Rennes le 4 août 1944, Laval le 6, Le Mans le 8... Si la bataille de Normandie prend effectivement fin le 21 août 1944 avec la réduction de la poche de Falaise, les Alliés ont pu sortir victorieusement de cette région dès le début du mois d'août 1944, et entamer la libération de la Bretagne et du Maine. Rapidement, le commandement militaire allemand envisage d'aménager une ligne de défense passant notamment par la Somme et la Marne. Voilà pourquoi, le 9 août 1944, le general der kavallerie (général de corps d'armée) Kurt Feldt, alors à la tête de l'état-major du commandement militaire du Sud-Ouest, reçoit l'ordre de quitter Amboise (Indre-et-Loire) pour le département des Vosges, d'où il assumera sa nouvelle mission. Son état-major se porte le 10 sur Neufchâteau, puis sur Vittel. Feldt est un cavalier de 57 ans. Vétéran de 14-18, il commandait en 1940 la 1. Kavallerie-Division, et à ce titre il a été vainqueur sur la Loire à Saumur. Quatre ans plus tard, le voici commandant de la "section" (Abschnitt) III qui correspond à la défense sur le cours de la Marne.
Un dispositif solidement encadré
Pour réaliser sa mission, Kurt Feldt est entouré d'officiers expérimentés. Le kommandeur des pionniers de forteresse IV, qui est à Joinville à la date du 17 août 1944, est le colonel* Radeke (ou Radecke), qui fut en poste à Bordeaux. Radeke est assisté, à Wassy, du colonel Brandt, et à Chaumont du colonel Lipken, lequel commandait - également dans le Sud-Ouest - l'état-major des pionniers de forteresse 28. Pour effectuer les travaux ordonnés, les majors Nowak (Langres), Könige (Chaumont), Holke (Joinville), ce dernier auparavant affecté à Royan, et le lieutenant-colonel Hülk (Bienville) disposent des 13e et 28e bataillons de pionniers de forteresse dont les compagnies sont implantées sur le cours de la rivière. Parallèlement, des groupes de combat (kampfgruppe) chargés d'assurer la défense de ces positions sont mis sur pied et confiés à d'autres officiers supérieurs. A la date du 28 août 1944, Kurt Feldt a divisé sa "section III" en sept "secteurs de travail". Si l'on se réfère aux unités de pionniers placées sous leurs ordres respectifs, on peut penser que le lieutenant-colonel von Gebsattel, ancien Feldkommandant de Rennes (FK 748), défend la région entre Saint-Dizier et Joinville (secteurs 1 et 2), le colonel Kutzen, Feldkommandant de Laval, est dans la région de Joinville (secteurs 3 et 4), le colonel Grunert est aux abords de Chaumont (secteurs 5 et 6), enfin le colonel Gollé défend les environs de Langres (secteur 7).
Josef Gollé a 49 ans. Colonel depuis juin 1943, il a précédemment servi dans un régiment de chasseurs de montagne (Geb.Jg.Rgt. 100). Hans Friedrich Wilhelm Grunert a le même âge. Il commandait le Grenadier-Regiment 988 (276. Infanterie-Division) le 10 décembre 1943, après avoir été à la tête du GR 915. Grunert laisse son régiment au major Wömpener le 20 juillet 1944 après avoir été nommé auprès du général Feldt comme chef d'un état-major de reconnaissance. Von Gebsattel semble correspondre au baron Frantz von Gebsattel. Quant à Hans Joachim Kutzen, c'est un ancien combattant de 14-18 né à Metz en 1886. Dans la Mayenne, il a ordonné des arrestations qui ont eu pour conséquences des déportations**.
Travaux dans l'urgence
Le temps presse. Dès le 19 août 1944, jour du déclenchement de l'insurrection parisienne, le général Feldt apporte des préconisations sur la réalisation des travaux. Dans le cas de Saint-Dizier, il écrit qu'"une position d'avant-postes au-delà de la Marne est à établir en intégrant les installations existantes à l'aérodrome". D'une façon générale, le général ordonne d'édifier des "barrages antichars sur toutes les grandes voies de circulation", de creuser des fossés antichars "partout où les obstacles naturels font défaut" (de tels aménagements sont ainsi réalisés entre Chaumont et Semoutiers). Dans sa note secrète, Feldt insiste sur le fait que "tous les travaux de construction doivent être camouflés dès le début contre l'observation aérienne", travaux revenant à l'Organisation Todt mais aussi "en faisant appel sans ménagement à la population civile française". Pour le général, "il importe que dans les plus brefs délais - au plus tard d'ici la fin du mois - la position soit dans les grandes lignes achevée".
Afin de disposer de davantage de main d'oeuvre, le commandant de la "section III" peut aussi compter sur l'aide de soldats du Freiwilligen (Kosaken)-Stamm-Regiment 5 (volontaires cosaques). Ainsi, tandis que six escadrons tiennent la ligne Villiers-sur-Suize - Longeau, c'est-à-dire un axe parallèle à la RN 19 - RN 74, pour protéger les travaux, environ 700 cosaques ont été chargés de construire des positions défensives entre Chaumont et Langres. Une série de photos, non localisées mais représentant vraisemblablement le secteur langrois, montre en effet des travailleurs de l'Est creusant des tranchées.
A la date du 22 août 1944, le territoire de la Haute-Marne administré par le colonel Werner Kleffel (Feldkommandantur 769) dispose, pour sa défense, du 5e régiment de volontaires (cosaques) du lieutenant-colonel Erich Stabenow, du 44e groupe d'observation de réserve (Reserve-Beobachtung-Abteilung) du major Dr Portmann, des 1er et 3e bataillons du 305e régiment d'instruction des transmissions aériennes (Luftnachrichten-Ausbildungs-Regiment ou Ln.Ausb.Rgt.) et du 1er bataillon du 302e régiment d'instruction des transmissions aériennes, bataillon peut-être déjà commandé par le capitaine Heinz Weinauer. Parallèlement, la retraite amène d'autres formations sur le sol haut-marnais.
La retraite venue de l'Ouest
Une partie des troupes qui se replient transite par Troyes et Bar-sur-Aube pour se diriger sur Chaumont. C'est ainsi que le 19 août 1944, un détachement d'aviateurs (appartenant sans doute à un Ln.Ausb.Rgt.) fait halte à Colombey-les-Deux-Eglises en empruntant la RN 19. Du 20 au 22 août 1944, les membres du commandement de l'armement (Rüstungskommando, ou Rü-Kdo) d'Angers et de Troyes, ainsi que les services administratifs de la Feldkommandantur 533 (Troyes), rejoignent également Chaumont en passant par Bar-sur-Aube. Ceux d'Angers passent la nuit à la caserne Von Seekt (sans doute le quartier Foch), avant que tous ne gagnent Neufchâteau via Saint-Blin. Aux alentours du 23 août 1944, c'est le II./Ln.Ausb.Rgt. 402, positionné à Troyes, qui rejoint le 1er bataillon à Chaumont.
D'autres éléments de l'armée allemande, toujours en provenance de l'Aube, entrent en Haute-Marne fin août 1944, mais en empruntant d'autres axes. C'est pour faciliter leur passage que le général Feldt a ordonné de ne pas détruire les principaux ponts sur la Marne (Saint-Dizier et Joinville, en particulier), tandis que tous les autres ouvrages situés entre Chaumont et la cité bragarde sautent le 27 août 1944. La Haute-Marne voit ainsi passer, le 29 août 1944, le 1er bataillon de la 51e brigade SS de grenadiers de chars venu de Giffaumont et continuant directement son trajet sur Ligny-en-Barrois (Meuse) par Saint-Dizier, ainsi que des éléments de la 15e division de grenadiers de chars (appartenant sans doute au 115e régiment de grenadiers de chars) qui abattent un prisonnier FFI à Anglus. Tôt le 30 août 1944 encore, une colonne de cette même division se scinde en deux à Montier-en-Der, une partie partant sur Saint-Dizier, une autre (composée, selon Jean-Marie Chirol, de 18 chars, deux groupes d'artillerie portée de 150, une trentaine de camions et véhicules divers) gagnant Wassy, Joinville puis vraisemblablement la Lorraine. Un passage
in extremis car le 30 août 1944 est le jour de la prise de Saint-Dizier par la 3e armée américaine du général Patton.
2. La libération de Saint-Dizier
D'après le journal de marche du 37e bataillon de chars (37th Tank Battalion ou Tk Bn), commandé par le lieutenant-colonel Creighton W. Abrams, c'est à 20 h 30, le 29 août 1944, que l'ordre est donné de prendre Saint-Dizier. C'est un autre point de passage de la Marne, comme Vitry-le-François et Châlons-sur-Marne qui viennent d'être libérés par la 4e division blindée (4th Armored Division) du général John S. Wood. La libération de la cité bragarde revient au combat command A (CC A) du colonel Bruce C. Clarke, plus précisément à la colonne commandée par le lieutenant-colonel George L. Jaques, chef de corps du 53e bataillon d'infanterie blindée (Armored Infantry Battalion ou Armd Inf Bn).
Selon les "rapports du matin" (morning reports) quotidiens de l'armée américaine, c'est entre 6 h 45 et 8 h 30, le 30 août 1944, que s'ébranlent les unités chargées de prendre Saint-Dizier. Elles partent, pour les premières, de Vitry-le-François et Couvrot, pour les suivantes de Marson et L'Epine, dans la région de Châlons. Dans l'ordre, font mouvement la compagnie B du 37th Tk Bn (lieutenant James H. Leach), la D/37th Tk Bn (capitaine John McMahon), la B/53rd Armd Inf Bn (capitaine Alfred J. Owen), la C/35th Tk Bn (capitaine Crosby P. Miller - c'est la seule unité unité de ce bataillon à prendre part aux opérations), la C/53rd Armd Inf Bn (capitaine Roy C. Breaux), la A et la C/37th Tk Bn, etc.
Le flou sur les défenseurs allemands
Nous connaissons bien les unités américaines. Quid des formations ennemies défendant la ville ? Les archives militaires allemandes évoquent, sans plus de précision, la présence de deux Alarm-Bataillon, c'est-à-dire deux unités mises sur pied pour la circonstance. Un document de même origine fait également état d'un bataillon du 157e groupe mixte de défense anti-aérienne (Gemischte-Flak-Abteilung) présent à cette date dans la région de Saint-Dizier, sans qu'il soit établi qu'il a effectivement participé à la défense de la ville. Les seules certitudes concernent des localités aux abords de la cité : le 7e régiment de transmissions aériennes (Luftgau-Nachrichten-Regiment) perd sept tués à Villiers-en-Lieu, et le 104e régiment de grenadiers de chars (15e division) se bat à Chancenay. Toutefois, on peut vraisemblablement avancer que des éléments de la
3e division de grenadiers de chars sont présents dans la cité au moment de l'arrivée des Américains. En effet, dans un chapitre portant sur la période 25-31 août 1944, l'historique de cette division qui vient d'être rappelée d'Italie indique que la tête de pont sur la Marne à Saint-Dizier est défendue par le 3e bataillon motorisé du génie, des éléments des 8e (lieutenant von Rech) et 29e (lieutenant Richter) régiments de grenadiers de chars, ainsi que la section du génie (lieutenant von Wendorff) du 103e détachement de chars. Leur objectif est de recueillir la 15. Pz.Gren.Div qui retraite depuis l'Aube***. La 3. Pz.Gren.Div. est précisément installée dans le Triangle Bar-le-Duc - Saint-Dizier - Vitry-le-François. A la date du 29 août 1944, par exemple, le Pz.Gren.Rgt. 29 (major Dr Kurt Schaefer) est cantonné à Beurey-sur-Saulx, Couvonges, Mognéville et Robert-Espagne (3e bataillon), à Sermaize-les-Bains (1er bataillon), Troisfontaines-l'Abbaye, Cheminon, etc. Il s'agir du régiment qui a commis, ce jour-là, les massacres de la vallée de la Saulx.
Une attaque par l'ouest
Voyons maintenant de plus près les opérations côté américain. L'état-major du 53rd Armd Inf Bn situe son arrivée sur la zone à 9 h 15. Pour le rapport quotidien de la C/35th Tk Bn, c'est à 12 h 30 que l'attaque de Saint-Dizier est lancée. L'ouvrage Patton's Vanguard précise que les chars légers de la D/37 et trois Sherman 105 mm de ce bataillon sont en tête de la progression sur la ville. Ils affrontent deux pièces de 88. Puis le lieutenant-colonel Jaques ordonne à la D/37 (McMahon) de prendre le terrain d'aviation - elle est soutenue par les fantassins de la B/53 - tandis que la B/37 (Leach) doit contourner la ville par le nord, couper la route Saint-Dizier - Bar-le-Duc à Chancenay et la voie ferrée. La prise de la cité bragarde revient au 53rd Armd Inf Bn, à la C/35 (Miller) et au 94th Field Artillery Armored Battalion (bataillon d'artillerie de campagne blindée, ou FA A Bn).
Les rapports quotidiens des unités de la division (par exemple : l'état-major et la compagnie C du 53rd, la D/37) mentionnent des accrochages avant l'entrée dans Saint-Dizier. Qu'en est-il réellement ? Le "rapport après action" du 53rd Armd Inf Bn confirme être parti d'une position à 2 miles au nord de Vitry-le-François à 7 h. "Près de l'entrée Ouest de Saint-Dizier", donc en direction de Vitry, "l'avant-garde a subi le feu d'antichars, d'artillerie et d'armes légères et à 9 h 15 les chars et l'artillerie se sont mis en position. Des canons anti-aériens de gros calibres ont été localisés dans un grand aérodrome [le terrain de la Luftwaffe que semble avoir quitté le 25 août 1944 le I./Nachtjagdgeschwader 5 - escadre de chasse de nuit] juste à l'ouest de la ville et furent prises sous le feu de notre artillerie divisionnaire. L'avion de liaison de l'artillerie rendit compte qu'un bataillon ennemi se trouvait dans le secteur de Villiers-en-Lieu et l'artillerie fut engagée dans cette région".
La présence de ce "bataillon" ennemi est confirmée par l'historique du 94th FA A Bn, qui précise que le tir américain est exécuté par la batterie C sur les indications du second lieutenant Harley S. Merrick, observateur emmené par un Piper-cub. Le colonel Ernest A. Bixby, commandant l'artillerie divisionnaire, viendra féliciter ces hommes. L'historique du bataillon note qu'un camion rempli de bouteilles de cognac a été touché.
En situant cette force adverse à Villiers-en-Lieu, les sources américaines infirment donc notre première supposition que le lieu concerné soit l'entrée de ville direction Wassy, et que le "bataillon" ennemi repéré aurait pu correspondre à un mélange de soldats allemands et de FFI de la Compagnie du Val alors engagés route de Joinville (lire plus loin).
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| Les libérateurs de Saint-Dizier appartiennent à la 4e division blindée. (Collection L. Fontaine). |
Accrochages à Villiers-en-Lieu...
Le nettoyage de Villiers est exécuté par la C/37 et la C/53 (vers 13 h 30, d'après les rapports quotidiens). "Beaucoup de véhicules et de canons ont été détruits avec beaucoup d'ennemi tués et un grand nombre de prisonniers, le reste fuyant vers l'est", précise le rapport du 53rd Armd Inf Bn qui ne donne pas d'heure précise. De source française, le Luftgau-Nachrichten-Regiment 7 a perdu sept tués à Villiers-en-Lieu, dont les radios Horst Margier et Manfred Spiecker. La commune déplore trois victimes civiles : Serge Grelet, 17 ans, abattu par des soldats allemands, Léa Linguenheld et le jeune Hébert Party, 14 ans, tués par méprise par la 4th Armored Division. De son côté, le journal de marche du 37th Tk Bn précise que la D/37 a rejoint, à 12 h 40 à Saint-Eulien (Marne), la colonne de son bataillon (passée par Vauclerc et sans doute Thiéblemont) et qu'avec une section de la compagnie C du 10th Armored Infantry Battalion (seule unité de ce bataillon engagée ce jour-là en Haute-Marne), les chars ont pris "un camp de l'Organisation Todt" au sud de Saint-Eulien - un camp militaire servant effectivement de casernement de travailleurs et d'entrepôt de matériels.
