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| La voie ferrée à Colombey-lès-Choiseul. Le plus important massacre commis en 1944 en Haute-Marne s'est produit ici. (Photo L. Fontaine). |
A partir du 6 juin 1944, alors que de premiers maquis se mettent en place en Haute-Marne, des crimes sont commis dans le département par les troupes d'occupation, et ce jusqu'à la libération (16 septembre 1944). Cette évocation concerne des civils qui ont été abattus, des déportés de passage qui sont morts lors d'une tentative d'évasion, des résistants dont il apparaît comme certain qu'ils ont été exécutés après avoir été capturés. Elle s'appuie essentiellement sur les dossiers de la délégation régionale du Service de recherche sur les crimes de guerre ennemis (SRCGE), conservés par les Archives départementales de la Marne (série 163 W). Pour les mois de juin et juillet 1944, nous avons recensé respectivement 27 et 19 victimes lors de crimes de guerre en Haute-Marne.
15 juin 1944, Laferté-sur-Aube : André Gilson et Louis Billette
Les victimes : André Gilson, né à Laferté-sur-Aube le 4 juillet 1903, secrétaire de mairie, et Louis Billette, né à Laferté-sur-Aube le 4 novembre 1921, bûcheron, membres du maquis de Laferté-sur-Aube.
L’unité mise en cause : Freiwilligen-Stamm-Regiment 5 (éléments casernés à Chaumont et commandés par le rittmeister Félix Küper, le capitaine Wickermann, l'oberleutnant Offermann).
Les faits : créé vers le 7 juin 1944, le maquis de Laferté-sur-Aube compte 28 hommes, selon son chef, l’adjudant de gendarmerie Maurice Ghirardi. Il s’apprête à rejoindre l’Armée secrète de l’Aube lorsqu’il est victime d’une opération de l’armée allemande (le chef de maquis parle d’environ 1 500 Allemands venus notamment de Chaumont). Le groupe parvient à se replier mais perd deux tués au lieu-dit L’Echelette.
Les témoins. Maurice Ghirardi : Billette « qui s’était caché dans une cabane de vigneron a été ramené à l’endroit du campement avant d’être fusillé », Billette et Gilson « portent des traces de coups sur tout le corps ».
Par ailleurs, un habitant (Maxime Michel) a été grièvement blessé, le maire (Pierre Champagne) a été arrêté, il est mort en déportation.
16 juin 1944, Bugnières : Claude Penègre
La victime : né le 1er mars 1924 à Limoges (Haute-Vienne), réfractaire au STO, membre du groupe de Leffonds (Hubert Aubry).
L'unité mise en cause : un feldgendarme de Chaumont.
Les faits : Claude Penègre est tué en forêt près de Leffonds, sur le territoire de Bugnières, surpris par des Allemands en train de chasser.
Le témoin : Raymond Gourlin (audition du 6 avril 1946), fait prisonnier, déporté : « Au cours d’une attaque allemande à Bugnières, il fut blessé au genou. Nous ne sommes restés que nous deux sur la place du combat et j’ai été fait prisonnier. Les Allemands ont chargé Penègre sur une voiture hippomobile et quelques instants plus tard après l’avoir descendu, ils l’ont fusillé. C’est un feldgendarme de Chaumont, dont j’ignore le nom, qui lui a tiré deux balles de pistolet dans la tête, et ce le 16 juin 1944 vers 6 h 30. Le sous-officier qui était garde-chasse à Arc-en-Barrois a participé à notre capture, mais ce n’est pas lui qui a tué Penègre. » Raymond Gourlin, originaire de Chaumont, a été déporté. D’après le maire, Albert Thévenot, « les auteurs du meurtre de Penègre Claude sont des soldats allemands qui étaient venus à la chasse dans la région ».
