mercredi 23 septembre 2026

De nouveaux témoignages sur l'évasion de 45 déportés dans la Marne

Portrait de Michel Lebelle paru dans Oise Hebdo en 1999 et communiqué
à Jean-Marie Chirol par l'intéressé.


    Après la parution en 1996 de son ouvrage "Sur les chemins de l'enfer", fruit de multiples rencontres et entretiens avec des évadés du transport du 4 juin 1944 entre Compiègne-Royallieu et Neuengamme, Jean-Marie Chirol avait pu établir le contact, en 1999, avec un interné qui lui était alors inconnu : Michel Lebelle. Puis, à la suite de la publication, en 2010, sur ce blog, d'un article sur cet extraordinaire exploit (45 évadés, dont 36 identifiés), nous avons pu obtenir le récit d'un autre évadé qui n'avait été que partiellement identifié par le fondateur du club Mémoires 52 : Emmanuel Lalanne. Enfin, en 2023, c'est le témoignage méconnu d'Adolphe Dhuy (1894-1965) qui nous a été communiqué (par son petit-fils). Nous en publions ici de larges extraits, suivis de passages de récits parmi d'autres communiqués à Jean-Marie Chirol. Il s'agit des témoignages les moins connus, d'autres ayant été publiés par M. Chirol* mais également par Christian Bernadac dans son ouvrage "L'Espérance des rebelles" (2001).


De nouveaux témoignages 

Adolphe Dhuy, 50 ans, capitaine de réserve, domicilié à La Madeleine (Nord), membre du réseau Jade-Fitzroy, arrêté le 18 février 1944 (récit rédigé le 9 avril 1948 et communiqué en juin 2023 par Philippe Dhuy, son petit-fils) : "Enfin, le train s'ébranle de nouveau. Il reprend de la vitesse. Les volontaires pour le saut sur la voie sont alertés. Ils s'habillent. Martin s'est attaqué aux fils de fer cadenassant la perte, ils sont coupés à une vitesse remarquable. L'abbé Le Meur ouvre la porte et, suivant l'ordre indiqué, les hommes sautent. [...] Dhuy saute et se retrouve instantanément dans le fossé. Laisser passer le convoi, ne bouger que lorsque la lanterne rouge s'est éloignée, ramasser ses affaires, en faire un paquet, le tout n'a pris que peu de temps. Puis il remonte le long de la voie en sens inverse de la marche du train à la rencontre de ses camarades. [...]." Mais Adolphe Dhuy ne rencontre personne. Il se dirige d'abord vers une maison éclusière entre Togny-aux-Boeufs et Mairy-sur-Marne et, quoique souffrant (il est blessé à la jambe et à deux côtes), il prend la direction de Saint-Memmie où il retrouve Mme Gandon qu'il connaissait pour avoir cantonné dans la commune en 1940. Il se rend ensuite dans la famille d'un agent d'assurances de Châlons arrêté et déporté, M. Manteau, puis à la gare SNCF de la ville. "Dans son wagon, grande effervescence. Contrairement à la coutume, les Allemands ont vérifié les papiers de tous les voyageurs entre Bar-le-Duc et Châlons. Dhuy se rend compte que c'est à  cause de l'évasion qui a, en effet, été découverte à Bar. [...] Mais le voyage se terminera bien et le voici en gare de l'Est." Adolphe Dhuy est décédé à Lille en 1895. Son portrait est visible sur Geneanet.

Michel Lebelle, 20 ans, né à Billancourt (Seine), arrêté le 19 mars 1944 par les Allemands à Thourotte (Oise) où il est domicilié. M. Lebelle a adressé le 14 septembre 1999 à Jean-Marie Chirol un article de presse d'Oise Hebdo daté du 21 juillet 1999 et dans lequel il dit notamment : "J'étais le 34e et lorsque j'ai sauté, le train devait bien aller à 75 km/h." Après son évasion, Michel Lebelle retrouve un évadé qui a sauté avant lui, et tous deux sont accueillis chez un garde-barrière. Un collègue de ce dernier les conduit jusqu'à la gare de Vitry-le-François d'où ils prennent le train pour Châlons. Là, Michel Lebelle se rend chez un nommé Jean Lefèvre qu'il connaissait. Il y reste une huitaine de jours avant de retrouver l'Oise, puis la Somme. Michel Lebelle est décédé en 2009.

Des récits parmi d'autres

Raymond Krugell, 38 ans, de Strasbourg, lieutenant de réserve, résistant : "Le 5 juin 1944 la porte de mon wagon fut fracturée dans la nuit et les occupants les plus courageux sautèrent du train qui marchait environ à 70 km à l'heure. A mon tour je me suis laissé glisser du train à 4 h 15 du matin, aux environs de Vitry-le-François. J'ai retrouvé deux de mes camarades évadés comme moi : Maurice Cousteau et Marcel Pelletier, ce dernier grièvement blessé à la tête à la suite de sa chute du train. En zigzaguant dans la nature, nos sommes arrivés à Couvrot, à quelque 6 km de Vitry-le-François (Marne) où nous avons été camouflés par les époux Vivier, épiciers. Ceux-ci ont immédiatement prévenu M. et Mme Marcel Reiss qui avaient la direction de l'Ecole communale de Couvrot. En plus, M. Reiss était secrétaire de mairie du village. [...] Pelletier fut évacué sur l'hôpital de Chaumont où il avait des complicités, grâce à M. et Mme Reiss... Pendant trois semaines, Maurice Cousteau et moi avons été ravitaillés chez les époux Vivier par M. et Mme Reiss." Ces derniers procurent aux deux évadés des pièces d'identité, puis, le 25 juin1944, Krugell et Cousteau partent se cacher à Troisfontaines-l'Abbaye (Marne). Raymond Krugell est décédé en 1974. Repris, Maurice Cousteau est mort à Neuengamme. 

Louis Argence, 31 ans, sous-lieutenant d'active, résistant à Toulouse (témoignage adressé le 2 mars 1992) : "J'étais le responsable des quatre candidats à sauter, c'est-à-dire, à part moi, le lieutenant Jocteur-Montrozier et deux jeunes gens dont j'avais fait la connaissance dans la chambrée à Royallieu [Jacques Lartigue et Fernand Bellenger] [...] J'ai ressenti sur le ballast une douleur sourde, une impression très pénible du train qui roulait avec le bruit caractéristique des roues sur les joints de rails du dernier wagon qui s'en allait, puis le néant... puis le réveil assis sur le ballast, le soleil déjà un peu haut dans le ciel et à côté de mes deux compagnons." Tous montent dans un train (sans doute à Vitry-le-François) jusqu'à Châlons puis, après quelques soins dans une pharmacie, Louis Argence rejoint Versailles. "Arrivé gare de l'Est j'ai téléphoné à une amie de ma femme [...], Mme Cusin [...]. Tous les deux m'ont hébergé plusieurs jours." Puis il retrouve le Sud-Ouest et le Corps franc Pommiès. Père de la ministre Catherine Trautmann, Louis Argence est décédé en 1993, un an après avoir répondu aux questions de Jean-Marie Chirol.

Raymond Boccon-Gibod, 32 ans, capitaine d'artillerie, résistant en Savoie : "... J'ai dû sauter dans le 20e rang environ, c'était vers Vitry-le-François. L'arrivée sur le ballast s'est opérée comme prévu et j'ai pu descendre dans un petit bois tout proche. La pureté de l'air et la qualité du silence qui a suivi lorsque la lanterne rouge du train s'est éloignée avait quelque chose d'irréel. [...] M'écartant de la voie ferrée, je suis arrivé sur une grande route peu avant le panneau Vitry-le-François. Il n'était pas question d'avoir l'air d'hésiter et je suis passé devant la sentinelle comme un journalier se rendant à son travail. Suivant les conseils de l'abbé Lemeur, je me dirige alors vers l'église au centre de la place et y retrouve un autre évadé... Jocteur Monrozier..." Devant une baraque, une femme de ménage invite les deux hommes à entrer, leur donne à manger et leur permet de se reposer. "Quelque temps après nous voyons arriver une assistante sociale qui nous prévient que nous allons être pris en charge par quelqu'un appartenant à une filière de récupération de parachutistes." Un patriote, M. Perrin, les ramène à son domicile, ils se rasent, sont photographiés, munis de faux papiers, et le 6 juin 1944, vers 6 h, les deux évadés se rendent à la gare. Nous "prenons le premier train pour Paris avant que l'alerte générale soit donnée dans la région".

Armand Laborde, 22 ans, résistant à Paris (témoignage rédigé à la troisième personne du singulier, communiqué le 10 décembre 1987) : "Laborde enroule son imperméable autour de sa tête, et enfile ses mains dans ses chaussettes. [...] [Il] se trouve à une vingtaine de kilomètres de Châlons-sur-Marne, à un lieu-dit Méry 2. [...] Il s'est gravement blessé au cours de la chute : il a le bras gauche déboîté ! D'autres évadés se portent à son secours ; parmi eux, Hervé Cosmao. [...] Ces deux camarades joignent leurs efforts pour traîner le blessé jusqu'au passage à niveau de Méry 2. Le garde-barrière prévient un médecin qui ne pourra arriver que dans la soirée. [...] Le lendemain 7 [sic] juin, Laborde rejoint Châlons-sur-Marne par l'intermédiaire d'une camionnette. [...] [Il] prend un billet de chemin de fer, direction de Paris. Il grimpe dans un wagon, de voyageurs, cette fois, et qui retrouve-t-il dans un compartiment en passant dans le couloir ? L'abbé Le Meur !"

Georges Larribe, 23 ans, de Saint-Céré (Lot) (témoignage du 26 juin 1987) : "Le 5 juin entre 3 h 30 et 4 h du matin, j'ai quitté le wagon le 13e, puis avec mon camarade Denègre Pierre qui n'avait que 18 ans (et qui a sauté le 12e), nous avons rejoint un garde barrière qui nous a indiqué la direction à prendre. Un de nos camarades, blessé en sautant du wagon (je crois : clavicule cassée) [Armand Laborde], était couché chez eux. Grâce à des amis de ce garde-barrière, nous avons pu faire un peu de toilette et rejoindre Paris".

Pierre Ciocca (Devrière), 29 ans, de Reims, membre du réseau Jade-Fitzroy et du FN : "Ce n'est seulement que vers 4 h du matin, le lendemain, que nous réussîmes grâce à l'aide d'un mécanicien habile qui était avec nous à ouvrir les portières. Nous sautâmes l'un après l'autre du train qui roulait à ce moment à une grande vitesse, les sentinelles des vigies heureusement sommeillaient et ne s'aperçurent de rien, pour ma part je fus pas mitraillé. Avec un camarade d'évasion : Cosmao [...], nous relevions un autre camarade qui en tombant s'était fracturé l'épaule [Georges Larribe] et le transportions chez un garde-barrière proche où nous apprîmes que nous étions à [Mairy]-sur-Marne. Après avoir fait soigner le camarade blessé par un docteur appelé par le garde, nous le laissions caché dans une hutte située dans un bois appartenant au garde-barrière. Cosmao et moi gagnâmes à pied Châlons-sur-Marne, de là une camionnette complaisante nous ramena à Reims..."

Pierre Fournié, 22 ans, arrêté à Saint-Céré (témoignage daté du 23 janvier 1989) : "Sensiblement après la gare de Châlons-sur-Marne, après une nuit très claire de juin (lune), la porte du train a pu être ouverte ; je pense que M. Martin a été le premier à sauter, suivi par l'abbé Le Meur et peu à peu par d'autres. Je pense être passé entre le 10e et le 15e, avant Vitry-le-François vers lequel je me suis dirigé. Dès que le jour s'est levé, sans doute en compagnie d'un autre évadé dont je ne garde pas le souvenir, nous avons été vus par deux gendarmes à bicyclettes et nous nous sommes séparés pur garder nos chances. [...] J'ai été contacté par deux jeunes, un homme et une femme, et caché, durant la journée dans un petit bois, ensuite caché deux ou trois jours dans une ferme de Vitry-le-Brûlé. Pendant ce temps, de faux papiers m'ont été établis, ils m'ont permis de reprendre le train à Vitry-le-François [...]. Je pensais passer la ligne de démarcation à Chalon-sur-Saône et me suis retrouvé à Vierzon, de là à Brive et ai continué à pied jusqu'à Saint-Céré."

René Négol, 18 ans, de Narbonne (témoignage daté du 24 septembre 1990) : "Après une fervente prière prononcée par un abbé et quelques explications dans l'art de sauter en marche formulées par un cheminot détenu, j'ai sauté de nuit dans l'inconnu, me retrouvant allongé sur le ballast, blessé légèrement à la main droite [...]. Le train passé, nous sommes retrouvés à quatre (Gardeux Guy, Burtin Fernand, un autre détenu et moi-même) au bord de la voie entre Vitry-le-François et Châlons-sur-Marne. Nous nous sommes dirigés à pied vers Vandelanville (Meurthe-et-Moselle) où habitait Gardeux Guy en utilisant une filière qui nous avait été donnée par le prêtre de la première église rencontrée."

La contribution de Jean-Luc Cartron

Dans son ouvrage "Aussi hautes soient les montagnes" (2019), l'historien Jean-Luc Cartron a révélé les parcours de deux évadés dont Jean-Marie Chirol avait eu connaissance de l'existence sans pouvoir les confirmer : Jacques Lartigue et Fernand Bellenger. Tous deux avaient été pris le 21 avril 1944 avec Raymond Krugell en voulant passer en Espagne. Jacques Lartigue est né à Montauban en 1924, Fernand Bellenger en 1913 à Paris. Après leur évasion, tous deux ont pu rejoindre Paris. Lartigue a quitté la capitale le 10 juin 1944 et rejoint le Corps franc Pommiès dans le Gers. Bellenger est resté à Paris. Il fait partie des résistants exécutés le 16 août 1944 dans le bois de Boulogne. Ainsi donc, au moins cinq des 45 évadés sont morts avant la fin de la guerre, soit en déportation (Mangès, Cousteau), soit victimes d'exécutions (Bellenger, Gardeux, Lafforgue).  

* Jean-Marie Chirol a notamment recueilli les témoignages de : Louis Argence, Jean-Baptiste Biaggi, Raymond Boccon-Gibod, Pierre Ciocca (Devrière), Pierre Denègre, Pierre Fournié, Louis Jocteur-Monrozier, Raymond Krugell, Armand Laborde, Georges Larribe, Georges Le Meur, Mme Pierre Mangès, Marcel Marchal, Jean Martin, Roger Morange, René Négol, Mme Yves Noël, Marcel Peltier, Mme François Thoraval.

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