mercredi 28 août 2024

Compagnie du Val : quelques Combattants volontaires de la Résistance (CVR).


La 6e section qui vient de se former descend sur Saint-Dizier le 30 août 1944. 

Au premier plan : le sous-lieutenant FFI Marcel Carlin. Parmi ces hommes : Jean Lamiral, 

Louis Hecquet. (Collection familiale).

CARRIER (Fernand), né à Pargny-sur-Saulx (Marne) en 1915, de Saint-Dizier. Il participe - selon son dossier -, dans les nuits du 23 au 24 août et 27 au 28 août 1944, à des sabotages, ce qui entraîne la "destruction d'un train de blessés, bloquant le passage de 21 trains de SS" selon Raoul Laurent.

COLLIN (Auguste-Jean), sergent, né à Wassy en 1908, de Saint-Dizier, 1ère section, blessé le 30 août 1944 à Saint-Dizier.

COULON (Raymond), caporal-chef, de Saint-Dizier, adjoint au sergent Sancier (5e section).

DUPIED (Raymond), né dans le Gers en 1918, de Saint-Dizier, 5e section.

DUPIED (Roger), né à Paris en 1907, de Saint-Dizier, 5e section.

GODARD (Pierre), 6e section.

GRAPINET (Guy), né à Troyes en 1925, de Saint-Dizier.

HECQUET (Louis), de Saint-Dizier, 6e section.

JOBERT (Marcel), chef de la 4e section. Combat à Bologne du 9 au 11 septembre 1944.

LAMBERTH (André), 6e section.

LIEBGOTT (Jean), né à Saint-Dizier en 1919, employé SNCF. Il opère des sabotages les 23 et 28 août 1944 sur la ligne 37 Saint-Dizier - Revigny. 

MARCOUP (Alfred), 6e section.

SANCIER (Paul-Jean), sergent (9 septembre 1944), né à Eurville en 1908, de Saint-Dizier, 1ère classe, chargé de la 5e section.

STOLARECK (Stanislas), section de commandement.

WASILEWSKY (Joseph), né en Allemagne en 1915, de Saint-Dizier, blessé au pied gauche le 30 août 1944.

Sources : séries 1548 W  et 1623 W, Archives départementales de la Haute-Marne.

mardi 27 août 2024

La Compagnie du Val, de sa formation à la libération de Saint-Dizier

 



Une messe en forêt du Val, après la guerre. (Club Mémoires 52).

    « N'ayant été armée que pratiquement la veille de la libération, la principale opération de cette unité, en dehors de quelques sabotages, souvent d'ailleurs très efficaces, a été la prise de Saint-Dizier. » C'est ainsi que le journal de marche du colonel de Grouchy, commandant des Forces françaises de l'intérieur (FFI) de Haute-Marne, introduit le relevé d'opérations du Bataillon de Saint-Dizier, dont la 1ère compagnie correspondait à la Compagnie du Val, connu aussi sous l'appellation de maquis du Val.

Plusieurs documents, pour la plupart inédits, provenant notamment d'archives familiales, nous aident à en savoir davantage sur cette unité, constituée de volontaires de la région bragarde et relevant du mouvement Libé-Nord.

Sous les ordres d'un officier d'active

    Bragard d'adoption, Victor Thérin est Breton d'origine. Né le 9 mai 1917 à Yffiniac (Côtes-d'Armor), il se définit lui-même1 comme un « officier d'active sortant de Saint-Cyr en 1939 et [qui] s'était fait mettre en congé de l'armée après l'armistice en 1940 pour ne pas servir Vichy et s'était retiré provisoirement chez ses beaux-parents à Saint-Dizier pour y travailler avec son beau-père dans une entreprise de grains ». Admis à l'école spéciale militaire en 1937, ce soldat était en effet l'époux d'Andrée Fenault, et tous deux seront, après-guerre, les gérants des établissements Fenault & Thérin.

    Son entrée dans la Résistance active, le lieutenant Thérin la raconte ainsi :« Le capitaine2 Thérin a été contacté fin mai 1944 par M. Mourey, instituteur, lequel était délégué de la résistance pour la zone Nord Haute-Marne. M. Mourey a demandé à M. Thérin de bien vouloir former une compagnie de résistance à Saint-Dizier […] M. Mourey, pour preuve du bien-fondé de sa demande et de son appartenance à la Résistance, a indiqué à M. Thérin qu'il entendrait un message spécial, radio de Londres, le soir même. Ce qui fut fait. M. Thérin s'occupa donc immédiatement d'organiser sur le plan militaire une compagnie de quatre sections de 30 hommes et un groupe de commandement. » Né à Saint-Barthélémy (Haute-Saône) le 18 juillet 1911, domicilié à Saint-Dizier où il est instituteur (il résidait rue Anatale-France, en 1936), le lieutenant Marc Mourey, alias François Jardin, était en effet, dans l'organisation FFI du département, le responsable de la zone Nord – zone à propos de laquelle le secrétaire du Comité départemental de la Libération, responsable de Libé-Nord, et lui-même Bragard, Raoul Laurent, déplorera le manque de liaison avec l'état-major départemental.


Poursuivons la lecture du récit de Victor Thérin : « Deuxième quinzaine de juillet, cette compagnie était complètement formée. Les gens qui en faisaient partie connaissaient très peu de noms des autres résistants, étant donné que M. Thérin avait adopté la méthode triangulaire, chaque personne trouvant trois autres résistants, lequel résistant devait trouver trois autres résistants... La Gestapo se trouvait en face du domicile de M. Thérin, et la Kommandantur dans la maison voisine. Les Allemands ont eu certains renseignements et ont cherché à le trouver, mais sans résultats […] M. Thérin, capitaine, prenait ses ordres de M. Grob, commandant militaire pour la région de Saint-Dizier, puisqu'il y avait une autre unité de résistance dit maquis Mauguet », qui lui relevait du Front national (FN), proche du Parti communiste français.


    Quand Victor Thérin parle de compagnie « complètement formée », il faut comprendre : sur le «papier». Car les FFI ne prendront le maquis que quelques semaines plus tard. Le commandant Jean Grob, né en 1904 à Ungersheim (Haut-Rhin), est effectivement le chef militaire de la zone (et du Bataillon de Saint-Dizier). Selon Raoul Laurent, le commandant Grob « était cadre supérieur d'une usine lorraine repliée au début de la guerre à Saint-Dizier... C'est par le truchement de Dupuy3, Mourey, Thérin [qu'il] a été mêlé à nos aventures ».


Premiers pas

    En attendant le jour de la mobilisation, les sections se forment. Le "Compte-rendu concernant la 2e section de la Compagnie du Val"4, que commande le lieutenant Paul Lelong, né à Montreuil-sur-Blaise en 1898, domicilié à Saint-Dizier, indique ainsi : « Formés dans la clandestinité, les éléments du premier groupe furent contactés en mai 1944 par le chef de section. La section fut définitivement formée le 1er août 1944. Ordre fut donné par le commandant de compagnie de tenir les trois groupes en alerte. Au début du mois d'août, le chef du groupe n°2 fut chargé de déminer les fourneaux de mine installés par les Allemands au pont des Eturbées5 à Saint-Dizier. Il s'acquitte avec succès de cette mission, avec quelques hommes de son groupe, sous la direction du directeur d'une usine de Saint-Dizier. »


    A la mi-août 1944, les FFI vont se livrer à leur première grande opération clandestine. Un parachutage a eu lieu précédemment sur le terrain Gargouille du hameau de Billory, commune de Robert-Magny, près de Montier-en-Der. Une opération est intervenue avec certitude dans la nuit du 10 au 11 juillet 1944, réceptionné par deux agents du Special Operations Executive (circuit Pedlar) et, notamment, Raoul Laurent, chef départemental de Libé-Nord, un adjoint, Eugène Roux, de Saint-Dizier. Toutefois, les sources britanniques évoquent également, sur ce même terrain, un parachutage le 9 août.

    Pour les résistants bragards, il s'agit d'aller chercher les armes récupérées et de les entreposer. Le lieu qui sera finalement choisi : le Château Gane, en forêt du Val. C'est ainsi que l'endroit sera associé à l'histoire du futur maquis.


    Le Val est une vaste forêt privée s'étendant entre la Marne et la Blaise. Y a été érigée, en son cœur, la Belle-Maison, une maison forestière qui, selon l'historien haut-marnais Emile Jolibois, est un ancien rendez-vous de chasse des princes de la maison de Guise. De la Belle-Maison, partent huit tranchées forestières menant à Roches-sur-Marne, Saint-Dizier, Marnaval, Valcourt, Humbécourt, Wassy, Villiers-au-Bois et Prez-sur-Marne. C'est sur la tranchée de Prez-sur-Marne, un peu après la Belle-Maison, qu'est situé le Château-Gane, indiqué aux responsables de la Résistance bragarde par Michel Zeller, le jeune fils (il a 22 ans) d'un officier installé à Saint-Dizier.


    Selon le lieutenant Eugène Roux et Raoul Laurent, c'est le 16 août 1944 que le transport d'armes depuis Montier-en-Der est réalisé. Roux est accompagné de l'entrepreneur bragard Guy Grapinet, qui a mis deux camions de sa société à disposition des FFI avec le chauffeur Lucien Masselot6, Louis Pernel, Buret (ou Jean Buhet), Emile Marcillet, Lucien Van Echelpoel et Jean Thiéblemont. D'autres volontaires – Pierre Dubus, Alexandre Gairaut, Yves Vidberg, André Serrurier – veilleront à la garde des armes et explosifs, dont les plus endommagés seront réparés par Zeller, Gairaut, Dubus et Thiéblemont, et qui seront ensuite entreposés dans la baraque appartenant à un boucher de Saint-Dizier (Leclerc), toujours sur la tranche menant à Prez-sur-Marne. C'est à la « baraque Leclerc » que s'installera le maquis, après l'arrivée au camp de Raoul Laurent et d'un de ses collaborateurs, René Quellais.


Premiers volontaires, premières actions

    Les hommes cités plus haut, et qui sont donc présents depuis la mi-août dans la forêt, forment le noyau de la 1ère section (lieutenant Eugène Roux) du maquis. La 2e est constituée le 24 août 1944, c'est-à-dire au lendemain de la mobilisation générale des FFI de la Haute-Marne. "Le chef de section reçoit l'ordre de faire monter sa section dans la forêt du Val, à la Belle-Maison, indique le compte-rendu du lieutenant Lelong. A 21 h, l'effectif est au complet. Transport des armes au nouveau camp. Installation du camp. Préparation des charges d'explosif pour le sabotage de la ligne de chemin de fer de Baudonvilliers..."

    Dans la nuit du 27 au 28 août 1944, interviennent effectivement deux opérations. La première, c'est un parachutage. Victor Thérin rapporte : « Le capitaine était averti qu'un parachutage d'armes lui serait fait dans la plaine, […] au nord [de la] route Pont-Varin – Voillecomte. » Il s'agit du terrain du BOA – Bureau des opérations aériennes, service dépendant de la France libre - Tobbogan, qui a déjà été destinataire d'une opération aérienne début juin 1944. « Avec plusieurs camions à charbon de bois appartenant à M. Grapinet, nous sommes allés à l'endroit du parachutage et avons normalement reçu des conteneurs d'armes », précise l'officier. 

    Dans Combattants de la liberté, Jean-Marie Chirol apporte d'autres précisions sur cette opération aértienne : « L'expédition commence. Point de départ : la baraque Leclerc, dans la forêt du Val, non loin de Villiers-aux-Bois. Itinéraire : tranche de Villiers, tranche ferrée et, par le château du Val, atteindre route de Wassy, puis Louvemont, Pont-Varin, la côte de Voillecomte et terrain Toboggan. Là, ils retrouveront l'équipe de Wassy : Dedet, Garcia, Pirson, Thieblemont père et fils... La petite armada s'ébranle. La 11 CV, conduite par Pierre Dubus, ouvre la marche. Il a à côté de lui Michel Zeller, mitraillette braquée, et, derrière, colt au poing, Victor Thérin, Raoul Laurent, également armé d'un colt, et René Quellais, dont le fusil anglais passe par la portière. Viennent ensuite deux camions appartenant à Guy Grapinet, qui conduit le premier. Un fusil-mitrailleur est installé sur la cabine de chaque camion.