28 juin 1944, Heuilley-Cotton : Philibert Ams, Gabriel Castex, René Mazières, Maurice Mouze, Jules Pattaron, et trois inconnus identifiés (par Christiane Garguilo, Chantal et Guy Minot) comme correspondant à Rinaldo Corsi, André Peloux et Gilbert Puteaux
Les mis en cause : un officier et un militaire (O.) de l’école de police d’Iéna, chargée de l’escorte des déportés (1. Alarmkompagnie Jena).
Les faits : un train de déportés pour Buchenwald, parti de Grenoble et transportant des détenus de Fort-Barraux, est marqué par une tentative d’évasion après Villegusien, dans la rampe de Pralant, à 1,5 km environ de la gare de Heuilley-Cotton. Des internés s’évadent. Deux ne sont pas repris (Xavier Contessa et Lucien Martin). Huit évadés ou compagnons de déportation sont abattus. Selon l'état civil de la commune d'Heuilley-Cotton, ils sont morts à 11 h 30.
Les témoins. Alfred Vogel, compagnie de l’école de police d’Iéna (Allemagne) : « Lors d’un arrêt près d’Is-sur-Tille, quatre prisonniers tentèrent de s’évader. Ils ont été aperçus par le garde et abattus à la mitrailleuse. Le lieutenant Hoffmann [commandant du détachement de 60 hommes de l’escorte] a fait arrêter le convoi et a fait rechercher dans quel compartiment s’étaient trouvés les fuyards abattus. […] Hoffmann fit sortir de leur compartiment les cinq détenus qui s’y trouvaient encore, les fit placer vis-à-vis du convoi, contre le talus, puis donna ordre à des servants d’une mitrailleuse de les abattre. » Jean Seibert, compagnie de l’école de police d’Iéna : « Un policier du nom de O. est venu rendre compte que les cinq fuyards avaient été exécutés après avoir été repris. […] Hoffmann donna ensuite l’ordre de faire procéder à l’exécution des cinq déportés du compartiment qui n’avaient pas pris la fuite. Cet ordre fut exécuté au fusil mitrailleur par un fusilier marin allemand. » Jean Hirn, déporté : « J’entendis de nombreux coups de feu, le train s’arrêta ; les Allemands ont fait descendre cinq déportés du compartiment voisin du mien, les ont fait aligner au bord du talus et les ont immédiatement fusillés. […] Le lieutenant allemand (SS) qui commandait le détachement voulait faire fusiller en plus un déporté par compartiment, mais cette exécution n’eut pas lieu, grâce à l’intervention d’un capitaine de marine. » Sources complémentaires : dossiers sur les crimes de guerre conservés par les Nations Unies ; Jean ROBINET, "Le massacre d'Heuilley-Cotton le 28 juin 1944", reproduit dans "La Résistance en Haute-Marne", tome 1, Dominique-Guéniot imprimeur-éditeur, Langres, 1982.
30 juin 1944, Voisines : Hubert Aubry, Jacques Zoll, Georges Gruardet, Roger Moyon, Henri Faessel, Hubert Jacquotte, Daniel Gourlin (frère de Raymond Gourlin), Jean Nevers, Charles Zoll, tués au combat ou dans des circonstances non précisées. Michel Gerbet, Adrien Lauvin, Raymond Simar, Louis Schenck, Maurice-Roger Menut et Japhet Lanz, faits prisonniers et exécutés
Les faits : à partir de 5 h 30, des troupes du Freiwilligen-Stamm-Regiment 5, commandées par le rittmeister Félix Küper, en poste à Chaumont, et le leutnant Lange, investissent les villages environnant les bois de Voisines. L’opération impliquant 800 hommes et visant à détruire le maquis commandé par Hubert Aubry dure de 11 h 30 à 13 h. Sur 19 maquisards, quinze sont tués, deux sont capturés (et déportés : Robert Noirot et Raymond Blanchard, mort en déportation), deux en réchappent. Des personnels de la Sipo-SD et de la feldgendarmerie de Chaumont sont également impliqués dans l’opération.
Les témoins. Lire Josette et André GROSSETETE, Voisines. Haute-Marne. Juin 1944. Chronique d'un massacre annoncé, éditions Dominique-Guéniot, 2001.
