![]() |
| Gilbert Diligent, chef de gare à Courban, arrêté le 25 août 1944 et torturé à Chaumont. |
Chaumont
Les otages de Châteauvillain connaissent leur première journée d’emprisonnement à Chaumont. Roger Cheppe, de Malakoff, partage une cellule du Val-Barizien avec d’autres jeunes bûcherons, commis de culture ou habitants : Germain Prévost, Gabriel Belan, Paul Drut, Pierre Waeber, André Paquot. « Dans l’après-midi, nous subîmes, Belan, Prévost, Drut et moi-même, des interrogatoires en présence d’Allemands », témoigne Roger Cheppe.
Depuis la veille, l’oberst Hartmut Pulmer, Kommandeur de la Sipo-SD de Rennes, est présent à Chaumont, où il est arrivé en provenance de Troyes. Son adjoint, Fritz Barnekow, précise : « Il était très ennuyé car il avait laissé un petit Kommando. Pour reprendre la liaison avec [lui], il envoya l’obersturmführer Ohmsen avec deux deux voitures, mais [en] cours de route, aux environs de Troyes, il fut surpris par le maquis et abattu. » En effet, le SS-hauptsturmführer Max Ohmsen est tué le 25 août 1944 lors d’une embuscade à Mesnil-Saint-Père. Un agent qui l’accompagnait aurait été blessé, emmené à Lusigny-sur-Barse où il aurait été fusillé le même jour. Toujours le 25 août, une dactylographe française travaillant pour le general Schramm, Feldkommandant, quitte Troyes vers 15 h pour rejoindre Chaumont, sur escorte de la Feldgendarmerie chaumontaise. Elle est également blessée le 25 août à Lusigny.
Châteauvillain
Le bourg reste assommé par le massacre commis la veille. Thérèse Desvaux reçoit la visite d’un officier russe - « celui qui portait une veste kaki » - qui lui apprend que c’est lui qui a tué son mari. Le soir, indique le gendarme Seiler, « un autre détachement de soldats ennemis composé de 50 Russes environ dont deux lieutenants et dix soldats allemands occupait à nouveau Châteauvillain... »
Courban (Côte-d’Or), vers 17 h 30
Courban est un village de Côte-d'Or entre Châteauvillain et Châtillon-sur-Seine. Chef de gare, Gilbert Diligent s'attendait à tout, sauf à ce qu'il allait vivre, subir pendant plus de deux jours. « Vers 17 h 30, écrit-il, deux autos de miliciens escortées de trois autos allemandes cernèrent la gare de Courban et quatre miliciens armés de revolvers se jetèrent sur moi en me disant : Haut les mains, police allemande. Je demandai pourquoi, ils répondirent en me frappant à coups de pied dans le ventre que je téléphonais avec le maquis pour le prévenir lorsqu'il passait un convoi allemand sur la route pour les faire attaquer plus loin. »
Cette volée de coups marque le début du martyre pour le cheminot, de nouveau frappé « à coups de crosses de revolvers dans la figure » pendant que son appartement était fouillé. « Ils me jetèrent dans la voiture à coups de pied, à coups de poing, puis ce fut le départ pour Chaumont sous les yeux de ma femme et de ma fille en pleurs ».
Selon les déclarations du militant PPF Louis Guervenou, l'expédition était notamment composée de deux Allemands, Otto Wenzel et Rudolf Breuer, des Français Daniel Travert (âgé de 18 ans), Georges Tilly et, peut-être, d’Ange Peresse, du Bezen Perrot.
Châteauvillain
Dans la nuit du 25 au 26, le cultivateur Paul Tallet voit, devant le garage Trécourt qui sert de poste de garde, une voiture « couleur noire Traction avant », immatriculée 3 832 BN 2. Ses occupants sont « habillés d’effets civils et chaussés de bottes de couleur jaune ». Précision notable : plusieurs d'entre eux « causaient correctement le français ». Il s’agit de ces quatre ou cinq « miliciens » qui, ce jour-là, ont été vus pillant des maisons et mettre le feu au bureau de tabac Gremillet. Et qui s’en reviennent certainement de Courban, en Côte-d’Or.
