jeudi 28 mai 2026

Une histoire du maquis Garnier (Mathons)

La stèle en forêt près de Mathons. (Photo L. Fontaine)


 La trilogie "La Résistance en Haute-Marne"* a consacré un chapitre au maquis de Mathons. Cette formation du mouvement Front national (FN), proche du Parti communiste, est restée dans l'histoire de l'occupation de la Haute-Marne pour avoir déploré la mort de quatre maquisards le 10 août 1944. Le chapitre en question s'appuyait sur le rapport d'activité du secteur FN de Wassy rédigé par Gilbert Thiéblemont. Mais cette relation était incomplète puisque l'intéressé, inspecteur de police, se trouvait en poste hors de la Haute-Marne durant une grande partie de l'histoire du groupe. Voici donc une évocation documentée de ce maquis, basée sur l'exploitation d'archives conservées à Dijon, Reims et Chaumont.

    Le maquis Garnier voit le jour effectivement dans la première quinzaine de juin 1944 à Sauvage-Magny, dans l'ancien canton de Montier-en-Der. Son nom de baptême vient vraisemblablement des frères Luce et Roland Garnier, jeunes FTP chaumontais membres du groupe Corse fusillés le 18 mars 1944. Selon Gilbert Thiéblemont, animateur d'un groupe FN dans le secteur de Wassy, ce maquis est créé avant le 6 juin 1944. Pour Gabriel Gérardin, référent FN de la commune de Sauvage-Magny, il s'agit plutôt de la date du 12 juin 1944.

    Agé de 29 ans, Georges Debert, de Bailly-aux-Forges, prend le commandement de ce groupe. Il se compose au total de dix hommes : Roger Debert, son frère, François Pierre, Julien Chevelle (Vaux-sur-Blaise), Etienne Lambert (Vaux-sur-Blaise), Gabriel Sanrey (garde forestier à Robert-Magny), Raoul Picart, ainsi que "le filleul du général Koenig" et deux volontaires de Vaux-sur-Blaise dont Georges Debert ne se rappelle plus des noms.

    Le maquis Garnier est, avec le maquis Mauguet, l'un des deux groupes FN formant une section (le 1er détachement) commandée par le lieutenant Raymond Krugell, dit Jean, officier de réserve évadé d'un train de déportation. Selon Gabriel Géradin, Garnier était destiné à être renforcé par 30 hommes de la police de Saint-Dizier - ce ne sera pas le cas. Quant à Mauguet, il s'implante à la mi-juin 1944 à Longeville-sur-la-Laines, à 7 km de Sauvage-Magny. C'est le lieutenant Krugell qui transmet les ordres, à savoir notamment venir en aide aux aviateurs alliés réfugiés dans la région. De son côté, Gilbert Thiéblemont a quitté la région, ayant été muté à Epernay (Marne).

Des réquisitions, des exécutions, quelques sabotages   

    Jusqu'à la mi-juillet 1944, on sait peu de choses sur le quotidien d'un groupe dont les résistants Raoul Laurent, Emmanuel de Grouchy, Louis Georges désapprouveront plus tard la nature des actions et les imprudences. Au 30 juin 1944, il comptait onze hommes, selon le lieutenant Krugell. Le 14 juillet 1944, des éléments des deux groupes Mauguet et Garnier mènent une opération contre un homme soupçonné de collaboration à Soulaines-Dhuys (Aube). Au cours de l'échange de tirs, Georges Debert est blessé à la main gauche. Il se rend chez Gabriel Gérardin où il est soigné par le Dr Bernard Bercovici, de Montier-en-Der, puis il gagne la ferme de Maurupt où le Dr Frédéric Benoît, de Wassy, lui prodigue des soins. Debert reste cinq jours dans la ferme avant de rejoindre ses hommes. Entre-temps, le 16 juillet 1944, le détachement FN a arrêté à Sommevoire un apôtre de la collaboration franco-allemande, le journaliste Gilbert Cordier, condamné à mort et exécuté.

    Fin juillet 1944, le maquis Garnier s'étoffe avec deux nouvelles recrues : les Aubois Roland Truchy et Marcel Patout, transfuges des Commandos M qui venaient d'attaquer un convoi allemand. A ce moment, le groupe quitte Sauvage-Magny pour les bois entre Sommevoire et Bailly-aux-Forges. Ce mouvement est peut-être à relier avec le décrochage du maquis Mauguet qui venait d'être encerclé en forêt du Der le 27 juillet 1944.

    Depuis plusieurs jours, le groupe se livre en particulier à des réquisitions de véhicules et de ravitaillement : une Peugeot 202 le 23 juillet 1944, une Traction à Laneuville-à-Rémy le 24 juillet, une Citroën et du tabac à Wassy le 29 juillet. Il procède également à des arrestations de suspects (par exemple à Mertrud le 31 juillet).