    La 1ère section, commandée par Eugène Roux, tireur de FM Schultz, monte dans le premier camion, et la 2e section, commandée par Mougel7, dans l'autre. Des ennuis de durite affectent l'un des camions près du château du Val. Le bruit occasionné par les gazogènes donne à cette équipée nocturne et clandestine une allure un peu trop bruyante. Heureusement, le terrain est atteint et chacun se met à l'ouvrage : le lieutenant Eugène Roux est chargé de la protection, Raoul Laurent de la partie technique (balisage, signaux en morse, etc.) et Victor Thérin est le responsable militaire. Tout se passe normalement malgré la pluie qui menace. Trois avions se présentent successivement, et malgré le tir des Allemands qui ont été mis en alerte, deux avions parviennent à larguer un important matériel... Vite, le balisage est donné, la lettre conventionnelle aussi, et de nombreux parachutes descendent au-dessus de la plaine. Les équipes se mettent au travail avec ardeur pour récupérer les «tubes» et les charger sur les camions. Lorsque le troisième appareil se présente, il est repéré par les Me 110 du Robinson8, la DCA et les projecteurs. Aucun signal ne lui est envoyé par Raoul Laurent en raison du danger encouru pour l'appareil et la cargaison des maquisards provenant des deux premiers avions. Ce troisième appareil n'insiste pas et disparaît. Il reste bien des parachutes accrochés aux arbres, mais les gars de Wassy s'en chargeront... »

    De son côté, le lieutenant Lelong note : « Participation de la section au parachutage d'armes de Voillecomte (nuit du 27 au 28 août). Message « Le brigand se cache dans la camisole ». Un des hommes de la section (1er groupe) est blessé par un tube. Convoyage des armes de Voillecomte au camp du Val ». Le FFI blessé (à la main), c'est Marcel Thiery, de Saint-Dizier.


    La deuxième opération de cette même nuit est tout aussi hardie, mais ô combien importante : le sabotage de la ligne ferroviaire Revigny – Saint-Dizier. Médecin bragard de 53 ans, le Dr Pierre Vesselle révèle qu'une qu'une « division blindée » doit venir de la région de Commercy (Meuse) à Saint-Dizier, par cette ligne, pour « empêcher l'avance des troupes alliées ». Les renseignements sont dignes de foi : le Dr Vesselle fut un agent du service de renseignements Kléber puis du Service de renseignements Air, qui s'est montré décisif dans le vol – important – de documents de la Gestapo à Saint-Dizier, en 1943, avec le capitaine Johnson. Alors « le capitaine Thérin décide de faire sauter la ligne de chemin de fer qui se trouve entre Robert-Espagne et Baudonvilliers (…) Les charges de plastic furent préparées par le capitaine Thérin et par plusieurs autres résistants. »

    L'équipe de saboteurs est composée d'Aimé Voisot, né en 1907 à Rachecourt-sur-Blaise, quartier-maître, de Jean Liebgott, né à Saint-Dizier en 1919, du Bragard Pierre Lassalle, qui a vu le jour à Pont-Varin en 1910, et de Jean Lebrun, né dans la cité bragarde en 1917. Ils sont accompagnés par Fernand Carrier, André Etienne et André Serrurier.

    En réalité, il y eut, avant la nuit du 27 au 28 août, une première tentative de sabotage au même endroit, le 23 août selon la presse haut-marnaise (ou dans la nuit du 24 au 25, selon la gendarmerie), « mais celle-ci n'avait pas donné les résultats escomptés. Il fallait donc recommencer... »

    C'est ce même article, paru en 1945, qui apporte des détails sur la mission de cette équipe, partie, selon le capitaine Thérin, de la forêt du Val, en bicyclette : Aimé Voisot, « un cheminot, spécialiste du sabotage, homme aussi modeste que froid et courageux » et quatre de ses hommes « avaient pour mission de placer les engins sur les voies. Deux de leurs camarades, Serrurier André et Etienne André, étaient chargés d'assurer leur protection tant pendant le trajet aller et retour du «maquis» au lieu d'exécution que pendant l'opération (...)

