mardi 1 février 2011

Du sang sur la neige : les Haut-Marnais libèrent la cité Sainte-Barbe



Robert Creux (1929-1945), né à Saint-Dizier, engagé à 15 ans et demi au 21e RIC, tué le 2 février 1945 à la cité Sainte-Barbe. (Collection Lionel Fontaine)
Il y aura, demain, 66 ans, 18 marsouins du 21e régiment d'infanterie coloniale nés ou engagés en Haute-Marne trouvaient la mort lors de la libération de la cité Sainte-Barbe, quartier ouvrier de la commune de Wittenheim, près de Mulhouse. Voici une relation inédite de cette rude bataille basée sur de nombreux témoignages recueillis depuis une vingtaine d'années.

"Lorsque les marsouins du 1er bataillon du 21e régiment d'infanterie coloniale laissent derrière eux la caserne Lefèbvre de Mulhouse, le 2 février 1945 à 1 h 15, voilà treize jours que leurs camarades de la 9e division d'infanterie coloniale luttent âprement pour arracher à l'ennemi les cités ouvrières, usines et mines de potasse de la périphérie mulhousienne.
Treize jours sous le froid et la neige, marqués par des attaques et autant de contre-attaques, depuis le lancement de l'offensive de la 1ère Armée française contre la poche de Colmar. L'objectif du bataillon : Sainte-Barbe, une cité excentrée de la commune de Wittenheim où logent les familles des ouvriers de l'usine Théodore. Après la conquête de Wittenheim par les hommes du 6ème RIC, le 30 janvier, Sainte-Barbe est, pour la 9e DIC, le dernier obstacle avant la ville d'Ensisheim, sur l'Ill.
Nul doute, comme pour chacun des points d'appui qu'on lui a arrachés, que l'ennemi ne cèdera pas aussi facilement cet ensemble de maisons neuves aux hommes du commandant Gilles Paris de Bollardière. « Renseignements franchement mauvais, écrira le capitaine Robert Vial, patron de la 1ère compagnie : l'ennemi va défendre avec acharnement la cité qui constitue sa dernière ligne de défense avant Ensisheim. Présence de chars probable ». Les troupes allemandes qui s'y accrochent sont celles qui viennent d'être chassées de Wittenheim.

Il est 1 h 15 lorsque le I/21e RIC quitte Mulhouse en GMC. Le déplacement est relativement court : une petite heure. Les camions stoppent à proximité de la cité Anna, conquise quelques jours plus tôt par le II/23e RIC. « Il fait très froid et la plaine est recouverte de neige miroitant sous le clair de lune », relève le journal de marche du bataillon. A pied, les Haut-Marnais gagnent le Jungholtz, un petit bois aujourd'hui disparu qui est situé à environ 500 m à l'ouest de la cité Sainte-Barbe. Ce sera la base de départ de l'attaque. Pour la rejoindre, le bataillon emprunte le carrefour 236. « Nous distinguons une masse noire, écrit le caporal Jean Maire. C'est un half-track qui est immobilisé. Les pneus avant sont complètement cramés et il se dégage une forte odeur de brûlé. Sur le côté, un casque de tankiste semble recouvrir quelque chose de noir. A côté, un bras et la main complètement carbonisés. Et presque sous le véhicule, une masse noire qui est certainement le corps du malheureux conducteur ». La veille, en effet, une action de la 1ère division blindée a échoué dans la conquête de Schoenensteinbach, hameau de Wittenheim, et les pertes ont été lourdes, comme peuvent le constater les hommes du commandant de Bollardière. Cette première vision de mort impressionne également le soldat Paul Rivault (3ème compagnie), qui garde le souvenir de « plusieurs cadavres de soldats français et allemands qui n'avaient pas encore été évacués ». Quant au soldat Marcel Pesme, de la même unité, il reconnaît que la scène l'a mis « tout de suite dans l'ambiance... »Le bois est enfin atteint : il a été nettoyé dans la nuit par deux sections du 23e RIC, les sections Nicolaï et Parcollet de la 6e compagnie du II/21e RIC et la section de déminage de la Compagnie anti-chars du régiment. Un nettoyage « sans résistance », rapporte sobrement le capitaine Jean Surun, le gendre du célèbre général Mangin, qui commande la « 6 ».

5 h. Les hommes du commandant Paris de Bollardière s'installent aux lisières Est du Jungholtz. La discrétion est de rigueur, car les avant-postes ennemis ne sont qu'à une centaine de mètres. La moindre imprudence, et les Allemands peuvent faire appel à leur artillerie, qui causerait un terrible massacre dans ce petit espace boisé où se sont massés 800 hommes. Le risque des mines n'est pas non plus négligeable. « Un ordre est donné : éparpillez-vous et faites votre trou ! se souvient le caporal Maire. Avec les pelle-pioches, chacun creuse son emplacement à une profondeur d'environ 15 cm ».

6 h. Le bataillon semble avoir été repéré : des obus de 88 s'abattent sur le petit bois Et causent des pertes aux marsouins. « Un jeune, arrivé le 30 janvier à la caserne de Mulhouse et affecté dans mon groupe, est touché d'un éclat d'obus, raconte le caporal Guy Seigle, de la 2e compagnie. Un obus de mortier dévié par des branches d'arbre tombe à côté de moi sans exploser. Nous sommes plaqués au sol. Nous nous faisons le plus petit possible. On entend des blessés appeler... ». Arrivé à la 2e compagnie le 27 janvier – moins d’une semaine !, le jeune Abel Mangin - il n'a pas 18 ans - raconte son baptême de feu : « J'étais derrière une touffe de jeunes arbres, en attendant la fin de cet enfer, quand Pierre Delaborde est venu me voir et m'a pris sous sa coupe. Nous nous sommes rendus près d'un soldat qui était allongé. Il l'a secoué mais il était mort... ». Vraisemblablement, il s'agit là du caporal Guy Leroy (section Delattre), première victime de cette journée.

« Cela dure trois quarts d'heure. La terre tremble, témoigne Jean Maire. Quand nous nous relevons, les trous apparaissent remplis d'eau glacée et nos vêtements sont complètement trempés sur le devant. Durant le bombardement, nous n'avons rien senti... »Subitement, le calme revient. Il ne dure pas.

Il est 6 h 50 lorsque l'artillerie française ouvre à son tour le feu en prélude de l'attaque. Le tir ennemi cesse. Il est 6 h 50, et les bouches à feu françaises vont à leur tour donner. Avant que celles-ci ne déposent un écran de fumigènes, le caporal Seigle, un ancien de l'armée d'armistice engagé en Haute-Marne, jette un oeil vers l'objectif du bataillon : « Au premier plan, des prés, des bosquets d'épines et à 400 m, des jardins entourés par des haies et des grillages, au milieu les maisons d'habitation. Le sol est recouvert de flaques d'eau, de neige fondue et surtout de boue. Des départs de coups de fusil et d'armes automatiques sont visibles entre les maisons. J'ai repéré l'école, bâtiment qui se détache au fond d'une place à gauche d'un groupe de maisons. C'est notre objectif ». La préparation d'artillerie, assurée par le 1er groupe du Régiment d'artillerie coloniale du Maroc (RACM) et la compagnie de canons d'infanterie du 21e RIC, débute : elle doit durer dix minutes. Mais cinq se sont à peine écoulées que la 2e compagnie du lieutenant Chabot, chargée de conquérir le centre de Sainte-Barbe, s'élance sur le « billard » séparant le Jungholtz de la cité. La 1ère section du lieutenant Marcel Girardon est en pointe : elle tombe rapidement sur les avant-postes ennemis, surpris par cet assaut mené par les marsouins au milieu de leurs propres obus ! La section Delattre emboîte son pas : « Nous progressons par bonds en nous couchant le plus souvent dans la neige fondue, écrit Guy Seigle, qui commande l'équipe fusil-mitrailleur du 3e groupe du sergent Soulard. Arrivés aux premiers bosquets, des Allemands se montrent en levant les bras... Certains obus tombent même sur mon groupe. La progression par bonds désorganise un peu l'alignement, ce qui fait que les hommes ayant perdu de vue leur chef avancent à l'aveuglette. Des balles traçantes allemandes arrivent sur nous. Deux hommes tombent, l'un devant moi, l'autre à côté, je suis encadré par le tir ennemi. C'est même un mélange d'obus allemands et français avec en plus un tir d'armes automatiques en provenance des maisons. Pour masquer notre avance, notre artillerie tire des fumigènes qui nous cachent mais dissimulent notre objectif. Tout le monde progresse dans les champs. A l'approche des jardins, j'entends le commandant d'unité crier : « Baionnette au canon !... ». Un dernier fossé précédant les jardins est atteint par les hommes de l'adjudant-chef Delattre : le chef de section et ses chefs de groupe en profitent pour regrouper leurs hommes. Le caporal Seigle constate ainsi que son équipe de fusiliers - le FM est tenu par Henri Prévot, de Rimaucourt, et Roland Schneider, de Roches-sur-Rognon - est au complet. Il n'en est pas de même au sein de toute la 2e section. Le voltigeur Abel Mangin, du 1er groupe (sergent Léon Porché), qui raconte son baptême de feu : « Avec Pierre Delaborde, j'ai retrouvé le groupe ou ce qui en restait derrière un transformateur, devant des tranchées allemandes desquelles partaient des grenades à manche. Il me semble qu'à cet endroit, nous avons fait quelques prisonniers que j'ai conduit à l'arrière au PC du lieutenant Chabot. Je suis revenu le long d'un plan d'eau. J'y ai vu quelques blessés dont René Picard qui attendait les infirmiers. Les obus continuaient à tomber sur le plan d'eau et les environs. » Le tireur FM Pierre Delaborde, de Roôcourt-la-Côte, se souvient que son chargeur Picard « a été blessé par un éclat d'obus alors qu'il était assis contre un arbre, à mes côtés ». Ce Rolampontais a été grièvement touché au bras, tandis que le tireur au rocket-gun Jules Lamontagne a reçu un éclat de mortier lui ayant sectionné le tendon d'une jambe. Lamontagne était originaire de Fontaines-sur-Marne, tout comme Lucien Martin, alias « Bidouille » : celui-ci, déjà blessé le 17 novembre 1944 devant Bondeval, a écopé d'un éclat dans l'abdomen. Deux soldats de la 2e section originaires de la Somme ont également été tués : Roger Drioux et Robert Doffin.

Dans la foulée de la compagnie Chabot, les marsouins de la 3e compagnie s'élancent sur le glacis gelé. Parmi les premiers éléments, un jeune Meusien de 17 ans, Jean Guillon, chargeur du rocket-gun de la 3e section : « Les environs, c'était marigots gelés et enneigés. En nous « étalant » sur la glace, arriva ce que nous redoutions, surtout avec nos charges d'obus de rocket : la glace céda. Et plouf pour nous quatre ou cinq jusqu'au cou ! Avec bien du mal, nous nous en sommes sortis et avons repris la progression, pour voir le capitaine Eon déjà aux premières maisons. Là, un civil alsacien donnait des directions et avait l'air de renseigner sur les positions schleus. Et ce sous un déluge de feu, mortiers et 88, après le feu au départ des chars qui nous avaient occasionné plusieurs blessés... ». La section de l'aspirant Thiabaud vient de perdre le soldat Joseph Ferrer, tué, les soldats Grattesol (du Doubs), Robert François et Raymond Leclerc, blessés, tous deux originaires de Saint-Dizier. Tireur FM, Robert François n'a que 18 ans : le brancardier qui vient lui porter secours n'est autre que son beau-père Raymond Stuber, sergent au sein du service de santé commandé par le médecin-capitaine Marcel Heckenroth.

La 2e section du sous-lieutenant Marcel David arrive également en vue de Sainte-Barbe. Marcel Pesme, de Laneuville-à-Bayard, servant dans le 6e groupe du caporal François Lemut, raconte : « Un violent tir de 88 nous a fait obliquer sur la gauche, traverser un fossé plein d'eau - car la neige fondait - et obliquer ensuite à droite pour entrer dans la cité. Là, nous avons été accueillis par le tir des Allemands. A ce moment là, Marceau Feit a reçu la balle qui l'a tué... ». Le Meusien René Rihn, déjà blessé à Pont-de-Roide, compte également parmi les premiers tués de la section. Louis Oudin, tireur FM du 4e groupe du sergent André Héno, se souvient pour sa part de civils - et parmi eux une jeune femme - qui se portent au devant des libérateurs. Les marsouins doivent les prier de se mettre à l'abri dans leur domicile. Paul Rivault, voltigeur dans la 1ère section du lieutenant Georges Bernard, précise : « Ma première vision en regardant vers les maisons distantes d'une centaine de mètres a été une bâche allemande avec une croix rouge, sous laquelle se trouvait un blindé qui n'a pas tiré sur nous. Je ne sais ce qu'il est advenu, car notre groupe est parti sur la gauche par rapport à cet engin, en direction des premières maisons. Nous avons franchi rapidement la distance entre le bois et les habitations que nous avons atteint sans perte. Les gens terrés dans les caves nous ont prévenu que les Allemands étaient cachés dans presque chaque habitation. Alors que nous parlons à ces personnes, nous avons essuyé les premiers tirs, sans dégât... ».

La 2e compagnie prête à nettoyer le centre de la cité, la 3e qui la suit pour conquérir le secteur droit : c'est à la 1ère compagnie, celle issue du maquis d'Auberive, de s'attaquer à ce gros morceau que constitue l'usine Théodore. Ecoutons le caporal Jean Maire, de la 2e section : « Sur notre droite, nous pouvons assister à l'assaut de la 1ère section. Sur un fond de ciel rougeoyant, à moins de 100 m, nous distinguons de profil les nombreuses silhouettes sombres qui s'élancent, le fusil à la main, et nous entendons leurs cris de sauvage. Le spectacle est saisissant... ». Les hommes de l'adjudant-chef Guy Rosquin s'élancent. Jean Maire : « Après avoir quitté le fourré où nous étions camouflés, nous marchons en file indienne en contrebas de la voie ferrée, que nous voyons aboutir plus loin à une usine. De toutes parts, les balles claquent, venant on ne sait d'où... Derrière moi, j'entends un cri. C'est Grandperrin - un nouveau - qui croit avoir été touché. Il a la manche de capote coupée à hauteur de poitrine, mais la balle a seulement égratigné son bras... Nous suivons un fossé rempli d'eau. Alors pour être moins en vue, nous n'hésitons pas à nous enfoncer jusqu'aux genoux dans cette eau glacée, mais nous n'y sentons rien... Ensuite, il y a un petit terrain découvert que nous devons traverser en rampant. Au bout, nous franchissons une clôture en grillage dans laquelle notre chef de groupe a pratiqué une ouverture à l'aide de sa pince coupante... » René Pitollet, caporal au sein de la 1ère section de l'aspirant Georges Caminade, note dans ses carnets : « Riposte des boches avec leurs canons à six tubes, dont le bruit ressemblait au beuglement d'une vache. Lecomte est tué dès le départ ainsi que Raspès, qui faisaient partie de mon groupe...» Ce 2e groupe, le caporal Pitollet en prend le commandement, après la blessure au talon du sergent-chef Laure : Gilbert Lecomte et Jean-Baptiste Raspès étaient tous deux Haut-Marnais. La liste des victimes de ce département s'allonge...

Dans la cité, la progression commence, 3e compagnie à l'extrême-droite avec pour objectif la salle des fêtes, 2e compagnie au centre pour s'emparer de l'école et de la mairie. Le caporal Guy Seigle, de la section Delattre, poursuit son récit : « Nous repartons en franchissant une route... Les haies des jardins se passent facilement. Nous avançons vers les premières maisons. Avec quelques hommes, je me dirige vers l'école en traversant la place sur laquelle se trouve un rond-point couvert de végétation. Les Allemands se retirent des maisons qu'ils occupaient avant notre arrivée pour nous précéder à l'école. Voyant cela, notre chef de section nous fait signe de bifurquer vers une maison à droite de l'école, mais celle-ci est sous le feu des Allemands embusqués et nous nous trouvons bloqués là. Nous sommes en avance sur le reste de la compagnie qui se débat toujours dans les jardins des premières maisons du village. Nous avons pu profiter d'un repli partiel de l'ennemi. C'est à dire que nous sommes infiltrés derrière sa ligne de défense. Nous occupons seulement deux maisons : le chef de section est dans l'une et moi avec le sergent et le groupe FM dans l'autre. Nous formons ainsi une petite enclave de 8 à 10 hommes dans deux maisons... »

La compagnie Eon progresse sur la droite. La section Bernard va rapidement se heurter à une énergique résistance ennemie : « Nous avons franchi deux ou trois pâtés de maisons avant d'arriver en bordure du terrain de foot, témoigne le soldat Paul Rivault. Nous devions le traverser pour atteindre les maisons en face où étaient embusqués les Allemands. Ils nous voyaient arriver... » Fusils et mitrailleuses crachent sur le groupe commandé par le sergent Maurice Landivaux, de Chaumont, engagé sur ce terrain découvert et enneigé jouxtant la salle des fêtes située à la sortie de Sainte-Barbe. Une balle au front tue le sous-officier, un pompier âgé de 32 ans. L'explosion d'un obus ôte la vie au jeune Anicet Vanaquer (17 ans), de Marnaval, et blesse Lucien Minot. Le soldat Raymond Rousset, père de famille bisontin, est également tué. « J'ai dû être blessé au troisième bond en avant ordonné par le caporal qui avait pris le commandement du groupe », raconte Paul Rivault, touché d'une balle à l'épaule. Le FM, servi par Jean-Louis Renaud et Roger Levallois, fait l'objet des tirs de l'ennemi : le tireur a les deux joues traversées par une balle, son chargeur, originaire de Laneuville-à-Bayard, trouve la mort. Seuls sont indemnes le caporal Jean Régin, Joseph Sguerra et Monso. En quelques instants, le groupe Landivaux a perdu quatre tués et trois blessés. Cinq s'étaient engagés en Haute-Marne...
La section David pousse en direction de la place jouxtant le théâtre. Parvenue à son objectif, elle aperçoit un camion ennemi qui, par une marche arrière, entreprend de remorquer une pièce de 88 : par leurs tirs, Louis Oudin et le caporal Jean Renard abattent passagers et servants.
Les hommes du lieutenant Georges Bernard atteignent également le théâtre. Ils entreprennent le nettoyage d'une rue bordée de palissades en bois. Débouche alors une auto-mitrailleuse allemande. La blindée enfonce une palissade et se retranche, par le jardin, derrière une maison. Armé de son fusil lance-grenades, le soldat François Roussille, de Versailles, essaie imprudemment de la mettre hors de combat. Il n'en aura pas le temps : un projectile l'atteint de plein fouet en pleine poitrine. Adossés à une palissade, des marsouins voient arriver un véhicule transportant des soldats allemands, tandis qu'ils essuient des coups de feu tirés depuis plusieurs fenêtres. Le radio Joseph Decombe est tué d'une balle dans la tête. Une balle explosive éclate contre la palissade, à quelques centimètres de la tête de Gilbert Hinderschiett, tireur au rocket-gun. Non loin, une rafale partie d'une cave atteint au bas-ventre le soldat Fernand Billey, de Fesches-le-Chatel (Territoire de Belfort). Ses camarades parviendront à le mettre à l'abri dans un sous-sol, mais il succombera à ses blessures. Le caporal Pierre Blanchard, chef de groupe, est également touché à la cuisse.
Le soldat Aimé Poirot, ayant repéré un canon de 37 mis en batterie, se glisse dans une maison et fait feu au lance-grenades : un servant est tué par un éclat au front, les trois autres se replient. Ils seront faits prisonniers. Dissimulé derrière un garage, l'auto-mitrailleuse ouvre le feu, blessant indistinctement un prisonnier et, au genou, le soldat Roger Rondeaux. Une balle brise l'anneau-grenadière du fusil d'Aimé Poirot, mais le marsouin, qui bénéficie de la "baraka" depuis le début de la campagne, est indemne.
Alors que les compagnie
s Chabot et Eon procèdent au nettoyage de Sainte-Barbe, la compagnie Vial livre combat pour conquérir l'usine. En pointe, la 3e section du sous-lieutenant Albert Roignant pénètre dans le périmètre de cette entreprise et rapidement, bénéficiant de l’effet de surprise, atteint la lisière Nord. Dans la foulée, elle a capturé une trentaine d'Allemands, dont leur commandant. Une mitrailleuse lourde ennemie installée sur le crassier crache le feu : le groupe du sergent Jean Creste (1ère section) l'enlève à la grenade, faisant 12 prisonniers. La 2ème section de l'adjudant-chef Guy Rosquin parvient à son tour dans l'usine. Le caporal Jean Maire raconte : « Nous atteignons de petits baraquements en planches, dans lesquels nous pénétrons avec prudence, mais il n'y a rien. La section est alors dispersée à l'extérieur, tout derrière des tas de bois qui servent à nous camoufler. En face de nous, se trouvent deux gros bâtiments vitrés avec, au milieu, un pont roulant. Un peu à gauche, une tour métallique portant une grande roue sur laquelle s'enroule le cable qui permet aux cabines de descendre dans la mine... Tout de suite, sur notre droite, devant un baraquement de planches, une dizaine de Boches sont alignés. Ils ont été faits prisonniers par la 3ème section. Nous sommes encouragés, et nous n'attendrons que l'ordre de nous porter plus en avant. Mais voici que des hommes se replient : ce sont des blessés de la 3ème section qui rejoignent le poste de secours. Le sergent Thomas, qui traîne sa jambe avec beaucoup de mal, nous apprend que plusieurs camarades sont tués, dont le caporal Roger Clément...".Que s'est-il passé ? Une cinquantaine de fantassins ennemis appuyés par trois blindés viennent de lancer une contre-attaque visant à reprendre l'usine Théodore. Le capitaine Robert Vial raconte ce combat : "Nous apercevons, par les perspectives des rues, un groupe compact d'ennemi qui se porte, au pas de gymnastique, du centre de la cité vers l'usine... Très vite, la contre-attaque se développe : elle prend l'usine d'enfilade et parvient, en l'espace de quelques minutes, au contact de ma compagnie, qu'elle fusille du haut des fenêtres de grands bâtiments. Des pertes : notre position est difficile... Un char, puis deux, qui ont déjà pris à parti la compagnie Chabot dans les rues de la cité, foncent sur nous en dirigeant sur notre flanc droit le feu de toutes leurs mitrailleuses. Il faut évacuer la baraque attenante à l'usine, où nous avons rassemblé les prisonniers. Mouvement périlleux que le chef de section (Note : le sous-lieutenant Roignant) exécute avec un sang-froid remarquable. Les prisonniers d'abord, que tirent sans merci leurs camarades, puis les nôtres, un à un. Nous nous installons quelques mètres plus loin, toujours dominés par la haute façade de l'usine d'où sortent des coups de feu qui, tout à coup, étendent à terre l'un de nous. Les brancardiers ne suffisent plus...".

Alors que la 1ère compagnie est contrainte au repli par cette contre-attaque énergiquement menée, retrouvons la 2e compagnie aux prises avec l'ennemi aux abords de l'école, dans le centre de Sainte-Barbe. Les hommes de la 2e section de l'adjudant-chef Delattre sont retranchés dans deux maisons. Parmi eux, le caporal Seigle : "Nous voyons l'arrière de l'école et pouvons tirer sur les Allemands qui ont du mal à passer les grillages en se repliant. Avec quelques hommes, je sors de la maison pour reconnaître le côté aveugle de celle-ci, lorsqu'au coin du mur, je me trouve en face d'un soldat allemand aussi surpris que nous. Nous le faisons prisonnier...". Autre soldat de la section, René Lambert, un Parisien venu du maquis de Pincourt, témoigne : "L'adjudant-chef Delattre m'a commandé d'aller, à travers les jardins, chercher des munitions pour le lance-grenades. A mon retour pour approvisionner les tireurs de la section, j'ai entendu un coup de feu...". Un homme tombe. Le caporal Seigle raconte : "Cela fait une heure que nous sommes installés dans cette maison lorsque Roland Sanrey me dit vouloir lancer une grenade à fusil sur un tireur qu'il a repéré dans le clocher de l'église. Malheureusement, il n'aura pas le temps de tirer car, repéré lui aussi, il est tué d'une balle en plein front par ce tireur qui embête tout le monde...". Roland Sanrey, d'Andelot, avait 20 ans. Son demi-frère André Pernot sert aussi dans la section Delattre : il sera également blessé ce jour-là. La 2e section n'est pas la seule à souffrir. La 3e, confiée provisoirement à l'adjudant-chef haut-marnais André Holveck, n'est pas épargnée. "Je me suis rendu à l'église, écrit le soldat Abel Mangin, j'ai remarqué de nombreux corps, et parmi ceux-ci, j'ai reconnu la chevelure blonde du sergent Roy, que j'avais vu 5 minutes avant ; il venait d'être tué par un Allemand qui était posté dans une descente de cave...". Le sergent Jean Roy, chef de groupe dans la section Holveck, avait 26 ans ; il était originaire de Luzy-sur-Marne. Le caporal Guy Seigle se souvient que Roy, "qui veut nous rejoindre, est tué en traversant la rue. Notre chef de section, lui, a réussi à passer, mais le sergent-chef Jeanjean, qui arrive avec quelques hommes, est blessé en essayant lui aussi...". Adjoint à l'adjudant-chef Delattre, Maurice Jeanjean, 34 ans, a reçu une balle dans le bras. Ayant été précédemment malade, il venait de retrouver la 2e compagnie quelques jours plus tôt, ramenant avec lui trois volontaires des communes voisines de Sommeville (où il réside) et Fontaines-sur-Marne : Abel Mangin, Jules Lamontagne et Lucien Martin.

Bloqués par l'efficacité du tireur embusqué dans le clocher, les marsouins de la compagnie Chabot vont devoir également composer, vers 9 h, avec un ennemi autrement plus redoutable : un char (un Tiger selon certains témoignages), l'un de ceux qui, selon Robert Vial, appuieront la contre-attaque de l'usine. Face au mastodonte, les tireurs des trois rocket-guns de la section de commandement, dirigés par l'adjudant-chef haut-marnais Robert Vitry, s'activent. Le soldat André Herdalot, 20 ans, note dans ses carnets : "Un de mes camarades et moi-même tirons dessus. Mais il ouvre le feu sur nous avec son canon et ses mitrailleuses. Des camarades tombent...". Parmi les blessés, Maurice Habermacher, de Manois, dont l'oreille est coupée par l'éclat d'une pierre d'une maison touchée par un projectile. Pour venir à bout du blindé, le lieutenant Chabot décide de faire appel aux Tank-Destroyers du Régiment colonial de chasseurs de chars. Voilà plus de deux heures déjà que le 1/21e RIC se bat.

A l'extrême-droite de la cité, dont le nettoyage a été confié à la 3ème section (aspirant Thiabaud) de la 3ème compagnie, survient une rencontre insolite que raconte Jean Guillon, chargeur du rocket-gun dont le tireur est un autre Meusien, Mario Marchetti : "Marchetti et moi nous trouvions sur le perron d'une maison à la recherche d'un éventuel blindé. Mais avec cette particularité que nous étions face aux Allemands... que nous prenions pour des gens de la 2ème compagnie qui, eux, avaient revêtu l'imperméable vert. D'où notre méprise, et notre échange de signes d'amitiés, auxquels ils ont répondu... jusqu'à ce qu'on nous fasse remarquer notre bévue... C'est alors que les choses se précipitèrent...". De cette maison contre laquelle les deux Meusiens ont pris position, des coups de feu claquent. Deux marsouins se précipitent dans l'habitation. Ils tentent de gagner l'étage : le caporal Gilbert Combre et le soldat Robert Creux, le benjamin du bataillon (et l'un des cadets de la 1ère Armée). Né en janvier 1929 à Saint-Dizier, il vient de fêter son seizième anniversaire ! Dans la cage d'escalier, le très jeune soldat est fauché par deux rafales, "la seconde dans sa chute, au cours de laquelle il a heurté le caporal à un bras. On a même précisé alors qu'il l'avait reçue dans le dos, Combre y ayant échappé. Régnait alors pas mal de confusion puisque nous apprenions aussi la mort d'Amode Dominici. Roger Georges a vu les deux Allemands sauter d'une fenêtre du haut (...), sûrement ceux qui venaient d'abattre Creux. Il les a canardés sans succès...". La mort de leur jeune copain déchaîne les hommes de la 3ème section. Le groupe du sergent-chef Michel Procot s'empare de la maison : de la cave, sortent douze Allemands... et des civils. Sous le coup de la colère, leur Feldwebel est abattu. Jean Guillon se souvient également d'un "copain ch'ti râlant sur un tas de fumier proche, une balle dans le ventre, criant de les abattre tous. Mon premier vrai combat... Ces deux gamins des deux bords s'affrontant (j'avais moi aussi 17 ans), "ils" n'étaient pas plus âgés, notamment ce jeune revêtu d'une chasuble croix-rouge : "Ich Polak... Ich Polak.." pour lequel nous étions pleins de commiscération...". Ces prisonniers sont parqués dans un jardin, leur garde étant assurée par Jean Paroissien, l'observateur de la section. Quand un "mouchard" s'avisera de renseigner par signes un tireur, auteur de quelques coups de feu, il sera abattu. "A 9 h 30, note l'aspirant Thiabaud dans son carnet, ma section borde les lisières sud de la cité Sainte-Barbe...". Ses pertes s'élèvent à 2 tués (Robert Creux et Joseph Ferrer) et 7 blessés : Amode Dominici qui décèdera le 4 février, Demoulin, Grattesol, Robert François, Raymond Leclerc, Pernoud et Vasseur.

A la gauche de la section Thiabaud, les autres sections du capitaine Eon sont aux prises avec les Allemands défendant farouchement le cinéma-théâtre. Balles de fusils-mitrailleurs et grenades visent particulièrement les fenêtres du bâtiment. Dans les rangs de la compagnie, la liste des tués et blessés s'allonge Une balle explosive atteint grièvement à la jambe l'adjudant-chef Jean Gérin, un ancien marin qui commande la section de commandement : il sera amputé. Un de ses agents de liaison, le varois Michel Baretge, est également mis hors de combat.
Quant à l'auto-mitrailleuse, celle que n'a pu réduire François Roussille, elle se montre redoutable. A la 2ème section, le caporal Hubert Marceau et le soldat René Petitpas, de Marnaval, sont blessés. Agé de 19 ans, ce dernier rend l'âme en appelant sa mère. "Le capitaine Eon veut rejoindre le lieutenant Bernard, qui se trouve de l'autre côté de la rue, écrira le journaliste Michel Bollot. Il est pris sous le feu de l'auto-mitrailleuse qui n'est qu'à 30 mètres du PC. Une balle lui traverse le talon gauche. Le capitaine refuse d'être évacué avant d'avoir dicté ses ordres au lieutenant Bernard...".Pour museler cette blindée, les servants du rocket-gun de la 1ère section sont requis. Gilbert Hinderschiett se hisse sur le plancher d'une cabane de jardin, près d'une maison dans laquelle se sont retranchés ses camarades. Il enlève quelques tuiles et, par cet orifice, tire sur l'auto-mitrailleuse toujours sur la petite place. Au second coup, une rocket atteint les chenilles. Endommagée, la blindée parvient néanmoins à se replier lentement, sans qu'Hinderschiett puisse toutefois l'atteindre à nouveau. La compagnie peut, sur ce point, être provisoirement soulagée. Mais Stanislas Rosanski a été touché dans l'action...
Le sergent-chef Jean Vignole conduit un groupe de la section Bernard en direction d'une maison. Il entreprend de traverser la rue, lorsque deux rafales crépitent du larmier. Criblé de balles, le sous-officier s'écroule. Kremenski, un brave quadragénaire père de famille, est blessé au bras et à l'épaule. Colère parmi leurs camarades : la maison est prise d'assaut, deux soldats Allemands capturés dans la cave. "Ils n'avaient plus d'armes et s'étaient rendus, se souvient le sergent André Héno. Un officier les a rassemblés dans la cour du théâtre, leur a demandé de faire leur prière et, malgré mon intervention personnelle, les a bel et bien descendus sans autre forme de procès.. Vignole était mon ami : nous venions tous deux d'Afrique noire. Il avait laissé, au cours de notre passage en Algérie en 1943 et 1944, une fiancée qui l'attendait à Lapasset en Oranie". L'abnégation des marsouins paie. Un à un, les soldats Allemands abandonnent le théâtre. Les hommes du sous-lieutenant Marcel David et la SME du lieutenant Lucien Quetstroey investissent le bâtiment. Désormais, ils vont faire converger leurs tirs en direction des Allemands qui tiennent plusieurs maisons environnantes. Installé près d'une rampe d'escalier, Louis Oudin lâche des rafales de FM en direction des soldats ennemis qui se replient. Il est 10 h 30 lorsque le PC de la 3ème compagnie est installé dans le bâtiment.

C'est à cet instant que les blindés du RCCC, ayant réussi à rentrer dans Sainte-Barbe malgré les mines, peuvent intervenir. La situation s'est alors améliorée, puisque devant la 2ème compagnie, l'ennemi entame un décrochage vers le Nord. Quant au char Tiger, il s'est également replié en direction du Nord-Est de la cité. Pour accompagner ces mouvements, la CCI du capitaine haut-marnais Claude Chaize et les blindés font feu sur les maisons encore occupées par l'ennemi. "Nous préférons que les chars nous fassent appuis d'artillerie avec leurs pièces de 76, écrira l'adjudant-chef Georges Chapron, de la SME. Quand nous avons repéré une fenêtre ou un ennemi qui est caché, nous leur indiquons et cela ne dure que l'espace d'un instant : ni bas de mur ni bonhomme ne restent !...". Guy Seigle (2ème compagnie) : "Au bout d'un quart d'heure, il y a déjà beaucoup de dégâts, des maisons brûlent en dégageant de la fumée. D'un bond, nous quittons notre position, traversons la rue pour entrer dans l'école. Je vois des Allemands en tenue blanche s'enfuir, nous leur tirons dessus. Ils sont empêtrés dans les haies des jardins. Mon groupe FM reçoit l'ordre de pénétrer dans le sous-sol de l'école...".

Il est 11 h 15 lorsque les hommes du lieutenant Antoine Chabot s'emparent de ce bâtiment. Une surprise attend le lieutenant Marcel Girardon, commandant la 1ère section : dans le sous-sol de l'école, se sont entassés environ 300 civils, "hommes, femmes et enfants complètement affolés, se demandant ce qui va leur arriver..." (Guy Seigle). "Girardon, sans avoir bien compris ce qui lui arrive, est d'un seul coup saisi par les épaules, porté en triomphe dans la cave aux vastes dimensions. Il a toutes les peines du monde à se dégager. Dehors, il n'a pas fait un pas qu'il essuie un nouveau coup de feu..." (capitaine Vial).

Dans l'usine Théodore, la situation de la 1ère compagnie reste délicate. Caporal Jean Maire : "Nous commençons à nous organiser un peu mieux. Quelques moellons qui traînent sur place servent à édifier un muret qui va nous protéger. Tandis que j'ai l'idée d'entrer dans un petit baraquement qui se trouve tout derrière nous, une rafale d'arme automatique s'abat dans ma direction et les balles arrivent juste à mes pieds après avoir traversé les planches. Je sors, tout fier de n'être pas touché. Par contre, Lhotel, du 4ème groupe, vient de prendre une balle dans le bras droit. Il a très mal, et s'en va en jurant vers l'arrière mais en se camouflant le plus possible...". La position est de moins en moins tenable : "A une centaine de mètres à notre gauche, au sommet d'un crassier, une mitrailleuse a été mise en batterie. Mais les servants ont du mal à utiliser leur arme car ils ont sont repérés et dès qu'ils font dépasser leurs têtes, ils sont ajustés avec précision. L'un d'eux aura son casque transpercé sur le côté, au ras de l'oreille. Et avec toutes ces fenêtres, qui sont autant de postes de choix pour l'ennemi, il n'est pas facile de localiser un tireur au fusil. Le caporal Jean Duport, notre chef de groupe, veut essayer d'observer. Il se met debout, laissant dépasser sa tête au-dessus du tas de bois qui le protège. Au bout de quelques econdes, nous le voyons tomber à la renverse. Son c asque roule à côté de sa tête et en plein milieu de son front apparaît un trou d'oùle sang commence à s'échapper. Il respire quand même. Nous l'entourons, absolument impuissants car nous avons compris qu'il n'y a plus rien à faire. Encore quelques minutes, un dernier râle, et c'est la fin...". Il est midi environ. Les hommes du commandant Paris de Bollardière se sont donc emparés de leurs objectifs principaux (l'école et le théâtre) mais restent bloqués dans l'usine. En outre, indique le journal de marche du 1/21ème RIC, "la partie Nord de la cité est toujours fortement défendue et des mouvements d'engins blindés sont décelés aux lisières de l'usine et du bois de Ruelisheim...".

A ce moment, des violents tirs d'artillerie allemande s'abattent sur la cité, particulièrement dans le secteur conquis par la 3ème compagnie désormais confiée au lieutenant Bernard. Dans le théâtre, un explose sur la scène : le lieutenant Edmond Thouvenot, un ancien combattant des Brigades internationales en Espagne ayant pris le maquis en Haute-Marne, est blessé, de même que Rouzier et le jeune René Jubeau (17 ans). L'ennemi fait également donner des mortiers de six tubes : "Me trouvant dans la salle d'eau de l'école, raconte le caporal Seigle, un obus tombe sur la maison. J'ai reçu un éclat de sanitaire dans le genou gauche. Cet éclat n'étant pas profondément entré, je l'ai retiré moi-même...". Le soldat Jean Dorckel, de la section Bernard, progresse avec Roland Bassuel : quand il se retourne, il constate que son copain a disparu. Le Bragard a été littéralement enterré par l'explosion d'un de ces obus. Un membre dépassant trahit sa présence : Bassuel sera conduit au poste de secours pour y recevoir de l'oxygène.

En début d'après-midi, la progression reprend en direction de la partie Nord de la cité, où l'ennemi est toujours retranché. La 3e compagnie suit ainsi l'axe de la route d'Ensisheim, qui marque les lisières Est de Sainte-Barbe. Deux groupes sont en pointe : celui du sergent-chef Auzimour (1ère section) et celui du sergent André Héno (2ème section). Postés chacun derrière la fenêtre d'une maison, Bernard Moginot et Louis Oudin, tireurs FM respectifs de ces groupes, couvrent l'avance de leurs camarades. Le premier, abrité derrière le mur, se relève pour réapprovisionner son arme automatique. Une balle l'atteint à la cuisse. "Glinglin" comprendra plus tard que le projectile a ricoché contre le volet de sa fenêtre ! Réapparaît une auto-mitrailleuse. Peut-être celle qui harcelait les marsouins aux abords du théâtre. Oudin se dit qu'il est temps d'en finir : il lâche sur la blindée plusieurs rafales de balles perforantes. Elle se replie. Mais le Bragard n'aura guère l'occasion de savourer ce répit : une balle, tirée d'une proche maison, le touche à la main. Son chargeur René Paroissien - frère du soldat de la 3ème section - le remplace au FM.
La 3ème section de la 2ème compagnie progresse également vers les lisières Nord. Elle aussi a subi, au cours de la journée, quelques pertes. Son chef, l'adjudant-chef Georges Holveck, 35 ans : un éclat de fusant reçu dans le dos.Le tireur FM Jean Dubreuil : "une balle de parabellum tirée d'une fenêtre de cave en traversant une rue", précise-t-il. Son chargeur Emile Nottebaert, de Froncles : lui ayant succédé au FM, il tombe peu après. Le fonctionnaire caporal Georges Ballu : "abattu d'une rafale de mitrailleuse en traversant la place entre l'église et l'école. Il a été touché à la poitrine, son porte-cigarette était percé d'une balle... Une lettre du soldat Forest relatait ses derniers moments", nous écrira son frère Denis Ballu.
Devant la section Holveck, un char allemand soutient la résistance au Nord. Celui-ci qui s'est replié ? Quoi qu'il en soit, deux TD du RCCC viennent l'affronter et l'immobilisent. Mais leur lieutenant est tué ultérieurement. Désormais, marsouins des compagnies Chabot et Bernard sont réunis pour nettoyer les ultimes résistances encore rencontrées, dans les dernières maisons de la cité en direction d'Ensisheim. "Les Allemands ont installé trois nids de mitrailleuses d'où ils tirent sur les brancardiers qui viennent ramasser les blessés", relate le journaliste Michel Bollot. Les secouristes du médecin-capitaine Marcel Heckenroth ont fort à faire durant la journée : Jacques Lasdrat, de Charmes-les-Langres, touché au bas-ventre, succombera le 6 février, René Nicard compte parmi les blessés.
Un blindé français vient soutenir les fantassins. Les Allemands le prennent pour cible... et le manquent. L'engin se replie et envoie quelques obus sur la maison. Agitant des drapeaux blancs, une vingtaine de soldats ennemis en sortent. Il est environ 16 h. Sainte-Barbe est presque entièrement nettoyée.

Reste à reconquérir l'usine. Elle ne pourra se faire que par l'appui d'un peloton de Sherman. Les sections Caminade et Rosquin sont chargées de l'opération. Ecoutons encore le caporal Jean Maire, du groupe Duport : "Au cri "En avant !", tout le monde s'élance en gueulant. Les chars soutiennent notre progression par leurs tirs au canon et à la mitrailleuse... Au moment où notre 5ème groupe franchit un grillage, des balles claquent tout près de nos oreilles... Sur des rails, se trouvent plusieurs wagons plats endommagés. Derrière, nous découvrons un Boche, assis, qui en nous voyant jette son fusil. Aucun doute possible, c'est lui qui vient de nous ajuster. Nous sommes très excités et d'un réflexe commun, Blanchard et moi, nous tirons. Touché au ventre et à la tête, l'homme s'affaise. Duport est vengé. Nous continuons à foncer, tandis que derrière nous, les chars ne cessent de tirer pour nous appuyer... Alors nous entrons dans un des grands bâtiments de l'usine... Nous fouillons le local où se trouvent de grands bacs métalliques mais il n'y personne. Par contre, sous les fenêtres qui sont assez hautes, nous trouvons des cartouches vides, et même quelques lambeaux de vêtements vert de gris... Un peu plus loin, se trouvent deux corps allongés. Ce sont deux gars de la 3ème section qui étaient donc arrivés jusque là ce matin. Je reconnais mon pauvre Roger Clément...". L'avance se poursuit : "Derrière moi j'entends crier : "En avant ! Allez-y les gars". C'est notre capitaine Vial qui, entouré de quelques hommes, avance lui aussi à grandes enjambées, le colt au poing, sans casque, et le sourire aux lèvres.. Notre section marque un temps d'arrêt. Le capitaine a pris la décision de regrouper toute la compagnie. Alors nous en profitons pour regarnir un peu nos chargeurs qui en ont bien besoin. Et puis, sur un nouvel ordre, nous reprenons la progression. Tout en face, il y a un petit bâtiment avec des soupiraux au ras du sol. Bedin ouvre la porte et perçoit un peu de bruit. "Raouss" crie-t-il ! Alors un Boche se présente, le fusil à la main. Sous la menace de la mitraillette, il jette son arme et lève les bras. Puis un deuxième arrive, lentement, un troisième, un quatrième et un cinquième, qui sont donc tous faits prisonniers... ». La fouille des bâtiments se poursuit. L'ennemi ne lâche pas prise et cause encore quelques victimes à la 1ère compagnie : le sergent-chef Marcel Contestabile, adjoint à l'adjudant-chef Rosquin, et l'un des frères Mognot sont blessés. Mais l'usine est enfin entre les mains du bataillon De Bollardière. Les Allemands qui ont pu décrocher se sont retranchés dans le bois de Ruelisheim.

C'est de ce bois qu'un véhicule de reconnaissance ennemi débouche et fonce sur la route de Ruelisheim, passant devant la compagnie Vial qui commençait à s'installer pour la nuit dans Théodore. Le caporal Maire est témoin du passage de ce véhicule « occupé par quatre Boches habillés de noir - des tankistes - et armés d'une mitrailleuse. Ils ont l'air ébahis en nous voyant et n'ont pas le réflexe de tirer à temps. Notre fusil-mitrailleur n'a pas le temps non plus de réagir. Mais ils n'iront pas très loin car dans la cité, un tireur bien posté, et aux réflexes rapides, fait leur affaire...". Pour ce fait d'armes, le jeune haut-marnais Mario Cappellaro, 20 an, tireur FM du groupe Charles Dominé (1ère section, 2ème compagnie) sera décoré de la médaille militaire. Il la recevra le 19 mai 1945 des mains du général de Gaulle.

L'heure est désormais au bilan, et il est lourd pour le 1/21e RIC : 32 tués, 83 blessés (dont six décéderont) et six disparus. Ces derniers ont essentiellement été faits prisonniers lors de la contre-attaque menée dans l'usine, comme les soldats Charlier, Nadeau et Pignal. A elle seule, la 3e compagnie compte 16 tués et 33 blessés (dont deux officiers) et la 2ème (selon André Herdalot) 11 tués et 35 blessés. Les pertes ennemies s'élèvent à 145 prisonniers dont 5 officiers. Le nombre des tués et blessés allemands n'est pas connu.

Parmi les marsouins tués au combat ou mortellement blessés, 18 s'étaient engagés en Haute-Marne : on citera encore le caporal Roger Clément, du maquis d'Auberive, André Delanne (décédé le 5 février), de Villiers-sur-Suize, Serge Hemonnot, de Ravennefontaine (la veille de sa mort, à l'âge de 23 ans, il avait adressé quatre lettres à sa famille), Pierre Mathis, de Cirey-sur-Blaise (à 21 ans, il était père d'un jeune enfant), Jacques Berthomeau, de Sexfontaines, ou encore Henri Mielle, 18 ans, de Perrancey. Originaire du même village, son camarade Jean Mussy, de la 1ère compagnie, précise qu' "il fut tué d'une balle dans la tête par un tireur caché dans un wagon de potasse avec un fusil à lunette".

Signalons que le 1/21ème RIC ne fut pas le seul à payer cher la conquête de la cité Sainte-Barbe. Le II/21ème RIC du commandant Sicardon a pris également part aux combats, dans une proportion moindre, mais n'en a pas moins subi des pertes. La 7ème compagnie déplore notamment 5 tués. Le lieutenant-colonel Delteil, adjoint au chef de corps, a été blessé dans la matinée, et le médecin-auxiliaire Advinier, du 25e Bataillon médical, tué.

lundi 24 janvier 2011

Coup d’arrêt dans le Triangle : 6-11 septembre 1914

La Haute-Marne n’a pas connu l’invasion en 1914. Mais le coup est passé bien près : on s’est battu, en septembre 1914, à l’ouest et au nord-ouest de Saint-Dizier (précisément dans cette région qu’on appelle aujourd’hui le Triangle), et même sur le territoire de certaines communes limitrophes du département, comme à Cheminon. Rien n’interdit de penser que des éclaireurs allemands ont pu pénétrer sur le sol haut-marnais. Le 9 septembre 1914 - en témoigne le journal de marche du 19e régiment de chasseurs à cheval, ce corps, qui s’est porté sur Villiers-en-Lieu, a exécuté des patrouilles dans le bois de Chancenay et la forêt de Trois-Fontaines. Le maréchal des logis Lallemant a même fait deux prisonniers à Chancenay : deux soldats… du 120e régiment d’infanterie déguisés en civil ! Ces combats s’inscrivent dans le cadre plus large de la bataille de la Marne, qui marque le coup d’arrêt de l’offensive allemande. Certains aspects sont fameux, notamment les combats de la région de Maurupt-le-Montois : nous allons les évoquer, mais surtout insister sur certaines opérations moins connues, dans le secteur de Sermaize-les-Bains. 5 septembre 1914« Nous sommes réveillées dès le matin par le canon », rapporte une habitante de Villiers-en-Lieu, dans des souvenirs publiés en 1997 dans « Dossier 52 » n°2. La nouvelle résonne comme un coup de tonnerre : la guerre, revanche de 1870 débutée dans l’enthousiasme un mois plus tôt, est donc aux portes de la Haute-Marne ! L’armée française retraite en effet depuis les plaines de Belgique. Les Allemands se dirigent vers la route entre Vitry-le-François et Saint-Dizier. C’est notamment le 128e régiment d’infanterie (3e division d’infanterie, 1er corps, 5e armée) du commandant Roux qui reprend le contact avec l’adversaire : il chasse les Uhlans de Villers-le-Sec (Marne), mais ne peut éviter ni la perte de ce village, ni celle de Sogny. L’armée française, et particulièrement les 3e et 4e DI, organise alors son dispositif sur la rive gauche de la Saulx et du canal : le 18e bataillon de chasseurs à pied (BCP) – qui est depuis le 1er septembre aux ordres du commandant Brion, le chef de bataillon Girard ayant été promu lieutenant-colonel du 120e RI -, est à Sermaize-les-Bains, le 72e RI du commandant Caumel est à Pargny-sur-Saux et Etrepy, le 9e (commandant Guedeney) à Maurupt-le-Montois, le QG de la 3e DI est à Heiltz-le-Maurupt. Ce jour-là, les Allemands entrent dans Vitry-le-François. Ce sera la seule grande ville du Triangle occupée… 6 septembre 1914La bataille s’engage. Le général Joffre publie son fameux ordre du jour : « Le moment n’est plus de regarder en arrière. » Les combats se déroulent surtout dans la région de Vitry-le-François, dans le secteur du Corps colonial (renforcé par un détachement de la 4e DI aux ordres du colonel Blondin, dont le QG est à Heiltz-le-Hutier). Ils ont lieu notamment à Ecriennes et à Vauclerc, sur la route de Saint-Dizier (on se battra même, dans les jours suivants, au sud de la RN 4, jusqu’à Matignicourt). Parmi les événements de la journée, signalons la perte d’Heiltz-le-Maurupt, celle de Revigny-sur-Ornain… Le capitaine de Maismont (4e compagnie du 18e BCP) est tué au passage à niveau de la voie ferrée, commune de Pargny-sur-Saulx (qui, bombardée, commence à brûler). Toute attitude de faiblesse de la part des soldats français est réprimée : « Un soldat du 91e est fusillé, pour avoir maraudé dans un village pendant que sa compagnie était au feu », précise le journal de marche de la 4e DI. C’est aussi, ce jour-là, le début de la canonnade de Sermaize défendu par le 120e RI (4e DI, 2e corps, 4e armée), très exactement six compagnies et un groupe d’artillerie placées sous les ordres du commandant Letellier, chef du I/120e. 7 septembre 1914Gagné par l’incendie, Sermaize (16 km de Saint-Dizier) est donc l’objectif des Allemands. Le journal de marche et d’opérations de la 87e brigade (4e DI), aux ordres du colonel Mangin (ancien chef de corps du 120e RI), précise qu’à 7 h 30, l’ennemi fait irruption dans la partie Nord-Est du bourg. Avant midi, le commandant Deslions, chef du II/120e, est capturé. A 15 h, la position est jugée intenable par le commandant Letellier, qui se replie alors jusqu’au lieu-dit La Colotte pour y stationner pour la nuit. La Colotte est une maison forestière au cœur de la forêt de Troisfontaines, située à un carrefour de routes menant à Sermaize, à Mognéville, à Cheminon et à Troisfontaines-l’Abbaye. Selon le JMO du 120e, le groupement qui s’y rallie est constitué par les 1ère et 3e compagnies du régiment, la 5e compagnie du 18e BCP, des éléments des 4e, 6e et 7e compagnies du 120e. A noter toutefois que des éléments du II/120e se battent toujours dans Sermaize (parmi les tués du régiment, figure le sous-lieutenant Riche). Oui, la guerre est aux portes de la Haute-Marne. De La Colotte, l’on peut gagner Troisfontaines-l’Abbaye. Et après ce village, une route mène à Saint-Dizier... La Colotte, c’est précisément la destination première du lieutenant de Chambure, du 6e escadron du 19e chasseurs à cheval (escadron divisionnaire de la 4e DI – régiment commandé par le colonel de Guitaut), qui, le soir, rejoint le reste de l’escadron à Villiers-en-Lieu, où 17 chevaux doivent être laissés aux soins des habitants... qui ne sont plus qu’une cinquantaine. Au lendemain, selon notre mémorialiste de ce village, « environ 4 000 soldats sont là : troupes de bataille, deuxième ligne… et le pillage se poursuit, vin, linge… Tout est dévalisé ». Que retenir encore de cette journée. Que Pargny-sur-Saulx est bombardé dès 5 h 30, et que le village est attaqué à 15 h (la garnison doit se replier sur la voie ferrée) ; que le village marnais de Blesme, également sous le feu de l’artillerie adverse, commence à brûler. Le I/51e RI (3e DI, 2e corps) doit d’ailleurs l’évacuer pour rejoindre le II/51e le long de la voie ferrée. Le chef de corps, le colonel Leroux, est blessé dans la journée. Sur la gauche, on se bat également à Vauclerc (sur la RN 4 entre Saint-Dizier et Vitry), à Haussignemont (le chef de bataille Imard, du II/87e, commandant provisoire du régiment, y est tué le 8 septembre dans une cour de ferme, par un bombardement). 8 septembre 1914Après la perte de Sermaize-les-Bains, le commandement français craint une poussée sur Cheminon. Le colonel Mangin y commande un détachement de flanc qui tient ce village « et les hauteurs avoisinantes pour battre le débouché des bois » (JMO de la 4e DI). Des éléments du III/120e RI (capitaine Lecomte) sont même localisés à l’abbaye de Troisfontaines ! Vers 7 h, le commandant du détachement de La Colotte reçoit l’ordre de venir réoccuper les lisières Nord des bois face à Sermaize. Vers 11 h, des Allemands venant de la cote 173 cherchent à pénétrer dans les bois et à prendre pied vers la Maison-Blanche, défendue par la 3e compagnie qui les repousse. Vers 17 h, celle-ci est violemment attaquée. L’ennemi réussit à amener à bout de bras un canon. Les Français se replient alors jusqu’à La Colotte. Une partie du 120e stationne pour la nuit entre Cheminon et l’écart du Fays, sur la route de Saint-Dizier (à 11 km de cette ville). Pendant ce temps, au point du jour, les Allemands attaquent la maison forestière entre Sermaize et Cheminon défendue par des éléments du III/120e. Le sous-lieutenant Baleyguier y exécute une contre-attaque à la baïonnette. Ce détachement doit toutefois se replier jusqu’à la ferme Brédé et la cote 174 où il arrête l’ennemi. Selon le JMO de la brigade Mangin, l’offensive allemande a été « brisée » à la fois « par le feu de notre artillerie et celui de l’infanterie ». Mais à quel prix. Du 6 au 8 septembre, le 120e a perdu 37 tués, 166 blessés, 220 disparus. Parmi les morts : le capitaine Louis, les sous-lieutenants Jacques-Marie Balleyguier, 21 ans (tué le 8 à Sermaize), Jean-Charles Aubert de Vincelles, 20 ans (tué le 9 à Sermaize) et Méry. A gauche, la bataille fait rage : le 72e RI, qui a perdu le commandant Muzart tué pendant l’attaque du Montoy, reprend le village de Maurupt. Dans les villages meusiens du Triangle, à l’ouest de Bar-le-Duc, les divisions du 15e corps entrent en scène. Les JMO de ces grandes unités et des brigades qui y appartiennent sont plutôt confus quant à la chronologie des événements, mais il semble qu’au soir du 8, le 173e RI (30e DI) est à Couvonges, Mognéville et au bois Faux-Miroir, le 58e à Couvonges et Trémont-sur-Saulx, le 40e à Beurey-sur-Saulx et Trémont. Au 6e hussards, un escadron est à Couvonges, les trois autres et la section de mitrailleuses se portent à Troisfontaines. La 29e DI (15e corps), commandée par un Haut-Marnais, le général Carbillet, est chargée de reprendre le village de Vassincourt évacué durant la nuit par le 5e corps. Cette action, à laquelle participent notamment les 6e et 24e bataillons de chasseurs alpins, le 112e RI, échoue. 9 septembre 1914L’ennemi a cessé son attaque dans le secteur du 120e RI, dont des éléments sont alors notamment positionnés vers Le Fays (entre Cheminon et Troisfontaines). Le JMO de la 87e brigade note que « toutes les lisières Sud des bois ont été évacuées par l’ennemi ; de nombreux cadavres sont relevés aux lisières et aux abords de la maison forestière (Note : entre Sermaize et Cheminon). Une compagnie de mitrailleuses, fauchée la veille par l’artillerie, est restée en batterie à 100 m environ à l’Ouest de la route Cheminon-Sermaize, mais les mitrailleuses ont été emportées par l’ennemi… » Un événement, dans ce secteur, durant cette journée : la liaison a été établie à La Colotte entre le 2e corps (dont relève le 120e RI) et le 15e corps. A 3 h, en effet, le I/40e RI a été envoyé à Troisfontaines avec une batterie et un demi-escadron pour remplir cette mission (selon un témoignage paru dans Le Journal d’Uzès, il s’agit de trois compagnies du 40e, d’une batterie et de deux pelotons sous les ordres du commandant Santini, qui arrive vers 15 h à La Colotte). Ce 9 septembre est également marqué par des combats dans les sous-bois meusiens au-dessus de Sermaize, par des unités de la 30e DI (15e corps). Le I/61e RI (lieutenant-colonel Capxir) reçoit l’ordre de se joindre au II/55e RI (colonel Valdant) pour coopérer à l’attaque du bois de Faux-Miroir (commune de Contrisson), par la forêt d’Andernay (Meuse). Il y a une fusillade à la cote 193. Le commandant Jean Rougès, 51 ans, du 55e, est tué. Cette perte n’apparaît pas dans le JMO du régiment. Un historique dit toutefois : « Le chef de bataillon Rougès, qui se porte en avant pour recevoir un détachement allemand qui a hissé le drapeau blanc, est lâchement tué à bout portant ». De leur côté, les II et III/61e, avec les mitrailleuses, et deux compagnies et une section de mitrailleuses du 40e RI, doivent, sous les ordres de Capxir, enlever Maison-Blanche, en forêt d’Andernay, tandis que le III/61e est chargé de défendre La Colotte. Maison-Blanche est organisée en blockhaus : vers 17 h 30, la ferme est enlevée à la baïonnette par le 61e, qui bivouaque dans la forêt sous la pluie. Les Allemands se sont repliés sur des tranchées. Dans cette journée, le III/61e a perdu 24 tués dont le sous-lieutenant Vérot, 89 blessés et 17 disparus, le II/61e 108 tués et blessés dont le lieutenant de réserve Ricord, chef de la 6e compagnie, tué. Un drapeau allemand aurait été pris ce jour-là. Le JMO du 40e RI précise que le II/40e participe, avec le 61e, à la prise à la baïonnette de Maison-Blanche et de La Colotte. A 16 h 30, le II/40e passe la Saulx et marche sur Mognéville. Autre corps de la 30e DI, le 173e RI (commandant Bourg), basé en Corse, dirige son bataillon Thinus sur Mognéville : reçu par des mitrailleuses ennemies, il doit se replier sur la lisière de Couvonges. Après une préparation d’artillerie, les trois bataillons reprennent l’attaque de Mognéville, occupé à 16 h 30. L’attaque sur Vassincourt par la 29e DI reprend également à 4 h 30. Les pertes sont très lourdes. Sur la gauche du front, Maurupt et le Montoy sont en flammes. Le I/72e réoccupe la Tuilerie. Les officiers supérieurs paient de leur personne : le colonel Aubry (29e régiment d’artillerie de campagne) est tué à Thiéblemont, le général Lejaille (4e DI) est blessé. 10 septembre 1914Cheminon n’est pas attaqué, toutefois le village est soumis au bombardement. L’artillerie de la 4e DI « est maintenue sur la position de Cheminon. Elle est utilisée à battre les abords de Maurupt et les bois qui séparent Cheminon de Sermaize, où filtre l’infanterie ennemie ». Effectivement, les combats ont surtout lieu du côté de Maurupt. C’est entre 2 h et 3 h que ce village est attaqué. Voici ce que dit l’historique du 18e BCP : « Au petit jour, l’ennemi tente un suprême effort. Il lance sur Maurupt cinq régiments d’infanterie, réussit à enfoncer la garnison du village dont il est maître un instant, mais il est aussitôt contre-attaqué et la journée se passe en une série d’actions extrêmement violentes qui ont pour résultat d’arracher à l’adversaire les restes fumants de Maurupt et de le rejeter dans le bois. » Le bataillon a perdu dans l’affaire six officiers tués, dont les capitaines Perrot (enterré à Villiers-en-Lieu) et Carrin, le lieutenant Linel, les sous-lieutenants Pagniez, Lefebvre et Sueur. « A 14 h, complète le JMO du 9e BCP, le bataillon reçoit l’ordre de se porter en réserve dans la forêt de Maurupt, route de Saint-Eulieu, maison du bois d’Amboise. Le bataillon se porte à la sortie Sud-Ouest de Cheminon, où il est rassemblé à 17 h. Il se dirige ensuite sur la maison du bois d’Amboise ». Durant ces combats où l’ennemi a employé la baïonnette, le capitaine Gabrielle, chef du I/72e RI, a trouvé la mort au Moulin de Maurupt. Bien qu’il ait conservé Maurupt, le 72e RI a reçu à 15 h l’ordre d’évacuer ses positions pour se rassembler à la Maison d’Amboise entre Maurupt et Saint-Eulien. Le sous-lieutenant Feret, du 42e RAC, trouve la mort ce jour-là dans le secteur. Durant les combats, le régiment a perdu 19 tués (dont deux officiers), 63 blessés. Le même jour, à 10 h, deux escadrons du 6e hussards (régiment du 15e corps, composé des 29e et 30e DI), deux compagnies et une batterie, sous le commandant Romieux, sont envoyés à 12 h sur Sermaize. « Au cours du combat livré aussitôt par ce détachement à la lisière Nord-Ouest de la forêt de Trois-Fontaines, devant Sermaize, le lieutenant Pascal est tué par un obus, les lieutenants Jaluzot (mitrailleur) et Rémy, blessés ; huit cavaliers sont blessés, un disparu », précise l’historique du 6e hussards. Dans le secteur de la 30e DI, le I/40e RI marche, à 4 h, avec le 61e, sur Andernay. Pour la nuit, il occupe la lisière Nord du bois au sud du village, où s’est retiré le 61e. La 7e compagnie passe la Saulx mais ne peut progresser, même avec le concours de deux sections de la 6e compagnie. Le colonel Jaguin, du 58e RI, est blessé par un éclat d’obus. Il est remplacé par le commandant Delpeuch (III/58e). Le 58e reçoit l’ordre d’attaquer, avec le 173e RI, la corne Sud-Est du bois du Faux-Miroir : ses deux bataillons (Jaubert et Masseille) s’emparent de la lisière Sud du bois, du château, et progressent sur Revigny. 11 septembre 1914« La nuit (du 10 au 11) se fait noire, tous les villages brûlent, le silence s’établit et n’est plus troublé », indique le JMO de la 4e DI. La résistance des troupes françaises a donc eu raison de l’acharnement allemand : c’est l’heure de la poursuite. L’ordre de pousser en avant est donné à 9 h 30 par le général Rabier, commandant la division. Le JMO du 120e RI signale que la 8e compagnie, « la première », réoccupe Maurupt. Village où entre également, à 11 h 30, le 9e BCP, qui aura perdu dans le secteur 14 tués, 104 blessés, 14 disparus. A 14 h, un détachement du 120e et du 42e RAC, sous le commandant Lambert, entre dans Sermaize, tandis que le détachement du commandant de hussards Romieux (deux escadrons du 6e hussards, deux compagnies, une batterie – Romieux sera tué en Orient) quitte La Colotte pour entrer en même temps dans le bourg. Ces éléments progressent facilement. Selon l’historique du 6e RH, c’est le détachement Romieux qui entre le premier dans Sermaize, l’officier sera blessé de deux éclats d’obus dans la jambe. Le lendemain, ces éléments sont à Nettancourt. Le I/40e entre dans Andernay. Le lendemain, il est réuni à Contrisson, la brigade Falque (ex-brigade Marillier) occupant Revigny à 5 h 15. Vassincourt est également enfin investi par les chasseurs alpins. La bataille dite de la Marne s’achève. Le 128e RI aura perdu 61 tués dont cinq officiers, 259 blessés, 155 disparus. Le 72e accuse la perte de 44 officiers. Cet article figure dans le numéro 2 de "Mémoires de Haute-Marne" qui vient de paraître.

samedi 18 décembre 2010

Théodore Galland, héros de la Campagne du Mexique



Le général Théodore Galland (1836-1885). Photo reproduite avec l'aimable autorisation de l'animateur du site Internet Military-photos.


Complètement oublié dans son département natal, le général Théodore Galland a fortement marqué les hommes qu’il a commandés et côtoyés au cours de sa carrière. Les anthologies consacrées à l’armée française se rappellent son héroïque attitude lors du siège de Puebla, au Mexique, en 1863, ou encore que ce lieutenant-colonel de 34 ans fut, sous la IIIe République, l’un de ses plus jeunes généraux.
Jean-Nicolas-Théodore Galland est un enfant du Pays langrois. Il est né le 18 mai 1836 à Baissey, dans le sud du département de la Haute-Marne. Ses racines paternelles sont à Voisines, celles de sa mère, Marie-Jeanne Cordival, à Baissey, petit village du canton de Longeau, où son père, Jean-Baptiste-Claude, exerce la profession d’instituteur, et où il s’est marié en 1832.
Bien instruit – en témoigne sa qualité d’écriture – Théodore Galland souhaite embrasser la carrière militaire. Sans doute a-t-il été édifié, dans sa jeunesse, par la vie de la gloire de la famille, son oncle paternel, également prénommé Jean-Baptiste-Claude : celui-ci, conscrit vésinois sous l’Empire, a été lieutenant au fameux 14e de ligne, a terminé sa carrière comme capitaine au 11e léger, et, chevalier de la Légion d’honneur, est mort prématurément en 1823. Le jeune Théodore était par ailleurs certainement apparenté au sous-lieutenant de dragons Nicolas Cordival, qui « jouissait » du traitement de demi-solde à Baissey sous la Restauration.

Elève à l’école spéciale militaire (Saint-Cyr) en novembre 1855, Théodore Galland en sort au 24e rang - sur 376 - et rejoint, à sa demande, le corps des zouaves. Sous-lieutenant au 1er régiment le 1er octobre 1857, le Haut-Marnais sert en Afrique les deux années suivantes.
Eclate la Campagne d’Italie de 1859, marquée par la boucherie de Solferino. Le 1er zouaves, successivement commandé par les colonels Paulze d’Ivoy et Brincourt, participe à l’attaque de la fameuse tour du champ de bataille. A cette occasion, le sous-lieutenant Galland est blessé par une balle au genou.
En Afrique et en Syrie de 1859 à 1862, il est promu lieutenant le 28 mars 1860 et participe, au sein du corps expéditionnaire, à la Campagne du Mexique, à partir de 1862. Son chef de bataillon – le « brave commandant » Simon-Hubert Carteret-Trécourt – est d’ailleurs un Haut-Marnais, né à Rolampont 42 ans plus tôt.
Lorsque les troupes françaises assiègent la ville de Puebla, Galland y commande provisoirement une compagnie.

Héros de la Campagne du Mexique
Le 6 avril 1863, le Haut-Marnais entre dans l’histoire de l’armée française. Ce jour-là, l’assaut contre Puebla est déclenché. Une poignée de main avec le major de tranchée, Galliffet (futur général à Sedan, féroce adversaire des Communards et ministre de la Guerre), et le jeune officier s’engouffre dans la ville, par une brèche, avec quinze de ses hommes.
« J’avais pour toute arme mon sabre, qui m’a beaucoup gêné, et un petit revolver qui m’a rendu grand service », racontera-t-il. Galland pénètre dans une maison, s’empare de plusieurs pièces mais ne peut enlever une chambre fortement occupée par les Mexicains. On raconte que la retraite des troupes françaises a alors été sonnée, que l’officier ne l’a pas entendue. Il se retrouve cerné avec sa poignée de volontaires, vers lesquels tous les feux convergent.
Un officier mexicain se présente : « Abayé los armos, Chuigados », somme-t-il. Pour toute réponse, l’émissaire reçoit de Galland deux balles de revolver dans la poitrine, au cri de « Chuigado tu mismo ». A une deuxième sommation, dix zouaves se rendent. « Il m’en coûta d’avoir à constater cette désertion que je comprends pourtant sans l’excuser », racontera Galland, qui n’a plus avec lui que cinq hommes, dont trois blessés. Lui-même est fortement contusionné. La situation est intenable. « Il y avait six heures que nous tenions contre toute une armée, c’était humainement tout ce que l’on pouvait exiger de nous… Je voyais du reste que deux pièces de montagne allaient faire brèche et nous ensevelir dans notre réduit… J’avais cinq braves gens qui m’avaient dit : « Nous ferons ce que vous ferez »… » Alors, tandis qu’un sergent-major qui portait le fanion du régiment le cache dans sa culotte bouffante, le Haut-Marnais s’en va rencontrer, à une troisième sommation, le général La Lave. Il « m’embrassa sur les deux joues et m’accorda tout ce que je demandais », ce général n’acceptant ainsi pas son sabre. Une attitude chevaleresque, de la part du Mexicain, qui n’est pas sans rappeler celle qui sera réservée par un de ses compatriotes aux héroïques légionnaires de Camerone, quelques jours plus tard – à noter que ce même 6 avril 1863, le Haut-Marnais Carteret-Trécourt a été blessé par une grenade lors de l’assaut.
Captif, Galland sera promu capitaine, à 27 ans, le 8 mai 1863 – il remplacera l’officier de Marsilly au commandement de la compagnie. Selon le site Military.photos, Galland, libéré le 5 mai, « organise une compagnie de partisans chargée de protéger les convois et de faire la guerre à outrance aux guérilleros… Il est cité le 10 mai 1865 pour sa conduite au combat de San Geremino (28 janvier 1865) »Le 23 juin 1864, il est fait, comme son oncle, chevalier de la Légion d’honneur. « A fait preuve d’un courage et d’une intelligence remarquables dans toutes les circonstances et particulièrement pendant le siège de Puebla », justifiera le décret associé à cette nomination.

Chef de régiment à 34 ans, durant le siège de Paris
Revenu du Mexique en 1867, promu adjudant-major l’année suivante, Galland est nommé, le 15 juillet 1870, chef de bataillon au 15e régiment d’infanterie de ligne, à seulement 34 ans. Il en commande le 4e bataillon.
Arrivé à Paris mi-août, il est affecté au 6e régiment de marche, et, le 21 novembre, il reçoit son brevet de lieutenant-colonel du 117e régiment « de marche ». Galland est sans doute, alors, l’un des plus jeunes chefs de corps de l’armée française.
Une nomination qui survient lors du siège de Paris, à propos duquel Galland laissera des notes succinctes, rapportées par Charles Gavard, et où l’humour le dispute à la consternation.
Avec son régiment – qui, avec le 118e, forme la brigade du général Lecomte, fusillé plus tard par des Parisiens, division Susbielle, 2e corps, armée Ducrot – Galland va se battre le 30 novembre à Montmesly. « Je n’avais jamais entendu siffler un pareil essaim de mouches à miel, je voyais les balles suivre mon cheval. Perdu 500 hommes et treize officiers. Je ne comprends pas comment j’en suis revenu », notera-t-il. Le 2 décembre, il lutte encore à Champigny. « J’occupe, avec quatorze compagnies, les avant-postes ». Au cours de l’un de ces combats, il se retrouve à défendre un ouvrage… comme, sept ans plus tôt, la maison de Puebla.
C’est le 27 janvier 1871 que, parmi les généraux et chefs de corps, il apprend, de la bouche du général Trochu, la nouvelle de l’armistice.
Son régiment aurait été dissous le 24 mars 1871. A noter que l’un de ses officiers, le lieutenant Pierre-Hippolète Defoix, mort le 2 décembre 1870 des suites de blessures reçues à la bataille de Champigny, est originaire de la région de Saint-Dizier.

Après ce triste épisode de sa carrière militaire, Galland est promu, le 12 mai 1873, colonel du 54e de ligne à Compiègne, puis général en 1882 (il commande la 47e brigade d’infanterie à Bergerac, puis l’année suivante la 53e à Grenoble), alors qu’il n’a pas 46 ans. Il est appelé à un commandement en Tunisie mais un mal – mot pudique - le ronge déjà. Officier de la Légion d’honneur depuis 1880, le général Galland meurt à Saint-Sever, dans les Landes, en 1885, à l’âge de 49 ans.
Charles Gavard lui consacrera, dans « Le Correspondant », en 1886, une vingtaine de pages fort élogieuses.

Sources : dossier de membre de la Légion d’honneur ; état civil de la commune de Baissey ; « Le Correspondant » (1886) ; site Internet Military.photos.

mardi 9 novembre 2010

11 Novembre : le "Cahier noir" qu'il convient de lire



« En 1991, un cultivateur de Voisines, Maurice Lambert, pour la première fois de sa vie laborieuse, se voit contraint de cesser ses activités habituelles : une opération et la convalescence qui suit lui interdisent de prendre le chemin de la grange, de l’écurie ou des champs. C’est un homme qui ignore le désoeuvrement, alors il s’occupe et range ses papiers, les siens et ceux qui lui viennent de ses ancêtres. Il trouve dans une armoire, un petit cahier à couverture noire. Il l’ouvre : les pages ont un peu jauni et l’écriture penchée, bien formée, régulière, pâlit à certains endroits. C’est un cahier de 44 pages. Un cahier d’écolier. Mais d’écolier allemand : en première page, le Kaiser est représenté et cette gravure a été barrée de deux coups de crayon, bien nets, tracés avec détermination, comme pour indiquer que les pages qui suivent n’ont pas à être placées sous cette effigie. Et puis, il y a quelques mots allemands : Kaiser - Tagebuch… »

Ainsi André Grossetête, inspecteur d’académie honoraire, écrivain et historien haut-marnais, présente-t-il, en guise d’introduction, « Le Cahier noir », journal de guerre et de captivité d’un Poilu, René Lambert, le père de Maurice. Document d’autant plus remarquable que, comme l’écrit André Grossetête, « les paysans de l’Est de la France, ceux du «Pain au lièvre », sont des hommes directs mais discrets. Ils ne se racontent pas, se confient peu, des hommes solitaires dans leur écurie ou derrière leur charrue. Ils n’ont pas l’habitude de se dévoiler. » D’autant plus intéressant qu’il a été écrit « pendant l’épreuve… Très rares sont les récits d’hommes humbles, de poilus pour reprendre le nom qui leur fut attribué, qui présentent cette continuité. Il a cette qualité supplémentaire d’être rédigé, parfois au jour le jour, de nous faire connaître l’évolution des sentiments d’un combattant, les conditions de vie, les relations d’amitié, les obsessions de ces hommes dont beaucoup, c’est le cas de René Lambert, sont revenus profondément marqués par l’épreuve, au point que tout le reste de leur vie en fut modifié… »
« Le Cahier noir », c’est donc le récit d’un homme de la terre originaire de Voisines (1888-1960), René Lambert, soldat au 21e régiment d’infanterie à Langres, fait prisonnier en 1916 lors de la terrible bataille de Verdun. Récit recueilli, retranscrit et commenté par André Grossetête, membre actif du club Mémoires 52, amoureux de sa terre haut-marnaise et des hommes et des femmes qui la peuplent et qui l’ont peuplée.

L’ouvrage est notamment disponible auprès de l’auteur, 7, boulevard Barotte à Chaumont (ou rue du Four, à Voisines).

samedi 9 octobre 2010

Hommage aux Grognards de Haute-Saône et de Haute-Marne à Frettes




Frettes carrefour de la mémoire
des Haut-Saônois et Haut-Marnais tombés à Eylau


Jeudi 11 novembre 2010, le village de Frettes (Haute-Saône), entre Champlitte et Fayl-Billot, accueillera une manifestation du souvenir extra-départementale. Il s’agira en effet de rendre hommage aux soldats de la Grande Armée originaires de la Haute-Saône et de la Haute-Marne tombés le 8 février 1807, et particulièrement à deux enfants de Frettes, François Balazet et Nicolas Prudent.
Pourquoi cette cérémonie ? Les recherches d’un couple d’historiens, Danielle et Bernard Quintin, auteurs d’un dictionnaire biographique des soldats français tombés lors d’une des plus sanglantes batailles du Premier Empire, ont permis de révéler que les deux départements ayant payé le plus lourd tribut à cette victoire sont la Haute-Saône et la Haute-Marne. Les natifs du premier appartenaient majoritairement au 24e régiment d’infanterie de ligne, les seconds presque exclusivement au 14e de ligne, régiment décimé à Eylau.
Commune haut-marnaise de 1790 à 1974, le village de Frettes est aujourd’hui associé à la Ville de Champlitte. Son choix s’imposait donc pour accueillir cette manifestation, dont l’initiative revient à la délégation franc-comtoise du Souvenir napoléonien et au club Mémoires 52, avec la participation active de la Ville de Champlitte et du village associé de Frettes, et le soutien de la Société d’archéologie, des arts et des sciences de la Haute-Saône.
La manifestation commencera à 14 h 15, aux abords de l’église de Frettes, par une présentation effectuée par les Grognards lingons, groupe de reconstitution historique du 14e de ligne. Elle se poursuivra à 15 h par l’inauguration, sur le monument aux morts, d’une plaque rendant hommage aux soldats Balazet et Prudent et à leurs camarades de Haute-Saône et de Haute-Marne tombés à Eylau. Puis, à 15 h 45, d’éminents spécialistes du Premier Empire donneront des conférences axées autour du thème de la Campagne de Pologne de 1807 et du 14e de ligne.
Il s’agit de Thierry Choffat, maître de conférences à l’Université de Nancy, président des Vosges napoléoniennes, d’Alain Pigeard, docteur en histoire et docteur en droit, vice-président national du Souvenir napoléonien, et de Bernard Quintin, membre du conseil d’administration de l’Institut Napoléon.
Cette journée, qui sera également marquée, dans la matinée, par un hommage au chirurgien Fourot, qui repose dans le cimetière de Champlitte, n’a d’autre prétention que le souvenir des quelque 230 soldats haut-saônois et haut-marnais tombés lors du gigantesque affrontement entre les troupes de l’empereur des Français Napoléon Ier et celles du tsar de Russie Alexandre Ier.

jeudi 16 septembre 2010

Un général nordiste d'origine haut-marnaise



Le général Richard Franchot. Son père est né à Chamouilley. (Photo issue du site allemand Big.country consacré aux généraux américains).

Il n’est pas rare, en se penchant sur des pages d’histoire de l’humanité, de croiser la trace d’un Haut-Marnais là où on ne l’attendrait pas forcément. Les exemples ne manquent pas.
C’est le fils du conseiller général langrois Du Breuil de Saint-Germain qui se bat aux côtés des Boers en Afrique du sud…
C’est le père Bouillevaux, de Montier-en-Der, qui, premier occidental, visite le temple d’Angkhor…
C’est un officier chaumontais, le capitaine Lindecker, qui le premier voit Pékin du ciel…
Ce sont encore des militaires qui se battent aux quatre coins de la planète, au Mexique, à Madagascar, au Soudan, etc.

Récemment, nous avons retrouvé la trace d’un enfant de Serqueux ayant combattu comme sergent dans les rangs de l’armée nordiste, durant la Guerre de sécession ! Une page d’histoire, parmi d’autres, qui vous sera révélée ultérieurement grâce à un travail de recherches mené actuellement avec une connaissance des lecteurs de ce blog, Didier Desnouveaux…

En attendant, nous vous livrons ici l’histoire d’un fils de Haut-Marnais devenu, lui, général de brigade dans l’armée nordiste ! Son nom évoquera bien des souvenirs aux familiers des environs de Saint-Dizier : il s’appelle Franchot, patronyme associé aux étangs situés près d’Ancerville.

A l’origine, il y a Charles Franchot, propriétaire sous l’Ancien Régime des forges de Chamouilley. Epoux notamment de Marie-Gabriel Richard, il a eu une descendance fort importante : 21 enfants, au total, dont beaucoup mourront en bas âge. Parmi ses fils : Stanislas-Paschal Franchot, né à Chamouilley le 30 mars 1774. Son parrain est « maistre » Pierre-Charles Guillaume, greffier dans l’administration des Eaux et forêts, et sa marraine Jeanne Franchot. C’est ce Stanislas-Paschal qui nous intéressera.

Signalons d’abord que ce Charles Franchot a un frère établi maître de forges à Haironville (Meuse), Jean-Baptiste. Ce dernier est notamment père de deux personnalités meusiennes :
. Charles-Antoine, né à Haironville le 22 janvier 1769, d’ailleurs filleul de Charles. Lieutenant au 3e bataillon de la Meuse (novembre 1791), il sera promu chef de bataillon dans la 43e demi-brigade de ligne en l’an XII, puis passera dans les grenadiers de la Garde en 1807, avant d’être admis à la retraite en novembre 1809. Le colonel Franchot reprendra du service le 25 décembre 1813 comme gouverneur de place. Retiré semble-t-il à Ancerville, il mourra en 1839 à Mézières, dans les Ardennes.
. Charles-François, né à Ancerville en 1778, sera membre du conseil d’arrondissement de Bar-le-Duc en 1809 et décédera à l’âge de 68 ans. Son fils Aimé sera maire d’Ancerville.
Autre parenté intéressante : Charles Franchot est l’aïeul maternel du futur académicien Charles Etienne, fameux homme de lettres né à Chamouilley en 1777.

Revenons à Charles, le maître des forges de Chamouilley. Veuf, ayant fait faillite, il part, au début de la Révolution, aux Etats-Unis, avec ses enfants survivants ! A priori, il est accompagné d’Augustin, né à Chamouilley le 13 juillet 1759, de Louis, né le 23 juin 1763, de Paschal, l’avant-dernier... Il s’installe dans le comté d’Otsego, Etat de New-York, au lieu-dit Louisville, aujourd’hui ville de Morris. Le premier magasin de Louisville appartient d’ailleurs aux Franchot, puis la première usine. Si Charles retournera en France (nous ignorons la suite de sa vie), son fils Stanislas-Paschal restera à Morris (Augustin, avant 1793, et Louis y sont morts entretemps).

Marié à Catherine Hansen, mort en 1855, Stanislas-Paschal est le père de Richard Franchot, né le 2 juin 1816 à Morris. Lui qui a fait des études de génie civil sera élu républicain au Congrès (1861) et obtiendra, à l’été 1862, l’autorisation de recruter et commander, comme colonel, le 121st New-York volunteers, formé dans les comtés d’Otsego et d’Herkimer. Il sera très peu de temps à sa tête et laissera le commandement au colonel Upon. Ce qui n’empêchera pas Franchot, qui selon un de ses officiers n’a pris part à aucune bataille, d’être promu général de brigade de volontaires nordistes le 13 mars 1865, à 49 ans ! Associé ensuite avec le Central pacific railroad, il meurt dix ans plus tard.

A noter que, parmi les descendants de la famille Franchot, figure un célèbre acteur – certes aujourd’hui oublié – américain, Franchot Tone, époux de Joan Crawford, et dont le nom a été donné à une étoile du fameux Hollywood boulevard.

vendredi 3 septembre 2010

Le récit d'un évadé du train de Neuengamme récemment identifié



La fausse carte d'identité d'Emmanuel Lalanne (document communiqué par la famille Sierra, que nous remercions bien sincèrement).


Notre article sur l’évasion de 45 déportés (pour Neuengamme) dans la Marne, entre Châlons-en-Champagne et Vitry-le-François, dans la nuit du 4 au 5 juin 1944, a suscité l’intérêt de Philippe et Régis Sierra. Et pour cause : leur grand-père a fait partie de ce groupe. Mieux : celui-ci a consigné par écrit un récit de cette évasion, paru en 1999 dans la gazette du Groupe cyclotouriste agenais. Ce témoignage, mis en forme par Philippe Sierra, s’ajoute aujourd’hui à ceux qu’avait pu recueillir Jean-Marie Chirol, avant la parution de son ouvrage en 1996. Le fondateur du club Mémoires 52 savait uniquement, à cette date, qu’un des évadés, le lieutenant Jocteur-Monrozier, avait sauté en compagnie de deux Agenais, Lalanne et Galand, et qu’il ignorait leur destin (lui-même étant allé rencontrer un prêtre de Vitry-le-François). Voici celui d’un d’entre eux…

Emmanuel Lalanne (1910-1992) a été arrêté le 30 janvier 1944, à l’occasion des obsèques d’un résistant du Lot-et-Garonne, Gérard Duverger, alias « Chevalier ». Emprisonné à la prison d’Agen où il a été torturé, transféré à la prison Saint-Michel à Toulouse, il a été ensuite dirigé sur Compiègne-Royallieu, anti-chambre de la Déportation.

Voilà ce qu’Emmanuel Lalanne rapporte des circonstances de son évasion : « Un officier allemand nous avertit que si nous tentons une évasion, nous serons repris et fusillés. Or, la veille, nous savions qu’il y aurait une tentative d’évasion, comme en avait décidé un prêtre de la région parisienne (mais une quarantaine de prisonniers le savaient seulement) (Note : l’abbé Le Meur). Au cours de la nuit, nous essayons donc de scier le plancher du wagon (pour y faire un trou pour pouvoir s’échapper). Mais nous devons vite nous arrêter, une poutre de fer apparaît qui ruine nos espérances. Alors nous nous attaquons au verrou de la porte (…). Le verrou cède. L’évasion peut commencer. Le train étant toujours en marche, nous devons sauter chacun notre tour. Nous avions convenu de nous retrouver par équipe de trois, le premier ayant sauté (s’il n’était pas blessé) devait avancer pour rejoindre le deuxième qu resterait sur place, le troisième revenant en arrière (rejoindre le deuxième). Pour ma part, il est convenu que je saute en second, cependant je saute à la place du premier car celui-ci prend peur et n’ose pas. Le train va vite, le jour commence à se lever, nous sommes les 5 juin. Pour sauter on doit s’allonger (sur le dos) sur la marche (le marche-pid), les pieds en avant et se laisser tomber en position horizontale afin d’amortir la chute. Cependant le temps presse et je me lance debout. Je roule sur quelques mètres au sol, sans trop me blesser. Je n’ai que quelques égratignures au visage et au genou gauche. J’attends que le dernier wagon du train me dépasse pour me relever afin de rejoindre celui qui a sauté après moi. Mais soudain, j’aperçois la silhouette d’une personne avec un fusil à la main, ce qui m’oblige à me cacher un instant dans un fossé, puis à abandonner la ligne de chemin de fer pour un talus bordé d’une petite route. Le jour levé, je vois un peu plus loin un panneau, m’indiquant la proximité de Vitry-le-François. Puis j’aperçois trois silhouettes en direction du village. Aussi, je me cache en contrebas de la route afin de les voir arriver ; soudain je reconnais l’une d’elles. C’est Galant, un évadé comme moi. »
Cet évadé semble correspondre à Georges Galan, recensé – sans plus de précision - par le Livre-mémorial de la Déportation, et au sujet duquel Jean-Marie Chirol ne possédait pas de renseignements.

« J’attends qu’ils m’aient légèrement dépassé, puis siffle pour les interpeller, poursuit Emmanuel Lalanne. Ils sont à Vitry afin d’y trouver assistance auprès du curé ou de l’instituteur (avec précaution). L’un d’eux va rester avec moi pour attendre du secours, les deux autres allant à la première messe et s’adressant au curé (Note : parmi eux, Jocteur-Monrozier, qui ne se souvient pas avoir été accompagné). Celui-ci leur indique une adresse où trouver de l’aide et en effet, ils se retrouvent abrités chez une dame. Deux ou trois heures après, deux cyclistes viennent nous trouver, nous apportant un petit-déjeuner. »
Selon M. Lalanne, c’est dans une ferme de Vitry-en-Perthois qu’il trouve d’abord asile, puis, après dénonciation, à Moncez-L’Abbaye (canton de Thiéblemont-Farémont), enfin à Donnement, dans l’Aube toute proche, où il reste jusqu’à la Libération. Parmi les patriotes qui lui ont porté secours, Emmanuel Lalanne se souvient des noms de M. Boyer et de Mme Doré. Aucun d’eux n’apparaît dans les travaux de Jean-Marie Chirol.

C’est ensuite à vélo qu’Emmanuel Lalanne regagne le Sud de la France, début septembre 1944.

Sources : témoignage de M. Lalanne recueilli et mis en forme par Philippe Sierra, aimablement communiqué (avec des documents) par Régis Sierra, de Poitiers ; « Sur les chemins de l’enfer », Jean-Marie Chirol, 1996 ; Livre-mémorial de la Déportation.