mercredi 30 mai 2018

Le lieutenant "Jean", ce héros (2)


Evadé du camp de Lübeck, Raymond Krugell rentre en France le plus naturellement possible, par le train. Il raconte, cette fois à la troisième personne du singulier : "A Paris, il prit contact avec la Résistance française. M. Le baron Rippert, adjoint au maire de Neuilly, lui remit une carte d'identité française au nom de Droulin ainsi qu'une carte d'alimentation correspondante.
Il prit ensuite l'express pour Marseille, mais descendit à Lyon et se dirigea vers Voiron, où la Résistance lui avait demandé de prendre contact avec M. Albarran, directeur des papeteries Navarre. Celui-ci le conduisit chez un ancien camarade de captivité, le lieutenant Antoine Mauduit (en 1945, "mort pour la France“) qui avait loué le château de Montmaur dans les Hautes-Alpes, près de Veynes, pour y abriter évadés et réfractaires du STO. Il confiait à Krugell une partie de l'imprimerie clandestine pour établir les papiers de travailleurs en Allemagne, envoyés aux prisonniers sous divers camouflages, afin de s'en servir pour s'évader.“
Arrêté en 1944, Antoine Mauduit, alors âgé de 42 ans, mourra en déportation à Bergen-Belsen. Une biographie récemment parue a été consacrée par Philippe de Francheceschetti à cet ancien légionnaire qui a convaincu "le jeune François Mitterrand de passer à l'action clandestine“.

"Quelque temps plus tard, Krugell qui ne tenait pas à rester tranquillement dans ce coin idéal, décida de rejoindre l'armée combattante, soit à Londres, soit en Afrique. Il se rendit à Chambéry où il révélait sa véritable identité à M. Maillard, préfet de la Savoie, qui lui fit établir une nouvelle carte d'identité avec carte d'alimentation au nom de Jean Lefort.
Il prit contact avec les colonels Pochard, du Cheyron du Pavillon, les généraux Boris, Laffargue et Georges ainsi qu'avec le commandant de Lavareille, tous à Chambéry à cette époque. Il rédigea un petit ouvrage intitulé "Oflag X C – Lübeck“ qu'il fit parvenir au général de Gaulle par l'intermédiaire de M. Michel Cailleau. Deux autres exemplaires furent remis, l'un au 2e bureau clandestin, l'autre à la Croix-Rouge internationale à Genève“.

Rédigé en mars 1943 à Chambéry, cet "ouvrage“ correspond en fait à un rapport de 26 pages par lequel il informe les services du général de Gaulle et de la Résistance des caractéristiques de ce camp, de l'état d'esprit qui y règne, des personnalités qui y sont emprisonnées. Krugell expose d'abord qu'à partir de mars-avril 1942, l'oflag accueillit "les suspects, les fortes têtes, les anti-collaborateurs, les communistes, les anarchistes, les anti-Allemands, selon les propres termes de l'oberst von Wachtmeister, les Israélites, en un mot les indésirables“. Il le qualifie de "camp international, politique et de représailles (…), puisque le régime et la discipline de ce camp furent très sévères, les Allemands se laissant aller jusqu'à blesser et assassiner lâchement des officiers à l'intérieur des barbelés“.
Krugell estime, au moment de son évasion (en décembre 1942), que le camp accueillait environ 1 200 officiers, dont 200 Français, 7 à 800 Polonais et une centaine de Belges.
Il ne manque pas de décrire, avec la plus grande exactitude, les conditions de détention des officiers, rapportant leur régime alimentaire, la composition des colis, le rythme de réception du courrier, l'installation matérielle, l'hygiène, l'infirmerie, les visites de la Croix-Rouge, l'emploi du temps, et même la vie spirituelle. Il donne des noms de geôliers en précisant, pour chacun, leur caractère. Ainsi, l'oberst von Wachtmeister, "lagerkommandant jusqu'au mois de septembre 1942 environ, 68 à 70 ans. Haineux, gâteux, type prussien, monocle“, ou le rittmeister Amdenburg, "ironique, brutal, haineux, ne manque pas une occasion pour se montrer désagréable, toise les officiers prisonniers de haut et leur montre tout son mépris“. A titre d'exemple, l'officier alsacien rapporte cet entretien avec le commandant du camp, qui logeait au château de Colditz : "Vous êtes donc anti-allemand et vous faites de la propagande anti-allemande. Tonnerre de Brest (Menschenkind.), que cela ne vous arrive pas ici, autrement il pourrait vous en cuire. Prenez garde à vous, sur les miradors sont placées des mitrailleuses. Les coups partent facilement.“