Chaumont, dans la soirée
Arrivé à l'école normale de Chaumont vers 19 h, poursuit Gilbert Diligent, « je fus mis en présence d'un chef de la Gestapo ». Si ce dernier est sans doute un membre de la Sipo-SD de Rennes, ce sont bien des membres du PPF – les « miliciens » - qui « [le] mirent tout nu et à quatre se jetèrent sur [lui] à coups de pied et à coups de poing ».
Suivirent, pendant 30 heures, un déchaînement de violences sidérant : ces Français lui cassent un manche à balai sur la nuque - « je devais dire : Vive M. Doriot » -, lui brûlent le sein gauche et le ventre avec des cigarettes, lui donnent des coups de pied sur les tibias. « Ils me mettaient sur mon dos, m'urinaient dans la bouche, me piquaient les côtes avec un couteau boche pour me faire avaler leur urine », raconte Diligent, qui est aussi plongé dans un tonneau d'eau froide. « Un petit monstre de 14 ans environ me cinglait la figure que j'avais déjà toute tuméfiée, avec un martinet », précise le chef de gare. Il y a en effet, parmi les familles des militants doriotistes, un adolescent de cet âge. « Un Allemand entra, leur causa très fort et coupa lui-même la ficelle pour mettre fin à ma torture », témoigne Gilbert Diligent.
Vers 20 h, le cheminot chaumontais Fernand Rouche est à son tour arrêté par « quatre individus » devant l’école normale. Ils l’avaient auparavant questionné rue Victor-Fourcault sur la façon de rejoindre un maquis. L’employé SNCF est conduit dans un local de l’école où « se trouvait un homme torse nu que l’on frappait ». Cet homme, c’est Diligent. Les « individus » fouillent Rouche, lui prennent son portefeuille contenant 4 000 F et des pièces d’identité, lui attachent les mains derrière la tête, le frappent à coups de poing et de pied dans le dos, lui piquent la main à l’aide d’un couteau. « Un grand gros qu’ils appelaient Travert nous a donné des coups de pied dans le dos », témoigne Fernand Rouche.
Coupray
Antoine Papa, 20 ans et demi, est originaire de La Courneuve, près de Paris. Réfractaire au STO, il s’est réfugié à Châteauvillain, puis dans une ferme de Créancey. Selon une relation de l’époque, Papa décide le 25 août 1944 de se rendre dans le bourg martyr pour prendre des nouvelles d’amis. Arrêté entre Châteauvillain et Pont-la-Ville par un soldat allemand, il est conduit à Coupray où il est abattu au pistolet-mitrailleur. Son corps sera retrouvé le 27 août 1944, au bord de l’Aujon, ainsi que celui d’un inconnu tué dans les mêmes conditions.
Auberive
Ce 25 août 1944 est, d’après l’état civil d’Auberive, celui de la mort de l’inspecteur Louis Fuchs, dont le corps est retrouvé le 12 octobre 1944 à la ferme de La Salle. Né à Joinville en 1920, ayant grandi à Chaumont, Fuchs était inspecteur de police à Langres, détaché à la 12e brigade régionale de police judiciaire à Troyes. Marié, père de famille, Louis Fuchs a été exécuté par la Résistance. La veille, la mère du collaborateur Gilbert Cordier avait également été abattue par des résistants.
Parmi les autres événements notables survenus ce jour-là en Haute-Marne, citons également : une prise d’otages et l’incendie de treize maisons à Clefmont, après qu’un convoi allemand s’est heurté à un barrage d’arbres sur la RN 74 ; la mort de cinq civils de la région de Froncles, tués par méprise par la chasse alliée ; la mort de deux Allemands de l’Organisation Todt, à Prez-sur-Marne ; l’évasion, dans la nuit du 25 au 26 août, entre Lécourt et Neufchâteau, de très nombreux déportés du « Train fantôme » se dirigeant sur Dachau et Ravensbrück.
Sources principales : Archives départementales de l'Ille-et-Vilaine, 213 W 58 (remerciements à Joris Brouard) - Archives départementales de la Haute-Marne, 342 W 284 - Archives départementales de la Meurthe-et-Moselle, série 102 W - Archives départementales de la Marne, série 163 W - Etat civil d'Auberive.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire