lundi 22 juin 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (1) : 22 août 1944

Auberive, septembre 1944. L'état-major départemental FFI et des hommes du maquis Max.
(Photo Jean Maire).


15 août 1944. Les armées allemandes battent en retraite. Les éléments de la police allemande (Sipo-SD) qui s’installent ce jour-là à Chaumont sous les ordres de Fritz Barnekow viennent de Bretagne. Ils y seront rejoints dès le 19 août 1944 par un groupe d’action du Parti populaire français (GA PPF) mis sur pied à Saint-Malo. Tous s’installent dans différents immeubles du boulevard Gambetta, où ils voisinent avec une poignée de miliciens. Depuis Chaumont, l’oberst Werner Kleffel, feldkommandant depuis quelques mois (il a quitté Nevers le 12 juin 1944), entend également faire régner l’ordre dans le département. Il dispose notamment, pour cela, du Kosaken-Ausbildungs-Regiment (Freiwilligen-Stamm-Regiment 5), caserné à Chaumont et Langres. Ses escadrons permettent de sécuriser les travaux d’aménagement d’une ligne de défense sur la Marne, mission confiée le 9 août 1944 au general Kurt Feldt dont l’état-major est à Vittel (Vosges). Feldt est assisté de plusieurs officiers supérieurs qui vont commander des kampfgruppen disposant d’unités de pionniers de forteresse. Parmi ces officiers, citons l’oberst Hans-Joachim Kutzel, feldkommandant de Laval, l’oberstleutnant von Gebsattel, feldkommandant de Rennes, l’oberst Gollé, l’oberst Grunert, l’oberst Radeke à Joinville, l’oberst Lipken à Chaumont, l’oberst Brandt à Wassy... 

C’est dans ce contexte que les Allemands et leurs auxiliaires français vont faire régner la terreur en Haute-Marne à partir du 22 août 1944, c’est-à-dire à la veille de l’ordre de guérilla générale donné aux maquisards, et à huit jours de l’arrivée des Américains. La prise d’otages de 22 habitants de Colombey-les-Deux-Eglises (19-22 août 1944), les premières arrestations opérées à Chaumont et à Orges par des miliciens et des militants du GAPPF (21 août 1944), l’installation de cosaques et d’aviateurs – possiblement du Luftnachrichten-Ausbildungs-Regiment 302 – à Châteauvillain (20-21 août 1944) sont les prémices de cette semaine de douleurs. 

Clairvaux (Ville-sous-La-Ferté, Aube), 11 h. 

Un convoi composé de camions et d’un autocar s’arrête devant l’Hôtel Saint-Bernard, établissement exploité par Martial et Madeleine Champied, à Clairvaux, commune de Ville-sous-La-Ferté, première localité auboise après la Haute-Marne. Madeleine Champied évalue l’importance de la troupe à environ 60 soldats allemands « et une trentaine de policiers de la Gestapo ». Secrétaire de mairie, Léonce Seuret note la présence de Miliciens. En réalité, il s’agit de militants du Parti populaire français (PPF) venus de Saint-Malo et qui accompagnent des agents du Kommando Sipo SD de Rennes. L’enquête de la justice française mentionne notamment la présence, ce jour-là à Clairvaux, de Pierre Brossard, Gérald Gallais, Armand Lussiez, Georges Tilly, Daniel Travert, tous membres du Groupe d’action PPF commandé par Lucien Imbert et arrivé à Chaumont le 19 août 1944. A l’hôtel, ces éléments germano-français commencent à consommer puis se livrent au pillage de l’établissement. Ils arrêtent Martial Champied puis, avant leur départ, disposent des explosifs dans la demeure. « Les portes, les fenêtres, plafonds et planchers ont cédé sous la violence des explosions et ont été déchiquetés, témoigne Léonce Seuret. M. Champied Martial a été martyrisé à coups de poing et avec un jet d’eau fonctionnant au robinet de la concession » Madeleine Champied précise que la troupe est repartie avec 71 000 F d’argent liquide, du tabac, 200 bouteilles de vin, des pommes de terre, de la farine, du lard salé, du jambon, du linge, etc. L’expédition se porte ensuite jusqu’au domicile du maire de Ville-sous-La-Ferté, Jean Millerat, qui est arrêté, tout comme Léonce Seuret, secrétaire de mairie, André Courtalon, garde forestier, Paul Vittoni, bûcheron, et Guireau, commis de bois à Bar-sur-Aube . […] « [Le] camion stationnait non loin de l’entrée de la maison centrale de Clairvaux. […] Nous avons été relâchés environ trois heures après notre arrestation. » (Léonce Seuret). Puis l’expédition gagne Chaumont, où Champied et Millerat sont incarcérés au Val-Barizien. D’après un témoin, le garde forestier André Courtalon, « qui n’avait sur lui aucune pièce d’identité », a également été emmené à Chaumont mais aurait été rapidement libéré. Le nom de Pierre Pillemont n’apparaît pas dans ces témoignages. Pourtant, ce jeune Havrais de 15 ans a été ce jour-là capturé à Clairvaux et conduit lui aussi à Chaumont. 

