samedi 15 septembre 2018

La Benz-Roger, ou l'histoire méconnue d'un pionnier haut-marnais de l'automobile




Jusqu'il y a peu, nous ignorions jusqu'à l'existence d'Emile Roger, pourtant l'un des pionniers de l'automobile sur la planète. Car si le monde entier connaît aujourd'hui la marque Mercedes-Benz, qui sait qu'existèrent, à la fin du XIXe siècle, des voitures Benz-Roger (ou Roger-Benz) ? Et que leur constructeur était Haut-Marnais ! 

Ce que confirme l'état civil de la commune de Châteauvillain : il est né dans le bourg le 17 décembre 1850, fils d'Edme-Marcel Roger, cultivateur originaire de Latrecey, et d'Alexandrine Aubriot.
Emile Roger ne travaillera pas la terre mais se dirigera vers une carrière dans l'industrie. Il est dessinateur à Paris lorsqu'il est appelé le 22 septembre 1870 au 14e bataillon de chasseurs à pied. Aussitôt, il prend part à la guerre contre l'Allemagne. Sergent-major le 1er janvier 1871, il est libéré de ses obligations militaires le 26 octobre de la même année.

Ce que fut sa vie professionnelle, ce sont deux notices nécrologiques publiées par la revue «Le chauffeur», l'une des premières publications dédiées à l'automobile, et par "La Science française" qui nous l'apprennent.
Lycéen à Chaumont, entré à l'Ecole des arts et métiers de Châlons-sur-Marne (1866), Emile Roger travaille d'abord, comme dessinateur, dans les ateliers des sociétés Cail, de Fives-Lille (compagnie spécialisée dans les ouvrages et matériels ferroviaires) et Letestu (fabricant de pompes). Directeur de la Société de location de locomobiles (1879), il s'établit à son compte en 1883, fabriquant des moteurs à gaz, au pétrole. C'est à ce Castelvillanois que l'on doit l'introduction, en France, du fameux moteur Benz, l'invention de l'Allemand Karl Benz.
«Dès 1885, écrit «Le Chauffeur», à une exposition organisée par M. Nicolle au palais de l'industrie, Emile Roger aurait envoyé une Voiture à trois roues avec un volant horizontal, lequel, d'après les idées de M. Benz, inventeur du système, devait assurer la stabilité du véhicule.» Pour "La Science française", le Haut-Marnais devient agent général, pour la France, de la maison Benz en 1888, et c'est plutôt à l'Exposition universelle de 1889 de Paris (celle de la Tour Eiffel) qu'il présente "une voiture à trois roues activée par un moteur Benz".


Etabli au 52, rue des Dames, à Paris, l'ingénieur-constructeur Roger est indéniablement un pionnier de la construction automobile, non seulement en France mais dans le monde. Ses publicités dans la presse vantent des «voitures sans chevaux mues par moteurs spéciaux au pétrole», pouvant rouler à 20 km/h «sur bonnes routes plates bien entretenues». Ses voitures, précisera-t-il, sont équipées de «quatre roues garnies de cercles en caoutchouc», et «la direction, spécialement brevetée, permet de conduire ces voitures plus facilement même que les voitures attelées».

Première course du monde
1894 est une date majeure de l'histoire mondiale de l'automobile. Cette année-là, Le Petit Journal décide de créer, sous le nom de Concours, une course automobile entre Paris et Rouen. L'initiative intéresse 102 concurrents. Fait extraordinaire : trois sont Haut-Marnais. Il y a Georges Tirant, de Baissey, dont le véhicule marche à la vapeur, Emile-Martial Lebrun, de Bettaincourt-sur-Rognon, dont la voiture quatre places est dotée d'un moteur automatique, et Emile Roger. Ce dernier, nous dit le journal, est «à la barre» de la Roger-Benz numéro 12 (avec moteur à pétrole). Parmi les autres concurrents, figurent de futurs grands noms de l'automobile : Panhard et Levassor, Les Fils de Peugeot frères, De Dion...
Finalement, à l'issue d'éliminatoires, seuls 21 des 102 équipages inscrits participeront au Concours. Dont un seul Haut-Marnais : Emile Roger. Ils partiront le 22 juillet 1894 du rond-point Inkermann. De Dion arrivera le premier à destination en 5 h 40, Roger terminera quatorzième sur quinze en 8 h 9 minutes. Mais il aura eu le bonheur d'être allé au terme de la première course automobile du monde... Et de recevoir un prix que nous qualifierons d'encouragement. Au grand dam de la revue "L'Industrie vélocipédique" : «De l'avis de tous les gens compétents et de toute la presse en général», le système Roger «méritait mieux qu'un cinquième prix... La gravure incluse est la représentation de la machine qui a pris part au concours. Elle est d'un modèle à la fois élégant et solide, elle est à quatre places et a la force de quatre chevaux. Sa direction est d'une facilité telle, qu'elle peut être conduite par un enfant, son système d'embrayage et du frein la mettent à même d'être arrêtée instantanément.» Précision notable de la revue : la voiture Roger n'a connu aucune avarie entre Paris et Rouen, à la différence d'autres concurrents. A noter que l'auteur de ces lignes, Henry de Graffigny, est lui-même... Haut-Marnais de naissance, mais sans doute ignorait-il qu'Emile Roger, «habile ingénieur de Paris», était un compatriote...

L'année suivante, deux «voitures gazoline quatre places» sont engagées par Emile Roger dans une autre célèbre course célèbre, Paris-Bordeaux (aller-retour). La numéro 12 se distinguera à nouveau. «L'écho des mines et de la métallurgie» rendra ainsi un bel hommage aux «Voitures Roger», «élégantes et légères... Les courses des plus honorables qu'ont produite les voitures Roger montrent combien ce constructeur cherche toujours à se perfectionner et nous lui adressons ici nos plus sincères félicitations pour le résultat qu'il a obtenu...»

Créateur, le 1er juin 1896, de la Compagnie anglo-française des voitures automobiles, dont il est administrateur-directeur, Emile Roger décède prématurément, en 1897, après avoir été victime d'une anémie cérébrale ayant entraîné une paralysie générale. Autre révélation : c'est à Châteauvillain, «dans la maison de son père sise rue sur l'Eau, où il se trouvait momentanément», qu'Emile Roger, qualifié d'ingénieur civil, marié à deux reprises (avec Marie-Hélène Breand puis Alice Baillot), rend son dernier souffle, le 25 novembre 1897, à l'âge de 47 ans. «C'est avec Levassor le second des ouvriers de la première heure automobile qui, si près du début, manque déjà à l'appel», écrit «Le Chauffeur» dans son édition du 10 décembre 1897. "La mort est venue le surprendre en pleine prospérité ; deux mois de maladie ont suffi pour le terrasser", lit-on dans "La Science française", où l'on précise que celui qui lui succède à la tête de la société, c'est un camarade de l'école de Châlons, M. Hitier. 

dimanche 9 septembre 2018

Le jour où un repli en Haute-Marne a été envisagé - 10 septembre 1914



10 septembre 1914. Cinquième jour de la bataille de la Marne dans le "triangle" Vitry-le-François/Saint-Dizier/Bar-le-Duc. Tous les regards sont tournés vers Maurupt. Depuis trois jours, ce village situé à moins de 20 km de Saint-Dizier est le théâtre de furieux combats pour sa possession. Par deux fois, le 8 septembre 1914, le 72e RI a repris la localité. Le lendemain, le village a été bombardé «avec un acharnement incroyable». Dans la nuit du 9 au 10, c'est l'ultime coup de boutoir de l'ennemi. Ils sont cinq régiments d'infanterie, selon une source française, à se lancer à l'assaut de la position. Les 9e et 18e BCP et le 72e RI vont se battre toute la matinée.

En début d'après-midi, Maurupt reste aux Français, mais nos troupes sont exsangues. Alors un ordre de repli est ordonné, entre 14 h et 15 h. Officiellement, pour «se reformer dans les bois en arrière». Le lieu de rassemblement choisi : la maison du bois d'Amboise, en forêt de Maurupt, à mi-chemin entre ce village et Saint-Eulien. Nous ne sommes qu'à une poignée de kilomètres du sol haut-marnais. Selon le général commandant la 5e brigade, le 72e RI, dont le colonel Montéron va bientôt prendre le commandement, ne compte plus au maximum que 400 hommes et six officiers. C'est dire les pertes «considérables» subies.

Au moment où l'ordre de repli était donné, le général Gérard, commandant le 2e corps d'armée, rédige depuis son PC de Landricourt une instruction personnelle et secrète qui témoigne des craintes de l'état-major, même si le repli est présenté comme une manœuvre projetée sur les flancs droit et gauche de l'ennemi, «et dans le but d'attirer plus au sud l'ennemi». Ce qui passerait par la défense, par la division Rabier, d'une ligne Vouillers – Villiers-en-Lieu. Puis, «si nécessaire», d'une ligne Sapignicourt – Ambrières – La Neuville-au-Pont, c'est-à-dire côté gauche de la route Vitry – Saint-Dizier. Dans sa mission de recherche de liaison, le 19e chasseurs à cheval se porterait sur Hoéricourt.

Cette IPS aura un début d'exécution. Car les ambulances de la 4e DI se portent, pour l'une à Ambrières, tandis que l'autre reçoit l'ordre, à 17 h, d'aller cantonner à Hoëricourt.
Mais il n'y aura pas de repli en Haute-Marne. Restées en forêt de Maurupt, les troupes passeront une soirée et une nuit tranquilles, même si, selon le JMO de la 4e DI, «tous les villages brûlent». En effet, l'ennemi n'a pas été moins affaibli que les soldats français par ces journées de furieux combats. Alors il s'est retiré.
Au matin du 11 septembre 1914, nos troupes repartent de l'avant. Avant midi, le 128e RI et le 9e BCP entrent dans Maurupt. Trois colonnes convergent vers Sermaize-les-Bains qui est également réoccupé. Le lendemain, c'est Revigny-sur-Ornain qui redevient français.
La bataille de la Marne est terminée. Selon le site Mémoire des hommes, 524 soldats français sont morts sur le territoire de Maurupt-le-Montois en septembre 1914. dont 253 du 72e RI.

Cette illustration, tirée de l'ouvrage "En plein feu", représente un autre épisode des combats livrés ce 10 septembre 1914 dans la région : la conquête du bois de Faux-Miroir, près de Contrisson. 

mardi 3 juillet 2018

Un jeune héros de la Résistance provençale : le lieutenant-colonel Henri Hutinet


Un jeune héros de la Résistance provençale
le lieutenant-colonel Henri Hutinet

(Bussières-lès-Belmont 25 décembre 1920 – col des Lèques, Alpes-Maritimes, 5 juillet 1944). 

    Henri, Noël Hutinet est un enfant du pays vannier. D'ailleurs, son père, Isidore, François, Marie Hutinet, 27 ans à la naissance de l'enfant, exerçait ce métier. La mère, Jeanne, Marie, Augustine Faivre, Dijonnaise de 31 ans, était couturière.
    Isidore Hutinet était sergent durant la Première Guerre mondiale. Avec le 152e RI, il a été blessé le 25 mars 1915 à l'Hartmannwillerskopf, puis le 18 juin 1915 à Metzeral. Passé au 221e RI, le sous-officier a encore été touché le 30 avril 1918 et sera cité à l'ordre du régiment.

    La petite famille réside au 20, rue de l'Eglise à Bussières, puis s'installe rapidement à Jussey, en Haute-Saône. Après ses études (il est notamment élève du lycée Pothier à Orléans), Henri Hutinet se dirige vers la carrière militaire. Il est admis, après les épreuves écrites des 15 et 16 mai 1940, avec le 34e rang, à l'école spéciale militaire de Saint-Cyr repliée à Aix-en-Provence, où il est incorporé le 16 décembre 1940. Il s'agit de la promotion "Maréchal-Pétain" qui sortira en juillet 1942. Sur 167 sous-lieutenants, 45 mourront pour la France ou en service commandé, selon le futur général Georges Roidot. Le jeune Haut-Marnais, qui n'a pas 22 ans, rejoint comme sous-lieutenant le 5e régiment d'infanterie à Saint-Etienne (Loire), jusqu'à la dissolution de l'armée d'armistice le 27 novembre 1942. Son temps de service est donc très court.

    rapidement, il s'investit dans la Résistance forézienne, au sein des FTPF. Hutinet est ainsi de ceux qui, avec le futur commandant Ollier, installent le camp Wodli, en Haute-Loire, en janvier 1943. Devenu Rossel, il est l'artisan de l'évasion, le 25 avril 1943, de 26 détenus de la prison du Puy. Lui-même arrêté le 8 mai 1943, emprisonné à Saint-Etienne, il s'évade le 25 septembre 1943. Selon sa mère, parmi ses actions, "il [a] fait sauter le mess des officiers boches à Saint-Etienne en janvier 1943".

    Le Haut-Marnais quitte alors ce secteur pour Lyon. Dans un hommage rendu en novembre 1944 ("Un héros, un exemple : Henri Hutinet"), un compagnon de combat écrit : "Chargé de  la liaison entre FTP et AS à l'état-major de Lyon, il combat avec fougue les conceptions surannées de certains officiers de l'ancienne armée : "A ce stade de la lutte, pas de positions fixes : une guérilla menée avec acharnement par de petits groupes mobiles". A un colonel qui voulait grouper les patriotes de Haute-Savoie en un seul point il rappelle ce mot de Foch : "Il n'est pas de positions imprenables". [...] C'est en mars 1944 qu'il vient dans notre région. Il est chef militaire de l'interrégion de Provence. [...] Reconnu dans les rues de Marseille il parvient à échapper aux six inspecteurs qui le poursuivent. [...]"
    Henri Hutinet rejoint les Basses-Alpes (Alpes-de-Haute-Provence). Avec le grade de capitaine (sous le nom de Jean-Louis Voray), il commande la 5e compagnie FTPF de ce département, opérant entre Castellane et Digne-les-Bains. Le 6 juin 1944, ses hommes tuent ainsi, à Vergons, le chef de la Sipo-SD de Digne. C'est le 5 juillet 1944 qu'il trouve la mort au col des Lèques (sur la Route Napoléon), près de Castellane. Cité à l'ordre de la division par le général Carpentier, titulaire de la Croix de guerre avec étoiles d'argent, Henri Hutinet sera homologué lieutenant-colonel FFI - pour compter du 1er juin 1944 - et fait chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume en 1945.

    Inhumé à Beauverger (Alpes-de-Haute-Provence), il repose à Jussey. Un monument est érigé au col des Lèques le 17 août 1950, en présence de sa mère.

Henri Hutinet (1920-1944) (Collection club Mémoires 52)

    Citation à l'ordre de la division : "Officier de valeur, doué de grandes capacités de chef. A su par son courage, son enthousiasme au combat, entraîner ses hommes dans de multiples opérations contre l'ennemi, notamment lors de l'attaque des autos allemandes à Vergons, où les chefs de la Gestapo des Basses-Alpes furent tués. A Saint-André le 6 juin 1944, à Barcelonnette et dans les clues de Chabrières le 5 juillet 1944, où un convoi de 200 hommes fut détruit, attaque au cours de laquelle il trouva une mort glorieuse en combattant jusqu'à l'épuisement de ses munitions". 

Source principale : dossier individuel de résistant, GR 16 P 300 026, SHD, Vincennes. 


dimanche 24 juin 2018

Le lieutenant "Jean", ce héros (3)

6 juillet 1943. Sous le nom de "Lefort", Krugell passe en Suisse près d'Annemasse, "entre deux sentinelles italiennes, en escaladant un mur haut de 3 m muni de barbelés. Il est fait prisonnier par les soldats suisses et interné au camp des Charmilles à Genève". Sa volonté "de rejoindre l'armée française" suscite rapidement l'intérêt du Service de renseignement suisse de Genève, qui lui propose de travailler pour lui. Krugell accepte "à sa condition de transmettre aux SR français et alliés les renseignements qu'il fournirait par la suite et d'être autorisé de rejoindre l'armée française aussitôt que celui lui était possible...“ Rentré en France, l'officier alsacien recueille bientôt de précieux renseignements, notamment le plan au 3/1 000e du dépôt SNCF de Creil. 


A Paris, il prend contact avec l'abbé Louis Paul, "un grand chef, auquel il transmettra dorénavant tous les renseignements. L'abbé Louis l'envoya à Quimper pour convoyer deux sous-officiers américains au départ de Pantin et pour rallier Londres avec eux. Ce départ n'eut pas lieu et Krugell revînt à Paris.“

Une nouvelle mission périlleuse l'attend : convoyer des aviateurs alliés en Espagne. Devenu entre-temps "Pergeot" puis "Pierre Kervran", enfin "Jean Rem", il prend, en avril 1944, un express entre Paris et Toulouse, et, à Saint-Laurent-Saint-Paul, se retrouve la tête d' "une véritable caravane : environ 35 Français, Américains et Anglais. L'auberge de la gare reçoit tout ce monde qui à la tombée de la nuit fait mouvement en auto par groupe de cinq en direction de la zone interdite, bande de terrain large d'environ 30 km et parallèle à la frontière espagnole.“

Il raconte : "On passe la nuit dans une grange et à six heures du matin la montée commence. Presqu'aussitôt on atteint la neige des Pyrénées, deux guides expérimentés frayant le passage. On monte à 2 000 m d'altitude. La première nuit est passée dans une grange à 1 000 m. Le lendemain, la pénible marche continue à travers une tempête de neige. Au soir venu, pas de repos. On change de guides. On descend dans la vallée de Luchon. Pour éviter de tomber entre les mains de l'ennemi on fait un crochet en suivant un chemin qui longe un torrent bordé de crevasses. Il fait noir. Un Américain tombe dans une crevasse et se blesse grièvement. On le cherche et la pénible montée continue, les guides ne se rendent pas compte qu'aucun des participants n'a de l'entraînement. Ainsi l'on marche jusqu'au jour et c'est près du téléférique (sic) de Super-Bagnères, dans une cabane, propriété des Eaux et forêts, que la caravane peut se reposer. Les guides la quittent, se promettent de revenir vers 17 h. La frontière n'est plus qu'à 3 km à vol d'oiseau.
Vers 15 h 30 du bruit dans la cabane. Les guides seraient-ils déjà revenus ? Non, ce ne sont pas les guides. On entend des cris, des hurlements, des coups de feu qui claquent. Ce sont les Boches qui approchent et qui entourent la caravane. A l'exception d'un Français, d'un Anglais et de quatre Américains." Krugell est tombé aux mains de l'occupant, le 21 avril 1944. Emprisonné, interrogé, il est dirigé sur le camp d'internement de Compiègne-Royallieu, anti-chambre de la Déportation. 

