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mardi 25 février 2025

L'histoire des "FTP de Meurthe-et-Moselle et des Vosges", avril-mai 1943


 Photo parue dans l'étude de Jean-Claude Magrinelli.

    Le 11 mai 1943, une opération de la 15e brigade régionale de police judiciaire en forêt de Haye, près de Nancy, entraînait la mort de Marcel Simon, chef des "FTP de Meurthe-et-Moselle et des Vosges", et l'arrestation de trois de ses hommes. 

    Dans son ouvrage "Militants ouvriers de Meurthe-et-Moselle sous l'Occupation. Dictionnaire biographique" (Kaïros/Histoire, 2020), Jean-Claude Magrinelli a évoqué longuement la figure de ce résistant, né le 4 février 1913 à Nancy. Marié et père d'un garçon, chaudronnier, communiste, Marcel Simon avait été blessé en juin 1940. Revenu à Nancy, il s'est investi dans l'Organisation spéciale/FTP dès février 1942. C'est l'époque où les effectifs de l'organisation sont particulièrement importants... avant son démantèlement consécutif à l'arrestation de Giovanni Pacci (mai 1942). Après un accrochage avec les gendarmes, Simon a dû se réfugier dans un village de l'Aisne, Montigny-Lengrain, entre janvier et avril 1943, avant de revenir en Lorraine reprendre sa place dans le combat.

    C'est grâce à des documents retrouvés en forêt de Haye et aux procès-verbaux d'audition des trois "partisans volants" servant sous les ordres de Simon - Louis Chaunavel, René Joannès et Robert Viry - que nous connaissons dans le détail les activités de ce groupe opérant dans deux départements, du 25 avril au 11 mai 1943.

    Les trois FTP sont tous Vosgiens. Ancien adhérent des Jeunesses communistes, René Joannès, 23 ans, habite à Fraize. Il s'est échappé du chantier de Soulac (Gironde) de l'Organisation Todt. Son concitoyen Louis Chaunavel (Mickey), 25 ans, s'était engagé dans les tirailleurs marocains avant-guerre. Blessé en 1940, il est parti travailler en Allemagne en novembre 1942, mais n'y est pas retourné le 7 mars 1943 à l'issue d'une permission. Robert Viry est le plus jeune : il n'a que 18 ans. Domicilié à Plainfaing, il s'était engagé en 1942 dans l'armée d'armistice. Requis pour travailler à Cherbourg, il n'y est resté que du 4 au 10 avril 1943, avant de revenir à Plainfaing. Pour chacun d'entre eux, il s'agit désormais de plonger dans la clandestinité. Contacté par Prosper Cuny, "ex-secrétaire de la cellule de Plainfaing", et par Joseph Luron, Joannès fait la connaissance de Marcel Simon (Charlot, Pierre) dès le 9 avril 1943. Le résistant lui demande de recruter des camarades pour former un groupe FTP. Ils seraient payés 1 800 F par mois.

    La rencontre entre les volontaires et Marcel Simon a lieu le 25 avril 1943, au café de Mme Joannès à Fraize. Simon, Chaunavel, Joannès et Viry forment "un groupe de quatre hommes de partisans volants". Ils opéreront avec deux "francs tireurs" - Roger Lathmann, alias Marcel, de Plainfaing, et Jacques, de Nancy, sans aucun doute Maurice Flachat - ainsi qu'avec une agent de liaison (Georgette : Marie-Jeanne Staub). Dès la nuit du 25 au 26 avril 1943, Simon et Joannès réalisent le cambriolage de la mairie de Mandray (Vosges), où ils récupèrent des tickets d'alimentation, des cachets de la mairie, une somme de 40 000 F. C'est le premier événement mentionné dans "le rapport sur la composition et l'action des FTP de Meurthe-et-Moselle et des Vosges" rédigé par Marcel Simon et remis le 3 mai 1943 à Georges - non identifié - qui est responsable régional du PCF, après Marceau - vraisemblablement Auguste Deloison - et avant Jules Didier, alias Jean.  

    Voici quelles sont les opérations du groupe.

Nuit du 25 au 26 avril 1943 : cambriolage de la mairie de Mandray (Vosges) par Pierre (Simon), Paul (Joannès) et Marcel (Lathmann).

Nuit du 25 au 26 avril 1943 : Rapport d'opérations : "Mickey (Chaunavel) et Gaston (Viry) ont été à la gare de Saint-Dié où nous devions mettre hors d'état un[e] ou plusieurs locomotives. Quand Pierre et Paul sont arrivés, ils avaient coupé les raccords de frein à au moins quinze wagons. Ensuite nous avons miné l'embiellage d'une loco, le coup n'ayant pas parti, nous avons été rechercher la charge et nous sommes partis." Louis Chaunavel précise de son côté avoir sectionné "cinq ou six" accouplements de freins Westinghouse en caoutchouc, et Robert Viry "deux ou trois". Tous deux affirment que c'est Marcel Simon qui leur a donné cet ordre. René Joannès, qui avec Roger Lathmann et Marcel Simon a participé au cambriolage de la mairie de Mandray, affirme : "En nous attendant, [Viry et Chauvanel] qui savaient déjà ce qu'ils avaient à faire avaient déjà coupé une quinzaine de tuyaux de trains, je crois ; Simon et moi, nous n'en avons pas coupé."

27 avril 1943. Chaunavel et Viry partent en train en direction de Nancy. Ils retrouvent Simon et Joannès dans un café (Strock) de Jarville, et y passent la nuit. Ce sera une des habitudes du groupe : dîner dans un restaurant de l'agglomération de Nancy ou du département.

28 avril 1943. Chaunavel et Viry gagnent un nouveau lieu de rendez-vous fixé par Marcel Simon : "une baraque abandonnée située sur la route de Nancy à Toul, non loin de la poste de Velaines. [...] Simon nous a conduits à 300 m de la maison abandonnée ou à la lisière du bois, il m'a fait installer ma toile de tente ou plutôt la toile composée de quatre coins qui m'appartenait. [...] Simon a décidé [...] de nous remettre un revolver et des cartouches ; pour ma part j'ai reçu un pistolet automatique du calibre de 7 m 65 avec un chargeur garni de sept cartouches, en nous recommandant de nous en servir contre ceux qui tenteraient de nous arrêter" (PV d'audition de L. Chaunavel, 11 mai 1943). "Pour ma part je recevais un revolver de calibre 10 avec un chargeur complet et il restait encore sous la tente une arme ou deux en réserve" (PV d'audition de R. Viry, 11 mai 1943). Le soir, tous quatre retournent manger chez Strock à Jarville avant de se livrer à une succession d'opérations.

Nuit du 28 au 29 avril 1943 : Rapport d'opérations : "Pierre, Paul, Gaston et Mickey ont coupé les raccords de frein à quatre wagons sur le raccordement de la Mécanique moderne à Maxéville, nous sommes entrés dans les bureaux où nous avons pris une machine à écrire, une enveloppe contenant 230 F 40 remise à Georges le 30 avril ; nous avons été dans la salle du compresseur où nous avons mis de la ferraille dans le moteur afin de le rendre hors d'usage. Je ne connais pas encore le résultat." Puis le groupe opère le minage d'une tête de pylône à l'usine Solvay. Au sujet de ce sabotage, René Joannès raconte : "Arrivés au pied d'un pylône [de ligne téléphérique], Simon m'a désigné pour monter après celui-ci, il m'a expliqué que je devais attaquer en haut une charge de dynamite et y mettre le feu. Je suis monté à moitié de ce pylône et je suis redescendu, ne voulant pas accomplir ce travail. Simon y est alors allé lui-même. [...] Après avoir parcouru 800 m environ, nous avons entendu une forte détonation." Rapport de Marcel Simon : "Il nous a semblé entendre le bruit de la chute des bennes dans la Meurthe, c'est tout ce que je peux dire car je n'en sais pas plus."