Dancevoir, vers 11 h 45. 

Le maréchal ferrant Marcel Briot, 52 ans, constate l’arrivée devant le village de trois autos mitrailleuses allemandes et d’un camion de troupes. Une des blindées s’arrête devant le domicile de Charles Gelin. Ce dernier dénombre une quinzaine d’Allemands. Une fusillade est alors entendue. Père de Marcel Briot, François Briot, 79 ans, est abattu à l’entrée nord de Dancevoir. Le neveu de Charles Gelin, Raymond Didon, 13 ans, est blessé par une balle dans le dos. Le détachement ennemi quitte Dancevoir vers 15 h 15, emmenant avec lui Hubert Briot, 19 ans, petit-fils de la victime, et Paul Royer. Tous sont deux dirigés sur la caserne de la route de Langres à Chaumont où ils sont libérés le lendemain. Selon Hubert Briot, le détachement s’est d’abord rendu vers un petit bois, en face de la caserne Damrémont. Il pense qu’il s’agit du lieu-dit Chaumont-le-Bois, où il y avait « beaucoup d’autos mitrailleuses ». D’après l’interprète Aloïs Kesler, la troupe cantonnée à Chaumont-le-Bois était SS, venait « de l’Ouest de la France » et assurait le ravitaillement des troupes en repli. Elle aurait ensuite séjourné au Val des Echoliers. Une résidente de Chaumont-le-Bois, Marie Vindiminan, parle d’un détachement du bataillon (sic) Adolf-Hitler, composé de 64 hommes commandé par un feldwebel. Elle indique qu’ils viennent de Caen. C’est effectivement là que s’est battue la SS division Adolf-Hitler. 

Trémilly, vers 19 h 30. 

Thérèse Peguet, une habitante de Trémilly, rentre de Soulaines à pied. Elle est alors doublée par deux cyclistes, Louis Michel, de Nully, et un autre « jeune homme », qu’elle ne connaît pas. Les deux hommes croisent des soldats allemands près d’un camion, à environ 600 m de Soulaines. Ils s’arrêtent, sortent leur papier. « J’ai entendu un coup de feu, puis j’ai vu Michel se replier sur lui même et se tenir le ventre » (Thérèse Peguet). L’identité de l’unité qui a tué Louis Michel n’est pas connue. 

Auberive, vers 20 h 30 – 21 h. 

Un enfant de 11 ans, Pierre Goette (Gotte), fils des fermiers d’Allofroy, entend un coup de feu provenant de la direction de la chapelle Saint-Rémy, à 350 m de la départementale 20 Praslay-Auberive. Dans ce village, depuis plusieurs jours, environ 300 soldats russo-allemands sont présents, et ils tiennent notamment un barrage à ce carrefour. Un quart d’heure après avoir entendu le coup de feu, « j’ai vu un cosaque armé d’un fusil et à bicyclette qui descendait le coteau pour regagner le chemin qui traverse notre ferme », déclare l’enfant. Le lendemain, vers midi, Pierre Goette informe son père Joseph qu’il a découvert « une femme mannequin, en bordure du bosquet de la chapelle ». En début d’après-midi, le cultivateur accompagne le gendarme Dubois jusqu’au bosquet. Là, ils découvrent deux corps de femmes. L’une porte « une blessure au sein droit […], la robe maculée de sang est à demi-relevée, les sous-vêtements à demi-défaits ». La seconde présente la même blessure. Aucun papier d’identité n’est retrouvé. En revanche, le gendarme découvre un médaillon qui permet d’identifier Geneviève Aubertin, d’Aprey. La famille, contactée, déclare que la jeune femme est partie de la gare d’Aprey le 21 août 1944 pour se rendre à celle de Vivey, chez Suzanne Lamy. Selon un témoin, Suzanne Lamy, « cheffe de gare » de Vivey depuis février 1943, devait se rendre à la ferme de La Salle avec Geneviève Aubertin, agent de liaison comme elle. Suzanne Bret est née à Dijon le 19 octobre 1918. Elle a épousé en 1938 Lucien Lamy, lieutenant au maquis de Vivey puis au maquis Max. Geneviève Aubertin a vu le jour le 3 janvier 1921 à Rambucourt (Meuse). Son père est chef de gare à Aprey-Flagey. Elle est employée auxiliaire de la SNCF. Son frère Louis sert au sein du maquis.

Sources principales : Archives départementales de la Marne, série 163 W - Archives nationales américaines - La Haute-Marne et les Haut-Marnais durant la Seconde Guerre mondiale, club Mémoires 52, 2022.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire