samedi 11 juillet 2026

Une semaine de terreur en Haute-Marne (5) : 26 août 1944

Pierre Claudé rédigeant un discours à son bureau.
(Détail d'une photode la collection des Musées de Paris).



Cirey-sur-Blaise, vers 8 h 30 

    La fusillade est entendue à 8 h 15 depuis Doulevant-le-Château. Dans l’après-midi, Robert Burgeat, avocat à Paris, apprend que « deux Allemands [ont été] tués au carrefour des Quatre Chemins, route de Leschères. L’on vient même d’amener les deux corps ici à la gendarmerie. » L’accrochage a eu lieu après que des hommes du groupe de Cirey, commandés par l’adjudant Benjamin Chrétien, ont barré la route entre Cirey et Charmes-la-Grande. Ils ont été surpris par l’arrivée de deux voitures allemandes venant de Leschères et se dirigeant sur Doulevant, obligeant les FFI à se replier. En représailles, les Allemands arrêtent le lendemain trois élus de la région : Philippe Molter (Doulevant), le comte de Salignac (Cirey) et Abel Brisbare (Leschères-sur-le-Blaiseron). Ils sont emmenés à Joinville où ils seront brutalisés. 

Chaumont, dans la journée 

    Pierre Claudé fait preuve d'une nervosité extrême. Le brillant officier de 14-18, médaillé militaire, engagé résolument dans la Collaboration (il sert en Russie comme aspirant dans les rangs de la LVF, tient la permanence de cette légion à Chaumont et devient inspecteur régional du Mouvement social révolutionnaire) se laisse aller à un excès de violence, ce jour-là. Accompagné de deux hommes, le comptable chaumontais se rend chez le Dr Maurice Picot, 24, boulevard Gambetta, dont il entend réquisitionner la voiture. Le praticien proteste. Claudé sort alors son revolver, frappe notamment au visage le Dr Picot qui perd trois dents. Sur protestation de « notables » chaumontais, la Sipo-SD est obligée d’intervenir auprès de Claudé et de le désarmer. 

    Ce même jour, Madeleine Champied cherche à avoir des nouvelles de son époux, arrêté quatre jours plus tôt à Ville-sous-La-Ferté. Elle se rend à Chaumont. Surprise : « Tout à fait par hasard », elle le croise, « alors qu'il sortait de la prison accompagné d'un Allemand pour se rendre à la Gestapo. Ce jour-là, je n'ai pas pu lui adresser la parole, mais en passant mon mari m'a adressé quelques paroles. L'Allemand qui l'accompagnait m'ayant demandé qui j'étais, m'a fait savoir que le retour s'effectuerait environ un quart d'heure plus tard. Je suis revenue quelques instants après et j'ai attendu environ une heure, en vain d'ailleurs. » Elle ne reverra jamais Martial Champied, né le 3 mai 1909 à Troyes, et dont elle identifiera le corps un an plus tard, parmi les deux cadavres découverts le 1er septembre 1944 dans le bois de Saint-Roch*. « Ce n'est pas le [groupe d’action PPF] qui a exécuté le débitant de tabac, ce sont les Allemands », assure Georges Tilly, ancien résistant du Morbihan passé au service de l'ennemi. 

Chaumont, dans la soirée 

    Dans les locaux du boulevard Gambetta occupés par le groupe PPF de Lucien Imbert, le martyre de Gilbert Diligent se poursuit : « Vers 19 h, on m'apprit que j'étais condamné à mort par les Allemands. J'en étais content car je pensais que je ne souffrirais plus. Un Allemand vint me couper les cheveux, j'avais peur qu'il ne me crève les yeux avec ses ciseaux. Les miliciens voulaient me prendre mon alliance, ils ne le purent car je raidissais mon doigt. Ils me demandèrent si je voulais une rafale de mitraillette ou deux balles dans la tête, je répondais que je préférais deux balles à la tête et j'attendis ma sentence. A ce moment, un ordre arriva que j'étais gracié par le commandant de la place, n'ayant pas de preuves [convaincantes] contre moi. Les miliciens étaient en rage, ils me firent asseoir par terre et me dirent qu'ils me lâcheraient le lendemain matin. » 

Chaumont, nuit du 26 au 27 août 1944 

    Gilbert Diligent : « Vers 22 h, un nouvel ordre arriva, leur disant qu'ils [les militants PPF] devaient partir immédiatement pour Nancy […]. Ils bourrèrent leurs autos de tout le linge, les effets et les objets volés, de leurs armes et d'une grande quantité de ravitaillement, cassèrent tout ce qu'ils ne purent emporter : postes de TSF, piano, machines à écrire. A 1 h 30 du matin, le chef des miliciens m'appela et me dit "viens tu vas aller te coucher et tu partiras quand il fera jour’". Il me fit passer devant lui, m'emmena dans le jardin de l'école et à bout portant me tira deux balles de revolver dans la tête, la première se logea dans la nuque à 1 cm de la colonne vertébrale, la deuxième au sommet de la tête faisant une plaie de 6 cm mais sans gravité que le cuir chevelu fendu. Il me laissa pour mort4** » 

    Pierre Claudé est, lui aussi, proche du départ : « Les quatre familles Bongibault, Hugny, Gaument et Morel devaient quitter Chaumont la nuit même vers 3 h du matin avec le convoi du groupe d'action et le SD de Rennes, en direction de Vittel. Pensant ne plus pouvoir demeurer moi-même à Chaumont, j'avais d'ailleurs confié mes bagages et une machine à écrire à ce convoi. Je n'assistais pas au départ de ce convoi. J'avais achevé la soirée chez M. Schultz et nous devions accompagner à la gare la demoiselle Tilk, employée allemande de la Propaganda qui regagnait l'Allemagne par le train de nuit de Neufchâteau. 

    Or ce train dont l'horaire n'était guère respecté dut partir seulement vers 3 h au lieu de 1 h 30. Je gagnais alors l'Ecole normale, la cour était vide de véhicules, indiquant le départ des occupants. » 

    Errant seul dans ces lieux, Claudé voit de la lumière dans la pièce servant de corps de garde. Il assurera y avoir trouvé un cheminot chaumontais qui, « au café des Amis, rue Victor-Fourcault, avait dû tenir des propos suspects ». Il s'agit de Fernand Rouche. Dans la pièce, le désordre est « indescriptible. Des denrées alimentaires, pâtes, sucre étaient répandues sur le plancher »

    Pour Pierre Claudé, il est temps d'aller dormir. Pour les hommes du GA PPF, c'est celui de quitter Chaumont. « Avant de partir, se souvient Roger Welvaert, la camionnette conduite par Imbert a été chargée de ravitaillement (pâtes, conserves, chocolat, beurre fondu). L’autocar, avec la presque totalité, est allé à Vittel… »  

    Le SD rennais gagne également la cité thermale vosgienne. Parti de Lorient le 13 août 1944 selon ses déclarations, Georg Roder se souvient être allé « chercher [l’obersturmführer] Pulmer à Chaumont dans sa voiture, puis nous sommes allés à Lunéville ». En cours de route, trois hommes quittent en douce le convoi à Prez-sous-Lafauche. Il s'agit de Guyonvarc'h, Xavier Mordelet et Yves Le Négaret, tous trois membres du Bezen Perrot. Se faisant passer pour des résistants pourchassés, ils intègrent un maquis commandé par « un Russe » (sans doute le camp Z1-SA auquel était rattaché le détachement Stalingrad), avant de décider très rapidement de le quitter. En chemin, ils sont reconnus à Colombey-les-Deux-Eglises, arrêtés par des FFI, remis à la gendarmerie de Saint-Dizier puis aux Américains. 

    Pour sa part, Fritz Barnekow, adjoint au Kommandeur de la Sipo-SD de Rennes, restera encore quelques jours à Chaumont, si l’on en croit son témoignage : « Voyant que je ne pouvais rien entreprendre contre les maquis, vu mon effectif […], j'ai, de ma propre initiative, envoyé l'obersturmführer Hubner avec les bagages à Vittel. Quelques jours plus tard, voyant que la situation s'aggravait, je quittais Chaumont en direction de Neufchâteau. Pulmer m'accueillit très vertement et fit revenir aussitôt Walter de Saint-Dizier, puis se replia avec tout le Kommando à Vittel […]. [Pulmer] m'obligea de retourner en reconnaissance à Chaumont avec deux véhicules ; j'ai rempli cette mission sans incident. Au retour, les éléments américains blindés purent être décelés aux abords de Neufchâteau***. » 

Auberive, Ageville 

    Les exécutions sommaires se poursuivent  en Haute-Marne, et notamment dans le secteur d’Auberive. Avec le corps de l’inspecteur Fuchs, tué le 25 août 1944, sont également retrouvés, ferme de La Salle, ceux d’Alexis et Stéphanie K., un couple originaire d’Europe de l’Est. Ils étaient les parents de deux garçons dont le maquisard russe Evegniy Belousov gardera un souvenir ému - il n'a d'ailleurs jamais compris les motifs de cette double exécution. L’état civil de la commune donne la date du 26 août 1944 comme étant celle de la mort de ces deux époux.

    A la même époque, l’ancien officier d’aviation Paul Dubreucq, retraité à Latrecey, est exécuté dans le secteur d’Ageville. Arrêté quelques jours plus tôt à Is-en-Bassigny par le jeune résistant Maurice Noirot, ce partisan assumé du maréchal Pétain avait été enlevé par des FTP de Nogent qui l’ont mis à mort. 


* A proximité, sera retrouvé, le 1er septembre 1944, le corps d'un deuxième homme resté inconnu.

** D'abord évanoui, Gilbert Diligent parvient à se cacher dans un bosquet jusqu'à 5 h 30. Il se réfugie chez M. Rousselle, agent d'assurances, rue Jolibois, puis gagne à pied l'hôpital, par le Boulingrin. « Je me traînais à quatre pattes », dira-t-il. Un postier lui vient en aide pour le conduire à l'hôpital où il restera un mois. 

*** Sans doute le 2 septembre 1944.

Sources principales : SHD Caen, 21 P 434 910 (dossier Martial Champied) - AD 35, AD 51, AD 52, AD 54 - témoignage de Robert Burgeat, archives du club Mémoires 52.

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