L'autre principal évènement du jour à l'entrée Ouest de Saint-Dizier, c'est la prise du terrain de Robinson utilisé par la Luftwaffe. Pour le 37th Tk Bn, ce sont un Dornier 17 et deux Messerschmitt 110 qui sont détruits au sol par la D/37 qui, lors de sa progression, a également détruit trois canons de 75 mm.
Pour sa part, l'historique du 191st Field Artillery Battalion indique que l'unité arrive à 11 h 25 à quelques miles à l'ouest de la ville. Puis, "durant l'après-midi, une tour d'usine contenant un poste d'observation ennemi a été détruite, et deux batteries ennemies ont été neutralisées, une d'entre elles était examinée plus tard et trouvée avec tous ses canons hors d'état d'agir". On peut penser qu'il s'agit des pièces de 88 mentionnées plus haut.
... et à Chancenay
A peu près au même moment où Villiers-en-Lieu était nettoyé, le maquis Mauguet qui descendait sur Saint-Dizier est accroché à Chancenay par un élément du Pz.Gren.Rgt. 104. Rappelons que ce village est l'objectif de la compagnie du lieutenant James Leach. Ce détachement ennemi - fort d'au moins 170 soldats - s'était installé à Chancenay dans la matinée. Il appartient sans doute à cette colonne de la 15. Pz.Gren.Div qui s'était scindée en deux à Montier-en-Der et qui a donc pu transiter par la région bragarde avant l'entrée des Alliés.
Dans son mouvement de contournement de Saint-Dizier par le nord, la B/37 (trois pelotons, soit seize chars lourds) du lieutenant Leach passe par Villiers-en-Lieu et la forêt de la Haie-Renault avant d'arriver à Chancenay par le chemin de Trois-Fontaines. Au cours du nettoyage de la résistance, le char Boucaneer est touché, le sergent Leonard Blume et le soldat Arthur Connelly sont tués, le caporal Joseph S. Williams et le soldat Charles A. Green sont blessés. A 15 h, le combat est terminé. Le maquis Mauguet déplore neuf tués ou blessés mortels. Un jeune habitant du village a trouvé la mort. Côté allemand, le lieutenant Otto Probst, de la 15. Kompanie du Pz.Gren.Rgt. 104, Siegried Schäfer et trois grenadiers sont tués, peut-être quinze autres sont blessés, et 151 capturés.
Pendant ce temps, Américains, entrés notamment par l'avenue de la République, et FFI nettoient la ville, notamment le quartier de Gigny. Le rapport de la C/53rd Armd Inf Bn indique que l'unité est entrée à Saint-Dizier à 16 h 45 et qu'elle a traversé la cité sans rencontrer l'ennemi. La A/37th Tk Bn situe son arrivée dans la ville à 17 h.
Durant cette journée, quelle fut, pour sa part, l'action de la Compagnie du Val du capitaine Victor Thérin, qui s'est rapprochée en fin de nuit du quartier des Ajots ? Les quelques sources françaises - souvenirs du résistant Raoul Laurent, récit du capitaine Thérin, relation de l'amicale des maquis du Val et Mauguet, journal de marche du colonel de Grouchy, compte-rendu du lieutenant Lelong - permettent de proposer la chronologie suivante : vers 9 h, accrochage près de la ferme Saint-Pantaléon, non loin de la route de Joinville (quatre FFI blessés) ; entre 10 h et 11 h 30, occupation par les FFI de la mairie et de la sous-préfecture après avoir franchi le pont Godard-Jeanson intact**** ; à 11 h 30 : départ de l'ennemi de la route de Valcourt qui permet à la section Lelong d'entrer dans Saint-Dizier deux heures plus tard ; dans l'après-midi : nettoyage de la ville, alors que les Allemands fuient par la route de Nancy (RN 4). La compagnie formée en forêt du Val, en périphérie sud-ouest de Saint-Dizier, aura déploré un tué (Lucien Groffe) durant la journée.