    C'est vraisemblablement le 30 ou le 31 juillet 1944 que le groupe, qui a dû déménager, s'implante dans le canton de Joinville : en forêt près de Mathons, au lieu-dit Chalet des Gaudes. Selon Georges Debert, c'est le lieutenant de gendarmerie Maitrier, commandant la section de Saint-Dizier, qui aurait demandé à un habitant de Bailly-aux-Forges, Simonnin, de prévenir le groupe de quitter ce secteur, où ses sorties nocturnes ne passent pas inaperçues**.  D'où le déplacement à Mathons - pour une raison précise que nous ignorons (pendant ce temps, le maquis Mauguet s'est réfugié à la ferme du Pré Godot près de Longeville-sur-la-Laines, avant de se porter le 4 août 1944 en forêt de Morley, dans la Meuse). A Mathons, le ravitaillement des maquisards est assuré par la ferme des Bonshommes, séparée de la forêt par une route. 

    De retour d'Epernay pour convalescence, l'inspecteur Thiéblemont apprend ce mouvement le 1er août 1944. Ayant eu vent d'imprudences, il rencontre Georges Debert avec son frère Marius le 2 août 1944 pour lui donner l'ordre de quitter Mathons dans les 48 heures.

    Mais le groupe ne bouge pas et, sur ordre du même Thiéblemont (selon Debert), il entreprend, dans la nuit du 5 au 6 août 1944, un sabotage sur la voie ferrée près de Joinville, tandis qu'un autre était réalisé par le groupe OCM de Magneux - ces sabotages ont été effectués sur les territoires de Sommancourt et de Rachecourt-sur-Marne. Le 6 août 1944, des arrestations sont opérées par les feldgendarmes à Magneux, ce qui amène Roger Varinot et Roger Borde, membres du groupe local, à rejoindre le lendemain le maquis Garnier. Ce même 7 août 1944, Debert et Truchy se rendent à Margerie-Hancourt (Marne) chez le vicomte François de La Hamayde qui leur remet des explosifs, des cartouches de revolver, et qui leur confie des aviateurs alliés ainsi que deux prisonniers russes. Puis dans la nuit du 7 au 8, le groupe participe au parachutage sur le terrain BOA Toboggan près de Voilllecomte.

La fin d'un maquis 

   Vraisemblablement le 9 août 1944, deux agents de la Sipo-SD de Chaumont, l'Alsacien Charles Sigrist et le sous-officier Gunther, s'arrêtent à Joinville. Ils ont reçu l'ordre de leur chef Aloïs Koch d'aller rencontrer la patronne de l'Hôtel du Nord, Anna Fourrier, qui avait des renseignements à leur communiquer. Selon Sigrist, la commerçante les a informés que des maquisards se trouvaient en forêt de Mathons. Ils ont été vus par des clients qui cherchaient des framboises. Elle précise aussi que le propriétaire de la ferme des Bonshommes, Georges Douillot, a été vu passer devant l'hôtel avec un jeune homme ayant le bras bandé - Lucien Fourmault***- qu'il conduisait chez le médecin. Elle a encore apporté à Charles Sigrist des indications lui permettant de localiser le camp. Charles Sigrist assure toutefois qu'il a porté de fausses indications sur ce plan. Le soir du 9 août 1944, de retour sur Chaumont, les deux agents croisent un convoi de troupes montant sur Joinville.

    Dans la nuit du 9 au 10 août 1944, des éléments du maquis Garnier procèdent à la prise de 10 000 litres d'essence en gare de Chavanges (Aube). A ce moment, les Allemands investissent la région. Georges Debert avance des effectifs de 2 000 soldats venus de Chaumont et Saint-Dizier. Beaucoup plus mesuré, le lieutenant de gendarmerie Maitrier indique, dans son rapport du 12 août 1944, l'engagement d'une centaine de militaires. Un réfugié de Joinville, René Rousselot, précise avoir été réveillé à 5 h du matin par l'arrivée des Allemands.

 Pour échapper à la nasse, Debert forme trois groupes : un de onze hommes commandé par Gabriel Sanrey (ils ne sont pas armés, et parmi eux figurent les sept aviateurs alliés), deux autres d'une dizaine d'hommes sous les ordres de François Pierre et Roger Borde. Soit une trentaine de maquisards présents ce jour-là au camp. Tous doivent se retrouver à Dommartin-le-Franc.