Quelques semaines plus tard, il participera à une retentissante évasion d'un train de déportés, déjà contée ici.



mercredi 30 mai 2018

Le lieutenant "Jean", ce héros (2)


Evadé du camp de Lübeck, Raymond Krugell rentre en France le plus naturellement possible, par le train. Il raconte, cette fois à la troisième personne du singulier : "A Paris, il prit contact avec la Résistance française. M. Le baron Rippert, adjoint au maire de Neuilly, lui remit une carte d'identité française au nom de Droulin ainsi qu'une carte d'alimentation correspondante.
Il prit ensuite l'express pour Marseille, mais descendit à Lyon et se dirigea vers Voiron, où la Résistance lui avait demandé de prendre contact avec M. Albarran, directeur des papeteries Navarre. Celui-ci le conduisit chez un ancien camarade de captivité, le lieutenant Antoine Mauduit (en 1945, "mort pour la France“) qui avait loué le château de Montmaur dans les Hautes-Alpes, près de Veynes, pour y abriter évadés et réfractaires du STO. Il confiait à Krugell une partie de l'imprimerie clandestine pour établir les papiers de travailleurs en Allemagne, envoyés aux prisonniers sous divers camouflages, afin de s'en servir pour s'évader.“
Arrêté en 1944, Antoine Mauduit, alors âgé de 42 ans, mourra en déportation à Bergen-Belsen. Une biographie récemment parue a été consacrée par Philippe de Francheceschetti à cet ancien légionnaire qui a convaincu "le jeune François Mitterrand de passer à l'action clandestine“.

"Quelque temps plus tard, Krugell qui ne tenait pas à rester tranquillement dans ce coin idéal, décida de rejoindre l'armée combattante, soit à Londres, soit en Afrique. Il se rendit à Chambéry où il révélait sa véritable identité à M. Maillard, préfet de la Savoie, qui lui fit établir une nouvelle carte d'identité avec carte d'alimentation au nom de Jean Lefort.
Il prit contact avec les colonels Pochard, du Cheyron du Pavillon, les généraux Boris, Laffargue et Georges ainsi qu'avec le commandant de Lavareille, tous à Chambéry à cette époque. Il rédigea un petit ouvrage intitulé "Oflag X C – Lübeck“ qu'il fit parvenir au général de Gaulle par l'intermédiaire de M. Michel Cailleau. Deux autres exemplaires furent remis, l'un au 2e bureau clandestin, l'autre à la Croix-Rouge internationale à Genève“.

Rédigé en mars 1943 à Chambéry, cet "ouvrage“ correspond en fait à un rapport de 26 pages par lequel il informe les services du général de Gaulle et de la Résistance des caractéristiques de ce camp, de l'état d'esprit qui y règne, des personnalités qui y sont emprisonnées. Krugell expose d'abord qu'à partir de mars-avril 1942, l'oflag accueillit "les suspects, les fortes têtes, les anti-collaborateurs, les communistes, les anarchistes, les anti-Allemands, selon les propres termes de l'oberst von Wachtmeister, les Israélites, en un mot les indésirables“. Il le qualifie de "camp international, politique et de représailles (…), puisque le régime et la discipline de ce camp furent très sévères, les Allemands se laissant aller jusqu'à blesser et assassiner lâchement des officiers à l'intérieur des barbelés“.
Krugell estime, au moment de son évasion (en décembre 1942), que le camp accueillait environ 1 200 officiers, dont 200 Français, 7 à 800 Polonais et une centaine de Belges.
Il ne manque pas de décrire, avec la plus grande exactitude, les conditions de détention des officiers, rapportant leur régime alimentaire, la composition des colis, le rythme de réception du courrier, l'installation matérielle, l'hygiène, l'infirmerie, les visites de la Croix-Rouge, l'emploi du temps, et même la vie spirituelle. Il donne des noms de geôliers en précisant, pour chacun, leur caractère. Ainsi, l'oberst von Wachtmeister, "lagerkommandant jusqu'au mois de septembre 1942 environ, 68 à 70 ans. Haineux, gâteux, type prussien, monocle“, ou le rittmeister Amdenburg, "ironique, brutal, haineux, ne manque pas une occasion pour se montrer désagréable, toise les officiers prisonniers de haut et leur montre tout son mépris“. A titre d'exemple, l'officier alsacien rapporte cet entretien avec le commandant du camp, qui logeait au château de Colditz : "Vous êtes donc anti-allemand et vous faites de la propagande anti-allemande. Tonnerre de Brest (Menschenkind.), que cela ne vous arrive pas ici, autrement il pourrait vous en cuire. Prenez garde à vous, sur les miradors sont placées des mitrailleuses. Les coups partent facilement.“