Son rapport est surtout consacré au recensement des officiers alliés qui sont détenus. Il insiste ainsi sur la présence du "lieutenant d'artillerie Dugaschwilly, fils de Staline, (qui) a quitté le camp à la suite de la découverte sous sa baraque d'un souterrain, mi ou fin novembre 1942. On a raconté dans le camp que les Allemands l'avaient fait partir de nuit, en avion, à destination de la prison de Moabit, près de Berlin“. Parmi les officiers français, il cite les noms du capitaine Robert Blum, "ingénieur chez Hispano, fils de Léon Blum“, du lieutenant Sudaka, procureur de la République à Toulon, du comte Charles Goluchowski, lieutenant d'infanterie, "descendant direct du Prince Murat“, du lieutenant Schwarz, "neveu du grand rabbin de France“, du sous-lieutenant Elie Rotschild, "fils du baron“, Lejeune, député, du lieutenant d'artillerie Fernand Braudel, professeur à la Sorbonne, le fameux historien.
Assurant que "tout ce qui collabore est exécré et vomi à Lübeck et les officiers de X C, disait un Polonais, ont tout perdu sauf leur honneur“, le lieutenant Krugell a encore souhaité informer les services de la France libre de la présence de deux officiers de "l'armée du général de Gaulle, faits prisonniers : commandant Berger, capitaine Butsch, d'origine alsacienne“. „Ils ne touchent pas de solde (à moins que la question ait été réglée depuis). La question a été posée de savoir quelle est la puissance protectrice de laquelle ils dépendent ? La France ? La Suisse ? L'Angleterre ? Les Allemands ne sont pas pressés pour régulariser la situation qui a déjà posé maints problèmes“.
Berger n'est autre que Georges Bergé, le créateur de l'unité de parachutistes de la France libre (les futurs SAS), qui a capturé en juin 1942 à l'issue d'une mission en Crète. (A suivre).

mardi 29 mai 2018

Le lieutenant "Jean", ce héros (1)




En enquêtant sur l'organisation du Front national de lutte pour l'indépendance dans le département de la Haute-Marne, et notamment sur le maquis Mauguet, Jean-Marie Chirol a été amené à croiser la personnalité de celui qui se faisait appeler "lieutenant Jean". Dans la trilogie "Résistance en Haute-Marne" (éditions Dominique Guéniot), l'homme a été présenté comme un officier ayant "trahi, abandonné ses hommes“. Divers témoignages recueillis par notre président-fondateur allaient dans le même sens. Kriegel (sic), alias "Jean“, prétendait, avant de rejoindre le maquis Mauguet, s'être évadé d'un train de déportation, qu'auparavant il s'était échappé d'un camp allemand d'où on ne pouvait pourtant pas s'évader (Lübeck), qu'il avait même rédigé à ce sujet un rapport qu'il avait fait parvenir au général de Gaulle ! Démontrer l'inexistence de ce rapport revenait, pour Jean-Marie Chirol, à prouver que ce lieutenant "Jean“ était un affabulateur. Jusqu'à ce que de patientes recherches l'amènent à obtenir une copie de ce précieux document. Tout l'argumentaire de ses contradicteurs s'écroulait : non seulement "Jean“ n'était pas un traître, mais il était l'un des plus grands résistants à avoir oeuvré en Haute-Marne.

Né à Strasbourg (Bas-Rhin) le 14 septembre 1906, Raymond Krugell – et non "Kriegel“ - servait au 3e régiment de zouaves lorsqu'il a été sélectionné, en 1928, élève officier de réserve. Instituteur à l'école de Reden (Sarre) jusqu'au rattachement de ce territoire à l'Allemagne, ce lieutenant de réserve rejoint, à la mobilisation, l'état-major de la subdivision de Saverne puis, en mars 1940, Krugell est nommé adjoint au commandant du centre d'infanterie divisionnaire de la 30e division d'infanterie. Celui qui est Vosgien par sa mère est fait prisonnier le 21 juin 1940 à Laveline-devant-Bruyères, emmené en captivité à Colmar, à la citadelle de Mayence, en Poméranie, à Offenburg. Refusant de "devenir allemand“, ce qui aurait signifié pour lui une libération, transféré à Weinsberg, il aide à l'évasion de plusieurs officiers français, ce qui lui vaut deux condamnations à des jours de cellule, puis sa mutation au célèbre oflag XC de Lübeck, le 4 juin 1942.

