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| Le monument dédié aux victimes du massacre de Châteauvillain. (Photo L. Fontaine). |
Le 24 août 1944, un détachement russo-allemand présent depuis plusieurs jours à Châteauvillain massacre 17 habitants de la localité au prétexte que des coups de feu ont été tirés sur ses hommes. Il ne s’agit pas ici de revenir en détail sur le déroulement d’un des massacres les plus importants commis sous l’Occupation en Haute-Marne (1), mais d’essayer d’en savoir davantage sur leurs auteurs supposés.
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| Le premier rapport sur la tragédie, rédigé par le gendarme Marc Seiler. (ADHM, 342 W 284). |
Le contexte
Châteauvillain est un chef-lieu de canton de l’arrondissement de Chaumont, sur la route de Châtillon-sur-Seine (Côte-d’Or). La Résistance y a pris naissance très tôt, dès 1942. Son animateur, Philippe Hantzberg, a été arrêté en janvier 1944, et il est mort en déportation. Depuis juin 1944, la bourgade est l’une des plus agitées dans l’arrondissement. Des résistants ont saboté un pont, réquisitionné à plusieurs reprises du carburant dans l’usine des Dérivés du bois ainsi que du tabac, et ils ont même désarmé, soit à Châteauvillain, soit dans le village voisin de Latrecey, deux soldats allemands qu’ils ont dévêtu de leur uniforme. La dernière incursion date du 11 août 1944.
A cette époque, il n’y a encore pas de maquis haut-marnais à proximité. Le maquis le plus proche, Duguesclin, n’est créé que le 23 août 1944. Il y a bien, à une trentaine de kilomètres de là, un camp à Auberive, mais il ne semble pas avoir encore agi dans ce secteur. En réalité, c’est le maquis de Montigny-sur-Aube (Côte-d’Or) qui s’est livré à toutes ces opérations. Il agissait en particulier entre Boudreville et Châteauvillain sur la RN 65, ou à proximité de Dinteville. Ce maquis était commandé par un Haut-Marnais de naissance, Raymond Gogien, dont le frère résidait précisément à Châteauvillain et qui figure parmi les fusillés du 24 août.
L’ordre de représailles
Selon le secrétaire général de la préfecture de la Haute-Marne, Jean Maccioni, c’est le Feldkommandant de la Haute-Marne, l’oberst (colonel) Werner Kleffel, qui l’a informé le 14 août 1944 devant témoins qu’en cas d’actions de la Résistance, il enverrait des éléments « russes » spécialisés dans les représailles.
Des enquêtes difficiles
Les auditions de témoins du massacre ont été nombreuses après la Libération. C’est la délégation régionale du Service de recherche des crimes de guerre (SRCGE) qui, en s’appuyant sur la coopération des gendarmes, a initié plusieurs enquêtes relatives au massacre de Châteauvillain. Le premier rapport sur ce crime date du 25 août 1944, et il a d’ailleurs été signé par un gendarme survivant, Marc Seiler. Mais dès l’automne 1944, les investigations prennent une dimension supplémentaire, car il s’agit tout à la fois d’identifier les auteurs du massacre pour les traduire devant la justice mais aussi de juger des collaborateurs qui auraient pu être impliqués. Au cours de leurs auditions, les témoins, souvent parents des 17 victimes, évoquent tout d’abord trois unités distinctes présentes en ce jour tragique.
Le premier, c’est un détachement estimé à 200 hommes « portant l’uniforme de l’armée de l’air » qui, d’après Aline Ley, s’installe le 20 août 1944 dans le parc aux daims. Survivant du massacre, Michel Devillers note aussi que « beaucoup [de soldats] portaient l’uniforme de l’aviation avec insigne », tandis que Mme Lazarus déclare : « Tous ces soldats allemands portaient l’insigne de l’aviation allemande. Je n’ai pas remarqué de numéro d’unité. Ils portaient l’uniforme gris bleu des aviateurs. »
Le deuxième détachement arrive dans la commune peu après ces aviateurs (peut-être le 21). Un témoin parle de 80 cosaques du Don et du Tarban. Michel Devillers confirme cette présence : « Les Russes étaient habillés de la tenue allemande, d’aucuns étaient coiffés du bonnet à poil ». D’après Aline Ley, « ce dernier détachement était commandé par deux officiers russes qui avaient le grade de lieutenant ». Les témoignages évoquent des officiers tatoués sur les bas. Pour l’un, une ancre de marine et une tête de marin à béret ; pour le deuxième (c’est Thérèse Desvaux, veuve d'une victime, qui le précise), une tête de femme et une étoile rouge. L’enquête évoque l’hypothèse d’un nommé Ackermann comme étant le chef des deux détachements. Serait-ce cet officier portant lunettes, de « grande taille et très maigre » évoqué par Michel Devillers ?