Son rapport est surtout consacré au recensement des officiers alliés qui sont détenus. Il insiste ainsi sur la présence du "lieutenant d'artillerie Dugaschwilly, fils de Staline, (qui) a quitté le camp à la suite de la découverte sous sa baraque d'un souterrain, mi ou fin novembre 1942. On a raconté dans le camp que les Allemands l'avaient fait partir de nuit, en avion, à destination de la prison de Moabit, près de Berlin“. Parmi les officiers français, il cite les noms du capitaine Robert Blum, "ingénieur chez Hispano, fils de Léon Blum“, du lieutenant Sudaka, procureur de la République à Toulon, du comte Charles Goluchowski, lieutenant d'infanterie, "descendant direct du Prince Murat“, du lieutenant Schwarz, "neveu du grand rabbin de France“, du sous-lieutenant Elie Rotschild, "fils du baron“, Lejeune, député, du lieutenant d'artillerie Fernand Braudel, professeur à la Sorbonne, le fameux historien.
Assurant que "tout ce qui collabore est exécré et vomi à Lübeck et les officiers de X C, disait un Polonais, ont tout perdu sauf leur honneur“, le lieutenant Krugell a encore souhaité informer les services de la France libre de la présence de deux officiers de "l'armée du général de Gaulle, faits prisonniers : commandant Berger, capitaine Butsch, d'origine alsacienne“. „Ils ne touchent pas de solde (à moins que la question ait été réglée depuis). La question a été posée de savoir quelle est la puissance protectrice de laquelle ils dépendent ? La France ? La Suisse ? L'Angleterre ? Les Allemands ne sont pas pressés pour régulariser la situation qui a déjà posé maints problèmes“.
Berger n'est autre que Georges Bergé, le créateur de l'unité de parachutistes de la France libre (les futurs SAS), qui a capturé en juin 1942 à l'issue d'une mission en Crète. (A suivre).

mardi 29 mai 2018

Le lieutenant "Jean", ce héros (1)




En enquêtant sur l'organisation du Front national de lutte pour l'indépendance dans le département de la Haute-Marne, et notamment sur le maquis Mauguet, Jean-Marie Chirol a été amené à croiser la personnalité de celui qui se faisait appeler "lieutenant Jean". Dans la trilogie "Résistance en Haute-Marne" (éditions Dominique Guéniot), l'homme a été présenté comme un officier ayant "trahi, abandonné ses hommes“. Divers témoignages recueillis par notre président-fondateur allaient dans le même sens. Kriegel (sic), alias "Jean“, prétendait, avant de rejoindre le maquis Mauguet, s'être évadé d'un train de déportation, qu'auparavant il s'était échappé d'un camp allemand d'où on ne pouvait pourtant pas s'évader (Lübeck), qu'il avait même rédigé à ce sujet un rapport qu'il avait fait parvenir au général de Gaulle ! Démontrer l'inexistence de ce rapport revenait, pour Jean-Marie Chirol, à prouver que ce lieutenant "Jean“ était un affabulateur. Jusqu'à ce que de patientes recherches l'amènent à obtenir une copie de ce précieux document. Tout l'argumentaire de ses contradicteurs s'écroulait : non seulement "Jean“ n'était pas un traître, mais il était l'un des plus grands résistants à avoir oeuvré en Haute-Marne.

Né à Strasbourg (Bas-Rhin) le 14 septembre 1906, Raymond Krugell – et non "Kriegel“ - servait au 3e régiment de zouaves lorsqu'il a été sélectionné, en 1928, élève officier de réserve. Instituteur à l'école de Reden (Sarre) jusqu'au rattachement de ce territoire à l'Allemagne, ce lieutenant de réserve rejoint, à la mobilisation, l'état-major de la subdivision de Saverne puis, en mars 1940, Krugell est nommé adjoint au commandant du centre d'infanterie divisionnaire de la 30e division d'infanterie. Celui qui est Vosgien par sa mère est fait prisonnier le 21 juin 1940 à Laveline-devant-Bruyères, emmené en captivité à Colmar, à la citadelle de Mayence, en Poméranie, à Offenburg. Refusant de "devenir allemand“, ce qui aurait signifié pour lui une libération, transféré à Weinsberg, il aide à l'évasion de plusieurs officiers français, ce qui lui vaut deux condamnations à des jours de cellule, puis sa mutation au célèbre oflag XC de Lübeck, le 4 juin 1942.