    (Ils) quittèrent le «maquis» lestés de leurs musettes contenant les explosifs pour gagner le champ d'action situé à 12 km de la ville. » Le lieu-choisi, c'est le tunnel de la Belle-Epine, entre Baudonvilliers et Robert-Espagne (Meuse). « Ils y parvinrent sans encombre, après avoir parcouru un secteur cependant étroitement surveillé par l'ennemi et qui comporte la traversée de la Marne et de deux routes nationales. Avec un calme capable de démonter les âmes les plus solidement trempées, Voisot et son équipe se mirent aussitôt à l'oeuvre. Les voies furent minées à l'endroit où elles forment une courbe, à quelque distance du tunnel de Baudonvilliers, sans, toutefois, que les détonateurs fussent fixés à l'explosif, car on savait que les Boches, pour parer aux dangers qui menaçaient leurs convois, les faisaient précéder d'une machine haut-le-pied. Le travail terminé, l'équipe se préparait à recommencer l'opération sous le tunnel même lorsqu'un grondement sourd l'avertit de l'approche d'un train. Vite, elle se cacha, et, bientôt, en effet, arriva une machine haut-le-pied. Elle passa sans encombre, naturellement. La machine n'avait pas encore disparu dans la nuit que bondissant de leur cachette, les cinq hommes se retrouvaient sur la voie. Vivement les détonateurs furent fixés aux charges d'explosifs, puis toute l'expédition ralliée disparut. Nos courageux «maquisards» avaient à peine parcouru quelques centaines de mètres qu'un fracas épouvantable les avertit que leur «coup» avait parfaitement réussi. En effet, un train chargé de troupes venait de sauter sur les mines et plusieurs de ses wagons éventrés obstruaient maintenant les voies de leurs débris. Satisfaits, nos gars s'éloignèrent alors, cependant qu'une grêle de balles tirées par les boches, sortis indemnes de l'aventure, s'abattait dans toutes les directions. Cette rageuse fusillade n'eut d'ailleurs d'autre effet que de transpercer la locomotive qui tirait le convoi». 

    Pour cet exploit, complété le lendemain par une intervention de l'aviation alliée, et qui avait donc empêché cette nuit-là des troupes allemandes de gagner Saint-Dizier, Aimé Voisot et ses hommes furent décorés. La « division blindée » attendue correspondait en fait à la 3. Panzergrenadier-Division retirée du front italien et qui, le 29 août 1944, commettra les atroces massacres de la vallée de la Saulx, notamment à Robert-Espagne...


Veillée d'arme

    29 août 1944. Vitry-le-François (Marne) est libérée par la 4th Armored Division (division blindée américaine). Son prochain objectif est forcément Saint-Dizier. Ce qui explique que ce jour-là, l'animation gagne la forêt du Val. « A 20 h 30, ordre de rassemblement sur la ferme du Bois-l'Abbesse. Dispositif de sécurité pour la nuit autour du cantonnement », précise le rapport de la section Lelong. D'autres volontaires vont gagner la forêt.

    Il est temps de faire plus ample connaissance avec la compagnie. Comment était-elle organisée ?

    Selon le journal de marche du colonel de Grouchy, établi en novembre 1944, elle réunissait cinq sections, plus une de commandement.

    Un document non signé et non daté - « Renseignements concernant la libération de Saint-Dizier9 » - précise que ces cinq sections étaient respectivement commandées par MM. Roux, Lelong, Jobert, Henri Mougel et Carlin, « ayant comme adjoint M. Sancier ».

    Cependant, le registre d'incorporation du maquis, qui recense les noms des volontaires l'ayant rejoint, donne une autre organisation. Il confirme que les 1ère et 2e sections ont été confiées aux lieutenants Eugène Roux et Paul Lelong. En revanche, la 3e correspond plutôt au groupe d'Eurville-Bienville, sous les ordres de René Brassier, tandis que le lieutenant Marcel Jobert dirige la 4e. Le document ne cite pas le lieutenant Mougel comme chef de section, mais attribue la 5e au sergent Jean-Paul Sancier, et la 6e à l'adjudant Marcel Carlin. D'ailleurs, dans différentes pièces, ce dernier parle toujours de 6e section, et non de 5e.

    Quels sont les effectifs de la compagnie, qui relève du mouvement Libé-Nord ? Si le registre comprend 265 noms, le colonel de Grouchy attribuera à l'unité un effectif de cinq officiers, 32 sous-officiers et 291 hommes, soit 328 FFI. Ce qui est très exagéré, car en décembre 1944, il avait donné un effectif de 250 hommes au Bataillon de Saint-Dizier, réunion des deux maquis du Val et Mauguet.


Les cadres

    Chef de la 1ère section, le lieutenant Eugène Roux est né le 7 août 1914 à Saint-Dizier. Sous-officier d'active, il a obtenu son congé d'armistice et est rentré dans sa ville natale le 1er mars 1943. Cet ancien militaire de l'école d'équitation de Fontainebleau, sous les ordres du lieutenant-colonel Gabriel Zeller, avait d'abord rejoint le maquis Mauguet, puis a quitté rapidement cette unité FTPF. Selon le registre, sa section se compose de 29 hommes.

    La 2e section rassemble 39 FFI, en partie originaires de Marnaval. Parmi ses cadres, citons – tous Bragards - les sergents-chefs Jean Lurat, 30 ans, et André Villeval, 38 ans, les sergents Georges Vallet, 36 ans, et André Tollitte, 37 ans, ainsi que les - futurs - aspirant Robert Mougel, de Saint-Dizier, sergent-chef Michel Procot, 20 ans, de Sainte-Savine, sergent Martial Thiery, 21 ans, de Saint-Dizier (fiancé avec la fille du lieutenant Lelong)... Y servent également deux Biterrois de 21 ans, André Crassous et Robert Laur, venus des Chantiers de jeunesse, qui seront promus tous deux au grade de sergent.

    Les 35 hommes de René Brassier, de Saint-Dizier, viennent pratiquement tous d'Eurville.

    La 4e section, selon le registre, est commandée par le lieutenant Marcel Jobert, né en 1910 à Saint-Dizier, et ses FFI (45) viennent d'Ancerville et Marnaval.

    La 5e a pour chef le sergent Jean-Paul Sancier, né en 1908 à Eurville (21 noms).

    Né le 18 novembre 1910 à Saint-Dizier, l'adjudant de réserve (sous-lieutenant FFI) Marcel Carlin est artisan tailleur, rue du Midi (rue du Colonel-Raynal). Marié et père de trois enfants, ce sportif accompli – gymnaste, prévôt d'armes d'escrime – était chef de section dans la 11e compagnie du III/242e RI lorsqu'il a été capturé à Xonrupt (Vosges). Il a participé aux activités du FN à l'automne 1943, notamment, selon Gilbert Thieblemont, au transport d'armes du commissariat de police de Saint-Dizier. Ayant rejoint la Compagnie du Val, il a été « envoyé reconnaître les positions des pièces d'artillerie allemande entre Saint-Dizier et Perthes, le dimanche 27 août 1944. Je suis arrêté par les Allemands dans le bois dit de la Garenne, sud d'Hallignicourt, et ne doit la liberté qu'à la parfaite connaissance de la langue allemande du volontaire FFI Steffan Aloïs qui m'accompagnait ». Le 29 août 1944, sa 6e section, à laquelle appartient Aloïs Steffan, est rassemblée dans la forêt du Val. Une liste que Marcel Carlin a dressée contient 33 noms, incorporés à compter du 1er août. Plusieurs sont gradés : Emile Pioche est sergent-chef, Robert Belbezier, André Lamberth et Maurice Demolis sont sergents, Georges Hadet adjudant10. Seuls cinq sur 33 sont célibataires. Lamberth, Alfred Marcours, Maurice Rigal et Eugène Pasquier ont quatre enfants. Dans la section, on retrouve Jean Lamiral, qui travaillait au HKP, et Maurice Daville, frère d'un garagiste, ainsi que le beau-frère de Marcel Carlin, Paul Chapron.

    Enfin, la section de commandement, avec notamment Jean Perrin, réunit 37 volontaires, l'effectif étant complété par 24 noms de FFI non situés dans une section11.


François Bazire, un des jeunes de la 1ère section.