Enfin, la présence de feldgendarmes de Chaumont, et notamment du feldwebel (adjudant ou adjudant-chef) Karl Betchler, est attestée. Le gendarme français Seiler la confirme également. Nous y reviendrons.
Les cosaques
L’enquête pour identifier les unités impliquées dans le massacre s’avère difficile. D’autant que Mme Lazarus l’assure : « Les écussons avaient été décousus. Cependant certains portaient l’insigne des aviateurs et d’autres portaient l’inscription BA sur le bras droit en lettres rouges ». Quant à Roger Cheppe qui sera déporté, s’il se souvient d’ « un officier SS en tenue brune » (hypothèse peu probable), « les Allemands qui nous conduisaient [étaient] revêtus de capotes de camouflage, il était donc impossible de déceler à quelle arme ils appartenaient ».
Pourtant, tout simple indiquer que le détachement russe appartenait au Freiwilligen-Stamm Regiment 5. C’est ce que pense d’ailleurs le SRCGE qui met plus particulièrement en cause le I. Abteilung (groupe d’escadrons) effectivement présent à Chaumont. Ce régiment correspond à l’ancien Kosaken-Ausbildungs-und-Esartz-Regiment mis sur pied à Cracovie (Pologne) sous les ordres de l’oberst (colonel) Bjely et arrivé à Chaumont avant la mi-février 1944. Au 22 août 1944, ainsi que le précise une note "secrète" datée de ce jour, des escadrons de ce régiment étaient toujours présents en Haute-Marne, et ce pour réaliser plusieurs missions. La première est d’assurer la sécurité des travaux d’aménagement de positions dans le Sud Haute-Marne. Elle est revenue à six escadrons installés à Villiers-sur-Suize, Faverolles, Saint-Ciergues, Noidant-le-Rocheux, Flagey et Longeau (soit 900 à 1 200 hommes). Notons qu'il s’agit précisément de l’axe aujourd’hui occupé par l’autoroute A 5/A 31 et qui est parallèle à la RN 74 (axe Chaumont-Langres). Ces escadrons font face à l’Ouest, direction d’où sont censés arriver les Alliés (nous sommes deux jours avant l’entrée dans Paris, et les troupes américano-françaises débarquées le 15 août 1944 en Provence sont encore au combat à Toulon et Marseille). Par ailleurs, 700 autres cosaques sont destinés à participer à ces travaux de construction aux approches de Langres. Enfin, et c’est un point de ce document qui nous intéresse, une réserve de 400 cosaques est destinée à surveiller une ligne Saint Dizier – Montsaugeon dans un secteur à « 20 – 25 km » à l’ouest du dispositif de garnisons de sécurité. C’est vraisemblablement à cette réserve, à la disposition du Feldkommandant, qu’appartiennent les éléments implantés à Auberive, à Blaise ou à Arc-en-Barrois, et, surtout, ceux qui ont agi à Châteauvillain.
Nous noterons que le I./Freiwilligen-Stamm-Regiment 5, confié au rittmeister (capitaine de cavalerie) Felix Kupper, a une expérience dans le domaine des représailles, puisqu’il a sévi à Laferté-sur-Aube et Voisines en juin 1944 (17 maquisards tués ou exécutés), puis dans l’Ain et le Jura en juillet 1944. Le 1er septembre 1944, ce régiment quitte Chaumont pour la Haute-Saône, se livrant au passage à d’autres crimes (à Nogent, à Montigny-le-Roi, en particulier).
Les "aviateurs"
Mais là où la note secrète évoquée apparaît comme la plus éclairante, c’est à l’évocation de Jagdkommando (commandos de chasse). D’abord un mot sur l’auteur de cette note, et le contexte dans lequel elle a été rédigée. Ce document « secret » - mais tous ceux de ce corpus sont qualifiés ainsi - figure dans les archives du Korps du général Kurt Feldt, conservées par les archives nationales américaines (Nara). C’est le 9 août 1944 que Feldt, général de cavalerie né en 1887 (2), commandant du district militaire du Sud-Ouest de la France, a reçu l’ordre de porter son état-major d’Amboise (Indre-et-Loire) à Vittel (Vosges) pour organiser une ligne de défense sur la Marne. La précision est importante, car elle montre que la volonté allemande de stopper les Alliés sur cette rivière est bien plus précoce que ce qui était jusqu’à présent admis – on se bat toujours en Normandie à ce moment. C’est dans le cadre de sa mission (3), au titre de chef de la section III (Abschnitt III), que Feldt est amené à prendre en compte les unités présentes en Haute-Marne depuis plusieurs mois voire davantage, tel le Kosaken-Ausb. Reg (ou Freiw.-Stamm-Rgt. 5). Dans son journal de marche, à la date du 22 août 1944, le général Feldt écrit : « Engagement du [Kosaken-Ausb.-Rgt.] comme garnison de sécurité et pour la construction de positions dans le secteur de Langres, ainsi que sur les routes vers l’Ouest pour la sécurisation contre les chars de reconnaissance. » C’est le dispositif évoqué plus haut.
