jeudi 16 juillet 2026

Des Haut-Marnais sous l’uniforme des Waffen-SS, 1943-1945


Une liste de Waffen-SS (dont trois Haut-Marnais) conservée
dans les archives de la cour de justice de la Haute-Marne. (Source : AD 21/Photo L. Fontaine).


    Selon l’historien Pierre Giolitto, quelque 30 000 Français – à l’exception des "Malgré-nous" alsaciens et mosellans - ont porté l’uniforme allemand durant la Seconde Guerre mondiale. Et notamment dans la Waffen-SS. Combien y avait-il, parmi eux, de Haut-Marnais de naissance ou d’adoption ? Quelle fut leur motivation pour s’engager ? Comment la justice de la Libération a-t-elle traité leurs dossiers ? 

    Nos recherches nous ont permis d’identifier avec plus ou moins de certitude 18 Waffen-SS haut-marnais. Ils ont servi dans la 33. Waffen-Grenadier-Division der SS Charlemagne, mise sur pied en septembre 1944 en incorporant les volontaires de la SS-Sturmbrigade Frankreich, les vétérans de la Légion des  volontaires français contre le bolchevisme (LVF) qui se battent en Russie depuis 1941 et les miliciens. Le nombre des Haut-Marnais de « Charlemagne » est vraisemblablement supérieur à 18, car nous ignorons précisément combien de leurs compatriotes ont servi initialement dans la LVF avant de passer dans cette division (lire l’encadré). Ce recensement a pu être établi grâce à la consultation d’une note des Renseignements généraux de Chaumont et surtout par celle des dossiers de cour de justice conservés à Dijon. Sont ici nommément cités les hommes condamnés par la justice et ceux dont les parcours sont connus. 

Leurs motivations 

    Parmi les 18 Waffen-SS haut-marnais recensés, un, avec certitude, s’engage par idéal. C’est le jeune Chaumontais Jean-Jacques Claudé, fils du collaborateur Pierre Claudé. Né à Spincourt (Meuse) en 1923, Jean-Jacques Claudé est un actif animateur du Mouvement social révolutionnaire (MSR) à Chaumont. Il est impliqué en novembre 1942 dans la mutilation du monument de l’amitié franco-américaine du boulevard Barotte, ce qui l’oblige à partir travailler en Allemagne. Son adhésion à l’idéologie collaborationniste ne fait pas le moindre doute. Le 19 octobre 1941, dans un courrier adressé au directeur du journal Au Pilori, le jeune homme de 18 ans, pourtant condamné l’année précédente pour menées anti-nationales (communistes), dit approuver « sans restriction » le « programme anti-juif et anti-maçon » de la revue. 

    Plus étonnant est le parcours de Pierre Boutin. Instituteur à Annonville, près de Poissons, jusqu’à Pâques 1944, cet étudiant domicilié à Coiffy-le-Haut précise s’être engagé le 4 juin 1944 dans la Waffen-SS - il dit : la Werhmacht -, « poussé par le désir d’aventure, de voir du pays et surtout pour le manque de travail ». Mais un de ses concitoyens, le résistant Marcel Carteron, chef du maquis Max (Auberive), portera un regard plus sévère sur les véritables sentiments de ce jeune homme. 

    « Goût de l’aventure », telle est également la motivation du commis de culture Marcel Lecomte, né à Foulain, domicilié à Brethenay, lorsqu’il s’enrôle à 19 ans le 24 juin 1944 dans la LVF. Pour justifier son départ de Haute-Marne et son engagement dans l’armée ennemie, Lecomte ne trouve d’autre explication qu’une brouille avec son employeur. 

    L’enrôlement de Georges Le Derf s’expliquerait-il par une déception amoureuse ? C’est ce qu’il assure devant la justice, qui dispose de lettres adressées à cette époque à ses parents adoptifs. Né dans l'Aisne en 1924, Georges Le Derf est élevé à Saint-Dizier. Il travaille aux PTT puis, subitement, le 8 septembre 1943, il décide de s'engager dans la LVF. En 1944, il se bat contre les partisans, passe dans les Waffen-SS, puis accepte de se livrer aux autorités militaires françaises à Lille en 1945. 

 Ces trois hommes se seraient donc enrôlés par opportunisme. André Jurvilliers, lui, assure qu’il n’avait pas d’autre choix que de s’engager. Le Chaumontais a servi d’indicateur à la Sipo-SD de Chaumont lors du coup de filet contre les résistants de la moitié sud-haut-marnaise, fin octobre 1943, et il semble avoir quitté la Haute-Marne en janvier 1944 pour échapper à la vengeance de la Résistance. Il s’enrôle dans la Waffen-SS, où il obtient le grade de rottenfürher (caporal-chef). Coïncidence : deux Haut Marnais servent avec lui, Eugène Bourlon, de Saint-Dizier, et André Petitjean, de Villiers-aux-Chênes, près de Doulevant-le-Château. 

    Même justification pour le jeune Henri Noël, impliqué dans la dénonciation et l’arrestation de Raymond Chalavon, fusillé en août 1943 à Chaumont. Sauf que ce Breton de 18 ans s’engage dans les SS belges, selon une feuille d’enrôlement conservée par la justice. Quant à Pierre Petitot, de Chaumont, parti en Allemagne comme STO en 1943, il déclare avoir milité Outre-Rhin au sein du Parti populaire français (PPF) avant de s’engager dans la SS en juillet 1944. 

