mercredi 22 juin 2022

La famille Krakauer, de Chaumont, assassinée il y a 80 ans, à Auschwitz


 


Trente-deux Haut-Marnais de confession juive ont été arrêtés en 1942. C'est l'année du départ du premier convoi de France en direction d'Auschwitz, le 27 mars 1942. Henri Frydel, 21 ans, Isaac Herz, 48 ans, et Benjamin Makowski, 41 ans, de Bourbonne-les-Bains, Samuel Simon, 52 ans, de Montigny-le-Roi, sont dans ce convoi. Aucun ne reviendra.

Le 20 juillet 1942, quelques jours après la rafle parisienne du Vel'd'Hiv dont a été notamment victime une enfant de 5 ans, Jacqueline Klejman, née à Saint-Dizier, cinq des membres de la famille Krakauer, domiciliée 16, rue d'Alsace à Chaumont, sont arrêtés : le père, Simon, 45 ans, la mère, Idessa née Stanski, 43 ans, les enfants Simone, 19 ans, Iczek, 22 ans et Mozek, 17 ans. Ils sont dirigés sur Auschwitz dès le 27 juillet, par le convoi n°11. La petite dernière de la famille, Paulette Krakauer, 14 ans, sera arrêtée le 10 octobre 1942 et à son tour déportée. Seule Annie échappera à l'arrestation et à la mort.

Photo et informations publiées dans "Mémorial des juifs de Haute-Marne, 1941-1944", club Mémoires 52, 1997.

mardi 7 juin 2022

Résistance communiste en Haute-Marne (3) : l'arrestation de Joseph Siegler


Photos de Joseph Siegler conservées dans son dossier conservé par les Archives départementales 

de la Côte-d'Or.


 Entre les arrestations des militants communistes en juin 1941 et l'arrivée d'André Germain ("Robert") au printemps 1943 comme responsable régional (départemental), l'activité du Front national n'a pas été inexistante en Haute-Marne.

Le 9 février 1943, Le Petit Champenois évoque, en quelques lignes, l'arrestation, à Culmont-Chalindrey, par la gendarmerie française, d'un certain Joseph Siefeler (sic). L'homme est accusé d'avoir, le soir du 4 février, volé, devant le Café français, rue Toupot à Chaumont, la bicyclette appartenant à Gaston Pelletier. Rapidement, les forces de l'ordre découvrent que le nommé Siegler (et non Siefeler) agissait pour le Parti communiste clandestin.

Le 10 février 1943, le fameux commissaire Henri Jacquet, du service régional de la police de sûreté de Reims, se rend à Chaumont où Siegler est emprisonné. Il l'interroge avec deux inspecteurs. Dans sa déposition, Siegler ne niera pas son appartenance au FN. Trouvé porteur notamment de tracts de propagande communiste, il précisera aux enquêteurs être responsable du mouvement "pour la Haute-Marne, la Haute-Saône et le Territoire-de-Belfort". Lorsqu'il a été arrêté, il séjournait depuis le 1er février 1943 à Chaumont, une ville qu'il connaît bien puisque durant son service militaire, effectué à partir de novembre 1938, il exerçait la fonction d'assistant du maître tailleur du 21e régiment d'infanterie, M. Le Mahieu. Il a ensuite été affecté à la garnison de Langres et fait prisonnier en juin 1940, avant d'être libéré comme Alsacien.

Pressé de questions par la police française, Joseph Siegler niera connaître des militants communistes haut-marnais comme les frères Migeot (Larivière-sur-Apance), Toussenel (Chaumont). Comme il niera connaître Roger Kittler, de Torcenay, dont le nom apparaît dans un courrier saisi sur lui. Kittler sera arrêté le 11 février 1943, et tous deux vont comparaître le 7 mars devant le tribunal de la section spéciale de la cour d'appel de Dijon : Kittler sera acquitté, Siegler condamné à un an et un jour de prison pour "atteinte à la sûreté intérieure de l'Etat". 

Au lieu d'être libéré, l'homme, qui a été emprisonné à Chaumont, à Clairvaux, à Châlons-sur-Marne, a été déporté le 27 avril 1944 à Buchenwald, d'où il reviendra.