C'est donc le 29 août 1944, surtout, que les volontaires gagnent la forêt. L'un d'eux, Victor Gross, à qui rendez-vous a été donné pour 16 h au Café de la Marina, témoigne12 : « Nous étions une vingtaine de gars, sac au dos, qui partions allègrement avec l'insouciance de la jeunesse. On ne devait pas tarder à déchanter : les Allemands avaient fait un barrage à la Marina et à l'entrée de Marnaval. Nous avons «planqué» nos sacs tyroliens dans des baraques à lapins (…), nous n'étions plus que quatre... Passent deux jeunes filles de Marnaval sur la route. Elles nous prirent en charge et nous permirent de passer le barrage à la barbe des Allemands qui se bornèrent à la présentation des papiers. Nos anges gardiens nous ont ensuite dirigés dans les bois de Marnaval. Restés seul, nous avons erré dans la nuit à la recherche du maquis, et nous finîmes par le trouver les minuit. Mon fils était là... »


Le récit de la libération

29 août 1944

    Nous avons vu plus haut que la 2e section s'est portée le soir sur la ferme du Bois-l'Abbesse. En effet, écrit le capitaine Thérin, « nous fûmes avertis que les Américains allaient arriver à Saint-Dizier par l'ouest. Nous reçûmes des ordres d'entrer à Saint-Dizier et de nous emparer de la ville par le sud. »

    Raoul Laurent, qui les jours précédents avait réuni l'état-major (Grob, Mourey, Roux) et les autres chefs de section sur la plate-forme surplombant l'étang, dans la forêt, témoigne : « Le maquis du Val, à peine mieux armé grâce aux parachutages de Voillecomte, la veille, fit mouvement sur Saint-Dizier par la tranche de la Belle-Maison, jusqu'à la clairière de la ferme du Bois-l'Abbesse.

    D'après nos renseignements, les Allemands occupaient le secteur situé en contrebas : ferme de Saint-Pantaléon, la Forge-Neuve, le Clos-Mortier, le stade municipal, et avaient installé des canons antichars et des mitrailleuses lourdes aux points stratégiques, comme par exemple le carrefour des deux RN 67. »

    Le 28 août, jour du départ des «Souris grises» de l'Hôtel Excelsior, Saint-Dizier a vu passer les soldats allemands en retraite, certains sur des charrettes tirées par des chevaux. Le 29, l'ennemi a préparé la défense de la ville, creusant des trous de mines dans le tablier du pont Godard-Jeanson (sur la Marne), installant des pièces d'artillerie en différents points de la ville :

. un canon anti-char, à l'intersection des rues Thiers (rue de la Commune-de-Paris) et de l'Arquebuse ;

. un canon camouflé et braqué en direction de la rue du Général-Giraud ;

. une pièce, avenue de la Paix ;

. des canons installés près des cités de l'Est (non loin de là, vers le pont de l'écluse de La Noue, des tranchées ont été creusées), ou à Bettancourt-la-Ferrée...

La 3. Panzer-Grenadier-Division ayant reçu pour mission de s'opposer à l'avancée alliée sur la Marne, on peut penser que ce sont des éléments de cette division qui défendent Saint-Dizier.

    Raoul Laurent : « Nous partîmes en reconnaissance avec Roux et le jeune Thiéblemont, dit «Mickey» ; en nous dissimulant derrière les haies, nous parvînmes au passage à niveau de la voie ferrée de Doulevant, puis jusqu'à un redan boisé en léger surplomb de la voie ferrée où, la nuit venue, une petite équipe avec un FM (équipe Michel Bollot) fut postée... Le stade municipal nous apparaissait bourré de matériel, armes, camions, hommes... Nous allâmes avec Lucien Godde, en rampant lentement, reconnaître tout le secteur... »


30 août 1944

    Raoul Laurent : « Le jour naissant, nous partîmes en rampant vers la lisière du bois, à la sortie de la clairière du bois l'Abbesse, et nous fûmes rejoints par une demi-section qui s'installa à gauche du chemin, tandis qu'Eugène Roux et sa section partaient en reconnaissance vers la ferme de Saint-Pantaléon. La majeure partie du maquis se groupait alors dans les sous-bois, à droite. »

    La section Roux se dirige, selon le capitaine Thérin, « vers le tournant de la route de la Marina, route nationale », tandis que deux autres gagnent, pour l'une, le stade municipal, pour l'autre la rue des Capucins.

