Affichage des articles dont le libellé est Dijon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dijon. Afficher tous les articles

lundi 7 octobre 2024

Armand Tosin (1920-1942), alias Armic, le compagnon d'arme de Lucien Dupont



Armand Tosin est né à Bassano (Italie) le 23 mai 1920. Il est le fils de Pietro Tosin et d'Antonia Filapi. La famille s'installe en France à Freyming (Moselle) en 1926, puis à Hobling. Après le départ du père du foyer conjugal, Antonia Filapi et ses trois fils rejoignent Dijon où vivent des compatriotes. Ils résideront au 6, rue Benjamin-Guérard, dans le nord de la cité ducale, puis au 24, route de Langres.

A l'âge de 16 ans, Armand Tosin commence à travailler comme commis pour plusieurs boulangers : à Dijon, à Meursault, à Marcilly-sur-Tille, à Cunfin, de nouveau à Dijon. Le 14 octobre 1941, il est embauché sur un chantier de la Société industrielle d'entreprise et de mécanique (SIEM). Il y travaille jusqu'au 15 janvier 1942. Alors qu'il doit comparaître devant la justice pour un vol sur son lieu de travail, Armand Tosin quitte le domicile familial vers le 6 ou 7 mars 1942, selon sa mère.

D'après Lucien Dupont, Tosin a accompagné ce dernier lorsque tous deux ont blessé l'oberleutnant Winicker, le 28 décembre 1941, avenue Victor-Hugo à Dijon, puis lancé une bombe contre le Soldatenheim, le 10 janvier 1942. Soit cinq jours avant que le jeune Italien ne cesse de travailler pour la SIEM. 

Tandis que Dupont gagne la Saône-et-Loire, Armand Tosin se porte jusqu'à Troyes. Il est accueilli courant février 1942 chez Antoine Paquis, rue du Général-Saussier. Paquis dit l'avoir hébergé - ainsi qu'un camarade : Dupont ? - à quatre reprises. La dernière fois, c'était le 17 mars 1942, de retour de Reims où Tosin était logé par l'ouvrier Maximilien Thomas à la demande de Roger Bourdy (Pierre).

Le 18 mars 1942, la police française, informée de la présence d'inconnus à cette adresse, se rend chez Antoine Paquis et l'interpelle. Au cours de la perquisition, les enquêteurs tombent sur un homme : Armand Tosin. Ils l'arrêtent et le conduisent jusqu'à la cour de l'hôtel de ville où se trouve le commissariat central. C'est alors que le Dijonnais sort une arme qu'il avait dissimulée, ouvre le feu sur l'inspecteur Feral - qui est blessé - et prend la fuite, par les rues Charbonnet et Paillot de Montebert. Sa trace est perdue rue Champeaux...

Armand Tosin revient à Reims - où Lucien Dupont s'était également porté - mais ne reste pas inactif. Logé vers le 21 mars 1942 chez Maximilien Thomas, celui qui dans les FTP se fait appeler Armic s'attaque, le 10 avril 1942, avec le jeune Rémois Henri Morel (il n'a que 18 ans), dit Ricky, au local de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF). Puis, le 1er mai 1942, toujours accompagné de Morel, il fait à nouveau feu sur un policier français - l'inspecteur Henouil - qui le contrôlait et le blesse.

Pendant trois jours, Armand Tosin s'éloigne de Reims. "A son retour, il m'a dit être allé à 150 km dans l'Est", précise Maximilien Thomas, qui le loge alors dans sa cabane du Mont-Saint-Pierre, entre Saint-Brice-Courcelles et Champigny.



Armic a faim. Le 5 juin 1942, il commet un vol de lapin - chez un prêtre, selon Maximilien Thomas - à Breuil. Gendarmes français - contre lesquels il aurait fait feu - et allemands se mettent à sa recherche. D'après Thomas, Armand Tosin est dénoncé par une habitante de La Neuvilette, en périphérie de Reims. Retrouvé, il est abattu d'une balle dans le dos par un feldgendarme, le 9 juin 1942. D'abord, la police pensera qu'il s'agissait là de Lucien Dupont, avant que Marc Tosin, son frère, ne vienne reconnaître son corps. 

Sources : 1072 W 1-126, AD 21 ; 163 W 3053 et 163 W 3097, AD 51 ; GB 68-168-173, APP.

Pour en savoir plus : Lionel FONTAINE, Les clandestins du Dijonnais. Parcours de résistants dans l'interrégion FTP Champagne-Bourgogne. 1941-1944, Liralest, 2025.


mercredi 25 septembre 2024

Né à Paris, mort à Buchenwald : révélations sur le "commandant Legrand", disparu à Dijon


Un communiqué signé "Legrand". (Source : ADCO/Photo de l'auteur). 


 Pour qui s'intéresse à la Résistance en Côte-d'Or, l'oeuvre en sept tomes du regretté Gilles Hennequin est incontournable. L'auteur a eu l'occasion d'évoquer à plusieurs reprises le parcours du commissaire aux opérations régional (COR) des FTPF de la Côte-d'Or, "Legrand", dont il n'a jamais su précisément ni le véritable nom, ni les date et lieu de naissance.

Au gré des différents tomes écrits par Gilles Hennequin, l'homme s'appellerait Lenormand (Max ou Etienne), ou Albert Moorel. En réalité, il se nommait Albert Moreels.

Il est né le 17 janvier 1922 à Paris (14e), boulevard Port-Royal, sous le nom de sa mère, Raymonde Delaistre, domestique à Vitry-sur-Seine âgée de 17 ans. Albert Delaistre grandit à Brénouille (Oise), où il est reconnu en mairie par Kléber Moreels, puis à Saint-Martin-Longueau. Au moment de l'Occupation, le jeune homme serait étudiant à l'école normale de l'Oise.

Réfractaire au STO, il est en Côte-d'Or en 1943. Sous le nom de Legrand, il commande la compagnie Lucien-Dupont, unité FTP de la région de Gevrey-Chambertin qui se livre à de nombreux sabotages. Début 1944 vraisemblablement, Albert Moreels hérite de la fonction de COR de la Côte-d'Or, c'est-à-dire en charge des opérations militaires des FTP. Selon Gilles Hennequin, il assume parallèlement la fonction de commissaire aux effectifs régional (CER).

Toujours d'après G. Hennequin, Legrand est arrêté le 18 avril 1944 à Dijon. Ensuite, sa trace se perd. Mort des suites de torture dans la cité ? Décédé lors de son transfert vers le camp de Compiègne ou en déportation ?

En réalité, Moreels a bien été déporté à Buchenwald. Dans son édition du 7 décembre 1945, le journal La Défense a en effet lancé un avis de recherche pour savoir ce qu'était devenu le déporté Albert Moreels, dit Maurice Lenormand, vu pour la dernière fois à Buchenwald (bloc 34) en octobre 1944. En mention marginale de son acte de naissance (sans mention "mort pour la France"), Moreels est déclaré décédé le 15 octobre 1944, en un "lieu non précisé".



Parmi les déportés du 17 août 1944 en direction de Buchenwald, il n'y a pas d'interné au nom d'Albert Moreels, mais un nommé Maurice Lenormand (sa fausse identité), né selon les sources à Calais (Pas-de-Calais) en 1916 ou 1918. Ce déporté (matricule 78 469, bloc 38) est décédé de la tuberculose le 27 janvier 1945 à Buchenwald. Or aucun Maurice Lenormand n'a vu le jour à Calais aux dates indiquées sur les documents consultables dans les archives Arolsen. En revanche, il est mentionné, sur une des fiches, que Lenormand résidait à Couchy (sic) en Côte-d'Or. Il s'agit plutôt de Couchey, où Albert Moreels, précisément, était hébergé sous l'Occupation. 

Il ressort de toutes ces informations qu'Albert Moreels est plutôt mort le 27 janvier 1945 à Buchenwald que mi-octobre 1944.

Homologué au grade de lieutenant, Albert Moreels, considéré comme FTP (groupe Alexandre Truchot) du 31 août 1943 au 18 avril 1944, a été fait chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume en 1950 et il a reçu la médaille de la Résistance.

Sources : G. Hennequin, Résistance en Côte-d'Or, sept tomes, 1985-2010 ; archives du groupe Alexandre Truchot, GR 19 P 21/48, SHD ; état civil de Paris ; archives Arolsen.  

Pour en savoir plus : Lionel FONTAINE, Les clandestins du Dijonnais. Parcours de résistants dans l'interrégion FTP Champagne-Bourgogne. 1941-1944, Liralest, 2025.

lundi 7 novembre 2022

René Migeot, traqué de Langres à Bordeaux, via Reims et Dijon (1941-1944)


Source de l'illustration : AD 21.

Né à Paris le 6 octobre 1918, René Migeot est le fils de deux Haut-Marnais, Charles Migeot et Marie-Rose Porte, tous deux originaires de Larivière-sur-Apance. Charles est employé des chemins de fer dans la capitale où il vit jusque dans les années 20, avant de s'installer avec sa famille à Langres, faubourg des Auges. 

Lui-même employé SNCF, après avoir été apprenti chaudronnier au dépôt de Chalindrey puis ajusteur, René Migeot adhère aux Jeunesses communistes à Langres. Il en est l'animateur du groupe avec son frère Jean-Alfred. Mobilisé (il a été incorporé le 1er septembre 1938 au 171e régiment d'infanterie de forteresse, passé au 10e RIF du secteur fortifié de Mulhouse un an plus tard), fait prisonnier, il est libéré comme cheminot. Démobilisé en septembre 1940, il décide de s'investir dans les activités du PCF clandestin et s'entoure de plusieurs camarades dont son frère cadet Jean-Alfred. La police française le soupçonne d'avoir distribué des tracts les 16 mai et 13 juin 1941 à la gare de Langres et au dépôt de Chalindrey.

Le 22 juin 1941, au moment de l'attaque de l'URSS, les Allemands se saisissent des militants et sympathisants communistes haut-marnais. Charles Migeot est arrêté, mais ses deux fils parviennent à fuir dans la matinée. René Migeot se réfugie à Saint-Dizier, chez l'épouse d'Yves Thomas, secrétaire de la section du Parti à Saint-Dizier et qui a été lui-même arrêté. C'est alors que le jeune cheminot entre en contact avec un responsable interrégional nommé Edouard, en l'occurrence Edouard Boulanger, ancien maire de Rueil. Ce dernier lui confie la mission d'animer l'imprimerie clandestine du PCF située à Tinqueux, près de Reims.

Le jeune militant s'y rend fin juin - début juillet 1941. Il est rapidement rejoint par une communiste auboise, Alice Cuvillers, pour l'épauler dans ses activités. "Nous avons constitué un faux ménage", précisera René Migeot. "Nous devions mener la vie tranquille et rangée d'un jeune ménage et ne fréquenter personne, ne pas attirer l'attention", confirmera la jeune militante.

Première alerte à Reims

Mais de strictement "professionnels", leurs liens devaient vite évoluer vers une relation plus intime. Et pendant plus d'un an, mais surtout à partir d'octobre 1941; Alice et René, depuis leur pavillon de Tinqueux, ne cesseront de mettre en forme et de tirer des tracts et journaux du PCF et du Front national. Jusqu'à ce que la police française ne soit mise, fin juillet 1942, sur la piste d'un nommé Lévêque, qui réceptionnait, chez lui, les courriers destinés à l'un et à l'autre. Le 3 août 1942, c'est le piège.

C'est d'abord Alice Cuvillers qui tombe entre les mains des hommes du commissaire Henri Jacquet. Inquiet de ne pas la voir revenir, René Migeot s'arme d'un revolver 6,35 mm et se rend à son tour, à 20 h 15, dans la rue de Clairmarais, domicile d'Aimé Lévêque. Tentative d'interpellation. Coups de feu contre deux policiers. Fuite.

Désormais, Vichy est aux trousses du communiste haut-marnais. Un avis de recherche est lancé. D'abord réfugié chez un nommé Mercier, le Langrois, inconsolable de l'arrestation de sa compagne, retrouve bien vite une nouvelle mission de l'interrégional Boulanger : le rejoindre à Dijon, en Côte-d'Or. 

Coups de feu dans les rues de Dijon

Début octobre 1942. C'est un homme seul et traqué qui est hébergé au 11, rue des Rosiers à Dijon, chez Lucie Huguenot et sa fille adoptive. Seul, car son père a été déporté (il mourra à Auschwitz), sa mère et sa compagne ont été arrêtées, et son frère était en fuite. 

A Dijon, la ville où Lucien Dupont et Armand Tosin ont agi dès le 28 décembre 1941, René Migeot réalise le même travail qu'à Reims : la fabrication de tracts et journaux. Il ne dira jamais son nom à ses hôtes, mais leur révélera certaines informations : qu'il était originaire de la région de Langres, qu'il a travaillé à Chalindrey, qu'il a tiré sur un inspecteur de police à Reims...

Son séjour en Côte-d'Or est de courte durée. Le 19 décembre 1942, un cheminot dijonnais reconnaît rue Monchapet la bicyclette qui lui a été volée. Un jeune homme l'utilisait. Aussitôt, la police est prévenue. Un inspecteur se présente au domicile du cycliste, lui demande de l'accompagner jusqu'au commissariat. Mais en chemin, le jeune homme sort un revolver, fait feu à deux reprises sur le policier qui est légèrement blessé, et s'enfuit. Ce cycliste, c'était René Migeot.

Tandis que les policiers dijonnais arrêtent Lucie Huguenot qui, victime d'une crise cardiaque après d'éprouvants interrogatoires, mourra le 10 janvier 1943 à l'hôpital de la Chartreuse, et que les matériels d'imprimerie et tracts sont saisis, le Haut-Marnais part se cacher, d'abord chez un camarade dijonnais. Puis il décide de se réfugier chez une tante maternelle à Parnot, en Haute-Marne, tenté par l'idée de quitter l'organisation, inconsolable de l'arrestation d'Alice Cuvillers - ses lettres d'amour enflammées en témoignent.

Avec Georges Bourdy

En mai 1943, pour ne pas nuire à la sécurité de sa famille, René Migeot quitte la Haute-Marne pour Reims, entre de nouveau en contact avec le PCF qui lui reproche sa trop longue disparition du circuit, et finalement, par l'intermédiaire de Georges Bourdy, interrégional FTP qu'il connaissait, il accompagne celui-ci en Gironde.

Commissaire militaire interrégional, c'est-à-dire en charge des opérations militaires des FTP pour plusieurs départements du Sud-Ouest dont la Gironde, Migeot, alias "Georges", renoue avec l'action clandestine. Après trois années d'une longue traque, en Champagne, en Bourgogne, en Aquitaine, il tombe aux mains de la police française dans la deuxième quinzaine de septembre 1943, à Libourne.

René Migeot est fusillé le 26 janvier 1944 au camp de Souge, près de Bordeaux, aux côtés de Georges Bourdy. Son père Charles est mort à Auschwitz, son frère Jean-Alfred n'est pas revenu de Dachau. Seules sa compagne, qui a été déportée à Ravensbrück, sa mère, internée à Saint-Dizier, et sa soeur auront survécu au conflit.

Sources principales : dossier d'enquête de la police française, 1072 W art. 2, Archives départementales de la Côte-d'Or ; fiche matricule, R art. 1750, Archives départementales de la Haute-Marne ; Dossier 52 consacré à la famille Migeot.