mardi 12 juillet 2011

Des inventeurs restés dans l'ombre

La Haute-Marne n’a pas manqué d’inventeurs nés sur son sol. Illustres, à l’exemple de Philippe Lebon, de Brachay (éclairage au gaz), ou de Jouffroy d’Abbans, de Roches-sur-Rognon (navigation à vapeur). Fameux, comme Emile Baudot, de Magneux (télégraphe), et Cornevin, de Montigny-le-Roi (vaccin contre le charbon). Et d’autres restés à jamais anonymes. Astreints – dans leur intérêt, reconnaissons-le – à déclarer leur trouvaille auprès des services de l’Etat, ces inventeurs, industriels ou simples travailleurs soucieux de faire progresser leur profession, ont heureusement laissé une trace, par le dépôt de demande de brevet, dans les publications officielles. Citons ainsi le charron Agnan Caussin, de Brethenay, qui, en 1840, baptise la machine qu’il a imaginée du nom de « moissonneuse », ou le cultivateur bragard Louis-Augustin Buret-Sollier qui, en 1844, conçoit un « genre de machine (sic) propre à battre les grains » - que ne se sont-ils associés pour mettre au point une moissonneuse-batteuse… Ou encore le Langrois Claude Roret, inventeur d’une « canne niveau de pentes » (1847) à destination des géomètres, ou l’ingénieur Muel, de Ragecourt (aujourd’hui Rachecourt), concepteur d’une charrue portant son nom.

Parmi tous ces anonymes, il en est un qui mérite de passer à la postérité : Hugues Champonnois, considéré comme le créateur de la distillerie agricole. Né le 12 germinal an XI (2 avril 1803) à Chaumont, il est issu, côté paternel, d’une famille de marchands chaudronniers (son grand-père Gilles, son père François) et, côté maternel, d’une famille de marchands chapeliers (les Dimey). Aîné d’une famille de cinq enfants, selon l’auteur d’une notice nécrologique, le jeune homme est élève au Conservatoire des Arts et métiers à Paris, suivant les cours d’un des célèbres frères Molard. C’est par l’intermédiaire de celui-ci qu’il fait la rencontre, déterminante, du comte Jean-Antoine Chaptal, Pair de France. C’est ce chimiste renommé qui le décide à se diriger, plutôt que vers la pharmacie ou la chimie, vers la sucrerie, en 1825. Champonnois met alors au point, au bénéfice de cette activité, un laveur continu. Dès 1829, le Bulletin des sciences technologiques évoque ce système imaginé par le Chaumontais, « construit par M. Hallette, (qui) fonctionne très bien, expédie beaucoup de besogne et dépense peu d’eau. » Entre-temps, Champonnois est qualifié de manufacturier chimiste lorsqu’en 1828, à 25 ans, il épouse, à Pont-la-Ville (canton de Châteauvillain), une Haut-Marnaise, Marie-Delphine Jourdain.

En 1834, on le désigne comme fabricant de sucre indigène. Avec Charles-Edouard Daboville (ou d’Abobille) – est-ce le futur général d’artillerie ? -, qui demeure à Jonchery, il dépose un brevet de cinq ans pour un appareil « servant à opérer par la continuité, la concentration instantanée des sirops et autres liquides ».En 1836, avec Adrien-Xavier Martin, il met au point un « système complet de fabrication du sucre indigène, fondé sur des méthodes toutes nouvelles ». On le retrouve encore, dans les années 1840, inventeur d’un appareil calorifère applicable aux poêles et cheminées, puis de pompes dites économiques.
C’est en 1854 – année où, d’ailleurs, il écrit une « Notice sur les distilleries agricoles de betteraves et autres » - que Champonnois crée les premières distilleries agricoles. Un événement dont le cinquantenaire sera célébré en 1904.

