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| Pierre Grille (1911-1943). Source : AD 21, 1072 W 3-288. (Photo L. Fontaine). |
Dans le rapport qu'il a rédigé à la suite de l'audition, à la prison de Fresnes le 5 janvier 1943, du capitaine Henri (Pierre Georges), l'inspecteur Romain Risch, de la 11e brigade régionale de police judiciaire, a apporté cette précision : "A l'exception de Camille et d'Antoine, la véritable identité des membres de son groupe est actuellement connu[e] par nous".
Ce groupe, c'est le groupe mobile La Marseillaise*, démantelé le 25 octobre 1942 par la gendarmerie française près de Clerval (Doubs). Ce jour-là, il ne comptait que cinq éléments présents dans un bois de sapins : le capitaine Henri, le lieutenant Raymond (Edouard Griesbaum), Ferdinand Kachler (Charles), Alexej Dmitrenko (Léon) et Georges Ruel (Marius). Selon Pierre Georges, devenu le colonel Fabien, tous ont été blessés. Si lui-même a pu prendre la fuite, avant d'être arrêté à Paris le 30 novembre 1942, Edouard Griesbaum a succombé à ses blessures à L'Hôpital-Saint-Lieffroy, et les trois autres FTP ont été capturés. Un seul survivra à la déportation : Ruel**. Mais avant ce brusque coup d'arrêt, Pierre Georges a eu sous ses ordres d'autres francs-tireurs depuis son arrivée en Franche-Comté en avril 1942. Et parmi eux, Camille et Antoine évoqués par l'inspecteur Risch. Qui étaient ces deux hommes ?
Envoyés par "Lucien"
Ni Jean-Guy Modin ni Pierre Durand, biographes du colonel Fabien, ne sont parvenus à identifier Antoine. Aucun de ces auteurs n'a évoqué Camille dans ses écrits. Les précisions sur ces deux FTP, c'est Pierre Georges lui-même, interrogé à deux reprises par les policiers français (et avec grande violence à Paris le 30 novembre 1942), qui les a apportées. C'est surtout son audition par l'inspecteur Risch, policier dijonnais qui enquêtait dans le Doubs***, qui permet d'en savoir davantage sur les deux hommes. Que dit le futur colonel Fabien ?
Qu'Antoine - c'est ainsi qu'il le désigne - "doit être originaire de la région de Mâcon, d'une ville située entre Mâcon et Lyon. [...] Il avait environ 35 ans. [...] Je me souviens tout à coup du nom de la ville mentionnée plus haut, c'est Villefranche-sur-Saône." Le capitaine Henri déclare l'avoir rencontré après son arrivée le 25 juillet 1942 dans un moulin inhabité de Calmoutier (Haute-Saône). "S'étant fait également passer pour un ouvrier ayant refusé d'aller travailler en Allemagne, il [Antoine] avait aidé les propriétaires d'une ferme située à proximité dans les travaux de fenaison. [...] Ce camarade [...] m'a dit qu'il était envoyé par Lucien [Jean Berthier, interrégional FTP]". Quant à Camille, également recruté - "dans la première semaine de septembre [1942]" - par l'intermédiaire de Lucien, c'est un homme âgé d' "au moins 45 ans [...] qui devait être paysan".
Ils ont "déserté"
Quelles sont, selon l'intéressé, les activités des deux nouveaux compagnons de Henri, qui en juillet 1942 semble s'être retrouvé seul pour agir ? Fin juillet-début août 1942, Antoine accompagne Pierre Georges à Belfort pour rencontrer Lucien (Berthier), qui leur ordonne d'exécuter, à Essert (Territoire de Belfort), le dirigeant communiste André Heussler, condamné à mort par le Parti. Cette exécution survient le 12 août 1942, et elle aurait été réalisée - selon Pierre Georges qui nie toute implication personnelle - par Griesbaum (Raymond), Antoine ainsi qu'un inconnu. Puis ce même Antoine participe au sabotage de l'écluse de Goulle (nuit du 21 au 22 août 1942), au cambriolage de la mairie d'Héricourt (le 20 août 1942 selon Jean-Guy Modin), au sabotage de la centrale électrique de la Loue (12 septembre 1942), enfin à l'embuscade contre un train de permissionnaires allemands à Deluz (22 septembre 1942). Lors de cette dernière opération, Pierre Georges affirme qu'Antoine, qui a tiré au mousqueton, "s'était posté à un point que je ne lui avais pas indiqué", "en dépit des ordres reçus".
De son côté, Camille participe également aux actions contre la centrale électrique et contre le train. Puis, entre le 22 et le 25 septembre 1942, alors que le groupe est réfugié à la ferme Chanteraine à Calmoutier, "Camille et Antoine ont déserté le groupe en emportant des objets appartenant à la collectivité. Je ne les ai plus revus depuis cette date." Ainsi donc, Pierre Georges, qui prend soin lors de ses interrogatoires de protéger autant que faire se peut les hommes qu'il a eu sous ses ordres, révèle à l'inspecteur Risch qu'Antoine lui a désobéi et qu'avec Camille, tous deux ont déserté en emmenant avec eux des "objets appartenant à la collectivité".
Des hypothèses...
C'est en travaillant sur une évocation des séjours du colonel Fabien dans l'Est que nous avons pu enfin identifier Antoine et Camille. Pour le second, une hypothèse est apparue à la lecture de l'ouvrage de Robert Chantin, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire (L'Harmattan, 2007). L'historien a consacré un chapitre à Antoine Bar, un lieutenant FTP de Saône-et-Loire. S'il ne fait pas explicitement référence au groupe commandé par Pierre Georges, l'auteur précise qu'Antoine Bar, surnommé "Le Barbu", a opéré "jusqu'à la fin de 1943" en Haute-Saône et dans le Doubs, participant au "sabotage de la centrale électrique de Moûtiers". De toute évidence, il s'agit de la centrale de la Loue. Par ailleurs, Antoine Bar, qui a fui la Saône-et-Loire le 4 juillet 1942, correspond au signalement donné par le capitaine Henri à propos du dénommé Camille. Ce dernier serait âgé d'environ 45 ans, alors que Bar en avait 43. C'est en arrivant à la conviction que le mineur bourguignon ne pouvait être que Camille que nous avons ensuite formulé l'hypothèse qu'Antoine correspond à Pierre Grille.
Robert Chantin consacre également un chapitre à ce FTP. Dans cet ouvrage datant de 2007, il n'évoque à aucun moment sa présence dans le Doubs****, mais les informations que l'historien apporte coïncident avec les précisions données par Pierre Georges : Antoine serait originaire de la Saône-et-Loire ou du Rhône, or Grille est né près de Chalon-sur-Saône ; il serait âgé de 35 ans environ, et Grille avait 33 ans en 1942.
... puis une certitude
La consultation, aux Archives départementales de la Côte-d'Or, à Dijon, d'un rapport d'enquête autour de la mort par arme à feu de Pierre Grille, le 7 mars 1943, achève d'ôter tout doute. Les enquêteurs ont retrouvé, dans les papiers du FTP, une fausse carte d'identité, délivrée le 3 février 1942 par la mairie de Clerval, au nom d'Edouard Bellot, domicilié dans cette commune du Doubs. Par ailleurs, ils ont découvert des bulletins de bagages SNCF pour des déplacements entre Clerval et Besançon (19 septembre 1942) et entre Deluz et Clerval (21 septembre 1942), ainsi qu'un billet pour deux voyageurs à la même date et pour le même trajet. Or - et le résistant Pierre Villeminot l'a reconnu, après son arrestation - Antoine a accompagné Pierre Georges à Clerval pour aller chercher un fusil mitrailleur auprès de Villeminot en vue de l'embuscade de Deluz... qui a eu lieu le 22 septembre 1942. Preuve est faite que Grille se trouvait bien dans cette région au moment des opérations du groupe La Marseillaise.
Surnommé Toreip
Intéressons-nous plus particulièrement à Pierre Grille, dont le deuxième prénom est... Antoine. Il est né le 14 juin 1911 à Châtenoy-le-Royal (Saône-et-Loire). Cultivateur puis mécanicien, il se marie en 1934 à Saint-Marcel. Domicilié au 10, rue de l'Industrie à Chalon-sur-Saône, il est soupçonné par la police d'avoir lancé une grenade contre une infirmerie allemande à Chalon (22 février 1942). Puis il fait partie, sous le pseudonyme de Toreip (Pierrot à l'envers), du groupe commandé par Elsof Leroy. Tous deux sont soupçonnés d'avoir abattu un "traître à la cause communiste" de Saint-Vallier (23 mai 1942). Puis ils exécutent dans la même commune une femme qui survit aux tirs (12 juin 1942). Durant la deuxième quinzaine de juin, le groupe de trois - complété par Yvon Weber - est traqué par les policiers ainsi que par des militants du Parti populaire français (selon Leroy). Il essaie encore d'exécuter "une traître" (29 juin 1942) mais le lendemain, ce sont les gendarmes et les policiers qui cernent le trio à Bourgneuf-Val-d'Or. Elsof Leroy est mortellement atteint, Yvon Weber blessé et capturé (il mourra en déportation), Pierre Grille prend la fuite.
On sait désormais que par l'intermédiaire de Jean Berthier (arrêté le 28 octobre 1942 à Dijon, mort en déportation), il a rejoint le Doubs*****. Puis il revient en Saône-et-Loire. Un témoin affirme l'avoir vu en novembre 1942 dans un café à Saint-Germain-du-Plain. Robert Chantin, dans son ouvrage, écrit que Pierre Grille se cache "fin 1942" dans une ferme de Saint-Ythaire d'où il partait en mission. Il s'y trouvait encore la veille de sa mort. Le 7 mars 1943, Marius Burdin, des Granges-Forestiers (Chalon), s'accuse de la mort par arme à feu de Pierre Grille chez lui. Burdin aurait eu peur pour sa vie et aurait tiré sur Grille avec le pistolet de ce dernier posé sur la table. Une version qui a laissé sceptiques les policiers, qui ont découvert le corps dans la chambre. Ils suspectaient alors l'intervention d'un tiers. Si, comme l'affirme Robert Chantin, Grille a été exécuté sur ordre du PCF qui lui aurait reproché sa témérité ou son indépendance, il n'est pas à exclure que les accusations portées par Pierre Georges - désobéissance, désertion, vol... - ont pu jouer dans la décision de l'éliminer. Mais rien ne permet de l'affirmer.
Sources principales : AD 21, 1072 W 1-151, 1072 W 1-158 et 1082 W 3-288 (dossiers consacrés à Pierre Grille et Elsof Leroy) ; 1072 W 2-209 et 29 U 62 (dossiers consacrés à Pierre Georges).
Bibliographie : CHANTIN Robert, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire, L’Harmattan, 2007 ; DURAND Pierre, Qui a tué Fabien ?, Messidor/Temps actuels, 1985 ; FONTAINE Lionel, Fabien dans l'Est, Liralest, 2024 ; MODIN Jean-Guy, Capitaine Henri - Fabien en Franche-Comté, Mémoires d'espoir, 1956.
* C'est ainsi que Pierre Georges appelait ce groupe. La plupart des sources écrites consultées font état de la compagnie Valmy, dont "La Marseillaise" constituait un élément.
** Georges Ruel précise à la Libération avoir rejoint le groupe "courant octobre 1942". Il n'en était donc pas membre dès l'été comme l'écrit Jean-Guy Modin.
*** Après son évasion du fort de Romainville, Pierre Georges rend compte à sa hiérarchie, le 1er juin 1943, qu'"un inspecteur [a consenti] à [lui] donner connaissance des déclarations et dénonciations qu'avaient faites les FTP arrêtés [...]. Cela [lui] permit de faire concorder [ses] déclarations ultérieures." Risch, passé commissaire, a été abattu par les Allemands à Dijon le 29 août 1944.
**** A la différence de Jean-Yves Boursier (Chroniques du maquis, L'Harmattan, 2000), qui signale un passage de Grille et de Bar dans le Doubs, sans plus de précision sur leur groupe d'affectation.
***** Un troisième Bourguignon appartenait à ce groupe : André Robert, originaire de Digoin, mort en déportation.

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