30 juin 1944, Vauxbons : Maxime Nancey
La victime : né à Vauxbons en 1896, adjoint au maire de la commune.
Les faits : lors de l’opération allemande contre le maquis de Voisines, Maxime Nancy est blessé à la cuisse, puis, selon le maire, achevé « de deux coups de feu en pleine poitrine à bout portant ». Sources complémentaires : J. et A. GROSSETETE, Voisines, op. cit. ; AD 52, 15 J 85.
14 juillet 1944, Giey-sur-Aujon : Max Duville
La victime : né à Bourbonne-les-Bains en 1921, marin démobilisé fin 1942, enseignant à Illoud, à Provenchères-sur-Meuse, Leffonds, enfin Giey-sur-Aujon.
Les faits : dans la nuit du 12 au 13 juillet 1944, un bombardier de la RAF s’écrase en forêt près de Giey (cinq tués, deux rescapés). Le 14, un détachement de la base de Longvic, avec le major Erich Ziffer, commandant en second de la Kommandantur de cette base, se rend sur les lieux et se fait accompagner de Max Duville rencontré dans le village. Celui-ci est grièvement blessé par balle sur les lieux du crash. Il décède à l’hôpital de Chaumont.
Le témoin. Adrien Levis, chauffeur du véhicule : « J’ai coupé le contact. A ce moment, une détonation retentit. Au même instant, j’ai vu M. Duville tomber sur le dos puis se relever. L’officier lui a demandé ce qu’il avait. M. Duville lui répondit : « Je ne sais pas. » Il retomba une deuxième fois. […] Un projectile l’avait atteint au bas de l’omoplate. » Adrien Levis affirme que l’ingénieur Fick, employé à la réparation des moteurs à Longvic, s’est aperçu qu’il manquait une balle dans son pistolet-mitrailleur.
26 juillet 1944. Colombey-lès-Choiseul : Wassilij Andrejenko, Otto Hermann Willi Goettel, Iwan Janusch, Richard Klonz, Nikolaj Kolodjaschyj, Nikolaj Kudrenko, Wladyslaw Lubecki, Grigorij Lukjanez, Jefim Moroz, Cornelis van den Oever, Iwan Pawlenko, Aleksandr Schirtujew, Pjotr Sergejew, Pjotr Sukolenow, Nikolaj Trotzkyj, Sigismund Wajs, Grosse Wulder, Fritz Albin Rudolf Wunderlich (et peut-être le matricule 17 120)
Les faits : un train de déportés de l’île d’Alderney (Aurigny) parti le 4 juillet 1944 de Saint-Malo est marqué, à 23 h 30, par une tentative d’évasion, après la gare de Merrey, sur le territoire de la commune de Colombey-lès-Choiseul. Les témoignages (déportés comme cheminots) parlent d’un à trois fugitifs rattrapés, blessés et fusillés, et de 14 à 17 prisonniers abattus dans le wagon. Les corps sont enterrés à Toul. Lors de leur exhumation, il est fait état de 17 corps. Un 18e est resté sur la voie ferrée à Colombey-lès-Choiseul et inhumé dans le village. Le Mémorial de Neuengamme – camp de rattachement des déportés – parle de 18 victimes, mais aucune ne porte le matricule 17.120 retrouvé en Haute-Marne.
Les mis en cause : des SS de la division Totenkopf rattachés à la 1. SS-Baubrigade, commandés par le SS-obersturmführer Georg Braun. Le déporté Jan Woitas affirme que le SS croate Marian T. lui a indiqué avoir tiré dans le wagon. Le rapport d’enquête conservé par l'ONU met en cause également un SS-hauptscharfürher, Otto Haegelow, tandis qu’un officier britannique qui a interrogé un déporté évadé et un déserteur SS implique le SS Peter B.
Les témoins : ce massacre a été évoqué en détail par un article de ce blog datant de mars 2025 et depuis actualisé.
Prochain volet : août 1944.