Mais dans la note du même jour signée par ce général de cavalerie, un point attire l’attention : les 1ère et 3e compagnies du I. Abteilung du Luftnachrichten-Ausbildungs-Regiment 305 (régiment dont l’état-major est à Nancy), la 1ère compagnie (4) du I./Luftnachrichten-Ausbildungs-Regiment 302 (régiment commandé depuis 1942 par l’oberst Georg Freytag) et le Reserve-Beobachtungs-Abteilung 44 (5) ont reçu l’ordre de détacher chacun 30 hommes afin accompagner l’officier – dont l’identité n’est pas mentionnée – qui a été chargé de mener des opérations « de chasse ». Par ailleurs, la même compagnie du I./Ln-Ausb-Rgt 302 fournit 40 hommes pour les Jagdkommando à la disposition de la Feldkdommandantur. Notons qu’à la date du 20 août 1944, ce même bataillon était implanté à Chaumont (deux compagnies) mais aussi à Crenay (une compagnie), donc à 20 km à l’est de Châteauvillain.
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| (Source : Nara, 316380541) |
Et si c’était des éléments de cette unité – et peut-être aussi des hommes du Ln-Ausb-Rgt 305, mais il est vrai davantage présent dans le Nord Haute-Marne – qui avaient pris part aux représailles dans le bourg ? C’est une hypothèse très vraisemblable pour trois raisons. D’abord, la nature des missions dévolues aux Jagdkommando : la lutte contre les « terroristes » - et l’on sait que c’est pour ce motif que l’expédition de Châteauvillain a été décidée. Ensuite, nous n’avons pas trouvé trace d’une autre unité de la Luftwaffe présente, à cette époque, en Haute-Marne. Les sources allemandes évoquent ainsi le Flieger-Regiment 90 localisé en septembre 1944 à Langres, mais aucun document n’atteste de sa présence dans le département dans les semaines précédentes. Enfin, le Ln-Ausb-Rgt 302 a été impliqué ultérieurement dans d’autres crimes de guerre dans le département.
Mais d’abord, qu’est-ce qu’un Luftnachtrichten-Ausbildungs-Regiment ? Littéralement, un régiment de transmissions de l’armée de l’air. C’est donc loin d’être, initialement, une unité combattante. Le Ln-Ausb-Rgt 302 a été mis sur pied en octobre 1942, et son 1er bataillon (Abteilung) installé à Chaumont peut-être dès cette époque. En attendant l’arrivée de troupes allemandes se repliant depuis l’Ouest ou le Sud-Ouest et le centre de la France, il est une des rares unités disponibles en Haute-Marne à cette époque, avec le Kosaken-Ausb.-Reg et le Sicherungs-Regiment 399.
Durant la première quinzaine de septembre 1944, des éléments de ce bataillon, sous les ordres du hauptmann Weinauer, sont en position défensive au nord de Chaumont. Le 11 septembre 1944, la 2e compagnie du I/Ln-Ausb-Rgt 302, commandée par le leutnant Holer, est à Condes. L'oberleutnant Karl Zille - qui sera porté disparu le 26 septembre 1944 - est également évoqué par le maire du village. Un de ses sous-officiers, le feldwebel Kuchler, conduit une patrouille qui abat un père et son fils, à Brethenay : Louis et Albert Jolibois. On en connaît les circonstances grâce à l’audition d’un déserteur alsacien, Paul Tugler. Deux jours plus tard, la garnison allemande évacue Chaumont pour prendre la direction de Montigny-le-Roi. En cours de route, une avant-garde tombe dans une embuscade dressée par les FFI du maquis de Pincourt. Des soldats allemands sont tués. En représailles, des incendies sont allumés dans le village voisin d’Essey-les-Eaux (il y aura quatre victimes civiles). Ici encore, c’est un déserteur alsacien servant dans le Ln-Ausb-Rgt 302 (6), René Wintz, qui met en cause un officier, l'oberleutnant Koch, commandant la 3e compagnie. Interrogés à la Libération sur ces deux crimes, aucun de ces deux « Malgré-Nous » n’évoque toutefois le massacre de Châteauvillain.