    Debert, qui est notamment accompagné d'Henri Job (de Mertrud), parvient à rejoindre les bois de Bailly-aux-Forges, mais faute de liaisons (Gilbert Thiéblemont est absent, le lieutenant Krugell a rejoint un maquis canadien dans l'Aube, Gérardin a cessé toute activité), il part s'installer à Outines (Marne). Roger Borde, Roger Varinot, André Hacquin parviennent également à échapper à l'encerclement. Tous trois iront servir au sein du 1er groupe du groupement de Wassy, tandis que leurs huit camarades gagnent également l'Aube. Quant au groupe Sanrey, il est arrêté au cours de son repli : les aviateurs sont conduits à Chaumont, quatre maquisards (Gabriel Sanrey, René Jakubas, de Montier-en-Der, Serge Kervaire, de Montreuil-sur-Blaise, et Maurice Launois, de Mertrud) sont exécutés. Leurs corps seront retrouvés à proximité du chemin reliant Mathons à Charmes-en-l'Angle.

    Outre ces quatre exécutions, l'ennemi commet un autre forfait, dans l'après-midi : l'incendie de la ferme des Bonshommes. Georges Douillot mettra en cause la Feldgendarmerie de Saint-Dizier dans cet acte. René Rousselot se souvient notamment du feldwebel François (ou Aloïs) Haas qui a giflé un maquisard capturé. Arrêtés, Georges Douillot et son épouse Renée sont conduits à Chaumont. Ils apprendront, à leur retour le 23 août 1944, que leur jeune fils Bernard, 10 ans, a été tué près de la ferme le 11 août 1944 par des soldats ennemis revenus sur les lieux de leur crime.

L'heure du châtiment

    Dans le secteur d'Outines où il s'est d'abord porté, Georges Debert fait arrêter deux hommes désignés comme "terroristes", Gaston Schlick et Lenfant, qui sont exécutés et dont les corps sont retrouvés les 18 et 19 août 1944. Ayant pris contact à Nogent-sur-Aube avec le capitaine Maurice Dupont (Yvan) et le lieutenant Lopez (Beaublond), Georges Debert s'intègre aux Commandos M. Il se porte sur Donnement (Aube) et fusille un marchand de bestiaux de Saint-Rémy-en-Bouzemont (Marne) accusé d'avoir dénoncé des aviateurs. Il se rend ensuite à Avant-lès-Ramerupt puis Nogent-sur-Aube. Nommé lieutenant, il assure avec 150 hommes la défense de Coclois. Après ces opérations, il est incorporé dans le Bataillon Mermoz (futur III/106e RI), mais, victime d'une tentative de meurtre en novembre 1944, il est blessé et hospitalisé. La justice s'intéresse à lui, notamment parce qu'il a appartenu à l'association des Amis de LVF - rejointe sur ordre de Gilbert Thiéblemont, assure-t-il. Il bénéficiera finalement d'un non-lieu en 1946. 

    Quant aux dénonciateurs du maquis, ils sont traduits en février et mars 1946 devant la cour de justice de la Haute-Marne siégeant à Dijon. Anna Fourrier est condamnée à mort mais ne sera pas exécutée. Trois autres personnes familières de son établissement (fille, employée, cliente) sont condamnées à des peines de travaux forcés.

Sources principales : Archives départementales de la Côte-d'Or, dossiers de la cour de justice de la Haute-Marne, 29 U 111 et 29 U 48 - Archives départementales de la Marne, archives du service régional de recherche sur les crimes de guerre, 163 W 3171 - archives de la famille Leblanc. 

* Tome 2 paru en 1983 aux éditions Dominique-Guéniot.

** Une autre tentative d'appel à la prudence est effectuée par Paul Percheron. Cf à ce sujet : FONTAINE Lionel, GROSSETETE André, SIMONNET Marie-Claude, Résistance, répression, libération de la Haute-Marne, éditions Dominique-Guéniot, 2007.

*** Mort ultérieurement au combat dans l'Aube.

Membres du maquis Garnier

Roger Bordes, Julien Chevelle (Vaux-sur-Blaise), Georges Debert (Bailly-aux-Forges), Roger Debert (Bailly-aux-Forges), Lucien Fourmault (Brousseval), André Hacquin (Magneux), Louis Henri, René Jakubas (Montier-en-Der), Henri Job (Mertrud), Serge Kervaire (Montreuil-sur-Blaise), Etienne Lambert (Vaux-sur-Blaise), Maurice Launois (Mertrud), Marcel Patout, Raoul Picart, François Pierre, Christian Remy (Wassy), Henri Robert (Pont-Varin), Gabriel Sanrey (Robert-Magny), Roland Truchy (Ceffonds), Roger Varinot (Magneux).

Membres probables du maquis : Besançon (Hampigny), Lalouette (Vaux-sur-Blaise), Bernard Mille (Joinville), Edouard Wietcoviak, Paul Entzminger (Sommancourt), Roger Esminger (Sommancourt), Georges Godard (Sommancourt).

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