Titulaire d’une grande médaille d’honneur à l’Exposition universelle de 1855, on dit de lui, en 1869 : « C’est à M. Champonnois qu’est due l’introduction définitive de la distillation de la betterave dans les fermes, par la création d'un outillage simple, relativement peu coûteux, par l'emploi d'un mode facile et peu dispendieux de traitement de la betterave et par la reconstitution de cette racine quant à sa valeur nutritive. Le procédé Champonnois consiste, on le sait, à découper en cossettes les betteraves préalablement lavées et à les faire macérer dans un cuvier par les vinasses. Le jus ainsi obtenu est dirigé dans une cuve où il est soumis à une fermentation continue par le mélange avec le jus plus ancien d'une cuve précédente en pleine fermentation, lorsque le travail du ferment est terminé, ce jus est dirigé dans la chaudière à distiller et la vinasse constitue ce qui reste dans la chaudière, lorsque ce jus a été complètement épuisé d'alcool. Un laveur, un coupe-racines, trois cuves à macérer, quatre cuves à fermenter, un appareil distillatoire, une ou deux pompes à jus, deux réservoirs à vinasse et un réservoir à alcool, forment l'outillage nécessaire à l'exploitation agricole de ce procédé.»Notons que le Chaumontais a travaillé dans le laboratoire d’un chimiste réputé, Payen. Lequel, membre de l’Institut, a adressé un rapport élogieux, en 1854, à la Société impériale et centrale d’agriculture de France sur le procédé de M. Champonnois, prenant pour exemples des exploitations auboises.

Ingénieur civil, domicilié rue des Petits-Champs à Paris, Champonnois est qualifié de fabricant de distilleries agricoles lorsqu’il est fait membre de la Légion d’honneur – il sera officier de cet ordre. Il meurt dans la capitale le 18 avril 1896, à 94 ans.

Parmi ses frères, Gilles-Victor, né le 11 nivôse an XIII (1er janvier 1805) à Chaumont, élève à l’école polytechnique, promotion 1824, sorti en 1826, affecté aux Ponts-et-Chaussées, sera ingénieur ordinaire, notamment dans le Morbihan, en 1831, et décédera avant 1855.

mercredi 15 juin 2011

Un hommage à Emil Moravek à Heuilley-le-Grand

Hommage de la Tchéquie à Emil Moravek

Madame l'ambassadrice de Tchéquie en France viendra à Heuilley-le-Grand (canton de Longeau), dimanche 19 juin, rendre hommage à l'aviateur Emil Moravek, décédé sur
la commune le 15 juin 1940. Une gerbe sera déposée devant la plaque commémorative du monument aux morts entre 15 h et 16 h. La population est invitée à s'associer à cet hommage. Un verre de l'amitié sera offert en mairie en clôture de la manifestation.

Rappelons qu'un hommage exceptionnel a été rendu à ce pilote tchèque il y a quelques années, à l'initiative de Serge Forgeot, maire de la commune. Notre président fondateur Jean-Marie Chirol était en contact avec M. Forgeot lors de ses recherches sur les combats de juin 1940 en Haute-Marne.

mardi 7 juin 2011

Des Haut-Marnais du Jour J

En juin 1994, pour le 50e anniversaire du débarquement en Normandie, le club Mémoires 52 publiait un numéro spécial consacré aux Haut-Marnais du Jour J.
Outre François Andriot, de Chaumont, et le sergent Jacques Sénée (inhumé à Champcourt), qui appartenaient au fameux commando Kieffer et à qui nous avons consacré un précédent chapitre, citons :
. Gilbert Mura, né dans les Vosges en 1922, qui habitera Arc-en-Barrois, alors quartier-maître à bord de la frégate « La Surprise » ;
. André Ribeiro, né à Reims, futur colonel domicilié à Langres, alors sergent navigateur au sein du groupe de bombardement « Lorraine », qui effectue deux missions sur les lieux du débarquement. Des extraits de son témoignage sont parus dans ce supplément. Retenons celui-ci : « A 6 h 13, nous arrivons à la pointe de Barfleur et nous longeons la côte d’assez près. La mer est grosse et les embruns viennent s’écraser sur le plexiglas du nez du Boston, réduisant momentanément la visibilité. Nous sommes maintenant à hauteur de la presqu’île, devant et sur notre gauche, mais beaucoup plus près de la côte que prévu, le spectacle est somptueux, fantastique, inoubliable. La mer est pleine de bateaux, encore des bateaux, des centaines, des milliers de toutes tailles, de tous gabarits. Ils dansent sur une mer très grosse en dessous de leurs barrages de ballons. C’est vraiment le Jour J. Parti de France depuis trois ans et demi, c’est le jour que j’attendais, doutant souvent de pouvoir l’atteindre et le voir. Un instant je me dis : « Tu peux maintenant te faire descendre, tu as vu le débarquement, il est en route, avec une opération d’une telle envergure, c’est gagné, ça ne peut que réussir… » A 6 h 21, l’écran de fumée était tendu par le Boston de Ribeiro sur Utah beach.
. Georges Caublot, de Laferté-sur-Amance, parachuté le 9 juin 1944, à 20 ans, dans les rangs du 4th Special air service, dans le cadre de l’opération « Samwest » (en Bretagne) ;
. Charles Husson, né dans les Vosges en 1921, domicilié à Chaumont, évadé de France fin 1942, soldat (comme Caublot) au 4th SAS, parachuté en Bretagne le 12 juin 1944, tué lors de la libération de Vannes ;
. le supplément cite par ailleurs Georges Bournoville, qui aurait été parachuté dans le secteur de Sainte-Mère-Eglise dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, et blessé le 7. Il était né à Saint-Maurice et était parachutiste. S’agissait-il d’un Français détaché auprès des troupes américaines ?

Concernant le commando Kieffer, François Andriot avait communiqué à Jean-Marie Chirol, en 1999, une copie de son témoignage. Nous avons choisi de publier ici les instants où il prend pied sur le sol de France, devant Ouistreham, sur la plage « Sword », dans les rangs de la section de mitrailleuses K-Guns : « Vers 7 h 30, ordre nous est donné de monter sur le pont en vue de mettre pied à terre et nous sommes prêts au moment où la coque racle le sable et la barge s’échoue. Nous sommes balayés par un feu d’armes automatiques et nous nous faisons le plus petit possible, à plat ventre ! Les marins lancent les échelles, mais personne ne peut débarquer car elles tombent à l’eau, peut-être touchées par le feu ennemi. L’autre barge transportant les Français vient près de nous et nous sautons dessus pour utiliser leurs échelles. Juste avant de m’engager, je vois un soldat blessé essayant de revenir à bord, couvert de sang. Chargés comme nous le sommes, il n’est pas aisé de descendre vers la mer et je saute dans l’eau, laquelle m’arrive à la taille, et ma K-Gun va au fond… Je la recherche et, accompagné de mon chargeur, Rossey, nous essayons de courir le plus vite possible vers le haut de la plage, dans des nuages de fumée. Nous passons entre des piquets de bois reliés entre eux et surmontés de mines et obus. C’est la raison pour laquelle nous avons débarqué à marée haute… Les nuages de fumée se déchirent, quand les bombes de mortier ou obus explosent, et le feu des armes automatiques est intense. Il est impossible de décrire le vacarme… Les Allemands ne sont pas morts et nous en donnent la preuve. Le quartier-maître en charge de ma mitrailleuse, mon chargeur et moi-même, courons vers la rive le plus vite que nous sommes à même de le faire, chargés comme nous le sommes, car nous sommes des cibles magnifiques pour les Boches et la vitesse est primordiale. Les balles de la mitrailleuse allemande d’une casemate sur notre gauche – cette casemate existe encore maintenant – passent devant nous dans le sable… Un gradé allemand en chemise blanche est debout sur l’ouvrage, balançant des grenades… Mais pas pour longtemps ! »
Pour le 1er bataillon de fusiliers-marins commandos, la journée sera rude. Après le regroupement dans les ruines de la colonie de vacances de Riva-Bella, la section de K-Guns progresse sous les mortiers et les balles sur la route côtière : le chef de pièce d’Andriot, Lemoigne, est tué. Puis c’est son chef de section, le lieutenant Hubert, qui tombe, ainsi que Labas. Après les fameux combats contre le casino d’Ouistreham transformé en blockhaus, les commandos poursuivent dans l’après-midi en direction des ponts de l’Orne tenus par les paras britanniques. « Avec l’envoi de quelques bombes fumigènes, raconte encore le Chaumontais, nous commençons à courir, le plus vite possible, et en balançant nos grenades fumigènes. Je reçois une brûlure sur la main droite, souvenir durable du 6 juin et ma seule égratignure pour toute la guerre. Je n’ai jamais couru aussi vite de ma vie, malgré tout ce que j’ai sur le dos ! Sac de 60 livres, linge de rechange, vivres, couverture, munitions (300 cartouches), un revolver Colt 45, des grenades, sans oublier la K-Gun assez lourde sur mon épaule… » Au soir, l’unité aura perdu dix tués et de nombreux blessés, dont son chef, Philippe Kieffer.

vendredi 20 mai 2011

Héros champenois du commando Kieffer



Les deux amis Charles Husson et François Andriot. (Collection CM 52).


Dans son numéro 24 de Dossier 52 (avril-mai 2001), le club Mémoires 52 rendait hommage au lieutenant Yvonne Fontaine, inhumée à Montier-en-Der. Nous précisions que cette femme au courage extraordinaire, titulaire de la Médaille militaire, a côtoyé, dans la Résistance auboise, le major anglais Benjamin Cowburn (« Germain »), dont l’équipe s’est attaquée, avec succès, au sabotage des locomotives des Rotondes de Troyes, à l’été 1943.
C’est tout à fait fortuitement qu’en 2003, le club découvrait que l’un des artisans de ce succès repose dans le cimetière de Champcourt, commune associée à Colombey-les-Deux-Eglises. Qu’il était également l’un des héros du fameux commando Kieffer ayant débarqué le 6 juin 1944 et auquel appartenait un fidèle membre du CM 52, François Andriot.
Ainsi donc, la seule unité française constituée ayant pris pied sur les plages de Normandie comptait, parmi ses 177 fusiliers-marins commandos, deux hommes ayant des attaches avec la Haute-Marne.

Jacques Sénée naît à Antony, dans la région parisienne, le 26 novembre 1919. Entré à l’Ecole militaire d’administration, il en sort en avril 1940 avec le grade d’aspirant, à quelques semaines de l’offensive allemande… et de la défaite. Dès sa démobilisation, il se jette corps et âme dans la Résistance à Troyes, où il réside avec sa jeune épouse, originaire d’une famille haut-marnaise. D’ailleurs, le couple, qui aura quatre enfants, connaît bien le département pour y rendre visite à sa famille, à Champcourt.

Membre d’un mouvement de Résistance français, « Ceux de la Libération Vengeance », et d’un réseau britannique, Jacques Sénée fait la connaissance du major Cowburn. « En mai 1943, racontera le résistant dans des souvenirs inédits confiés par son épouse en 2003, « Germain » s’était présenté au Dr Mahée, notre nouveau chef du réseau CLV, agent de Buckmaster : il déclarait vouloir s’attaquer au dépôt de Troyes, faute de quoi la RAF interviendrait. Aucune hésitation n’était possible, le dépôt étant bordé de maisons, notre action sauverait probablement la vie à quelques Français qui n’auraient pu échapper aux bombes… « Germain » demandait seulement quelques hommes pour exécuter sa mission. Le docteur me chargea de les lui fournir… Ce fut un jeu d’enfant pour moi de trouver quatre hommes… »

Et sur proposition d’un ingénieur de la SNCF né à Chaumont, Gabriel Thierry (futur Compagnon de la Libération), c’est « le dernier samedi de juin » (Note : la plupart des récits consacrés à cette action la situent plutôt au 4 juillet 1943) que l’opération contre le dépôt de Troyes-Preize est projetée. Jacques Sénée a appris que l’occupant avait eu vent de ses activités clandestines, mais l’opération est maintenue. Avec « Germain » et les quatre patriotes, dans la nuit, le jeune homme dispose les charges explosives sur les locomotives, à la barbe des cheminots et soldats allemands. « Après avoir posé la dernière charge, nous partons tranquillement sans user des précautions prises à l’arrivée. Vraiment ce sabotage avait été ridiculement aisé », écrira Jacques Sénée, précisant que « sur 20 locomotives attaquées, treize avait été stoppées pour longtemps et deux endommagées légèrement ».

Dès ce joli coup réalisé, le jeune patriote quitte Troyes : à l’aube, il prend le train pour Paris, gagne Tours, d’où il s’envole pour la Grande-Bretagne en compagnie de trois résistants, grâce à deux avions Lysander. Outre-Manche, Jacques Sénée est déterminé à rejoindre le Bureau central de renseignement et d’action (BCRA) pour accomplir de nouvelles missions en France occupée. Mais sa situation de résistant « brûlé » dans son pays interdit cette perspective. « Jamais nouvelle ne m’a plus abasourdi », confiera-t-il dans ses notes. Affecté à l’état-major à Londres, ce qui ne lui convient pas, il décide de rejoindre les Commandos de la France libre. Ce qu’il obtient le 1er novembre 1943, date de son engagement officiel dans la marine. Pour l’anecdote, il perd son grade d’aspirant pour celui de second-maître (c’est-à-dire sergent). L’entraînement commando est rude, mais son abnégation est récompensée en mars 1944 : il reçoit son fameux béret vert et l’insigne de commando.

Sénée est chef de demi-section au sein de la troop 8 du 1er bataillon de fusiliers-marins commandos, que commande le lieutenant de vaisseau Kieffer et qui compte dans ses rangs un Haut-Marnais, François Andriot (soldat dans la section K-Guns).

Ouvrons ici une parenthèse : fils d’imprimeur, Andriot est né à Chaumont le 14 juillet 1921. Adhérent de la Jeunesse ouvrière chrétienne, il a décidé, plutôt que d’être contraint à travailler en Allemagne, de quitter la Haute-Marne en compagnie d’un ami chaumontais, Charles Husson (né en 1921 à Saulxures-lès-Bulgnéville, dans les Vosges). Le départ a eu lieu le 4 décembre 1942. Déterminés à rejoindre Londres et la France libre, ils devaient passer par l’Espagne. Mais comme de nombreux candidats à cette cause, Andriot et Husson ont été arrêtés le 13 décembre par la Garde civile, emprisonnés, puis internés dans le sinistre camp de concentration de Miranda. Ils n’ont été libérés que le 14 mai 1943, en arguant de leur qualité de canadiens-français ! Husson ne rejoindra pas le commando Kieffer mais une autre illustre unité de la France libre, le 4nd Special Air Service (le 2e régiment de chasseurs-parachustistes de la France libre, magnifié par le livre – et la série TV – « Bataillon du ciel » de Joseph Kessel). Parachuté en Bretagne le 12 juin 1944, Husson sera grièvement blessé le 5 août 1944 lors de la libération de Vannes et décédera le lendemain à l’hôpital de cette ville (une rue de Chaumont porte aujourd’hui son nom).

Après la campagne de Normandie, Jacques Sénée revient en Grande-Bretagne, et c’est désormais en qualité de lieutenant (enseigne de vaisseau) qu’il participe à la difficile et méconnue conquête de l’île de Walcheren, en Hollande, où il débarque le 1er novembre 1944. Durant ses opérations, et jusqu’à la Libération, son épouse, également impliquée dans la Résistance, vit à Champcourt.

Les combats terminés en Europe, on retrouve Jacques Sénée en Afrique du nord, toujours sous l’uniforme de fusilier-marin : il est de ceux qui, en 1946, créent à Cap Matifou, en Algérie, l’Ecole des fusiliers-marins commandos. Trois ans plus tard, il demande une affectation dans l’armée de terre. Lieutenant à la 1ère Demi-brigade de commandos parachutistes puis au 6e bataillon colonial de commandos-parachutistes, il sert en Indochine à partir de l’été 1949, à la tête du 3e bureau de cette unité. Le 10 janvier 1950, il trouve la mort à Yem Neu Naï, en Annam, à l’âge de 30 ans. Son nom sera donné à un commando de la Marine ayant servi en Indochine.

Titulaire de nombreuses décorations (dont la Légion d’honneur et la médaille militaire), Jacques Sénée, inhumé à Antony, repose depuis le 13 mai 1993 dans la cimetière de Champcourt, où l’a rejoint sa veuve. Nous l’avions revue avec plaisir en juin 2004 à Ouistreham, à l’occasion de la remise de la Légion d’honneur à notre ami chaumontais François Andriot, aujourd’hui retiré en Grande-Bretagne où il s’était marié. Il n’y aurait plus, aujourd’hui, que dix survivants du commando Kieffer, et parmi eux le Haut-Marnais Andriot.

Nous publierons des extraits des témoignages du sergent Sénée et du matelot Andriot sur « leur » Jour J le 6 juin, à l’occasion du 67e anniversaire du débarquement en Normandie.

mardi 3 mai 2011

Un blog sur la tragédie de la vallée de la Saulx

Un remarquable et fort bien documenté "hommage aux martyrs de la vallée de la Saulx" du 29 août 1944. A consulter via ce lien :

http://martyrsdelasaulx.blogspot.com/

jeudi 28 avril 2011

Trois journalistes américains capturés à Brethenay, 12 septembre 1944

Le 12 septembre 1944, une jeep de l’armée américaine, baptisée June, roule sur la N 67, en direction de Chaumont. A son bord : quatre hommes. Le conducteur, le soldat James Schwab, et trois correspondants de guerre. Venus du camp de presse de la 3e armée Patton, ils se rendaient, dira-t-on plus tard, sur la Loire, afin de couvrir pour leurs publications respectives la capitulation du groupement allemand du général Elster, ou plus vraisemblablement celle de la garnison de Châtillon-sur-Seine.

Qui sont ces trois journalistes ?
. John M. Mecklin, du Chicago Sun.
. Edward William Beattie, d’United Press, qui était en poste à Berlin avant la guerre, ce qui explique qu’il était bien connu du Dr Goebbels.
. Wright Bryan, d’Atlanta Journal, resté célèbre pour avoir réalisé, au profit de la NBC, le premier reportage du Jour J, consacré à l’action des parachutistes américains dans la nuit du 5 au 6 juin 1944.

Il est environ 13 h lorsque sur cette route bordée d’arbres, surgit un obstacle constitué de branches. Le conducteur, Schwab, stoppe le véhicule. Pendant deux minutes, ses occupants discutent de la conduite à tenir. Beattie écrira ultérieurement que le fait que la jeep tirait une remorque les a empêchés de faire demi-tour.
Soudain, un feu violent s’abat sur le groupe. Les journalistes cherchent à se mettre à l’abri. « Tout à coup, rapporte Beattie, Bryan tourne la tête et dit : « Je suis touché ». « Est-ce grave ? », demandais-je. « Non, c’est juste ma jambe, et je n’ai pas l’impression que l’os soit touché »… » De son côté, Mecklin essaie de ramper le long d’un fossé. Il aurait pu s’échapper si…
… Si une seconde jeep américaine n’était arrivée sur la route au même moment. A son bord : six autres soldats américains, dont le sergent Ralph Harris, du 749th Tank Battalion, alors cantonné en forêt de Mathons, près de Joinville. Edward W. Beattie racontera : la deuxième jeep « essaie de faire marche arrière. Elle est en train de tourner, lorsqu’une balle allemande met son moteur hors de marche. Les six occupants de la jeep sautent et plongent dans le fossé, au moment où les Allemands surgissent du bois, tirant en courant. Trois des six hommes de la jeep sont blessés. Les trois autres nous rejoignent en tant que prisonniers des Allemands. Nous n’avons jamais su ce qui s’est passé pour les trois hommes blessés de l’autre jeep… » John M. Mecklin rend compte également de cet événement dans un article où il précise que deux hommes du 749th Tk Btn avaient été tués et un grièvement blessé. Le bataillon déplore effectivement trois morts, les 12 et 13 septembre 1944, à Chaumont : le S/Sergeant Keith Gile Davis, John F. Rhoads et d'Earl Frederick Harden. Quant à leurs camarades capturés, ce sont, outre Harris, le T/S Charles E. Padgett et le sergeant Forrest Jr Eadler.


Plusieurs questions relatives à cet événement peuvent se poser. D’abord, où s’est déroulé précisément cet accrochage ? Beattie ne le précise pas, se contentant d’indiquer qu’il était « enroute (sic, et en français dans le texte) to Chaumont ». Toutefois nous savons, par des témoignages recueillis sur place par Claude Ambrazé, du club Mémoires 52, qu’il s’est produit aux abords de Brethenay. 
Autre question : comment se fait-il que des jeeps se soient aventurées dans une région non encore libérée, car même si ce 12 septembre 1944, la division Leclerc attaquait Andelot, ce n’est que le lendemain que Chaumont sera évacuée par sa garnison ? Personne n’a-t-il songé à avertir cet équipage qu’à Brethenay, deux embuscades ont déjà eu lieu les jours précédents, que dans ce village deux habitants ont été exécutés par les Allemands ? C’est surprenant.

Toujours est-il que Wright Bryan est transféré dans un hôpital, tandis que ses compagnons sont conduits dans d’anciens baraquements à Chaumont (dans une caserne ?). Bryan sera ensuite interné en Pologne et libéré en janvier 1945 par les Russes. Mort en 1991, il était président pour le développement de Clemson University.
Beattie sera également prisonnier de guerre en Allemagne. Il écrira un ouvrage sur sa condition de prisonnier de guerre : Diary of a Kriegie, paru en 1946,.
Pendant trois jours, les sergents Harris, Forrest Eeadler et Charles Padgett, du 749th Tk Bn, suivront le destin de la garnison de Brethenay, repliée dans la nuit du 12 au 13 septembre 1944 en direction de Montigny-le-Roi via Chaumont. C’est grâce à la bienveillance d‘un de leurs geôliers qu’ils s’évaderont durant la retraite et seront recueillis à Jonvelle (Haute-Saône). Il semble que le troisième journaliste, Mecklin, ait pu retrouver la liberté à cette occasion, trois jours après sa capture. Il sera correspondant du Time en Indochine, et accompagnait le fameux reporter Robert Capa lorsque celui-ci trouva la mort sur une mine en Extrême-Orient en 1954.

Sources : cette histoire a été évoquée dans "Dossier 52" n°37 (Spécial Libération) en 2004.

lundi 18 avril 2011

L'énigme de la disparition d'André Guignard (27 août 1944)

A notre connaissance, au moins deux victimes de la répression allemande en Haute-Marne n’ont jamais été identifiées.
Le 21 septembre 1944, deux hommes ont été retrouvés morts dans le bois de Saint-Roch, en lisière de Chaumont. L’un s’avérera correspondre à Martial Champied, né en 1909 à Troyes, arrêté le 22 août 1944 à Clairvaux, emprisonné à Chaumont et, selon L. Hutinet (« Livre d’or de la Résistance haut-marnaise »), exécuté le 26. L’autre est un homme d’une quarantaine d’années resté encore aujourd’hui inconnu.
Quelques semaines plus tôt, le 27 août, ce sont deux autres corps qui ont été découverts sur le territoire de Coupray : celui d’Antoine Papa, de La Courneuve, réfugié à Coupray, exécuté deux jours plus tôt, et celui d’un homme d’une trentaine d’années, vraisemblablement tué le même jour.
Nul n’a donc jamais su qui étaient les inconnus du bois de Saint-Roch et de Coupray.

A l’inverse, plusieurs résistants arrêtés par les Allemands en Haute-Marne n’ont jamais plus donné de nouvelles. C’est le cas de :
. Michel Chement, de Pressigny, porté disparu le 1er septembre 1944 lors du combat de la gare d’Andilly livré par le maquis de Varennes ;
. Raymond Chevalier, né le 6 mars 1914 à Saint-Blin, membre du groupe Siroco et porté disparu le 8 septembre 1944 près de Prez-sous-Lafauche. Il a été fait prisonnier avec Hubert Mayer, né à Frebécourt (Vosges) en 1925 et décédé en déportation le 1er février 1945.

