Très peu en reviennent. Il n’y a pas de liste exhaustive des déportés du 29 août 1944 de Belfort à Neuengamme qui confirmerait bien des hypothèses. Nous ne connaissons que 27 noms. Raymond Gourlin se rappelle également d’un milicien, des nommés Tissot, Jean Petit et Roger Chapuis (non confirmés), d’internés prénommés ou surnommés Jean-Paul, Joseph, Marie, « Le chanteur »… A l'inverse, Gourlin ne cite pas, parmi les déportés, André Guignard et Marc Bongrain. Ce qui est curieux, car Raymond Gourlin connaissait très bien Guignard et n’aurait pu l’oublier dans sa liste. Nous ignorons toujours, 82 ans après, le destin de ces deux résistants capturés à Auberive. Rien ne prouve également que Maurice Blanchard, pris à Boudreville, soit dans ce convoi. Parmi les détenus, Albin Jacot, de Sailly, a été libéré le matin, comme le beau-père d’Henri Charlet ; Marcel Dupaty, arrêté le 3 juillet 1944 à Laferté-sur-Aube et encore incarcéré au Val-Barizien à la date du 27 août 1944, sera emmené en Allemagne mais peut-être pas par ce convoi, et sans doute pas à Neuengamme.
Le 27 août 1944 est le jour où le collaborateur Pierre Claudé quitte également Chaumont. « Sur l’ordre formel de la Feldkommandantur, j’ai dû prendre le train en direction d’Epinal […] J’étais accompagné de mademoiselle Dimey […], Suzanne D., de la Propaganda Staffel, Mlle G, employée dans un service allemand de Chaumont, et enfin de M. L., du CIR de Saint-Dizier ». Le 29 août 1944, ces Haut-Marnais arrivent dans le Palatinat. Arrêté en Allemagne en octobre 1945, extradé vers la France, Pierre Claudé sera fusillé à Dijon en décembre 1946.
Autres évènements du jour : la destruction de la majorité des ponts sur la Marne et le canal ; l’attaque de la voiture de l’ingénieur agronome allemand à la Combe aux Vairons, près de Darmannes (le chauffeur est blessé) ; un accrochage impliquant le camp ZI SA (groupe Siroco) avec une colonne allemande entre Chalvraines et Romain-sur-Meuse ; la mort du FFI André Colle (Compagnie du Der) à Montier-en Der ; enfin, dans la nuit du 27 au 28 août 1944, de nombreux parachutages pour la Résistance … Par ailleurs, le maquis Charles (Varennes) arrête « deux terroristes, dont un très dangereux, qui semaient la terreur dans la région de Coiffy ». L’un de ces hommes, Hubert P. est condamné à mort et exécuté le 28 ou 29 août 1944.
Trois jours après la fin de cette semaine de terreur, qui a vu 32 civils ou résistants haut-marnais massacrés ou abattus*, 35 déportés, et deux portés disparus, l’armée américaine entrait dans le nord du département.
* Auxquels s’ajoutent Louis Reiter, tué à Créancey le 24 août ou le 29 août 1944 (selon les sources).
Sources complémentaires : AD 21, 29 U 48, 29 U 53 – SHD Caen, 21 P 399 746 (dossier A. Souffez).