Les pertes
Nous sommes dans l'ignorance des pertes ennemies dans la cité bragarde. Quelques photos montrent au moins deux cadavres de soldats allemands : l'un avenue de la Paix (aujourd'hui avenue d'Alsace-Lorraine), l'autre aux Cités de l'Est. Pour les deux journées du 29 et du 30 août 1944, le 37th Tk Bn revendique 112 tués et seulement 17 prisonniers, alors que l'historique du 12e corps américain évoque bien 151 prisonniers au crédit de la 4th Armored Division (c'est le combat de Chancenay).
Longtemps, l'historiographie haut-marnaise n'a résumé les pertes américaines qu'à celles subies à Chancenay (deux tués, deux blessés). En réalité, il y eut quatre tués ce jour-là côté américain, et au moins huit blessés. Les nouvelles victimes révélées par la consultation des Archives nationales américaines sont le soldat Robert H. Haslbeck (A/53rd Armd Inf Bn) et le sergent Arthur Henderson (Hq Co/37th Tk Bn) pour les tués, le sergent Hebert P. Kleeman, le capitaine John R. Finnegan et le soldat Maurice B. Swarthout (tous de la A/53rd Inf Bn), le second lieutenant Fred H. Ihlo Jr et le sergent Joseph E. Lynch (Hq Co/37th Tk Bn), enfin le soldat Clyde Schaffer (94th FA A Bn) pour les blessés.
C'est surtout la population civile qui a payé le prix le plus cher à la libération, ainsi que l'a révélé le club Mémoires 52 : 23 victimes.
Ce 30 août 1944 est également le jour de la libération de Montier-en-Der par les FFI de la Compagnie du Der, qui ont vu arriver dans la soirée une avant-garde du 25th Cavalry Reconnaissance Squadron, unité de reconnaissance de la 4th Armored Division. Le lendemain matin, le CC A de cette division poursuit sa progression en direction du Rhin en se portant sur Ligny-en-Barrois où ils affronteront des éléments de la 3. Pz.Gren.Div.
3. Le Nord Haute-Marne recouvre la liberté, 31 août 1944
C'est au tour du combat command B de la 4th Armored Division de passer à l'action dans le Nord Haute-Marne. Il quitte le secteur de Brienne-le-Château (Aube) entre 7 h 15 et 8 h 30 pour prendre la direction de l'Est. Deux colonnes peuvent être identifiées.
La compagnie C du 51st Armored Infantry Battalion, commandé par le jeune lieutenant-colonel Alfred A. Maybach, 29 ans, entre en Haute-Marne après Epothémont (Aube). Son itinéraire : Louze, Sauvage-Magny, Thilleux, Rozières, Sommevoire, Mertrud, Courcelles-sur-Blaise, Dommartin-le-Franc, Morancourt, Guindrecourt-aux-Ormes, Fays, Maizières-lès-Joinville, à quelques kilomètres de la Marne dont les ponts ont été détruits le 27 août 1944.
Une deuxième colonne passe plus au sud, par Trémilly (9 h 30), Nully, Blumeray, Villiers-aux-Chênes, Doulevant-le-Château, Charmes-en-l'Angle, Brachay, Mathons et Nomécourt (14 h 22). Un temps d'arrêt est marqué devant la rivière Marne. En effet, explique le rapport du 8th Tank Battalion (lieutenant-colonel Edgar T. Conley Jr), "l'ennemi a fait exploser deux ponts et [il y a] un cratère sur la route au nord-est de Chevillon". Voilà pourquoi le 51st Ard Inf Bn fait halte à Nomécourt jusqu'à 17 h 45, avant de se porter aux abords de Chatonrupt où la Co A assure la protection des sapeurs réparant un pont sur la rivière.