Dans un récit inédit (archives club Mémoires 52), Raymond Krugell raconte sa "première évasion“. Un récit qui montre de quelle trempe était celui qui suscitera tant de suspicion, voire d'hostilité en Haute-Marne. "Le 19 décembre 1942, je me suis évadé de l'oflag X C à Lübeck, avec mon camarade, le lieutenant André Rondenay, fils du général, 38, rue Boileau à Paris XVIe.
Il n'est pas facile de trouver des habits civils dans un camp de représailles. Cependant, Rondenay avait réussi à se procurer un costume neuf. Mon habillement se composait d'un pantalon de chasseurs, dont le liseret jaune avait été enlevé, d'une veste brune et d'une casquette hitlérienne, taillée dans une couverture par mon ami, le capitaine René Maus, directeur des 100 000 Chemises à Paris.
Entre 10 h et 10 h 30, nous avons successivement franchi une rangée de barbelés, pour pénétrer dans l'enceinte des locaux disciplinaires, encastrés d'un côté dans le camp allemand où se trouvait un bataillon d'instruction et la compagnie de garde bordés de l'autre côté par les barbelés de l'oflag. A plat ventre, nous avons gagné un endroit propice qui, deux heures plus tard, allait nous permettre de pénétrer dans la baraque qui servait de prison. En attendant, il fallait rester couché et se camoufler. Nous nous sommes recouverts avec des morceaux de papier goudronné et des détritus, pour éviter d'attirer l'attention des Allemands qui passaient tout près.
A midi, le sous-officier allemand de service aux locaux disciplinaires quittait son poste pour aller déjeuner. C'était le moment d'agir. Rondenay coupait une dernière rangée de barbelés avec une tenaille qu'il avait apportée et, forçant le cadenas de la porte d'entrée, pénétrait en prison.
Dans un placard nous avons trouvé des salopettes et tout un attirail de fouilleur, dont les Allemands se servaient, pour sonder le dessous des baraques de l'oflag et découvrir ainsi des souterrains en construction.
Nous nous sommes déguisés en fouilleurs. Quelques minutes après, nous nous présentions à la porte de sortie de l'enceinte, côté allemand, gardée par une sentinelle. Je parlais allemand à haute voix, disant à Rondenay : "Dans cinq jours c'est Noël. J'ai de la veine, car le capitaine, de bonne humeur, a promis de signer ma permission. Quelle joie de se retrouver en famille, de revoir sa femme et ses enfants..."
La sentinelle nous ouvrit la porte et me céda le passage, mais elle arrêta Rondenay en lui demandant ses papiers. Celui-ci exhiba une carte, couleur rouge, copiée sur celles de nos gardiens de l'oflag. Cette pièce d'identité avec photo et cachet avait été fabriquée la veille et je l'avais signée "Jansen“, nom du commandant du camp qui, depuis peu, remplaçait "von Wachtmeister“. Rondenay s'appelait Schaller Adolf. Je possédais une pièce analogue au nom de Stemmrich Hermann.
La vérification me parut longue. En revenant sur mes pas, je sortis ma carte et, la plaçant sous le nez de l'Allemand, je lui dis sur un ton de commandement : "Au fait, tu as oublié de vérifier mon identité. Voilà !“ Le bougre rectifia la position en claquant des talons et répondit : "C'est bien, vous pouvez passer.“
Prenant alors mon camarade par le bras, je l'entraînai vers le milieu du camp allemand en continuant mon petit discours interrompu. J'avais conseillé à mon complice de se taire ou de répondre de temps à autre par un "ja“ nonchalant ou par un "jawohl“ plus sec. Il s'est très bien acquitté de cette tâche.
Chemin faisant, nous croisions des Allemands qui revenaient de la soupe. Il faut croire que notre déguisement était parfait, puisqu'ils ne nous prêtaient aucune attention. Nous saluions d'une manière rigide quelques sous-officiers et même un officier. Aucun ne nous reconnut. Nous avancions maintenant d'un pas lent, sans but défini. Notre seul souci était de trouver un endroit où il nous fût possible de quitter nos salopettes. Nous fûmes servis.
Arrivés au milieu du camp, nous aperçûmes un chantier de construction et de stockage de matériaux de toutes sortes. Un examen rapide nous permit d'y découvrir un abri peu profond. Nous y entrâmes d'un pas décidé pour changer notre travestissement. Salopettes, moufles, lampes à acétylène, tiges de fer, tout fut caché dans un coin ; nos deux fausses cartes d'identité furent détruites.
C'est le plus tranquillement du monde que nous sortîmes de notre cachette, en faisant semblant d'inspecter les lieux. Nous portions maintenant des costumes civils. Je continuais à adresser la parole à Rondenay, bien habillé par rapport à moi, en lui disant en allemand : "Herr Baumeister ! (Monsieur l'entrepreneur). Vérification faite, il est impossible de construire à cet endroit. Je verrais très bien la même bâtisse un peu plus loin, là-bas ! Si vous voulez me suivre ?“
Et, tout en désignant du doigt un terrain vague que nous comptions franchir pour gagner le large, je faisais semblant de traiter une affaire sérieuse. C'est ainsi que nous avons quitté le camp...“

Par le train, les deux évadés gagnent Hambourg où ils se séparent. "Rondenay muni de faux papiers de travailleur français, prit l'express pour Paris“. Krugell vivra d'autres incroyables péripéties avant de rejoindre, deux mois plus tard, lui aussi par le train, la capitale. Ainsi devait commencer sa carrière de résistant.

Un mot sur son camarade d'évasion : parvenu en Angleterre après être passé par l'Espagne et le Portugal, affecté au BCRA, André Rondenay, alias "Lesmniscate“, est devenu délégué militaire régional pour la région parisienne, début 1944, puis délégué militaire de la Zone Nord, avec le grade de colonel. Arrêté dans le métro parisien le 27 juillet 1944, emprisonné à Fresnes, il a été exécuté avec d'autres résistants à Dormont (Val-d'Oise), le 15 août 1944, à l'âge de 31 ans. Il sera fait Compagnon de la Libération à titre posthume. (A suivre).

samedi 16 septembre 2017

1918 : un officier arcquois tombé aux côtés des Américains

Raymond Bougrelle est, à notre connaissance, l'un des deux officiers haut-marnais à avoir été détachés auprès de l'armée américaine, qui avait choisi leur département natal pour y établir le grand quartier général. 
Né le 13 décembre 1891 à Arc-en-Barrois, Raymond-Joseph-Lucien Bougrelle est le fils de Joseph-Eugène, qui s'établira comme débitant à Chaumont, et de Marie-Emilie Cretin. En 1906, la famille réside au 90, rue de Buxereuilles (aujourd'hui rue Victoire-de-la-Marne). Raymond est de la classe 1911, et au moment de son appel sous les drapeaux, il exerce la profession de commis des postes. C'est au régiment de Chaumont, le 109e RI, que le jeune Arcquois est incorporé, le 8 décembre 1912. Caporal le 11 février 1913, Bougrelle est promu sergent le 23 juillet 1913, à 22 ans, puis adjudant, le 9 décembre 1914. Enfin, le 27 mars 1915, il est nommé sous-lieutenant de réserve (à titre temporaire), grade qui sera confirmé à compter du 15 avril 1916. Passé au 217e régiment d'infanterie (régiment de réserve mis sur pied à Lyon), Bougrelle mérite une première citation, à l'ordre de la 142e brigade, le 22 mars 1915. Le texte dit :«S'est présenté comme volontaire pour aller rechercher sous le feu le cadavre d'un capitaine d'artillerie, tué à environ 150 m du village de Domèvre occupé par l'ennemi et a réussi malgré les tentatives de ce dernier pour s'emparer du mort, à le rapporter dans nos lignes». Est-ce le capitaine Duval, du 4e RAC, un Vosgien, tué le 20 mars 1915 à Domèvre ? Lieutenant (à titre définitif) le 27 mai 1917, Bougrelle est chef de section dans la 16e compagnie du 217e RI, lorsqu'il est détaché auprès du corps expéditionnaire américain, avant le 1er janvier 1918. 

Selon l'historique de la 37e division d'infanterie américaine, le lieutenant Bougrelle est attaché au quartier-général de la 73e brigade d'infanterie puis, avec le capitaine Benoithon, au 145e régiment d'infanterie. L'unité, appuyée notamment par le 505e régiment d'artillerie d'assaut (français), est engagée le 26 septembre 1918 à Avocourt, dans la Meuse, à l'occasion d'une ultime offensive déclenchée ce jour-là. Lisons la citation décernée en 1920 au lieutenant Bougrelle : «Officier doué d'une haute valeur morale. Détaché auprès d'un commandant de bataillon américain, a fait l'admiration de nos alliés par sa bravoure et son mépris du danger. Pendant l'attaque du 26 septembre 1918, s'est multiplié pour assurer la liaison entre les unités de première ligne engagées dans un combat difficile. A été tué au cours de l'action. Croix de guerre avec palme». l'acte de décès de l'officier, tombé à l'aube de ses 27 ans à Avocourt, sera transcrit à Chaumont. Outre Bougrelle, 29 Haut-Marnais de naissance, essentiellement originaires des secteurs de Chaumont, Châteauvillain et Nogent, ont trouvé la mort dans les rangs du 217e RI, dont le capitaine Nicolas Matheron, des Loges, tué le 12 juillet 1916 au tunnel de Tavannes. 

Le second Haut-Marnais détaché est le capitaine Marie-Joseph-Alfred-Maurice Aweng, originaire de Vaux-sous-Aubigny, dont le frère, également capitaine, est tombé en 1914. Selon ses états de services, ce Saint-Cyrien a été «affecté à l'encadrement des nouvelles unités américaines par décision ministérielle du 27 novembre 1918». Ni le nom d'Aweng, ni celui de Bougrelle ne figurent sur les listes – incomplètes – des militaires français passés par l'école d'interprètes de Biesles.