Au combat contre l'Armée Rouge

    Rares sont les Waffen-SS jugés à la Libération à avoir admis une participation effective aux combats. Ainsi, si l’on en croit son témoignage, André Jurvilliers n’aurait pas porté les armes contre l'Armée Rouge. Interrogés par la justice, deux Haut-Marnais ne font pas mystère de leur présence sur un théâtre d’opérations à l’Est. « Nous sommes montés au front contre les Russes le 24 février 1945 », précise Pierre Boutin. Engagé dans le plus SS des régiments de la division (le 57e), celui-ci est blessé le 16 mars 1945 à Kolberg par des éclats d’obus reçus au mollet droit et au-dessus de la tempe gauche. Hospitalisé à Bad Schmideberg, Boutin devait être capturé le 24 avril 1945 par les Américains. « Je suis allé contre les Russes en février 1945, indique de son côté Marcel Lecomte. Je suis resté sur le front jusqu’au 31 mars 1945. » Lui qui ne se reconnaît qu’une fonction d’aide-cuisinier au sein de la division Charlemagne est également remis par les Américains aux autorités françaises, et incarcéré à Chaumont. Enfin, selon des précisions apportées par Pierre Claudé, son fils Jean-Jacques se battait à Dantzig au printemps 1945 lorsqu’il donna pour la dernière fois de ses nouvelles. A-t-il disparu durant ces combats ? Nous n’avons pu établir de façon formelle qu’un Waffen-SS haut-marnais a trouvé la mort durant la campagne 1944 1945. 

L’heure du châtiment 

    Que deviennent-ils après le retour de la paix ? Arrêtés en France ou remis par les autorités américaines, Pierre Boutin, André Jurvilliers, Marcel Lecomte, Georges Le Derf, Pierre Petitot sont jugés à Dijon par la cour de justice de la Haute-Marne pour « intelligence avec l’ennemi » et condamnés à des peines de travaux forcés. Jurvilliers est condamné à mort et exécuté à Dijon le 9 septembre 1946, le Nogentais Georges Radici, qui était officier dans la division Charlemagne, est passé par les armes près de Paris le 24 juillet 1947. Pour ces deux hommes, la peine capitale a été prononcée en raison de leur action contre la Résistance. 

Des SS français (dont un Haut-Marnais) jugés en septembre 1946.
Annonce parue dans Le Bien Public. (Source : Gallica).


    Aux noms des volontaires déjà mentionnés, les RG ajoutent la liste suivante de Haut-Marnais ayant possiblement servi dans la Waffen-SS : Pierre D*., de Chaumont (qui meurt en Suisse), Hubert D., de Chaumont (un élève instituteur qui aurait plutôt servi dans la Kriegsmarine ou dans la NSKK, organisme nazi chargé du transport), Jean-Baptiste D., de Saint-Dizier, Louis Foissey, de Montigny-le-Roi (il est condamné à un an de prison avec sursis par la justice militaire en 1946), et Auguste S., de Châteauvillain. D’après Jurvilliers, un autre Chaumontais, nommé B., aurait servi dans la Waffen-SS.          Ajoutons à cet essai de recensement le Vosgien Georges Cuny, qui vivait à Chaumont lorsqu’il s’engagea dans la LVF (puis dans la SS). Trois volontaires, nés en Haute-Marne, se sont engagés dans un autre département : Guy Michaux, de Montigny-le-Roi (milicien dans l’Ariège), Ernest Petit, de Rançonnières (âgé de 38 ans, il s’est engagé dès le 10 février 1943 à Dijon), et Georges Radici, de Nogent (passé par la Milice). 

Ceux de la LVF 

    Les Archives départementales de la Haute-Marne conservent également quelques documents dans lesquels des Haut-Marnais expriment leur désir de s’engager dans la LVF. Rien ne prouve toutefois que cette volonté a été suivie d’effets. Pour autant, nous avons identifié une quinzaine de légionnaires haut-marnais ayant servi dans la LVF. Il y a ceux qui sont passés dans la division Charlemagne et dont nous venons de parler. Mais ont également été identifiés l’aspirant Pierre Claudé (Chaumont), fusillé à Dijon à la Libération ; le lieutenant Roger Raclot (né à Rochefort-sur-la-Côte), qui se battait notamment en juin 1944 dans la région de la Berezina ; Marius Binda (Saint-Martin-lès-Langres), tué en juin 1943 ; le caporal Marcel Bezot (Soulaucourt-sur-Mouzon), tué dès le 2 décembre 1941 devant Moscou ; René Rémy (Thilleux), blessé sur le front russe, arrêté par les Américains en Bretagne en août 1944 alors qu’il portait l’uniforme allemand ; le caporal Marcel Tachet (Rachecourt-sur-Marne), condamné par contumace à cinq ans de travaux forcés en 1949 (sa famille n’avait plus de nouvelles depuis juillet 1944) ; un volontaire qui ne serait pas allé plus loin que la Pologne et qui rejoindra le maquis de Pincourt ; plusieurs Bragards comme Georges B., Jean Th., Lucien Ch… A noter également qu'un légionnaire tombé à Dien Bien Phu en 1954, Marcel Pérardot, de Riaucourt, avait manifesté sous l'Occupation son désir de servir dans la LVF. Nous ignorons si cette candidature s'est concrétisée par un engagement dans l'armée allemande.

Sources principales : Archives départementales de la Côte-d’Or, série 29 U – Archives départementales de la Haute-Marne, 375 W 198 et 342 W 297 – Grégory Bouysse, Encyclopédie de l’Ordre nouveau, volume 4, 2017.

* Nous indiquons par une initiale les noms des hommes dont la présence au sein de la Waffen-SS n'a pas été confirmée par les dossiers de la cour de justice que nous avons consultés à Dijon. 

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