"Rude" accrochage devant Chevillon
Durant cette journée, la progression du CCB s'est faite sans grande difficulté, sous la pluie. Le 8th Tk Bn, dont la Co C est à l'avant-garde, signale un "rude" combat avec une arrière-garde allemande avant de prendre Chevillon. Le first lieutenant William J. Marshall, du 8th Tk Btn, se distingue lors de ces combats, de même que le first lieutenant John V. Keenan du 25th Cavalry Squadron. Un Haut-Marnais servant avec un stick du 2nd SAS regiment (lieutenant James Edmund Cameron, opération Rupert) signale la présence de deux compagnies allemandes à Sommeville, et un combat mené avec l'appui de l'artillerie américaine au lieu-dit Croix du Châtelet. Au cours de cette journée, 20 prisonniers ont été faits en cours de route par la Co B du 51st Armd Inf Bn qui est en pointe. Parmi eux, des soldats russes capturés à Doulevant-le-Château, où un civil, M. Péroni, a été tué par méprise par les Américains. Aucune perte côté allié.
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| Une jeep à Doulevant-le-Château, 31 août 1944. (CM 52). |
En fin de journée, les éléments du CCB sont positionnés à Magneux, Maizières-lès-Joinville, au nord-est de Sommancourt. Le 253rd Armored Field Artillery Battalion est à Maizières, Sommermont et Sommancourt.
Pour mémoire, ce sont les hommes du 25th Cavalry Squadron, progressant entre les deux colonnes, qui sont entrés dans Joinville. A Wassy, la libération est l'oeuvre de leurs camarades du 42th Cavalry Squadron, si l'on se réfère aux photos prises ce jour-là. Car les rapports quotidiens de l'unité du 31 août 1944 situent ses différentes troops dans la Meuse - à l'exception, en effet, de la troop A qui, partie de Saint-Vrain (Marne), s'est portée à Chevillon via Valcourt.
Des témoignages
Il existe de rares témoignages écrits de Haut-Marnais ayant vécu cette journée mémorable. En voici quelques-uns. Avocat à Paris, Robert Burgeat est à Doulevant-le-Château, où des "cosaques du Don" - du Freiw.(Kos.).Stamm.Rgt. 5 - sont installés depuis quatre jours. Ce témoin raconte : "9 h... Le téléphone nous apprend à l'instant que les Américains sont en train de passer à Nully !"." Les voilà déjà à Doulevant. Un bref combat les oppose aux Russes. Un habitant de Bouzancourt, Maurice Jacquin, se souvient qu'un Italien d'origine résidant dans le bourg "se précipite en criant "les voilà !". Par une fatale méprise, il est abattu par une rafale". Les Américains, M. Jacquin les voit également passer dans son village, situé entre Doulevant et Blaise : "Vers 15 h, une autre colonne américaine sans chars venant de Bar-sur-Aube - Beurville arrive à Bouzancourt et quittant la grande route bifurque pour prendre Ambonville, Leschères en direction de Joinville". Quelques instants plus tard, l'adjudant FFI René Formentin, des Commandos M, est tué à Daillancourt. A Wassy où le pont sur le canal a sauté la veille, les Allemands patrouillent encore rue Gresley, à midi. Le juge Jean Lallement, en poste dans la ville, signale qu'à 14 h, les Américains sont signalés à la porte de la Madeleine. Il dénombre deux jeeps, deux autos-mitrailleuses et un char.
C'est dans l'après-midi que les ouvrages de Joinville sont détruits par les Allemands. Germaine Chainel témoigne : "Un claquement sec, le pont métallique [sur le canal] se soulève d'une seule pièce dans un bruit de ferraille et retombe disloqué dans le lit à sec du canal. Au tour du pont de la Marne. [...] Un bruit formidable [...] Une grêle de pierres, de débris de toutes sortes s'abat sur la ville. [...] Nous attendons le tour du pont de Cent-Mètres. Heureusement il n'est pas venu. Pourquoi ? [...] Le pont de la Marne est coupé par le milieu sur une longueur de plus de 10 m."
En début d'après-midi, les Américains qui ont libéré sans combat Joinville entrent également dans Fronville, sur la RN 67 en direction de Chaumont. Un jeune homme, Guy Seigle, leur indique la présence d'un dépôt de munitions ennemi à Saint-Urbain et leur signale la possibilité de trouver un gué sur la Marne vers le passage à niveau : "Avec Charles Durand, nous accompagnons trois soldats US à bord d'une jeep afin de les guider vers ce passage. Au moment où nous y arrivons, une Traction avant Citroën, avec à son bord des officiers allemands, cherche à forcer la route en direction de Joinville. [...] Un GI, sur la jeep, ouvre le feu. Les Allemands font demi-tour sur place et repartent vers Chaumont. Un gradé US saute dans la jeep et poursuit la Traction en tirant des rafales de mitrailleuse [...]" Vers 18 h, "un GI est tué, entre Les Maisonnettes (Mussey) et la gare de Donjeux" : il s'agit du caporal Edward Rogers, du 25th Cavalry Reconnaisance Squadron, seule victime du jour à la division. A Donjeux, cette unité affronte en effet des éléments de la 3e batterie (lieutenant Schmitt) du Reserve-Beobachtung-Abteilung 44. Le canonnier Walter Botek, 18 ans, est porté disparu depuis qu'il a été vu pour la dernière fois, face à un blindé américain, au nord du pont sur la Marne. Trois autres soldats de cette batterie, dont le sergent August Lubich, sont blessés. Ces hommes auront de nouveau affaire au 25th Cav Rec Sqn le lendemain, à Rimaucourt...
1er septembre 1944
Un pont sur la Marne ayant été aménagé, le CCB prend la direction de Vaucouleurs (Meuse). Le 51st Armd Inf Bn quitte son bivouac à 4 h 15, passe la Marne à Chatonrupt à 8 h 16, progresse sur la rive droite par Autigny-le-Grand, Autigny-le-Petit, Curel, Osne-le-Val, Effincourt, Pansey, Echenay, Gillaumé, Cirfontaines-en-Ormois (12 h). Il quitte alors la Haute-Marne, entre à Gondrecourt-le-Château (12 h 46) puis passe la Meuse à 15 h 35. La Hq Co (compagnie de commandement) signale huit prisonniers au cours du trajet.
De son côté, le 8th Tk Bn, venu de Chevillon, entre dans Montiers-sur-Saulx (Meuse). Pour la division Wood, les combats auront lieu désormais en Lorraine. (A suivre).
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| Un GI sur un pont détruit à Eurville-Bienville. |
Sources principales : Archives nationales américaines (Nara), notamment les dossiers "Roll 566", "Number 24" et les rapports de l'OB West - Don M. FOX, Patton's Vanguard. The United States Army fourth armored division, McFarland & Company, Jefferson, North Carolina, and London, 2003 - 37th Battalion diary from Jimmie Leach 1990 - Club Mémoires 52, 1944 en Haute-Marne, 1994 - Club Mémoires 52, 1944 en Haute-Marne : l'album de la Libération, 2004 - Club Mémoires 2, Comme en 14-18, numéro spécial de Dossier 52, 2000 - AD 52, 106 J 29, fonds Olivier de Boissoudy - archives personnelles de l'auteur.
* Pour faciliter la lecture de cet article, les grades et les appellations des unités sont désignés en français.
** Informations communiquées par Thierry Houdeline, secrétaire de l'association des anciens combattants de La Gravelle (Mayenne).
*** Des documents allemands laissent supposer que ces deux divisions devaient être engagées dans une contre-attaque sur Reims. La progression rapide de la 3e armée américaine ne leur en a pas laissé le temps.
**** Détruit en juin 1940, le pont sur la Marne de la rue de Vergy n'avait pas été reconstruit, ainsi que l'as signalé à la Résistance le déserteur (polonais) de la Luftwaffe, Jean Fojt.
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