Une notice du dictionnaire Maitron a été consacrée à Joseph Siegler, né à Pfastatt en 1917, décédé à Lutterbach en 1972. Militant communiste, il occupera des responsabilités au sein du Parti en Alsace. 

Sources : affaire Siegler et Kittler, dossier 261-1072 art. 2, archives départementales de la Côte-d'Or - dictionnaire Maitron. 

mardi 19 avril 2022

Résistance communiste en Haute-Marne (2) : Lucien Pinet, alias "Lejeune"

 


Lucien Pinet (à gauche) aux côtés de résistants, à Moeslains. 

Fils de cheminot, Lucien Pinet est né près de Grenoble, à La Tronche, en 1921. Elève ingénieur des Ponts-et-chaussées, il habite chez ses parents à Tours, et quitte cette ville pour se soustraire au STO. Au début du mois de juillet 1943, il arrive à Epernay où il a de la famille. Très rapidement mis en contact avec l'OCM, il entre ainsi dans la clandestinité sous le pseudonyme de «Pierre Lesaulnier ». « Lesaulnier » rejoint alors Jean Galas qui, à partir du chalet Saint-Hubert, pavillon de chasse situé en lisière de la forêt, sur le territoire de la commune de Moslins, près d'Epernay, assure la réception de parachutages sur un terrain voisin et l'organisation de dépôts d'armements. « Lesaulnier » participe à ces opérations. Mais l'arrestation à Paris, par la Gestapo, le 9 juin 1943, du général Delestraint aura pour le mouvement des suites dramatiques. Ainsi, le 23 novembre 1943, « Pierre Lesaulnier » échappe de justesse à une opération menée par des agents de la Gestapo accompagnés d'une trentaine de soldats allemands contre le chalet Saint-Hubert. Au cours du combat, celui qui avait beaucoup appris à « Pierre Lesaulnier » en matière d'armement et était devenu un grand ami, Jean Galas (né à Reims en 1905), est tué. Un jeune membre de l'organisation arrivé la veille au chalet est également abattu (Michel Michez, né en 1928 à Ay).

C'est dans ces conditions que, début décembre 1943, Lucien Pinet quitte la région d'Epernay pour la Haute-Marne, et se rend à Condes, près de Chaumont, chez un oncle qui milite au FN (Eugène Pinet). Vers le 15 décembre, à Condes, «Lesaulnier » est présenté par son oncle à « Mercier » (Jules Didier), qui lui propose d'assumer la responsabilité du FN pour l'ensemble du département de la Haute-Marne. Le jeune homme accepte la responsabilité et change de pseudonyme pour prendre celui de « Lejeune ».

Avant la fin décembre 1943, « Lejeune » parcourt, à bicyclette, en compagnie de « Mercier », les diverses localités du département pour prendre, à son tour, tous les contacts nécessaires, dans le cadre de sa responsabilité nouvelle. Parmi les personnes ainsi contactées qui constituent chacune la base d'un premier triangle, et l'élément de la première structure organisée du FN en Haute-Marne, on relève notamment :

à Chaumont, M. Bois (fils), industriel, François Labarre, artisan, Marcel James, commerçant,

à Bologne, Pierre Portal, directeur des forges, M. Busier, forestier,

à Jonchery, Mme Barret, du restaurant de la gare,

à Doulevant-le-Chateau, un agriculteur,

à Nogent, M. Gras, coutelier, Mme Durin

à Rolampont, Bohin, percepteur

à Hortes, Alphonse Simonin, instituteur

à Larivière-sur-Apance, Marcel Vitry, instituteur

à Moeslains, Pierre Boé, M. Chausel,

à Brethenay, Petit, agriculteur,

à Foulain, Laurent, agriculteur,

à Marac, Forgeat, agriculteur,

à Langres, Baude, instituteur

à Sarrey, Henri Voirpy, instituteur

à Bourbonne, René Carpentier, architecte (déporté)

à Fayl-Billot, Prudent, vannier

à Joinville, Paquet, garagiste

à Saint-Dizier, César, directeur du Palais du vêtement, Holvec, industriel,

à Eclaron, Michel Marin, Richalley, etc.