Conclusion
A notre connaissance, un seul militaire allemand a été condamné à la Libération pour son implication dans la tragédie de Châteauvillain. Il s’agit du feldwebel (adjudant ou adjudant-chef) Carl Betchler, de la Feldgendarmerie de Chaumont. Ce service de gendarmerie est soupçonné d’avoir simulé une attaque de la Résistance pour justifier les représailles. Par ailleurs, Betchler a été mis en cause dans les incendies dans le bourg. Echappant à la peine de mort, il est condamné en 1949 à 20 ans de travaux forcés par le tribunal militaire permanent siégeant à Metz.
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| Carl Betchler. (Source : AD 51). |
Aucun des officiers présents à Châteauvillain ce jour-là ne semble avoir été arrêté. Quant à l’oberst Kleffel, "premier responsable" – selon Jean Maccioni – d’avoir ordonné une expédition à Châteauvillain, il a trouvé la mort dans une embuscade dans les Vosges en septembre 1944.
S’il n’évoque pas précisément le massacre de Châteauvillain – il s’agit d’une note prescrivant des ordres, pas d’un compte-rendu d’opérations -, le document signé du général Kurt Feldt révèle quoi qu’il en soit qu’au moins 130 soldats appartenant à des Ln.Ausb.Rgt, donc à la Luftwaffe, ont été affectés à des opérations « de chasse », et notamment 70 du Ln.Ausb.Rgt 302 dont nous avons vu qu’il était implanté à Chaumont et Crenay à la date du 20 août 1944, c’est-à-dire vraisemblablement le jour où un détachement « d’aviateurs » est arrivé à Châteauvillain.
Non formellement établie, la participation de ce régiment apparaît donc très probable (7). Notons toutefois que ce sont bien les cosaques russes qui ont marqué les esprits par leur férocité ce soir-là. Outre 17 victimes, tuées dans les rues du bourg ou exécutées dans le parc aux daims, le massacre a conduit à la mort, en déportation, de quatre otages arrêtés durant l'expédition. D’après le gendarme Seiler, le détachement russo-allemand a quitté la commune dans la nuit du 24 au 25 août 1944.
Sources principales : Nara (Archives nationales américaines), 316380541 – Arch. dép. de la Marne, série 163 W – Arch. dép. de la Haute-Marne, 342 W 284 - BundesArchiv, archives du Ln.Ausb.Reg. 302.
1 On peut se référer à : DESNOUVAUX Didier, FONTAINE Lionel, SIMONNET Marie-Claude, La Haute-Marne dans la guerre 1939-1945, De Borée éditions, 2015 ; Club Mémoires 52, La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, 2022 : LAVOCAT Marie-Claude, Châteauvillain : massacre du 24 août 1944, Liralest, 2024.
2 L’officier bénéficie d’une fiche Wikipedia. On y apprend qu’il a terminé la guerre 14-18 avec le grade de capitaine, qu’il commandait une division de cavalerie en 1940, et qu’il a fait rendre les honneurs aux Cadets de Saumur.
3 Feldt ne pourra s’opposer à l’avancée alliée, malgré l’ordre de destruction des ponts sur la Marne (destruction réalisée le 27 août 1944). Saint-Dizier tombe le 30 août 1944, Joinville le lendemain. Le 4 septembre 1944, Feldt se porte avec une partie de ses troupes en Allemagne. Il laisse par exemple le Reserve-Beobachtungs-Abteilung 44 à Andelot, pris en compte par le Gruppe Ottenbacher à compter du 8 septembre 1944.
4 Le leutnant Wiehe servait dans la 1ère compagnie - qu'il commandait ? - du I./Ln.Ausb.Rgt 302.
5 C’est l’unité qui sera décimée à Andelot le 12 septembre 1944. Le 26 août 1944, sa 3e batterie a déjà perdu deux hommes à Donjeux.
6 Outre l’oberleutnant Koch, les archives américaines évoquent également un lieutenant Mail, de la même compagnie, impliqué dans un crime de guerre à Nogent. Il s’agit du massacre d’Essey-les-Eaux.
7 Par ailleurs, les agents de la Sipo-SD de Bretagne, pourtant cantonnés à Chaumont, semblent étrangers à cette opération. La seule certitude, c'est que des militants bretons du Parti populaire français (PPF) également repliés en Haute-Marne se sont retrouvés sur les lieux du massacre, mais les jours suivants.