Dans un récit inédit (archives club Mémoires 52), Raymond Krugell raconte sa "première évasion“. Un récit qui montre de quelle trempe était celui qui suscitera tant de suspicion, voire d'hostilité en Haute-Marne. "Le 19 décembre 1942, je me suis évadé de l'oflag X C à Lübeck, avec mon camarade, le lieutenant André Rondenay, fils du général, 38, rue Boileau à Paris XVIe.
Il n'est pas facile de trouver des habits civils dans un camp de représailles. Cependant, Rondenay avait réussi à se procurer un costume neuf. Mon habillement se composait d'un pantalon de chasseurs, dont le liseret jaune avait été enlevé, d'une veste brune et d'une casquette hitlérienne, taillée dans une couverture par mon ami, le capitaine René Maus, directeur des 100 000 Chemises à Paris.
Entre 10 h et 10 h 30, nous avons successivement franchi une rangée de barbelés, pour pénétrer dans l'enceinte des locaux disciplinaires, encastrés d'un côté dans le camp allemand où se trouvait un bataillon d'instruction et la compagnie de garde bordés de l'autre côté par les barbelés de l'oflag. A plat ventre, nous avons gagné un endroit propice qui, deux heures plus tard, allait nous permettre de pénétrer dans la baraque qui servait de prison. En attendant, il fallait rester couché et se camoufler. Nous nous sommes recouverts avec des morceaux de papier goudronné et des détritus, pour éviter d'attirer l'attention des Allemands qui passaient tout près.
A midi, le sous-officier allemand de service aux locaux disciplinaires quittait son poste pour aller déjeuner. C'était le moment d'agir. Rondenay coupait une dernière rangée de barbelés avec une tenaille qu'il avait apportée et, forçant le cadenas de la porte d'entrée, pénétrait en prison.
Dans un placard nous avons trouvé des salopettes et tout un attirail de fouilleur, dont les Allemands se servaient, pour sonder le dessous des baraques de l'oflag et découvrir ainsi des souterrains en construction.
Nous nous sommes déguisés en fouilleurs. Quelques minutes après, nous nous présentions à la porte de sortie de l'enceinte, côté allemand, gardée par une sentinelle. Je parlais allemand à haute voix, disant à Rondenay : "Dans cinq jours c'est Noël. J'ai de la veine, car le capitaine, de bonne humeur, a promis de signer ma permission. Quelle joie de se retrouver en famille, de revoir sa femme et ses enfants..."
La sentinelle nous ouvrit la porte et me céda le passage, mais elle arrêta Rondenay en lui demandant ses papiers. Celui-ci exhiba une carte, couleur rouge, copiée sur celles de nos gardiens de l'oflag. Cette pièce d'identité avec photo et cachet avait été fabriquée la veille et je l'avais signée "Jansen“, nom du commandant du camp qui, depuis peu, remplaçait "von Wachtmeister“. Rondenay s'appelait Schaller Adolf. Je possédais une pièce analogue au nom de Stemmrich Hermann.
La vérification me parut longue. En revenant sur mes pas, je sortis ma carte et, la plaçant sous le nez de l'Allemand, je lui dis sur un ton de commandement : "Au fait, tu as oublié de vérifier mon identité. Voilà !“ Le bougre rectifia la position en claquant des talons et répondit : "C'est bien, vous pouvez passer.“
Prenant alors mon camarade par le bras, je l'entraînai vers le milieu du camp allemand en continuant mon petit discours interrompu. J'avais conseillé à mon complice de se taire ou de répondre de temps à autre par un "ja“ nonchalant ou par un "jawohl“ plus sec. Il s'est très bien acquitté de cette tâche.
Chemin faisant, nous croisions des Allemands qui revenaient de la soupe. Il faut croire que notre déguisement était parfait, puisqu'ils ne nous prêtaient aucune attention. Nous saluions d'une manière rigide quelques sous-officiers et même un officier. Aucun ne nous reconnut. Nous avancions maintenant d'un pas lent, sans but défini. Notre seul souci était de trouver un endroit où il nous fût possible de quitter nos salopettes. Nous fûmes servis.
Arrivés au milieu du camp, nous aperçûmes un chantier de construction et de stockage de matériaux de toutes sortes. Un examen rapide nous permit d'y découvrir un abri peu profond. Nous y entrâmes d'un pas décidé pour changer notre travestissement. Salopettes, moufles, lampes à acétylène, tiges de fer, tout fut caché dans un coin ; nos deux fausses cartes d'identité furent détruites.
C'est le plus tranquillement du monde que nous sortîmes de notre cachette, en faisant semblant d'inspecter les lieux. Nous portions maintenant des costumes civils. Je continuais à adresser la parole à Rondenay, bien habillé par rapport à moi, en lui disant en allemand : "Herr Baumeister ! (Monsieur l'entrepreneur). Vérification faite, il est impossible de construire à cet endroit. Je verrais très bien la même bâtisse un peu plus loin, là-bas ! Si vous voulez me suivre ?“
Et, tout en désignant du doigt un terrain vague que nous comptions franchir pour gagner le large, je faisais semblant de traiter une affaire sérieuse. C'est ainsi que nous avons quitté le camp...“

Par le train, les deux évadés gagnent Hambourg où ils se séparent. "Rondenay muni de faux papiers de travailleur français, prit l'express pour Paris“. Krugell vivra d'autres incroyables péripéties avant de rejoindre, deux mois plus tard, lui aussi par le train, la capitale. Ainsi devait commencer sa carrière de résistant.

Un mot sur son camarade d'évasion : parvenu en Angleterre après être passé par l'Espagne et le Portugal, affecté au BCRA, André Rondenay, alias "Lesmniscate“, est devenu délégué militaire régional pour la région parisienne, début 1944, puis délégué militaire de la Zone Nord, avec le grade de colonel. Arrêté dans le métro parisien le 27 juillet 1944, emprisonné à Fresnes, il a été exécuté avec d'autres résistants à Dormont (Val-d'Oise), le 15 août 1944, à l'âge de 31 ans. Il sera fait Compagnon de la Libération à titre posthume. (A suivre).