Ses agents de liaison sont Suzanne Boé, de Nogent (qui deviendra son épouse), et Mme Portal, de Bologne.

Mais c'est chez Eugène Lissy, de Moëslains, membre du FN (comme son fils Eugène), retraité de Meuse-et-Marne, que «Lejeune » établit sa base haut-marnaise principale. Le domicile de Lissy se situe à proximité du café Le Sable vert, dont le propriétaire, Eugène Clabaut, est membre du FN. Pour « Lejeune », Lissy est un « homme déterminé et remarquablement sûr ». Il est alors le seul à qui il confie l'organisation codée du FN de l'ensemble du département, avec la clé du code pour le cas où, lui, « Lejeune », serait arrêté...

Le village de Moëslains est un centre considéré comme stratégique par «Lejeune », en raison de la proximité du terrain d'aviation de Robinson et par conséquent d'une importante présence de soldats ennemis. L'implantation de cette base FN en plein milieu de la fourmilière est à la fois une bonne chose sur le plan des renseignements et aussi un danger permanent en dépit des précautions prises.

« Lejeune » a de nombreux contacts et participe également à toutes sortes de réunions. Son chef direct est « Leduc » (Jacques Lefranc), interrégional du FN. Il semble plutôt s'agir de Julien Lefranc (1913-1995), dit « Jacques », responsable régional du PCF-FN dans la Somme puis en poste en Haute-Saône et Meurthe-et-Moselle. « Marcelle » (Madeleine Marzin) est quant à elle interrégionale pour le secteur « Femmes ». Pour « Legrand » (Fernand Boitel), son responsable est « Ferdinand » (Robert Gangné), interrégional du PC.

« Lejeune » et « Legrand » se réunissent à différents endroits : à Saint-Dizier, près de Langres chez un éclusier, à Moëslains au domicile de M. Chausel, quelques fois même en pleine nature... « Lejeune » a aussi de fréquents contacts avec « Cagnac » (Maurice François), de Marnaval, pour l'organisation du FN dans le secteur de Saint-Dizier-Marnaval, et spécialement pour la collecte des renseignements. Les rencontres avec « Leduc » ont lieu à Saint-Dizier, chez M. César, alors directeur du Palais du vêtement, ou à Chaumont au domicile d'un artisan, parfois enfin à Nancy.

Il y a aussi les rendez-vous avec les représentants des autres organisations : 2e bureau, Georges Debernardi, colonel de Grouchy... La première rencontre avec Debernardi a lieu à Chaumont, près du canal, au lieu-dit « La Maladière ». Après quelques instants d'entretien, survient une patrouille allemande. Chacun regarde l'autre avec l'arrière-pensée que l'on devine... Mais il ne s'agit là que d'une patrouille de routine qui passe à quelques mètres... Fort heureusement.

La direction du FN connaît bien des problèmes au cours de l'année 1944. C'est ainsi que dans les premiers jours du mois d'août 1944, « Lejeune » est appelé à prendre le commandement de la 6e région des FTP (Doubs, Territoire de Belfort, et nord du département du Jura). A l'occasion de ce changement d'affectation, «Lejeune » prend le nouveau pseudonyme de « Luc Vernat ». « Charles » (Georges Ressmer) le remplace en qualité de RR pour la Haute-Marne, et ce jusqu'après la Libération.

Dès la libération de Besançon où Luc Vernat et ses FTPF ont eu une brillante conduite, il est, en sa qualité de membre du Comité départemental de Libération du Doubs, parmi les personnalités qui reçoivent le général de Gaulle lors de sa visite de la ville récemment libérée. Avant de poursuivre le combat jusqu'à la chute finale des armées hitlériennes, le commandant Luc Vernat vient passer quelques semaines en Haute-Marne à la fin de l'automne 1944.

Source : Jean-Marie Chirol, « Le front national en Haute-Marne et le maquis Mauguet », inédit.

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jeudi 17 mars 2022

13 janvier 1944 : trois FTP tombent entre les mains de la Sipo-SD


 

Martial Bel, un des trois FTPF arrêtés le 13 janvier 1944. Il sera déporté.

(Photo parue dans le Livre des 9 000 déportés de France à Mittelbau-Dora, Cherche-Midi, 2020)

Grâce aux procès-verbaux d'audition dans le cadre de l'enquête pour intelligence avec l'ennemi de Gabriel Szymkowiak, alias "Bacchus", commissaire aux opérations militaires des FTPF pour la Haute-Marne, il est possible de reconstituer les événements de la méconnue journée du 13 janvier 1944 qui devait pourtant être si lourde de conséquences pour la Résistance à Chaumont. 

9 janvier 1944

G. Szymkowiak : "Mon chef interrégional Roussel dit Baron venu lui-même à Chaumont me donna rendez-vous, pour le 13 au matin à 8 h devant le musée de Chaumont. Il avait également donné rendez-vous à Frossard, dit "Marc", le même jour au même endroit, pour fournir des rapports sur l'activité du mois de décembre..." Louis Frossard, qui s'était évadé du camp d'Ecrouves (Meurthe-et-Moselle) voici quelques mois, était commissaire aux effectifs des FTPF haut-marnais. 

12 janvier 1944

Pendant que Szymkowiak tape à la machine, chez le résistant Maurice Methe, son rapport destiné à "Roussel dit Baron", Charles Sturm, interprète (alsacien) de la Sipo-SD, commandée à Chaumont par le lieutenant Aloïs Koch, témoigne : "Koch recevait de Besançon un télégramme secret dans lequel il était question qu'une rencontre de plusieurs agents terroristes devait avoir lieu le lendemain matin vers les 8 ou 9 h, devant le musée de Chaumont. Je fus convoqué le lendemain matin pour 7 h aux bureaux de la Gestapo".

13 janvier 1944

Charles Sturm (Sipo-SD) : le policier Josef Schweiger "était déjà arrivé ainsi que plusieurs fonctionnaires du service. Immédiatement, nous nous sommes rendus chez le boulanger Le Devedec qui demeure juste en face le musée... J'étais en faction chez Le Devedec avec un membre de la Gestapo. Schweiger était dans la rue, habillé en civil ; tous les autres avec un nommé Leloup, de Paris, en civil, surveillaient les accès de la route se croisant devant le musée". Ce musée se situait alors dans les locaux de l'Ancienne bibliothèque (actuellement l'Espace Bouchardon), au carrefour de la rue Victoire-de-la-Marne et de la rue Dutailly, près de la préfecture. "Vers les 8 h, un individu fut arrêté par Schweiger..."

Gabriel Szymkowiak (FTPT) : "Emportant les rapports que j'avais ainsi tapés chez Methe, je me suis rendu au rendez-vous... Arrivé sur le lieu (...), je n'ai vu personne et j'ai remonté la rue principale de Chaumont sans rien remarquer d'anormal. Revenu sur mes pas au moment où je mettais pied à terre pour acheter un journal chez le buraliste, je fus assailli par un civil revolver au poing qui m'ordonna de le suivre, précisant "Police allemande". Alors qu'il m'emmenait j'ai essayé de me sauver en lui jetant mon vélo dans les jambes, mais alors trois ou quatre autres individus se précipitèrent sur moi et me matraquèrent..."

Ch. Sturm : "Leloup arrivant à la rescousse donna un coup de crosse sur la tête de l'individu en question, ce qui fit partir son arme. Quand je vis l'intéressé que je sus être Bacchus, il était couvert de sang..." 

Autre FTPF originaire du Doubs, Martial Bel accompagne Louis Frossard qui part également à la rencontre de son "chef interrégional" : ""Marc" m'avait dit de venir pour me présenter à "Baron". Je me souviens très bien que "Marc" m'avait précisé, le 12 au soir, que peut-être "Baron" ne viendrait pas (...), étant donné les difficultés des trains de nuit. Aussi, il était convenu que si nous les voyions pas le matin à 8 h, nous reviendrons le même jour au même lieu vers 18 h... Nous n'avons rencontré ni "Baron" ni "Bacchus", ce dernier ayant été arrêté quelques minutes plus tôt. Arrivés devant le musée, nous nous sommes faits arrêter par la Gestapo, qui nous a emmené immédiatement dans ses bureaux. J'ai été gardé à vue par Sturm jusqu'à 10 h puis, confronté avec "Bacchus", qui était méconnaissable tant il avait été maltraité. Les Allemands demandèrent à ce dernier s'il me connaissait, il répondit par la négative. A ce moment les Allemands m'ont fait ressortir immédiatement..."