29-30 avril 1943. En l'absence de "Simon qui nous a quitté vers midi" (R. Joannès), les FTP restent au camp de la forêt de Haye.

30 avril 1943. Les partisans de Marcel Simon le retrouvent à Nancy, où ils mangent de nouveau dans un restaurant (le Ferry III). Puis tous se portent jusqu'au bord du canal à Jarville, volant deux bicyclettes. Enfin, ils tentent de faire sauter une péniche. René Joannès : "Simon nous a commandé de mettre celle-ci en travers du canal, afin de barrer la navigation. Pendant cette opération, nous avons fait du bruit, les mariniers se sont réveillés. Le marinier étant sorti sur le pont, nous avons pris la fuite en direction de Heillecourt." Ultérieurement, Joannès ajoutera dans sa déposition qu'il a accompagné Simon, avenue de Gentilly à Nancy, pour un rendez-vous avec Georges. Marcel Simon remet à son "chef" une somme de 39 979,65 euros dérobée à Mandray

1er-2 mai 1943. Repos au camp. Marcel Simon qui était absent revient l'après-midi du 2.

2 mai 1943. Le groupe se rend à Toul et mange le soir dans un restaurant, dont la serveuse est Georgette. Il s'agit de l'agent de liaison de Simon, Marie-Jeanne Staub. Celle-ci a recueilli des informations sur le camp d'internement d'Ecrouves, près de Toul. 

3 mai 1943. Tandis que Simon va rencontrer Lathmann (Marcel) au terminus de Laxou (il devait voir également ce jour-là Georges à qui il devait remettre son rapport), ses compagnons restent au camp. A son retour, il leur donne l'ordre de voler une voiture (ou une camionnette) pour que Simon puisse se rendre "dans l'Aisne où il avait des amis et où il avait un dépôt d'explosif" (L. Chaunavel). Ce dépôt se trouve à 266 km de Nancy, où Simon "serait connu sous le prénom de Louis" (R. Joannès). On se souvient qu'il y a un mois encore, Marcel Simon se trouvait à Montigny-Lengrain, dans l'Aisne. C'est sans doute dans ce secteur qu'il dispose d'un dépôt. Première tentative de vol de véhicule : au garage allemand du boulevard Albert-1er, à Nancy, dans la nuit du 3 mai au 4 mai. C'est un échec.

4 mai 1943. Simon se rend à Toul. Il revient le lendemain.

Nuit du 5 au 6 mai 1943. Nouvelle tentative de vol de véhicule, à Gemonville, nouvel échec. Par ailleurs, "Simon s'était muni d'explosif avec l'intention de faire sauter un pylône électrique près d'Autreville" ( L. Chaunavel).

6 mai 1943. Au passage à Toul, Simon quitte ses camarades. Il "nous ordonnait au cas où il ne serait pas là pour 19 h de lever le campement, de replacer les affaires dans les tonneaux, de dissimuler ceux-ci dans le sol, et de le rejoindre aussitôt sous le pont en reconstruction de la Moselle. Mais comme il pleuvait très fort cette soirée-là, aucun de nous trois n'a obéi, et Simon rentrait le lendemain furieux et plein de reproches" (R. Joannès).

7 mai 1943. Nouvelle tentative de vol de voiture à Toul. Encore un échec.

8 mai 1943. Retour au camp de Marcel Simon qui se rend à Nancy.

Nuit du 9 au 10 mai 1943. Le groupe se rend à Laneuveville pour faire sauter un pylône électrique. Simon "a allumé la mèche pendant que nous faisions le guet", déclare Louis Chaunavel, mais aucune explosion ne se produit. Leur chef "a constaté que la poudre dont il s'était servi n'avait pas brûlé". Le groupe se rend au camp par Heillecourt et Vandoeuvre où il cherche à nouveau à dérober une voiture. Mais Chaunavel a "constaté qu'il ne restait que trois litres d'essence" (R. Joannès).

11 mai 1943. Marcel Simon abattu par la police, ses trois hommes arrêtés. "Cette nuit nous devions chercher à dérober une voiture allemande" (L. Chaunavel). Simon a dû voir Georges "cet après-midi encore dans les fonds de Toul" (R. Viry).

    D'autres arrestations sont opérées dans les jours suivants dans l'entourage du groupe. Ils sont treize résistants pris au total. Tous sont déportés. Deux ne reviennent pas : Robert Viry et Joseph Luron. 

    Il faut attendre début août 1943 pour que d'autres FTP relèvent le gant en Meurthe-et-Moselle. 

    Sources : dossier consacré à Marcel Simon, 1251 W 13012, Archives départementales de la Meuse ; J.-Cl. MAGRINELLI, Militants ouvriers de Meurthe-et-Moselle sous l'Occupation, Kaïros/Histoire 2020.


mercredi 25 septembre 2024

Né à Paris, mort à Buchenwald : révélations sur le "commandant Legrand", disparu à Dijon


Un communiqué signé "Legrand". (Source : ADCO/Photo de l'auteur). 


 Pour qui s'intéresse à la Résistance en Côte-d'Or, l'oeuvre en sept tomes du regretté Gilles Hennequin est incontournable. L'auteur a eu l'occasion d'évoquer à plusieurs reprises le parcours du commissaire aux opérations régional (COR) des FTPF de la Côte-d'Or, "Legrand", dont il n'a jamais su précisément ni le véritable nom, ni les date et lieu de naissance.

Au gré des différents tomes écrits par Gilles Hennequin, l'homme s'appellerait Lenormand (Max ou Etienne), ou Albert Moorel. En réalité, il se nommait Albert Moreels.

Il est né le 17 janvier 1922 à Paris (14e), boulevard Port-Royal, sous le nom de sa mère, Raymonde Delaistre, domestique à Vitry-sur-Seine âgée de 17 ans. Albert Delaistre grandit à Brénouille (Oise), où il est reconnu en mairie par Kléber Moreels, puis à Saint-Martin-Longueau. Au moment de l'Occupation, le jeune homme serait étudiant à l'école normale de l'Oise.

Réfractaire au STO, il est en Côte-d'Or en 1943. Sous le nom de Legrand, il commande la compagnie Lucien-Dupont, unité FTP de la région de Gevrey-Chambertin qui se livre à de nombreux sabotages. Début 1944 vraisemblablement, Albert Moreels hérite de la fonction de COR de la Côte-d'Or, c'est-à-dire en charge des opérations militaires des FTP. Selon Gilles Hennequin, il assume parallèlement la fonction de commissaire aux effectifs régional (CER).

Toujours d'après G. Hennequin, Legrand est arrêté le 18 avril 1944 à Dijon. Ensuite, sa trace se perd. Mort des suites de torture dans la cité ? Décédé lors de son transfert vers le camp de Compiègne ou en déportation ?

En réalité, Moreels a bien été déporté à Buchenwald. Dans son édition du 7 décembre 1945, le journal La Défense a en effet lancé un avis de recherche pour savoir ce qu'était devenu le déporté Albert Moreels, dit Maurice Lenormand, vu pour la dernière fois à Buchenwald (bloc 34) en octobre 1944. En mention marginale de son acte de naissance (sans mention "mort pour la France"), Moreels est déclaré décédé le 15 octobre 1944, en un "lieu non précisé".



Parmi les déportés du 17 août 1944 en direction de Buchenwald, il n'y a pas d'interné au nom d'Albert Moreels, mais un nommé Maurice Lenormand (sa fausse identité), né selon les sources à Calais (Pas-de-Calais) en 1916 ou 1918. Ce déporté (matricule 78 469, bloc 38) est décédé de la tuberculose le 27 janvier 1945 à Buchenwald. Or aucun Maurice Lenormand n'a vu le jour à Calais aux dates indiquées sur les documents consultables dans les archives Arolsen. En revanche, il est mentionné, sur une des fiches, que Lenormand résidait à Couchy (sic) en Côte-d'Or. Il s'agit plutôt de Couchey, où Albert Moreels, précisément, était hébergé sous l'Occupation. 

Il ressort de toutes ces informations qu'Albert Moreels est plutôt mort le 27 janvier 1945 à Buchenwald que mi-octobre 1944.

Homologué au grade de lieutenant, Albert Moreels, considéré comme FTP (groupe Alexandre Truchot) du 31 août 1943 au 18 avril 1944, a été fait chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume en 1950 et il a reçu la médaille de la Résistance.

Sources : G. Hennequin, Résistance en Côte-d'Or, sept tomes, 1985-2010 ; archives du groupe Alexandre Truchot, GR 19 P 21/48, SHD ; état civil de Paris ; archives Arolsen.  

Pour en savoir plus : Lionel FONTAINE, Les clandestins du Dijonnais. Parcours de résistants dans l'interrégion FTP Champagne-Bourgogne. 1941-1944, Liralest, 2025.

jeudi 8 août 2024

Lionel Jouet (1912-1944), interrégional FTP, dernier fusillé de la Citadelle de Besançon



Lionel Jouet (1912-1944) (Source : AD de la Seine-Maritime).

 Le 18 août 1944, les Allemands passaient par les armes le résistant Lionel Jouet. Ce Normand était interrégional FTP dans l'est de la France. Quel fut son parcours avant et après son arrivée dans la région ? C'est ce qui a motivé notre enquête, à l'issue de laquelle nous avons acquis la conviction qu'il s'agissait du chef FTP Baron.

Gilbert, ou Roussel, ou Baron, ou Jacques apparaît formellement dans les archives début août 1943 (vraisemblablement le 3), à l'occasion d'un rendez-vous au parc de la Pépinière à Nancy. Ce jour-là, par l'intermédiaire de Jules Didier (Baudin), régional du Front national (FN) en Meurthe-et-Moselle, il fait la connaissance de deux nouvelles recrues pour les Francs-tireurs et partisans français (FTPF) : René Malglaive et Jean Saltel. Selon les déclarations de ce dernier, Gilbert était âgé de 25 ans environ, mesurait 1,60 m, "marche légèrement voûté, cheveux châtain foncé, les tempes légèrement dégarnies". Avec un quatrième homme, Gabriel Szymkowiak, Gilbert vole un vélo devant un café de la rue Saint-Jean, puis, le 13 août 1943, tous quatre participent au sabotage d'entrées d'eau de l'usine Solvay près de Varangéville. Saltel ayant souhaité mettre un terme rapidement à ses actions clandestines, seuls Gilbert et Malglaive entreprennent ensuite, dans la nuit du 2 au 3 septembre 1943, un déboulonnage de rail sur la ligne Toul - Blainville-sur-l'Eau, à hauteur de Rosières-aux-Salines. Mais dans les deux jours qui suivent ce sabotage, Jean Saltel et René Malglaive sont arrêtés par la police française. Le premier est déporté, le second fusillé le 22 octobre 1943 à La Malpierre.

Condamné par contumace, Szymkowiak s'est réfugié, après sa fuite, en forêt près de Blénod-lès-Toul. C'est là que, fin octobre 1943, Gilbert et un autre chef FTP, le commandant Camille (Pierre Georges), viennent l'informer de sa condamnation et l'affectent à un autre département : la Haute-Saône.

A Belfort

A cette époque, Gilbert, qu'on appelle désormais Baron, est déjà commissaire politique (puis aux effectifs) interrégional. C'est-à-dire qu'avec Pierre Georges (opérations) et Albert Poirier dit Jean (technique), il est un des trois membres du triangle de direction de l'interrégion 21 (Doubs, nord du Jura, Haute-Marne, Meurthe-et-Moselle, Haute-Saône, Vosges et Territoire de Belfort). Au vu de sa fonction politique, Baron est vraisemblablement communiste.   

Son activité l'amène à opérer sur tout le territoire de l'IR 21 : mi-décembre 1943, il est à Chaumont où il remet de faux papiers d'identité à l'agent de liaison André Camus, puis tous deux se revoient à Nancy ; le 17 décembre 1943, Baron vient présider, à Magny-Vernois, près de Lure (Haute-Saône), une réunion du comité militaire régional de la Haute-Saône, réunion qui ne peut avoir lieu à cause de l'arrestation de deux des commissaires régionaux. D'après Camus, l'interrégional s'appelait alors Roussel - c'est en effet sous ce pseudonyme qu'il signe, le 30 décembre 1943, et en qualité de commissaire aux effectifs interrégional, une note de service -, et on le touchait essentiellement à Belfort. A ce moment, Pierre Georges et Albert Poirier ont quitté l'Est. Roussel/Baron apparaissait alors comme l'un des principaux responsables de l'interrégion.

Le 8 ou 9 janvier 1944, "le chef militaire interrégional Roussel dit Baron" (sic) se rend à Chaumont (Haute-Marne) où il rencontre, au domicile du chef de détachement FTP Marcel Lallemand, les commissaires régionaux Szymkowiak (Bacchus), transfuge de la Haute-Saône, et Louis Frossard (Marc), évadé de la maison centrale d'Ecrouves. Roussel doit revoir Bacchus et Marc le 13 janvier 1944 près du musée de Chaumont. Mais le jour fixé, les deux cadres FTP ne le rencontrent pas, et tous deux sont arrêtés par la Sipo-SD ainsi qu'un troisième résistant, Martial Bel. Trois jours plus tôt, l'agent de liaison André Camus avait fait en vain le trajet Chaumont - Belfort, sans pouvoir non plus rencontrer Roussel. Que lui est-il arrivé ? Interrogé par la Sipo-SD, tandis que Frossard a mis fin à ses jours en prison après avoir été torturé, Szymkowiak apprend de la bouche d'un de ses tortionnaires que son arrestation est consécutive à une information donnée depuis Besançon ou Belfort. Pour Szymkowiak, Roussel a forcément été arrêté, et il a parlé.

Ce que, bien plus tard, la justice française apprendra lors de son enquête sur la trahison de Szymkowiak - car le chef FTP a entre-temps dénoncé ses camarades -, c'est que l'interrégional "Roussel dit Baron", qu'elle n'est pas parvenue à identifier, a été arrêté en gare Viotte de Besançon puis a été fusillé. Un seul parcours de martyrs de la Citadelle de Besançon correspond à ces quelques éléments : celui de Lionel Jouet.

Parti de Normandie

Lionel Jouet est né le 11 août 1912 à Sanvic, près du Havre (Seine-Maritime). Il est le fils de Gaston Jouet et de Suzanne Bance. Le brevet élémentaire en poche, il entre au Comptoir d'escompte du Havre comme employé. En 1933-1934, il fait son service militaire au 3e régiment du génie à Rouen. Sa fiche le matricule mentionne qu'il a les cheveux châtains et une taille de 1,60 m. Ce sont deux des caractéristiques physiques de Gilbert...

Militant communiste et syndicaliste, Lionel Jouet écrit des articles dans L'Avenir normand. Domicilié au 66, rue de la Marne à Sanvic, il est mobilisé en septembre 1939 et affecté au dépôt du génie n°3. Il n'est pas fait prisonnier en 1940 et revient au Havre occuper la fonction de rédacteur en chef de son journal désormais clandestin. Avec André Duroméa et Gaston Avisse, il s'investit dans l'animation du Parti dans son département. Le 2 septembre 1942, avec le premier, il fait main basse sur une serviette contenant une forte somme d'argent en menaçant de leurs armes un percepteur à Rouen. Ce qui lui vaudra d'être condamné à mort par contumace par la section d'appel de la cour d'appel de Rouen.

Soit en décembre 1942 (après avoir dérobé des tickets de ravitaillement à Grand-Quevilly) selon la résistante Paulette Lefèbvre, soit en février 1943 d'après André Duroméa, Lionel Jouet, dont la chambre au 54, cours de la République au Havre sera perquisitionnée mi-mars 1943, quitte la Normandie pour "le Doubs". Nous pensons que sous le nom de Rochet, un de ses pseudonymes selon un résistant de Haute-Saône, il vient organiser le FN dans le Territoire de Belfort. D'après le colonel FTP Albert Ouzoulias, qui lui donne le prénom de Maurice, Jouet, alias Jacques, aurait également cherché à éliminer l'agriculteur du Doubs Marcel Curty, qui avait dénoncé, en octobre 1942, le groupe de Pierre Georges. Nous noterons que Jacques est un autre pseudonyme de Gilbert/Roussel/Baron...

Mi-décembre 1943, le jeune chef de détachement FTP Jacques Bergez, de Besançon, rencontre Lionel Jouet qu'il désigne sous le nom de Richard et qui est interrégional FTP à Belfort. Or c'est à Belfort que se trouvait, à la même époque, "Roussel dit Baron"... 

Le 8 janvier 1944, Bergez et Jouet se revoient à Besançon. Le premier laisse le second à la gare Viotte car il doit reprendre le train. C'est alors que l'arrivée inopinée de feldgendarmes - qui recherchaient les auteurs d'un double assassinat de supposés collaborateurs venant de se produire - surprend Lionel Jouet dans la salle d'attente. Il tente de fuir mais est arrêté. Torturé pendant quatre jours, il finit par parler le 12 janvier 1944. Toutes ces précisions viennent de confidences faites par une employée de la Sipo-SD à Jacques Bergez, qui avait rendez-vous ce jour-là avec son chef et qui a été arrêté à son tour près de la synagogue de Besançon.

Scénario cohérent

Nous avons vu les similitudes physiques entre Roussel et Lionel Jouet. Nous avons vu également l'existence d'autres indices concordants : la même fonction de commissaire interrégional politique, une même présence à Belfort, l'arrestation à la gare Viotte... et le même tragique destin. Les deux hommes apparaissent donc vraisemblablement comme une seule et même personne. 

A l'aide des éléments en notre possession, nous pouvons établir le scénario suivant quant au déroulé des événements. Le 8 janvier 1944, Lionel Jouet est à Chaumont et fixe rendez-vous à l'état-major FTP haut-marnais cinq jours plus tard. Puis il se rend en train à Besançon où il rencontre Jacques Bergez. Mais il est arrêté et, après quatre jours de violences, finit par parler. Voilà pourquoi la Sipo-SD de Chaumont peut déclarer que l'information du rendez-vous chaumontais vient "de Besançon ou de Belfort". A la suite des aveux de l'interrégional obtenus sous la torture et les menaces, Szymkowiak, Frossard, Bergez sont pris à leur tour. 

Ensuite, Lionel Jouet est incarcéré à la prison de la Butte à Besançon. Proche collaborateur de l'ex-commissaire militaire interrégional Pierre Georges, Pierre Durand, lui aussi arrêté dans la cité (le 10 janvier 1944), mais a priori sans lien avec la capture de Jouet, le voit lors d'une confrontation. Il a toujours ignoré le nom de Baron mais précise qu'il était "trapu", ce qui correspond à la silhouette du Normand. Durand écrit surtout que Baron a nié le connaître. De son côté, Szymkowiak précise que "Roussel dit Baron" était toujours emprisonné à Besançon en avril 1944.

En effet, Lionel Jouet a été condamné à mort par le tribunal de la Feldkommandantur 560 de Besançon le 4 avril 1944. Mais la sentence n'a pas été exécutée immédiatement. Finalement, après un nouveau sursis accordé le 26 mai 1944, il est fusillé le 18 août 1944, à 6 h 42, à la citadelle.

Lionel Jouet n'a été reconnu "mort pour la France" qu'en 2014, sur l'intervention de la Ville de Besançon.

Sources : Lionel Fontaine, Des Hommes. Les FTP en Haute-Marne et dans l'est de la France. 1942-1944 (préface de Franck Liaigre), Liralest/Le Pythagore éditions, 2023. Principaux documents consultés : 29 U 54 et 29 U 66, AD de la Côte-d'Or ; 2 496 W 85 et 2 101 W 15, AD de la Meurthe-et-Moselle ; 54 W 5312 et 54 W 5327, AD de la Seine-Maritime ; GR 28 P 8 935, SHD Vincennes ; 21 P 466 253, SHD Caen (communiqué par le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon).


mardi 27 février 2024

Martial Bel (1920-2012), recruteur du FN, FTP et membre du FUJP en Haute-Marne


Martial Bel. Illustration parue dans le Livre des 9 000 déportés de France 

au camp de Mittelbau-Dora.


Longtemps ignoré, le parcours du résistant franc-comtois Martial Bel en Haute-Marne mérite d'être retracé dans ses grandes lignes.

Martial Bel est né à Valentigney (Doubs) le 28 septembre 1920. Il est le fils de Paul Bel, ajusteur-mécanicien, militant communiste, et de Blanche Etienne. Tourneur sur métaux, il s'engage en 1940 dans le 105e bataillon de l'armée de l'air à Aulnat (Auvergne). Démobilisé en août 1940, il franchit "en fraude" la Ligne de démarcation et rentre chez lui à Valentigney, où il réside au 38, rue Grand-Rue. Il se marie le 31 décembre 1941 avec Juliette Petitmangin.

Dans le Doubs, il travaillait chez Wittner à Seloncourt, en septembre 1940, puis à la SMA à Arbouans, en septembre 1941. Requis pour travailler en Allemagne, il passe en Zone libre et vient travailler, en novembre 1942, aux chemins de fer vicinaux à Lons-le-Saunier (Jura). De nouveau requis, mais cette fois au titre du STO, Martial Bel retrouve la SMA en juin 1943. A partir de cette date, il distribue des tracts, héberge des clandestins, puis adhère au FN auprès d'un nommé Marcel.

"Depuis le 8 septembre 1943, j'ai renoncé à la vie familiale pour entrer dans la Résistance", explique-t-il. Alors que le 11 septembre 1943, son père, Paul, est arrêté par la police française, dans le cadre de l'enquête partie de Chaumont sur une imprimerie clandestine à Allondans (Doubs), lui rejoint la Haute-Marne où il est nommé, le 13 septembre 1943, par son compatriote André Germain (Robert), "recruteur FTP".

Martial Bel établit des contacts avec des résistants à Châteauvillain (Philippe Hantzberg), à Langres, participe au cambriolage d'un bureau allemand à Nogent. A Chaumont, où il est rejoint par son épouse (l'agent de liaison Christiane) et son ami Louis Frossard (Marc), il loge d'abord rue du Gaz, puis rue Croix-Percée.

Passé au Front uni de la jeunesse patriotique (FUJP), Martial Bel, connu sous le nom de Serge, est arrêté avec Louis Frossard près du musée de Chaumont, le 13 janvier 1944, par la Sipo-SD. Il subit, dira-t-il, "quatre interrogatoires au nerf de boeuf". Emprisonné au Val-Barizien à Chaumont, il est transféré le 6 avril 1944 à Châlons-sur-Marne, puis au camp d'internement de Compiègne, le 9 avril 1944.

Avec d'autres résistants haut-marnais qu'il a connus dans la clandestinité, notamment Philippe Lamoureux (du groupe FN de Joinville) et Philippe Hantzberg, il est déporté le 27 avril 1944 en direction d'Auschwitz. Le 12 mai, il est transféré à Buchenwald, puis le 13 novembre au camp de Mittelbau-Dora. 

Martial Bel est libéré le 11 avril 1945. Il est décédé à Montbéliard le 3 octobre 2011. Son père Paul est disparu en déportation. 

Sources : dossier d'homologation FFI, GR 16 P 43 851, Service historique de la Défense ; témoignage recueilli par le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon ; dossier d'enquête contre Gabriel Szymkowiak, 29 U 54, Archives départementales de la Côte-d'Or ; Le livre des 9 000 déportés de France à Mittelbau-Dora, Le Cherche-Midi, 2020 (notice rédigée par Lionel Roux) ; Lionel FONTAINE, Des Hommes. Les FTP en Haute-Marne et dans l'est de la France, Liralest/Le Pythagore, 2023.

mardi 13 décembre 2022

Les derniers jours du "colonel Fabien" dans le Nord-Est, décembre 1943


 

Un portrait de Pierre Georges (1919-1944), dans un avis de recherche lancé par les Renseignements généraux après son évasion du fort de Romainville en juin 1943 et conservé par les Archives départementales de la Haute-Marne.


Le 22 février 1944, en intervenant au 33, boulevard Lobau à Nancy, la 15e brigade régionale de police de sûreté abattait Pierre Buffard ("Gérard"), commissaire militaire de la région 2 (Meurthe-et-Moselle), interpellait Charles Guillaume ("Renaud"), commissaire aux effectifs régional, et son épouse Simone Baron ("Claudine"), tous trois transfuges des FTP de la Haute-Saône, et mettait la main sur une importante documentation.

Il s'agit des archives de l'interrégion n°21 des FTPF, provenant essentiellement de la Haute-Saône (région 7), de la Haute-Marne (région 4) et de la Meurthe-et-Moselle (région 2). Ordres, communiqués, rapports d'activité, organisation des compagnies, etc. : cette masse documentaire saisie par les policiers nancéiens est d'une grande utilité pour les historiens puisque, conservée par les Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, elle permet de mieux connaître le rôle joué, dans l'action armée dans le Nord-Est de la France, par le commissaire militaire interrégional (CMIR), Pierre Georges, plus connu sous le nom de colonel Fabien, à cette époque appelé commandant Albert, ou Camille, voire Patrie.

Au moment de l'intervention de la 15e brigade régionale, Pierre Georges avait quitté le Nord-Est depuis de nombreuses semaines. Il était parti courant décembre 1943. Grâce à différentes pièces d'archives conservées à Dijon et à Nancy, grâce à de rares témoignages écrits (en premier lieu ceux de son compagnon d'arme et biographe Pierre Durand), il est possible de suivre à la trace, autant que faire se peut, le valeureux résistant FTP durant ses dernières semaines de présence dans les sept départements de Franche-Comté, de Lorraine et de Champagne dont il avait la responsabilité.

Fin novembre, début décembre 1943, Pierre Georges est ainsi présent à une réunion qui se tenait au café La Lie des Moines à Froideconche (Haute-Saône). Pas moins de 18 résistants étaient présents à ce rendez-vous qui aurait dû, initialement, ne concerner que les principaux responsables des FTP de Haute-Saône et des agents de liaison. Cette affluence imprévue, dangereuse pour leur sécurité, devait stupéfier le commandant Albert, qui a appris en outre, ce soir-là, que le chef de la Compagnie Valmy, le lieutenant Georges Pouto ("Georges"), était un repris de justice. Celui qui avait fait cette confidence à Albert, Raymond Guyot, devait d'ailleurs être assassiné dans la nuit par le même Pouto, et son corps retrouvé le 5 décembre 1943 à Froideconche. A la même période (le 2 décembre 1943, selon l'intéressé), Pierre Georges affecte le commissaire technique régional de la région 7, Richard (ex-Gaby, ex-Gustave), Gabriel Szymkowiak, à la Haute-Marne, où il exercera finalement la fonction de commissaire militaire régional.

Le 4 décembre 1943, le CMIR passe par Nancy, ville qu'il connaît bien pour avoir été hébergé chez Camille Camus (au 15, rue Thierry-Alix) et chez Mme François (au 6, rue de Rigny). Là, alors qu'il voyage en train avec une agent de liaison, Albert est rejoint par un garde du corps qui a été armé par les soins de Pierre Buffard : André Camus ("Mario"), frère de Camille Camus. Tous trois prennent la direction de Château-Thierry, puis de Pantin. Manifestement, Pierre Georges avait un rendez-vous important à Paris. Le 11 décembre 1943, selon le récit de Jean Girardot, le maire de Magny-Vernois cité par Pierre Durand, le chef FTPF est de retour en Haute-Saône puisqu'il rend visite à ce père de famille qui héberge sa fille Monique et lui annonce qu'il quitte la région. Vers le 12 décembre, André Camus croise encore, à Chaumont, Albert et l'agent de liaison Mariette (Suzanne Paganelli).

Pierre Georges était-il alors sur le départ ? Rien n'est sûr. Commerçant à Lure (Haute-Saône), Martial Vidal affirme que "le jour-même où [Georges Pouto] fit semblant (sic) de se faire arrêter, le colonel Fabien, que j'avais vu, m'avait dit [que Pouto] devait être abattu, ce jour-là, par de vrais résistants, à la suite d'un conseil qui avait été prévu à Magny-Vernois"

C'est en effet le 17 décembre 1943 que le lieutenant Georges, devenu commissaire militaire régional des FTP de la Haute-Saône à la place du capitaine Jean (Albert Poirier), a été arrêté par des feldgendarmes à Magny-Vernois, alors qu'il se rendait à une réunion du comité militaire régional. Après sa capture, réalisée en même temps que celle de Sarrazin dit Serge ou L'Arabe, Pouto devait se mettre très rapidement au service de la police allemande et provoquer les arrestations de nombreux membres de sa Compagnie Valmy. 

Le commandant Albert était-il encore dans la région à ce moment critique ? La seule certitude, c'est qu'il a passé la nuit de Noël 1943 chez un frère à Rochefort-sur-Mer, sur la côte Atlantique. Il ne devait revenir en Haute-Saône qu'un an plus tard, à la tête de la 1ère Brigade de Paris, constituée de FTP parisiens et meusiens principalement. Le 27 décembre 1944, celui qui était devenu le colonel Fabien périssait à Habsheim, à l'âge de 25 ans, dans l'explosion d'une mine.

Sources principales : dossier d'enquête sur le démantèlement du groupe Gambetta de Nancy, en février 1944, 2101 W 15, AD 54 ; dossier d'enquête sur la trahison de Georges Pouto, 29 U 66/2, AD 21 ; DURAND, Pierre, Qui a tué Fabien ?, Temps actuels, 1985.  

 

lundi 7 novembre 2022

René Migeot, traqué de Langres à Bordeaux, via Reims et Dijon (1941-1944)


Source de l'illustration : AD 21.

Né à Paris le 6 octobre 1918, René Migeot est le fils de deux Haut-Marnais, Charles Migeot et Marie-Rose Porte, tous deux originaires de Larivière-sur-Apance. Charles est employé des chemins de fer dans la capitale où il vit jusque dans les années 20, avant de s'installer avec sa famille à Langres, faubourg des Auges. 

Lui-même employé SNCF, après avoir été apprenti chaudronnier au dépôt de Chalindrey puis ajusteur, René Migeot adhère aux Jeunesses communistes à Langres. Il en est l'animateur du groupe avec son frère Jean-Alfred. Mobilisé (il a été incorporé le 1er septembre 1938 au 171e régiment d'infanterie de forteresse, passé au 10e RIF du secteur fortifié de Mulhouse un an plus tard), fait prisonnier, il est libéré comme cheminot. Démobilisé en septembre 1940, il décide de s'investir dans les activités du PCF clandestin et s'entoure de plusieurs camarades dont son frère cadet Jean-Alfred. La police française le soupçonne d'avoir distribué des tracts les 16 mai et 13 juin 1941 à la gare de Langres et au dépôt de Chalindrey.

Le 22 juin 1941, au moment de l'attaque de l'URSS, les Allemands se saisissent des militants et sympathisants communistes haut-marnais. Charles Migeot est arrêté, mais ses deux fils parviennent à fuir dans la matinée. René Migeot se réfugie à Saint-Dizier, chez l'épouse d'Yves Thomas, secrétaire de la section du Parti à Saint-Dizier et qui a été lui-même arrêté. C'est alors que le jeune cheminot entre en contact avec un responsable interrégional nommé Edouard, en l'occurrence Edouard Boulanger, ancien maire de Rueil. Ce dernier lui confie la mission d'animer l'imprimerie clandestine du PCF située à Tinqueux, près de Reims.

Le jeune militant s'y rend fin juin - début juillet 1941. Il est rapidement rejoint par une communiste auboise, Alice Cuvillers, pour l'épauler dans ses activités. "Nous avons constitué un faux ménage", précisera René Migeot. "Nous devions mener la vie tranquille et rangée d'un jeune ménage et ne fréquenter personne, ne pas attirer l'attention", confirmera la jeune militante.

Première alerte à Reims

Mais de strictement "professionnels", leurs liens devaient vite évoluer vers une relation plus intime. Et pendant plus d'un an, mais surtout à partir d'octobre 1941; Alice et René, depuis leur pavillon de Tinqueux, ne cesseront de mettre en forme et de tirer des tracts et journaux du PCF et du Front national. Jusqu'à ce que la police française ne soit mise, fin juillet 1942, sur la piste d'un nommé Lévêque, qui réceptionnait, chez lui, les courriers destinés à l'un et à l'autre. Le 3 août 1942, c'est le piège.

C'est d'abord Alice Cuvillers qui tombe entre les mains des hommes du commissaire Henri Jacquet. Inquiet de ne pas la voir revenir, René Migeot s'arme d'un revolver 6,35 mm et se rend à son tour, à 20 h 15, dans la rue de Clairmarais, domicile d'Aimé Lévêque. Tentative d'interpellation. Coups de feu contre deux policiers. Fuite.

Désormais, Vichy est aux trousses du communiste haut-marnais. Un avis de recherche est lancé. D'abord réfugié chez un nommé Mercier, le Langrois, inconsolable de l'arrestation de sa compagne, retrouve bien vite une nouvelle mission de l'interrégional Boulanger : le rejoindre à Dijon, en Côte-d'Or. 

Coups de feu dans les rues de Dijon

Début octobre 1942. C'est un homme seul et traqué qui est hébergé au 11, rue des Rosiers à Dijon, chez Lucie Huguenot et sa fille adoptive. Seul, car son père a été déporté (il mourra à Auschwitz), sa mère et sa compagne ont été arrêtées, et son frère était en fuite. 

A Dijon, la ville où Lucien Dupont et Armand Tosin ont agi dès le 28 décembre 1941, René Migeot réalise le même travail qu'à Reims : la fabrication de tracts et journaux. Il ne dira jamais son nom à ses hôtes, mais leur révélera certaines informations : qu'il était originaire de la région de Langres, qu'il a travaillé à Chalindrey, qu'il a tiré sur un inspecteur de police à Reims...

Son séjour en Côte-d'Or est de courte durée. Le 19 décembre 1942, un cheminot dijonnais reconnaît rue Monchapet la bicyclette qui lui a été volée. Un jeune homme l'utilisait. Aussitôt, la police est prévenue. Un inspecteur se présente au domicile du cycliste, lui demande de l'accompagner jusqu'au commissariat. Mais en chemin, le jeune homme sort un revolver, fait feu à deux reprises sur le policier qui est légèrement blessé, et s'enfuit. Ce cycliste, c'était René Migeot.

Tandis que les policiers dijonnais arrêtent Lucie Huguenot qui, victime d'une crise cardiaque après d'éprouvants interrogatoires, mourra le 10 janvier 1943 à l'hôpital de la Chartreuse, et que les matériels d'imprimerie et tracts sont saisis, le Haut-Marnais part se cacher, d'abord chez un camarade dijonnais. Puis il décide de se réfugier chez une tante maternelle à Parnot, en Haute-Marne, tenté par l'idée de quitter l'organisation, inconsolable de l'arrestation d'Alice Cuvillers - ses lettres d'amour enflammées en témoignent.

Avec Georges Bourdy

En mai 1943, pour ne pas nuire à la sécurité de sa famille, René Migeot quitte la Haute-Marne pour Reims, entre de nouveau en contact avec le PCF qui lui reproche sa trop longue disparition du circuit, et finalement, par l'intermédiaire de Georges Bourdy, interrégional FTP qu'il connaissait, il accompagne celui-ci en Gironde.

Commissaire militaire interrégional, c'est-à-dire en charge des opérations militaires des FTP pour plusieurs départements du Sud-Ouest dont la Gironde, Migeot, alias "Georges", renoue avec l'action clandestine. Après trois années d'une longue traque, en Champagne, en Bourgogne, en Aquitaine, il tombe aux mains de la police française dans la deuxième quinzaine de septembre 1943, à Libourne.

René Migeot est fusillé le 26 janvier 1944 au camp de Souge, près de Bordeaux, aux côtés de Georges Bourdy. Son père Charles est mort à Auschwitz, son frère Jean-Alfred n'est pas revenu de Dachau. Seules sa compagne, qui a été déportée à Ravensbrück, sa mère, internée à Saint-Dizier, et sa soeur auront survécu au conflit.

Sources principales : dossier d'enquête de la police française, 1072 W art. 2, Archives départementales de la Côte-d'Or ; fiche matricule, R art. 1750, Archives départementales de la Haute-Marne ; Dossier 52 consacré à la famille Migeot. 

mardi 27 septembre 2022

Les groupes FTP de la forêt de Trois-Fontaines, octobre - décembre 1943 (2)


 Camille Soudant, entre les mains de la police française. (Source 2101 W 18, AD 54).


Quelles ont été les activités des deux groupes ? En voici un résumé, sur la foi des procès-verbaux d'interrogatoires de leurs membres qui, rappelons-le, n'ont d'abord reconnu que les cambriolages.

    Courant octobre 1943, Camille Soudant, 21 ans, commis boulanger à Avize (Marne) et réfractaire au STO, prend le train à Reims et descend en gare de Pargny-sur-Saulx. Il y retrouve un homme nommé Paul ou Vincent, dont nous savons aujourd'hui qu'il s'agit de Marcel Mejecaze, responsable du Front national pour la Marne selon le résistant Pierre Servagnat, plutôt commissaire interrégional FTP pour la Marne et l'Aube selon l'intéressé, monte dans une voiture conduite par Armand Risse, garagiste à Sermaize-les-Bains, pour être déposé, "seul" dira-t-il, dans une baraque en forêt entre Villers-le-Sec et Charmont. Toutefois, Risse précise qu'il a d'abord amené Soudant au lieu-dit Brassar (en fait Brassa, entre Trois-Fontaines-l'Abbaye et Lisle-en-Rigault), avant effectivement de le transporter à Villers-le-Sec. Dans les jours qui suivent, le jeune réfractaire est rejoint par deux Marocains, Saïd (Chaieb ben Dahan, évadé en septembre 1943 de Romilly-sur-Seine) et Ali, puis par un Hollandais, Guillaume, enfin par un troisième Nord-Africain, Mohamed. Pas un mot sur la présence, avec Camille Soudant, à Brassa, de Maurice Tournant, d'Epernay (qui sera ultérieurement déporté).

    Voilà pour le premier groupe dont Soudant a hérité du commandement.

    Le second est directement sous les ordres de Robert Baudry, 22 ans, de Saint-Martin-sur-le-Pré (Marne). Tous en sont d'accord : il est composé de Jean Gouttmann, 20 ans, de Montigny-les-Monts (Aube), de Georges Laîné, 20 ans également, de Broyes (Marne), et de Baudry. Sauf que pour le premier, ordinairement très précis sur la chronologie, ils sont arrivés dès le 14 octobre 1943 en gare de Sermaize, accompagnés de Vincent et d'un nommé Pierre, chef militaire de 25 ans (Roland Moret, 26 ans, capitaine FTP et adjoint de Mejecaze selon les historiens Jocelyne et Jean-Pierre Husson). Pour Baudry et Laîné, c'est plutôt le 11 novembre 1943 qu'ils ont rejoint la région de Sermaize.

    Risse, à nouveau, est sollicité pour les conduire à Givry-en-Argonne, d'où ils s'installent en forêt en direction de Charmontois-le-Roi, dans une cabane en planches au bord d'un étang (celui de Belval, sans doute). Selon Jean Gouttmann, ce groupe appelé à être renforcé - il devait comprendre huit hommes, reconnaîtra Baudry - dispose de deux mitraillettes d'origine anglaise et de huit chargeurs. 

    Quelles furent les actions de tous ces hommes ? Jusqu'au 14 novembre 1943, nous n'en savons rien d'après l'enquête. Toutefois, dès le 8 novembre 1943, la police de sûreté de Nancy évoquait "l'existence éventuelle d'un groupe de réfractaires dans les bois de Nettancourt-Charmont". Le 14 novembre, Soudant, Guillaume et Ali réalisent une première "réquisition" armée de tabac, à Saint-Mard-sur-le-Mont (Marne). Une dizaine de jours plus tard, Baudry et Gouttmann font de même à Charmontois-l'Abbé. Georges Laîné n'était pas avec eux, "Robert (l'a) envoyé en mission à Sézannes (sic)" dira Goutmann. A la même période (Gouttmann donne, sans certitude, la date du 26 novembre), le responsable Pierre (Roland Moret) revient dans le secteur et remet à Baudry des explosifs.

    Le 1er décembre 1943, nouveau cambriolage dans un tabac, à Foucaucourt (Meuse). Baudry, Laîné et Gouttmann reconnaîtront les faits. Mais cette fois, la brigade de Nancy, informée, vient dès le lendemain enquêter sur place. 

    Le 2 décembre au matin, afin de "nous éloigner du lieu de notre cambriolage" (Georges Laîné), le groupe Baudry va rejoindre les hommes de Camille Soudant à Villers-le-Sec. Puis, sur ordre de Vincent, venu en gare de Sermaize remettre des tracts, Baudry, Soudant, Laîné, Gouttmann et Ali partent pour Saint-Dizier, au lieu-dit La Haie Renaut, pour faire sauter des pylônes électriques de la ligne à haute tension Revigny-sur-Ornain - Saint-Dizier. Ce sont les deux chefs de groupes, arrivés sur les lieux vers 19 h, qui disposent les explosifs. De retour dans leur refuge, ils entendent l'explosion : le coup a réussi, trois pylônes ont été détruits. 

    Deux jours plus tard, alors que Baudry est absent, et que Soudant est parti construire une autre cabane avec plusieurs camarades, les Allemands à la recherche de "terroristes" organisent une battue près de Villers-le-Sec. Un accrochage a lieu, et trois FTP auraient été tués : Guillaume, Ali et Mohamed (1). Leurs camarades parviennent à échapper à la capture ou à la mort. Laîné et Chaieb ben Dahan se réfugient par exemple chez Armand Risse à Sermaize. Ce dernier en informe le 5 décembre le garde forestier Albert Leclercq, du lieu-dit La Colotte en forêt de Trois-Fontaines, qui les accepte le lendemain. Tandis que Saïd reste à La Colotte, Laîné, Baudry et Soudant viennent trouver asile, vraisemblablement le 7 décembre, chez H. D..., jeune bûcheron qui loge dans une cabane. Ils y restent jusqu'au 10 décembre.

    Entre-temps, est survenue, le 8 décembre 1943, l'affaire du "cambriolage" du tabac de Nettancourt, qui amènera les policiers de Nancy à se rendre sur les lieux.

    Le 9 ou 10 décembre, Gouttmann se réfugie à son tour chez Leclercq. Le 11, Baudry, Soudant et Laîné se rendent chez Armand Risse. Là, en présence du garde forestier, le garagiste organise une rencontre avec un exploitant forestier, Gobillot, pour qu'il embauche ces clandestins recherchés par les soldats allemands. Le départ est prévu le lendemain. Ce même 11 décembre, les hommes du commissaire Gustave Lienemann découvrent, chez H. D...., des tracts "communistes". Le jeune homme "nous fournissait de bonne grâce les renseignements précis qui ont permis l'arrestation de ces individus", consignera dans son rapport le policier. D... avait en effet entendu ces hommes parler d'un garagiste, à Sermaize. Ce sont ces déclarations qui ont mis la brigade de Nancy sur la piste de Risse...

    Baudry, Soudant et Laîné ne se doutent de rien. Ils passent la nuit du 11 au 12 à Sermaize. Le 12 au matin, ils se préparent à partir pour le chantier de Gobillot lorsque la police surgit. Les trois hommes sont pris, sans opposer de résistance, ainsi que le garagiste. Puis l'équipe du commissaire Lienemann se rend à La Colotte où elle arrête Leclercq, Gouttmann et Chaieb ben Dahan. 

    La suite, on la connaîtra par le témoignage d'Armand Risse recueilli par Miguel Del Rey : les interrogatoires à Nancy, le transfert aux autorités allemandes, l'emprisonnement à Châlons, et l'exécution de quatre de ces hommes à La Folie. Au moins cinq de leurs camarades d'infortune seront déportés : Albert Leclercq et Eugène Destenay, qui mourront, Risse, Chaieb ben Dahan et H. D..., qui reviendront. 

    Avant son arrivée dans la région de Sermaize, Soudant a-t-il réalisé des sabotages dans les alentours d'Epernay, comme il sera déclaré lors de ses obsèques ? Avait-il envisagé de s'attaquer à la station allemande de Possesse au moment de son arrestation ? Le dossier d'enquête de la police française n'en souffle mot.

    Un mot sur l'acteur principal de leur arrestation, le commissaire Gustave Lienemann. Après la Libération, en août 1945, celui qui était devenu greffier à Marseille viendra, spontanément, apporter des précisions sur l'affaire. Il assurera que lui-même en contact avec la Résistance, il avait demandé, à l'automne 1943, à ses enquêteurs de ne pas faire de zèle lors de leurs investigations à Nettancourt. Se disant par ailleurs convaincu de ne pas avoir affaire à des résistants mais à des "malfaiteurs", Lienemann ajoutera qu'après la découverte de tracts chez H. D... et les confidences de la "concubine" de celui-ci, il n'a pu faire autrement que de poursuivre son enquête jusqu'à l'arrestation des FTP. Toutefois, Armand Risse gardera un autre souvenir du policier. Loin d'être un fonctionnaire presque bienveillant, l'homme se serait montré brutal et menaçant lors des interpellations. Par ailleurs, un de ses inspecteurs aurait giflé un des jeunes réfractaires. Ajoutons que Lienemann avait été impliqué, quelques mois plus tôt, en forêt de Haye, près de Nancy, dans la mort du responsable FTP Marcel Simon. Les résistants communistes avaient bien des raisons de le détester...

(1) L'opération a été réalisée par le Kommando des Sipo und SD de Châlons-sur-Marne et cinq militaires de la Feldgendarmerie-Truppe 602 de Vitry-le-François. Le rapport allemand parle de trois "terroristes" capturés dont un abattu en cherchant à fuir. Il s'agit vraisemblablement de Mohamed ben M'Hamed, Marocain mort des suites de ses blessures le 10 décembre 1943 à l'hôpital de Saint-Memmie. Aucune confirmation du décès d'Ali et de Guillaume - qui, selon la police française, serait un Hollandais évadé du frontstalag 122 de Compiègne - n'a pu être trouvée.

    

    

mardi 3 juillet 2018

Un jeune héros de la Résistance provençale : le lieutenant-colonel Henri Hutinet


Un jeune héros de la Résistance provençale
le lieutenant-colonel Henri Hutinet

(Bussières-lès-Belmont 25 décembre 1920 – col des Lèques, Alpes-Maritimes, 5 juillet 1944). 

    Henri, Noël Hutinet est un enfant du pays vannier. D'ailleurs, son père, Isidore, François, Marie Hutinet, 27 ans à la naissance de l'enfant, exerçait ce métier. La mère, Jeanne, Marie, Augustine Faivre, Dijonnaise de 31 ans, était couturière.
    Isidore Hutinet était sergent durant la Première Guerre mondiale. Avec le 152e RI, il a été blessé le 25 mars 1915 à l'Hartmannwillerskopf, puis le 18 juin 1915 à Metzeral. Passé au 221e RI, le sous-officier a encore été touché le 30 avril 1918 et sera cité à l'ordre du régiment.

    La petite famille réside au 20, rue de l'Eglise à Bussières, puis s'installe rapidement à Jussey, en Haute-Saône. Après ses études (il est notamment élève du lycée Pothier à Orléans), Henri Hutinet se dirige vers la carrière militaire. Il est admis, après les épreuves écrites des 15 et 16 mai 1940, avec le 34e rang, à l'école spéciale militaire de Saint-Cyr repliée à Aix-en-Provence, où il est incorporé le 16 décembre 1940. Il s'agit de la promotion "Maréchal-Pétain" qui sortira en juillet 1942. Sur 167 sous-lieutenants, 45 mourront pour la France ou en service commandé, selon le futur général Georges Roidot. Le jeune Haut-Marnais, qui n'a pas 22 ans, rejoint comme sous-lieutenant le 5e régiment d'infanterie à Saint-Etienne (Loire), jusqu'à la dissolution de l'armée d'armistice le 27 novembre 1942. Son temps de service est donc très court.

    rapidement, il s'investit dans la Résistance forézienne, au sein des FTPF. Hutinet est ainsi de ceux qui, avec le futur commandant Ollier, installent le camp Wodli, en Haute-Loire, en janvier 1943. Devenu Rossel, il est l'artisan de l'évasion, le 25 avril 1943, de 26 détenus de la prison du Puy. Lui-même arrêté le 8 mai 1943, emprisonné à Saint-Etienne, il s'évade le 25 septembre 1943. Selon sa mère, parmi ses actions, "il [a] fait sauter le mess des officiers boches à Saint-Etienne en janvier 1943".

    Le Haut-Marnais quitte alors ce secteur pour Lyon. Dans un hommage rendu en novembre 1944 ("Un héros, un exemple : Henri Hutinet"), un compagnon de combat écrit : "Chargé de  la liaison entre FTP et AS à l'état-major de Lyon, il combat avec fougue les conceptions surannées de certains officiers de l'ancienne armée : "A ce stade de la lutte, pas de positions fixes : une guérilla menée avec acharnement par de petits groupes mobiles". A un colonel qui voulait grouper les patriotes de Haute-Savoie en un seul point il rappelle ce mot de Foch : "Il n'est pas de positions imprenables". [...] C'est en mars 1944 qu'il vient dans notre région. Il est chef militaire de l'interrégion de Provence. [...] Reconnu dans les rues de Marseille il parvient à échapper aux six inspecteurs qui le poursuivent. [...]"
    Henri Hutinet rejoint les Basses-Alpes (Alpes-de-Haute-Provence). Avec le grade de capitaine (sous le nom de Jean-Louis Voray), il commande la 5e compagnie FTPF de ce département, opérant entre Castellane et Digne-les-Bains. Le 6 juin 1944, ses hommes tuent ainsi, à Vergons, le chef de la Sipo-SD de Digne. C'est le 5 juillet 1944 qu'il trouve la mort au col des Lèques (sur la Route Napoléon), près de Castellane. Cité à l'ordre de la division par le général Carpentier, titulaire de la Croix de guerre avec étoiles d'argent, Henri Hutinet sera homologué lieutenant-colonel FFI - pour compter du 1er juin 1944 - et fait chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume en 1945.

    Inhumé à Beauverger (Alpes-de-Haute-Provence), il repose à Jussey. Un monument est érigé au col des Lèques le 17 août 1950, en présence de sa mère.

Henri Hutinet (1920-1944) (Collection club Mémoires 52)

    Citation à l'ordre de la division : "Officier de valeur, doué de grandes capacités de chef. A su par son courage, son enthousiasme au combat, entraîner ses hommes dans de multiples opérations contre l'ennemi, notamment lors de l'attaque des autos allemandes à Vergons, où les chefs de la Gestapo des Basses-Alpes furent tués. A Saint-André le 6 juin 1944, à Barcelonnette et dans les clues de Chabrières le 5 juillet 1944, où un convoi de 200 hommes fut détruit, attaque au cours de laquelle il trouva une mort glorieuse en combattant jusqu'à l'épuisement de ses munitions". 

Source principale : dossier individuel de résistant, GR 16 P 300 026, SHD, Vincennes.