samedi 16 septembre 2017

1918 : un officier arcquois tombé aux côtés des Américains

Raymond Bougrelle est, à notre connaissance, l'un des deux officiers haut-marnais à avoir été détachés auprès de l'armée américaine, qui avait choisi leur département natal pour y établir le grand quartier général. 
Né le 13 décembre 1891 à Arc-en-Barrois, Raymond-Joseph-Lucien Bougrelle est le fils de Joseph-Eugène, qui s'établira comme débitant à Chaumont, et de Marie-Emilie Cretin. En 1906, la famille réside au 90, rue de Buxereuilles (aujourd'hui rue Victoire-de-la-Marne). Raymond est de la classe 1911, et au moment de son appel sous les drapeaux, il exerce la profession de commis des postes. C'est au régiment de Chaumont, le 109e RI, que le jeune Arcquois est incorporé, le 8 décembre 1912. Caporal le 11 février 1913, Bougrelle est promu sergent le 23 juillet 1913, à 22 ans, puis adjudant, le 9 décembre 1914. Enfin, le 27 mars 1915, il est nommé sous-lieutenant de réserve (à titre temporaire), grade qui sera confirmé à compter du 15 avril 1916. Passé au 217e régiment d'infanterie (régiment de réserve mis sur pied à Lyon), Bougrelle mérite une première citation, à l'ordre de la 142e brigade, le 22 mars 1915. Le texte dit :«S'est présenté comme volontaire pour aller rechercher sous le feu le cadavre d'un capitaine d'artillerie, tué à environ 150 m du village de Domèvre occupé par l'ennemi et a réussi malgré les tentatives de ce dernier pour s'emparer du mort, à le rapporter dans nos lignes». Est-ce le capitaine Duval, du 4e RAC, un Vosgien, tué le 20 mars 1915 à Domèvre ? Lieutenant (à titre définitif) le 27 mai 1917, Bougrelle est chef de section dans la 16e compagnie du 217e RI, lorsqu'il est détaché auprès du corps expéditionnaire américain, avant le 1er janvier 1918. 

Selon l'historique de la 37e division d'infanterie américaine, le lieutenant Bougrelle est attaché au quartier-général de la 73e brigade d'infanterie puis, avec le capitaine Benoithon, au 145e régiment d'infanterie. L'unité, appuyée notamment par le 505e régiment d'artillerie d'assaut (français), est engagée le 26 septembre 1918 à Avocourt, dans la Meuse, à l'occasion d'une ultime offensive déclenchée ce jour-là. Lisons la citation décernée en 1920 au lieutenant Bougrelle : «Officier doué d'une haute valeur morale. Détaché auprès d'un commandant de bataillon américain, a fait l'admiration de nos alliés par sa bravoure et son mépris du danger. Pendant l'attaque du 26 septembre 1918, s'est multiplié pour assurer la liaison entre les unités de première ligne engagées dans un combat difficile. A été tué au cours de l'action. Croix de guerre avec palme». l'acte de décès de l'officier, tombé à l'aube de ses 27 ans à Avocourt, sera transcrit à Chaumont. Outre Bougrelle, 29 Haut-Marnais de naissance, essentiellement originaires des secteurs de Chaumont, Châteauvillain et Nogent, ont trouvé la mort dans les rangs du 217e RI, dont le capitaine Nicolas Matheron, des Loges, tué le 12 juillet 1916 au tunnel de Tavannes. 

Le second Haut-Marnais détaché est le capitaine Marie-Joseph-Alfred-Maurice Aweng, originaire de Vaux-sous-Aubigny, dont le frère, également capitaine, est tombé en 1914. Selon ses états de services, ce Saint-Cyrien a été «affecté à l'encadrement des nouvelles unités américaines par décision ministérielle du 27 novembre 1918». Ni le nom d'Aweng, ni celui de Bougrelle ne figurent sur les listes – incomplètes – des militaires français passés par l'école d'interprètes de Biesles.

vendredi 18 août 2017

Le jeune et héroïque capitaine Belin

C'est au domicile de son grand-père maternel, M. Feuillette, propriétaire rue du Collège à Saint-Dizier, que naît Henri, Eugène, Bernard, Joseph Belin, le 6 juillet 1893. Son père, Eugène, Hyppolite, Louis Belin était alors chef de bataillon au 1er régiment d'infanterie de marine, à Cherbourg (Manche). Agé de 36 ans, il était l'époux de Marie, Josèphe, Philomène Feuillete, 21 ans. 
 Comme son père, Henri sera militaire. Il intègre Saint-Cyr, promotion de Montmirail (1912-1914). Sorti du concours avec le numéro 81, il est appelé, en 1912, à servir, durant son année de service militaire, au 27e régiment d'infanterie de Dijon. Au sein de cette promotion, on retrouve d'autres Haut-Marnais, comme Henri Bestagne (2e rang), de Chaumont, Pierre-Léon-Maurice Cherrey (32e rang), de Bussières-lès-Belmont, Jacques-Irénée-Marie-Etienne De Goy (44e rang), de Chaumont – ces trois-là trouveront la mort durant le conflit -, mais également Joseph-Marie-Henri-François-Xavier de Curières de Castelnau, fils du général, qui a vécu à Chaumont de 1908 à 1911, et qui rejoindra le 109e RI... de Chaumont, Georges Loustaunau-Lacau, futur héros du réseau Alliance dans la Résistance, ou encore Paul-François de Mintéguiaga, destiné au 12e régiment de chasseurs, qui sera le mitrailleur du pilote haut-marnais Fétu... 

Belin a 21 ans lorsque pour compter du 5 août 1914, il est nommé sous-lieutenant au 45e régiment d'infanterie. A la mobilisation, le Bragard sert dans la 1ère compagnie du 1er bataillon. Dès le 18 août, il est blessé à l'occasion d'une reconnaissance à Evrehailles, en Belgique. 
Deux ans plus tard, à 23 ans, il commande la 9e compagnie du III/45e RI, obtenant le grade de capitaine à titre définitif le 30 décembre 1916. Puis, alors qu'il est en permission, il est muté, par décision du 20 septembre 1917, au 152e RI, le fameux régiment des Diables rouges. Dans le texte de citation lui accordant la Légion d'honneur pour compter du 6 septembre 1918, il est indiqué que Belin «s'est dépensé sans compter, risquant constamment sa vie pour assurer des liaisons d'une importance capitale. A été un exemple vivant d'héroïsme et un collaborateur dévoué et zélé pour son chef de bataillon. Déjà deux fois blessé au cours de la campagne.» Nous l'avons vu, la première de ses blessures est survenue dès août 1914. Une nouvelle citation dira : «Rentré de permission en plein combat, a repris de suite sa place à son bataillon engagé en première ligne et s'y est de suite largement employé. Appelé à l'improviste à prendre le commandement d'un bataillon voisin engagé également en première ligne dont deux chefs venaient d'être successivement blessés, a grandement contribué à la réussite de l'opération, atteignant en flèche avec un flanc découvert les premiers objectifs assignés». Le 152e RI, confié au commandant Michelin, sert alors de nouveau en Belgique. 

Le 2e bataillon vient de perdre son chef, le jeune capitaine Piard-Deshayes, 25 ans, mortellement blessé dans la nuit du 30 septembre du 1er octobre 1918. Le capitaine Lecomte le remplace. Puis le capitaine Belin. L'historique du régiment indique – sans en préciser la date, mais il s'agit sans doute du 24 octobre – qu'après avoir quitté Wecken, le 15-2 a livré sa dernière attaque, laquelle a été insuffisamment préparée par l'artillerie. Livrée par le 1er bataillon du commandant Liniers et le 2e bataillon, ce sera un demi-succès. Le JMO du 152e RI précise en effet qu'à cette date, l'unité devait attaquer le matin entre la route et la voie ferrée de Gand à Courtrai, à proximité de Zultz. Cette attaque, dira l'historique régimentaire, «devait coûter la vie au commandant du 2e bataillon, l'héroïque capitaine Belin, jeune officier (…) dont la carrière s'annonçait brillante, et qui laissa au régiment d'unanimes regrets». Le Bragard décède le 24 octobre 1918 des suites de ses blessures à l'ambulance d'Iseghem. 

 Le capitaine Belin était, à 25 ans, le plus jeune Haut-Marnais à avoir commandé au feu un bataillon. Son nom est inscrit sur une plaque dans l'église de Gigny ainsi qu'à l'Estic. Son père, né à Vincennes en 1856, est décédé le 7 janvier 1914. Chevalier de la Légion d'honneur depuis 1891, Saint-Cyrien, il venait d'être promu officier de l'ordre comme colonel des services spéciaux de la 8e région. C'était un vétéran de l'expédition du Tonkin et de Madagascar. 

  Sources : état civil de Saint-Dizier ; historiques des 45e et 152e RI ; Journaux de marche et d'opérations des 45e et 152e RI ; site Mémoire des hommes ; Journal officiel.

dimanche 23 juillet 2017

14-18 : officiers supérieurs à moins de 35 ans

On a pu lire que durant la Première Guerre mondiale, le plus jeune chef de bataillon de l'armée française était le futur colonel François de La Rocque. En l'occurrence, il était chef d'escadron, et effectivement, il a été promu – à titre temporaire (TT), comme nombre d'officiers - en 1918 à l'aube de ses 33 ans. En réalité, il y eut plus jeune. Nous en avons identifié au moins quatre. 

D'abord le Parisien Louis-Fernand de Marolles, qui a obtenu sa quatrième "ficelle" à titre temporaire à 26 ans et demi ! Fils de vice-amiral, capitaine à 23 ans, il est tombé au combat dans l'Aisne en avril 1917 quelques jours après avoir été placé à la tête d'un bataillon du 150e RI. 
Citons également le Breton Henri Avril, prenant comme capitaine le commandement du 6e bataillon du 226e régiment d'infanterie, avant d'être promu – lui aussi à titre temporaire – chef de bataillon le 28 mai 1918, à 29 ans. 
Ou encore ce Haut-Marnais, dont la carrière a déjà été évoquée sur ce blog : Maurice Guillaume, chef de bataillon (TT) le 24 mai 1917, à 31 ans, et affecté à un régiment de zouaves. 
Ainsi que l'avocat Victor-Napoléon Jolibois, né en 1886, tué à la tête d'un bataillon du 321e RI le 28 août 1918 dans l'Aisne, à 32 ans. 

 Ouvrons ici une parenthèse : sans nul doute, le plus jeune officier français à avoir conduit au feu un bataillon était le capitaine Pierre Lahille, né à Toulouse en 1895, tué à Verdun en 1916, alors qu'il venait tout juste de fêter ses 21 ans. Hormis dans la Résistance, en 1944, jamais depuis un Français ne commandera aussi jeune un bataillon... 

 Revenons aux officiers supérieurs. Au moment de la déclaration de guerre, l'Aubois Détrié passait pour être le plus jeune colonel d'active. Il avait 47 ans lorsqu'il tomba en 1914. Du côté des chefs de bataillon, quelques uns étaient tout juste âgés d'une quarantaine d'années. C'était le cas du commandant Vachette, 41 ans, tué lui aussi en 1914, ou du Haut-Marnais André-Gaston Pettelat (dit Prételat), commandant du 2e bataillon du 69e RI à la veille de ses 40 ans – et promu lieutenant-colonel à 41. Au fur et à mesure du conflit (et des pertes), la moyenne d'âge des promotions va donc baisser. C'est ainsi qu'au moins dix Haut-Marnais passeront officiers supérieurs à moins de 40 ans. Dont quatre Chaumontais. 

 Intéressons-nous à l'un d'entre eux : le comte Henri de Bizemont. Ce Saint-Cyrien (promotion 1900-1902) a vu le jour à Chaumont le 5 novembre 1880. Il est lieutenant au 159e régiment d'infanterie – le fameux 15-9 de l'infanterie alpine – lorsque la guerre éclate. Puis rapidement capitaine, le 6 septembre 1914. A peine un mois plus tard, Bizemont est touché par un coup de feu dans le Pas-de-Calais. Revenu à la tête de sa compagnie, cet officier «remarquablement allant et énergique» prend, à 34 ans et demi, le commandement de son bataillon après la mort de son chef le 10 mai 1915. Pour l'avoir «maintenu sur la position atteinte sous un bombardement intense d'artillerie lourde», le Chaumontais sera mis à l'honneur dans le Journal officiel du 27 septembre 1915. Son comportement lui vaudra d'être fait chevalier de la Légion d'honneur pour prendre rang du 20 mai 1915. Et, surtout, d'être promu chef de bataillon à titre temporaire le 15 juillet 1915, au lendemain d'une attaque pour laquelle il méritera une nouvelle citation – à l'ordre du corps d'armée. A 34 ans et demi, Henri de Bizemont fait partie des jeunes chefs de bataillon de la division Barbot, à l'instar d'Eugène Dunoyer, commandant (TT) au 97e RI le 30 juillet 1915 à 32 ans et demi. Dans un ouvrage consacré à la division Barbot (77e division d'infanterie), dont le chef est tombé au combat en mai 1915, on évoque Bizemont comme un officier «très chic, très jeune ; petit béret, monocle à l'oeil ; rire franc et sonore, beaux yeux directs, physionomie resplendissante, moustache coupée...» Les honneurs, qui sanctionnent autant d'actes de bravoure, continuent à pleuvoir sur celui dont le frère est tombé en 1914 : le 25 octobre 1915, il est cité à l'ordre de l'armée pour avoir fait «preuve d'un sens tactique développé et d'une bravoure remarquables» ; le 17 avril 1916, à l'ordre du régiment, comme commandant de sous-secteur devant Verdun... Puis, en janvier 1917, Bizemont passe au 155e régiment d'infanterie de la division Caron, dont il commandera le 1er bataillon. L'occasion de nouveaux faits d'armes. En avril 1917, est mis à l'honneur celui qui a déjà été «trois fois cité». Puis, surtout, en août 1917. Lisons sa citation publiée le 24 décembre par le Journal officiel : «Magnifique soldat, d'un entrain et d'un courage absolument hors de pair. Le 25 août 1917, est parti avec un élan magnifique avec son premier bataillon, auquel il avait su communiquer sa flamme ardente et généreuse. A conquis le village de Beaumont, a dépassé ses objectifs et lutté désesperément contre une série de contre-attaques allemandes jusqu'au moment où, submergé, il a été écrasé sous le nombre.» Ce jour-là, dans le secteur de Verdun, le Chaumontais est fait prisonnier. La guerre s'achève pour ce futur colonel, qui s'illustrera ensuite au Maroc.

mercredi 28 juin 2017

Les Jacquin, trois frères Flûteaux chez les Bigors

Il y eut, sous l'Empire, les frères Jobert, de Pressigny, tous trois officiers dans le même régiment d'infanterie. Et il y eut, durant la Grande Guerre, les Jacquin, de Wassy. Leur particularité : ils ont servi tous trois comme chefs d'escadron dans l'artillerie coloniale, les fameux Bigors. L'un d'eux est même passé à la postérité en capturant le chef africain Samory, en 1898... 

De prime abord, il paraissait difficile de faire la distinction entre les différents chefs d'escadron servant dans l'artillerie coloniale (aujourd'hui artillerie de marine) durant la Grande Guerre et portant le patronyme Jacquin. Il s'avère qu'il s'agit, précision extraordinaire, de trois frères. Tous trois sont les fils de Jules-Hubert Jacquin, clerc d'avoué puis huissier dans la cité, et de Caroline-Léonie Lefèvre. 
 Premier à obtenir un grade d'officier supérieur, Paul-Emile Jacquin, né en 1861, est promu chef d'escadron au 1er régiment d'artillerie coloniale le 24 décembre 1907. Il a 46 ans. Retraité en 1910, cet officier qui s'est distingué au Dahomey, en 1892, demande, selon une citation à l'ordre de l'armée (parue au JO du 20 mars 1917), «à reprendre du service actif pendant la durée de la campagne. Commande depuis six mois un groupe de 75. A donné pendant la période du 23 août au 17 septembre au personnel sous ses ordres le plus bel exemple de bravoure, d'énergie et d'ardeur.» En effet, après avoir dirigé le dépôt du parc d'artillerie du 5e corps d'artillerie (17 avril 1915), Jacquin a pris le commandement d'un groupe du 3e RAC le 10 mars 1916, avant d'être rayé des cadres le 22 janvier 1917. Officier de la Légion d'honneur en 1916 (il était chevalier en 1902 comme capitaine au 1er RAC), blessé en service commandé le 18 mars 1915, le Wasseyen s'était marié en 1899 à Brest et décède le 1er septembre 1918 à Lorient. 

 Fait extraordinaire : dans ce même régiment, un autre groupe est commandé par un Jacquin, son cadet Léon-Alphonse, né à Wassy en 1865, capitaine en premier d'artillerie depuis 1901. Chef d'escadron, il commande le 2e groupe du 3e RAC, dès 1915 (notamment pendant la bataille de Champagne), est officier de la Légion d'honneur le 12 juillet 1917. Entre-temps, Léon Jacquin a été promu lieutenant-colonel, toujours au sein du régiment, pour prendre rang du 4 avril 1917, en remplacement d'Hippolyte Sales, passé colonel. Commandant l'artillerie divisionnaire 122 à l'armée d'Orient, le Flûteau est nommé colonel par décision du 7 janvier 1919, pour compter du 10 novembre 1918. Puis il sera colonel du 111e RALC, à Lorient (lui aussi), en 1924. Il a été qualifié de «très bon officier supérieur d'envergure, ayant du commandement». 

 Enfin, il y a le benjamin Gaston-Jules Jacquin, qui n'est pas répertorié par la base Léonore des membres de la Légion d'honneur, mais qui se sera rendu le plus fameux. Né à Wassy le 20 février 1871, élève au collège de sa ville natale, il est maréchal des logis lorsqu'il est admis, en 1895, à l'école militaire de l'artillerie et du génie. Sous-lieutenant dans une compagnie auxiliaire d'ouvriers, au Soudan, Jacquin est promu lieutenant d'artillerie de marine à compter du 1er avril 1898. Selon l'historique du 2e régiment de tirailleurs sénégalais, il se distingue d'abord le 23 juillet 1898 contre Saranké-Mory. Puis il appartient à la colonne de 220 hommes du capitaine Gouraud chargée de mettre fin à la rébellion du chef Samory Touré. Le 29 septembre 1898, les militaires le surprennent. Samory, selon cet historique, «se sauve en courant sans prendre le temps de s'armer. Reconnu à sa haute taille et à sa chechia rouge ornée d'un turban bleu, il est poursuivi à outrance par les tirailleurs du sergent Bratières et bientôt, épuisé, s'assied en disant : «Tuez-moi». Le sergent Bratières le saisit et le remet au lieutenant Jacquin accouru avec sa section». Cette capture est considérée comme l'un des faits d'armes les plus importants de la conquête du Soudan (notre photo, collection BNF) Dès le 17 octobre 1898, le journal Le Figaro, en évoquant ce fait d'armes, rappelle les exploits des trois frères Jacquin, indiquant que Paul est au Tonkin et Léon à Brest. Par décret du 24 octobre 1898, Gaston Jacquin est fait, à seulement 27 ans, chevalier de la Légion d'honneur (comme le seront ses deux frères). On précisera à son sujet : «Sept ans de services, cinq campagnes dont trois de guerre. Faits de guerre au Soudan. S'est emparé lui-même de Samory à la course.» Le 26 février 1899, le capitaine Vieillescaze, président de la 314e section de vétérans de Wassy, remet un sabre d'honneur, aux armes de la cité, au lieutenant Gaston Jacquin, «vainqueur de Samory». Marié à Lorient en 1905, le benjamin des Jacquin est capitaine, commandant la 2e batterie du 1er groupe du 1er RAC au début de la guerre. Il a ainsi l'occasion de se battre non loin de Wassy, lors de la bataille de la Marne, entre Vitry-le-François et Saint-Dizier. A titre temporaire, Jacquin est promu chef d'escadron pour compter du 21 mars 1915 (il a 44 ans), prenant la tête du 2e groupe du 1er RAC, commandement qu'il conservera jusqu'en 1918. Officier de la Légion d'honneur le 20 novembre 1915 après s'être distingué en septembre («brillant soldat, d'un courage à toute épreuve»), titularisé le 26 décembre 1915 en remplacement du chef d'escadron Roux, le Wasseyen est blessé le 20 septembre 1917 au Chemin des Dames. Puis il se distingue lors de l'attaque du fort de la Pompelle près de Reims (1918), ce qui vaudra à son groupe d'être proposé pour une citation à l'ordre de l'armée (le 1er RAC l'obtiendra). Par ordre du 19 août 1918, Jacquin, commandant le II/1er RAC, est cité à l'ordre de l'armée comme un «commandant de groupe d'un entrain et d'une énergie exceptionnels. A obtenu des résultats particulièrement brillants, les 1er et 18 juin, les 16, 23 et 25 juillet». Après guerre, le Haut-Marnais, qui sert en Indochine, notamment en 1921, passe lieutenant-colonel d'active le 24 septembre 1924, reste au 111e régiment d'artillerie coloniale, lorsqu'il est proposé pour le grande de colonel en 1928. Mis à la retraite, il est maintenu comme colonel de réserve au centre de mobilisation d'artillerie coloniale n°31, en 1930. Trois fois cité à l'ordre de l'armée durant la Grande Guerre, Gaston Jacquin décède à Lorient en 1961, comme son frère quelques décennies plus tôt.