Dans la journée, les résistants chaumontais apprennent l'arrestation d'un homme "vers la préfecture". Le soir, Louis Proville reconnaît la bicyclette de "Bacchus" dans les locaux de la Sipo-SD, boulevard Gambetta. Désormais, ils savent que Szymkowiak est entre les mains "de la Gestapo".

Dans la nuit du 13 au 14 janvier 1944, Louis Frossard, qui a été violemment frappé, se suicide par pendaison dans sa cellule de la maison d'arrêt du Val-Barizien. Le 14, le lieutenant Koch informe Szymkowiak qu'il vient d'apprendre qu'il est Lorrain (il est né en Moselle en 1919) et qu'il fusillera ses parents s'il ne coopère pas. Dès lors, "Bacchus" parle. Le soir même, la Sipo-SD opère les premières arrestations. Une trentaine, au total, jusqu'à la fin janvier. Onze résistants (FTPF, OCM, BOA) seront passés par les armes le 18 mars 1944 sur le champ de tir de La Vendue. D'autres seront déportés, dont Martial Bel.

Emprisonné jusqu'à la fin août 1944 à Chaumont, puis à Langres, puis à Châlons-sur-Marne, Szymkowiak, dont la trahison a été rapidement dénoncée par ses camarades ("Bacchus tu nous as vendus", écrira Roland Garnier sur le mur de sa cellule avant d'être fusillé), jouera le rôle de "mouton" au profit de la Gestapo, participera encore à de nombreuses arrestations. Arrêté début 1946 chez lui, en Moselle, il sera condamné à mort et fusillé à Dijon, tout comme l'interprète Charles Sturm. 

L'enquête de police conduite en 1946 n'a jamais permis d'établir avec certitude qui avait dénoncé le chef FTP "Bacchus", avant le fatidique rendez-vous du 13 janvier 1944.

Sources principales : dossier G. Szymakowiak de la cour de justice de Dijon, 29 U 54, Archives départementales de la Côte-d'Or ; Livre des 9 000 déportés de France à Mittelbau-Dora (notice consacrée à Martial Bel), Cherche-Midi, 2020. 


mardi 11 janvier 2022

A propos de l'exécution de prisonniers allemands à Andelot (12 septembre 1944)


La fouille de prisonniers allemands, à Andelot. (Collection R. Dronne). 


A la fin des années 90, un professeur d'allemand originaire d'Andelot, Daniel Guérain, prenait contact avec le club Mémoires 52. Cet ancien enseignant retiré en Savoie souhaitait savoir si nous possédions des informations sur un "massacre" de prisonniers allemands commis à Andelot, le 12 septembre 1944, par des soldats de la 2e division blindée, après la rapide libération du bourg. Des faits dont nous n'avions jamais entendu parler.

Dans la correspondance entretenue avec nous, Daniel Guérain s'interrogeait d'abord sur le nombre réel de victimes allemandes lors de ces combats. Le premier rapport français, celui du commandant Cantarel, publié le 25 septembre 1944, parle de "200 tués au moins. Prisonniers : huit officiers dont un colonel et un commandant, 650 hommes dont 96 sous-officiers". Ultérieurement, l'historique du GTV (groupement tactique Warabiot, alors sous les ordres du général Billotte) rehaussera ce bilan : plus de 300 morts et 700 prisonniers. Dans un témoignage bien connu, le lieutenant Yves de Daruvar, Compagnon de la Libération, ira jusqu'à écrire : 600 morts et 900 prisonniers ! Pour sa part, le capitaine Raymond Dronne a noté : "Beaucoup de cadavres d'Allemands un peu partout dans le bourg et dans les champs". Et un FFI haut-marnais, à la vue d'un pré : "Deux cents morts peut-être. L'artillerie de la 2e DB avait fait une boucherie". D'où il ressort de ces différents témoignages que les pertes allemandes ont été très importantes, au point d'impressionner les témoins dont certains fort aguerris. Pourtant, vu de Haute-Marne, le bilan serait moindre. Dans son journal de marche des FFI de Haute-Marne, le colonel Emmanuel de Grouchy, chef départemental FFI, a écrit : 48 tués, 938 prisonniers. Dans un courrier adressé au préfet, le maire d'Andelot a précisé, en octobre 1944 : 48 corps dans une fosse commune, onze dans six tombes dans l'ancien cimetière, "probablement au total sept Allemands" dans deux tombes rue de Signéville. Soit environ 66 victimes, dont 55 tombées le 12 septembre 1944. Nous sommes loin des bilans dithyrambiques donnés par les officiers français.

Mais pour Daniel Guérain, il y aurait eu bien plus que 55 victimes, ce jour-là. Il en veut pour preuve le témoignage d'un soldat allemand prisonnier qui écrira avoir procédé à l'inhumation de "300 corps environ dans une fosse commune". Pour M. Guérain, cette fosse serait distincte de celle évoquée par le maire, et elle serait en lien avec un "massacre" de prisonniers.

C'est un fait aujourd'hui avéré. Des soldats allemands ont bien été exécutés après leur reddition. Il existe des preuves photographiques, dans les collections des musées de Paris. Pris par un médecin de la 2e DB, ces clichés montrent un lieutenant de blindés tirant au pistolet sur des Allemands désarmés. Trois sont visibles sur une photo saisissante. Cet épisode, le lieutenant de Daruvar et un équipier du lieutenant français - ce dernier était dans une "rage rouge", a écrit le capitaine Dronne - l'ont confirmé. Dans son livre de souvenirs "Du Contentin à Colmar avec les chars de Leclerc", Maurice Boverat a témoigné lui aussi avoir vu un camarade - il précisait : un Alsacien - tirer sur des prisonniers. Un ancien FFI a vu encore quatre à six captifs "descendus à la mitraillette par des Leclerc" (témoignage recueilli par D. Guérain). Y avait-il, parmi eux, l'aspirant Ludwig Elfgang, dont un courrier officiel de 1954 de l'Association pour la recherche et l'entretien des sépultures allemandes précise qu'"il a été fusillé avec cinq de ses camarades" ?

Il y aurait eu pire, selon le carnet de route d'un sous-officier du Régiment de marche du Tchad et le témoignage, toutefois beaucoup plus nuancé, d'un chef de section : un char français aurait tiré sur une grange où avaient été rassemblés des dizaines de prisonniers. Pressé de questions par Daniel Guérain, ce chef de section (Compagnon de la Libération lui aussi) n'en dira pas plus mais confiera : "Andelot est le seul mauvais souvenir de notre campagne de France". Et de préciser sa pensée : "Ou l'on accepte un prisonnier, ou on ne l'accepte pas..."

Devant ces témoignages de vétérans de la division Leclerc recueillis par M. Guérain et reconnaissant des crimes de guerre, des voix s'élèveront : celle d'habitants d'Andelot et d'anciens FFI ayant pris part aux combats. A la publication en 1999 d'un article du Journal de la Haute-Marne rendant compte des recherches de M. Guérain (aujourd'hui décédé), ils réfuteront avec vigueur toutes ces accusations. "Une grange avec 500 morts, mais quelle grange ? écrira ainsi un habitant qui fut otage des Allemands. Andelot n'est pas si grand pour que cela ne se sache. Je connais juste une étable ; mais (deux habitants) n'ont trouvé dans les décombres que les restes de bovins..." 

Voilà, à ce jour, ce que nous sommes en mesure de pouvoir écrire au sujet de cette affaire, dans un propos n'ayant nullement l'intention de porter atteinte à l'honneur des combattants de la division Leclerc, mais celle de faire un point objectif sur une question qui reste toujours sensible, sept décennies après les faits.

Source principale : correspondance avec M. Daniel Guérain (1999-2004).

vendredi 10 décembre 2021

Le major Hoffmann à Saint-Dizier, mai - août 1944

 



A la libération, les troupes américaines ont retrouvé notamment cinq épaves de Messerschmitt Bf 110 sur le terrain d'aviation de Robinson, à Saint-Dizier. Durant l'année 1944, plusieurs unités de la Luftwaffe dotées d'un tel appareil ont opéré depuis la piste bragarde contre les "forteresses volantes" alliées allant bombarder l'Allemagne.

Parmi elle, le 1er groupe de la 5e escadre de chasse de nuit (I/NJG 5), commandé par le capitaine puis major Werner Hoffmann. En 1991, par l'intermédiaire de Rémi Baudru, spécialiste de la guerre aérienne pendant la Seconde Guerre mondiale, Jean-Marie Chirol a recueilli le témoignage de cet As de la Luftwaffe, crédité de 51 victoires à la fin du conflit. Le pilote écrira qu'il est arrivé à Saint-Dizier "avec dix à douze Bf 100" le 3 mai 1944, quelques heures avant le bombardement du camp de Mailly par la RAF. Durant cette nuit mémorable, le capitaine Hoffmann abat un Halifax et un Lancaster. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 13 au 14 mai 1944, c'est l'USAAF qui attaque le terrain de Robinson, détruisant "trois à quatre de nos avions et endommagé trois autres". Le 1er juin, Hoffmann sera promu major et "gruppenkommandeur".

Le I/NJG 5 restera à Saint-Dizier jusqu'au 25 août 1944 (selon les souvenirs de Werner Hoffmann), "avec des absences pour former des jeunes sur JU 88 à Stendal", en Allemagne. Cinq jours plus tard, la 4th Armoured Division (division blindée) américaine s'emparait du terrain.

Cette photo (collection Jacques Grosjean) représente un Me 110 "sur le nez". Elle est parue dans "1944, l'album de la Libération", club Mémoires 52, 2004.

mardi 16 novembre 2021

Professeur de boxe en Argentine, le boxeur bragard Chabrier s'était engagé en 1914




C'est en 2010 que le club Mémoires 52 s'était intéressé à Lucien-Raymond Chabrier, un des premiers grands noms de la boxe française (au double sens du terme). Beaucoup de zones d'ombre subsistaient quant à la vie de ce garçon brasseur bragard, né à Bienville, et dont nous nous souvenons aujourd'hui du 150e anniversaire de la naissance.

Marié en 1902 à Paris 8e avec une couturière originaire d'Angers, Marie Mesnier, Lucien Chabrier était alors domicilié avenue d'Antin, à Paris, comme professeur de boxe. Un jugement du tribunal de la Seine devait prononcer leur divorce en 1920.

Le Haut-Marnais s'était alors installé en Argentine, y ouvrant une école de boxe dont un des élèves était directeur de banque à Buenos Aires.

Lorsqu'éclate la guerre de 1914, Chabrier décide de rentrer en France, où il était déclaré "insoumis". Sergent moniteur de gymnastique depuis 1894 (il avait effectué son service militaire au 21e bataillon de chasseurs à pied de 1892 à 1895), Chabrier s'engage le 2 avril 1915 au bureau de recrutement de Neufchâteau (Vosges) dont il dépend comme tous les Bragards. Il est alors âgé de 44 ans.

Le sergent Chabrier est d'abord affecté au 47e régiment d'infanterie territoriale. Puis, le 6 octobre 1917, il fait partie du détachement du 5e bataillon dissous qui est affecté au 36e régiment d'infanterie territoriale, à Arcis-sur-Aube. Est-ce avec le 47e RIT, effectivement victime de bombardements aériens dans la Marne en 1917, ou avec le 36e RIT qu'il est blessé ? Toujours est-il que le sous-officier est enseveli après l'explosion d'une torpille, à une date non précisée par son dossier militaire. Pendant 60 jours, il sera incapable de parler, et sera réformé en avril 1919 en raison d'une "paralysie générale".

Selon la presse de l'époque, il aurait été proposé pour la médaille militaire. Ne l'ayant toujours pas reçue, les journalistes souhaitent en 1920 que la Fédération française de boxe intervienne pour que justice lui soit rendue. Mais la maladie aura raison de ses forces. C'est le 27 décembre 1924 que Lucien Chabrier décède prématurément à l'âge de 53 ans. Le journal de l'Auto - ancêtre de l'Equipe - lui rendra hommage dès son édition du lendemain (photo ci-jointe).

Pour rappel, la carrière sportive de Chabrier est à lire ici :