Le cas qui nous préoccupe ici est celui d’André Guignard, chef du secteur Est de Chaumont des FFI, qui, avec Marc Bongrain (d’Illoud), chef du sous-secteur de Bourmont, est porté disparu le 23 août 1944 à Auberive, « à la suite d’une liaison avec le chef départemental (Note : le colonel Emmanuel de Grouchy, alias « Michel ») et les autres chefs de secteur », précisera Grouchy, qui a alors son PC à la ferme de La Salle. Nous savons que le FFI Robert Ingret, qui les accompagnait, a été abattu sur place par les troupes d’occupation qui ont intercepté leur véhicule. Quant à Guignard et Bongrain, l’auteur de la brochure consacrée au maquis d’Auberive dira : « Ils furent arrêtés, emmenés et jamais on ne put retrouver leur trace ».
Que sont-ils devenus ? La question hante encore leurs camarades, qui ne l’ont jamais résolue. Comme Maurice Noirot, de Noyers, l’un des derniers à avoir vu Guignard vivant (c’était le matin même à Nogent, au départ de leur mission).

Selon le dossier de déporté – car pour l’Etat, le chef du secteur Est de Chaumont est considéré comme décédé en déportation - de Guignard, Bongrain et lui-même ont été d’abord conduits dans l’abbaye d’Auberive, puis dirigés sur la prison de Langres. Or l’on sait que le 27 août, les captifs de cette prison ont été transférés en camion jusqu’à Chaumont, d’où ils sont partis le jour-même en train jusqu’à Belfort puis à Neuengamme. L’un de ces déportés, Raymond Gourlin, communiquera à Jean-Marie Chirol, président du CM 52, une liste de ses camarades de la prison de Langres : ni le nom de Guignard, qu’il a connu brièvement au maquis de Leffonds, ni celui de Bongrain n’y figurent. Ce qui n’exclut pas leur présence dans le train. La liste – reconstituée – des déportés du convoi du 29 août 1944 (Belfort – Neuengamme), publiée par la Fondation de la mémoire de la Déportation, comprend ainsi le nom de Bongrain, sans toutefois que son numéro de matricule à Neuengamme ne soit indiqué. Mais aucune trace du nom de Guignard, alias « Dédé ». Signalons toutefois que cette liste n’est pas exhaustive.

Guignard a-t-il été déporté et exécuté en tentant de s’évader du convoi entre Chaumont et Belfort ou entre Belfort et Neuengamme ? L’hypothèse n’est pas à exclure. D’ailleurs, un des déportés haut-marnais par ce train, décédé récemment, le pensait. Peut-être un lecteur de cet article, originaire des Vosges ou du Territoire de Belfort, deux départements situés sur le trajet du convoi, a-t-il connaissance de la découverte du corps d’un inconnu mort sur la voie ferrée, entre le 27 et le 29 août 1944…

Reste également une autre possibilité. A force de persévérance, Jean-Marie Chirol avait pu démontrer qu’un résistant porté disparu en juillet 1944, déporté précisément par ce même convoi du 27 août 1944, était en fait mort à Neuengamme… sous un nom d’emprunt. Or Guignard avait sur lui une fausse carte d’identité au nom d’André Legrand, né à Asfeld (Ardennes) – précision apportée par son épouse. Toutefois, la FMD ne mentionne aucun déporté de ce nom et originaire de cette commune parmi les dizaines de milliers de victimes qu’elle a recensées…

Rappelons brièvement qui était André Guignard. Né à Toulouse en 1912, sous-officier, il s’est marié en 1935 avec une Nogentaise (un fils est né de cette union). Etabli à Chaumont, il a intégré l’organisation du colonel de Grouchy en 1944, créant et dirigeant le secteur Est de Chaumont. Durant l’été, il a commandé des sabotages (30 juillet et 3 août 1944 entre Merrey et Lénizeul, 20 août au pont de La Pommeraie), réceptionné un parachutage (12 août entre Tronchoy et Rolampont) et conduit l’audacieuse opération qui a abouti à la libération du résistant Louis béchu. La disparition de Guignard est intervenue au moment-même où l’ordre de guérilla générale était donné aux FFI haut-marnais…

(Article publié dans le numéro 43 de « Dossier 52 »).