vendredi 31 mars 2017

François Lemut, un chevalier du ciel

Un duel aérien entre un appareil français et un avion allemand (illustration du Miroir). 

 On les surnommait les «chevaliers du ciel». Sur tous les théâtres d'opérations de la Première Guerre mondiale, les pilotes de chasse n'ont cessé de s'affronter dans des tournois aériens, des duels qui s'achevaient bien souvent par la mort de l'un, parfois des deux combattants. C'est ainsi que le 18 février 1917, François Lemut, fils du châtelain de Bienville, et Bodo Freiherr von Lyncker, l'enfant d'un général issu de la noblesse prussienne, ont été réunis à jamais dans la mort, quelque part dans ce territoire serbe devenu aujourd'hui macédonien. 
Le maréchal des logis Albert-François (dit François) Lemut était né à Lyon (Rhône) le 7 août 1892. Il était le fils d'un Bragard (qui sera maire de Bienville), le futur lieutenant-colonel Jules Lemut (1858-1925). Originaires de Metz (Moselle), les Lemut se sont installés après la guerre de 1870 à Saint-Dizier. Fils de Firmin, ingénieur de métier, futur maître forges haut-marnais, Jules a ainsi adopté la nationalité française dans la cité bragarde en 1872. Il a quitté Saint-Dizier, où il a été élève au collège, pour intégrer l'école spéciale militaire de Saint-Cyr en 1879 (promotion Zoulous). Au cours de sa carrière, cet officier de cavalerie sera en garnison à Epernay (Marne), et c'est sans doute la raison pour laquelle son fils François, fruit de l'union de Jules avec Marguerite Barrier, a été élève au collège Saint-Joseph de Reims de 1905 à 1908. Membre de la classe 1912, recrutement de Saint-Omer (Pas-de-Calais), François Lemut était étudiant lorsqu'il a été mobilisé en 1914. Servant au 5e régiment d'artillerie de campagne, maréchal des logis, le petit-fils du maire de Bienville est blessé le 9 avril 1916 à Verdun en dirigeant sa pièce. Ce qui lui vaut une première citation. Puis il décide de rejoindre l'aviation. Il obtient, le 20 novembre 1916, le brevet 4 891 de l'Aéro-club de France, sur un appareil Blériot, et s'en va rejoindre l'escadrille 385 (3e groupe d'aviation), affectée sur le front d'Orient. Lisons ce qu'écrit à son sujet Le Gaulois dans son édition du 24 mars 1917 : «Ayant, huit jours après son arrivée en Grèce, à escorter un aéroplane de réglage, il se porta, seul, à l'attaque de trois avions allemands, en mit deux en fuite, revint sur le troisième qu'il abattit ; malheureusement, ce dernier le heurta dans sa chute, relatent les rapports faits sur le combat, et tous deux s'écrasèrent dans les lignes ennemies». C'est au-dessus de Guevgueli qu'il périt. Son adversaire malheureux : le lieutenant Bodo von Lyncker, 23 ans, fils de général, formé au métier de pilote de chasse aux côtés de l'illustre Manfred von Richtoffen (le Baron rouge). La mort du maréchal des logis Lemut, qui pilotait un appareil Nieuport, fut apprise par son père alors qu'il était domicilié à Tours. Crédité d'une victoire posthume sur un Fokker – celui de von Lyncker -, François Lemut était titulaire de la croix de guerre avec une palme et une étoile. Son nom sera donné à l'un des ravins affluents du Vardar, près de Guevgueli, et son décès sera transcrit le 28 mars 1918 à Tours. Son ultime citation – à l'ordre de l'armée - dira qu'il fut un pilote de «très grande bravoure». Il repose dans le cimetière de Bienville. Petit-fils d'un colonel du génie, son père Jules, mort à Paris en 1925, domicilié à Bienville (où il repose également), était officier de la Légion d'honneur. Il a commandé le 6e régiment de cuirassiers jusqu'à sa retraite le 25 juillet 1916, avant d'être «renvoyé» à Tours. Son frère, Robert, sera également officier supérieur, père de François, FFI de la Haute-Marne devenu sergent du 21e RIC puis officier de cavalerie tombé en Indochine. Sa sœur Geneviève sera l'épouse du capitaine d'infanterie Thiérion de Monclin, tué dans la Somme en 1914. Son grand-père Firmin est décédé en 1918.