    Il est peut-être 9 h, selon le journal de marche du colonel de Grouchy, lorsqu'un accrochage implique la section Roux et un détachement ennemi vers la ferme de Saint-Pantaléon, propriété de M. Pesme. Sous-officier bragard âgé de 32 ans, l'adjudant Lucien Godde se souvient que c'est après avoir marché pendant une trentaine de minutes que les FFI se sont heurtés à l'ennemi. Il s'agissait, à l'angle de la route de Joinville et du chemin de la Marina, de deux canons anti-chars et deux mitrailleuses allemands, précise le lieutenant Roux. Le rapport du capitaine Thérin fait état de deux blessés côté FFI. Ils furent en réalité quatre. Joseph Wasielewsky, un Bragard né en Allemagne en 1915, a été touché par un éclat d'obus au pied gauche, qui le laissera mutilé. Roger Marchal, né à Saint-Dizier, et le sergent bragard Jean Collin, né à Wassy en 1908, ont également touchés, de même qu'un FFI que ne recense pas le chapitre sur le maquis du Val dans Résistance en Haute-Marne (tome 2) : Georges Fabert, atteint à la cuisse gauche. Né à Villiers-en-Lieu en 1903, teinturier chez Largeot à Saint-Dizier où il réside, ce vétéran du 141e RI en 1940 sera hospitalisé jusqu'au 25 janvier 1945 et cité par le général Puccinelli.

    « Le courage du sergent Schultz et de Timmermann permet l'évacuation des blessés, précisera un article paru dans L'Est républicain en août 1949. Cinq hommes ont suivi le lieutenant Roux : Michel Zeller, Jean Thiéblemont, Lucien Claudin, Roger Marchal – celui-ci bien que blessé – et Van Echelpoel. Les Allemands les aperçoivent et tandis que sur ce secteur s'abat le tir des chars américains, les Allemands décrochent. »

    Charpentier bragard né en Belgique en 1909, Lucien Van Echelpoel faisait bien partie « des quatre hommes qui, seuls, avaient pu suivre ma progression, écrit le lieutenant Roux13, les autres ayant été tués14 ou blessés, ou dans l'impossibilité de passer le feu des armes automatiques (malgré notre petit nombre, avons continué notre attaque sur les pièces qui décrochent). Entre-temps, les deux nids de mitrailleuses sont détruites par un FM de la section. »

    Les Allemands décrochent alors en direction de Marnaval par la route de Joinville, sous le tir des Américains. Ainsi dégagés, les blessés sont transportés à la ferme du Bois-l'Abbesse, où ils recevront les soins de Madeleine Faivre, une grande résistante, et Fernande Lombard. « Le capitaine Thérin demande un volontaire pour joindre un docteur et pour s'assurer des dispositions de l'ennemi, s'informer de ce qui passe en ville, précise une relation de la libération de Saint-Dizier produite par l'amicale des maquis du Val et Mauguet. Perrin se présente.. » Il s'agit du quartier-maître Jean Perrin, né à Maxéville (Meurthe-et-Moselle) en 1908, célèbre boulanger bragard, gradé de la section de commandement.

    Toujours par le chemin qui relie la ferme du Bois-l'Abbesse au stade municipal, les sections de la Compagnie du Val se déploient. Las ! précise l'amicale des maquis du Val et Mauguet, « les tirs des chars américains qui arrosent tout le secteur des Ajots, route de Vitry, ferme Saint-Pantaléon, route de Joinville - quelques maisons atteintes et plusieurs civils tués - arrêtent chaque fois la progression. Un piper cub américain survolant le quartier et la forêt règle ces tirs, l'observateur ne peut savoir s'il a sous lui des Allemands ou des amis... » Le récit de l'amicale a raison. L'observateur du 94e bataillon d'artillerie blindée américaine, le lieutenant Harley S. Merrick, témoignera en effet avoir repéré, depuis son piper-cub, une force qu'il estime à environ un bataillon et correspondant sans aucun doute aux troupes ennemies et... aux FFI !


    Le sergent-chef René Quellais et des maquisards font des prisonniers près du stade, « d'autres Allemands fuient en tiraillant par les parcs de la Forge-Neuve et du Clos-Mortier et les bois de la Marina. » La voie du centre-ville s'ouvre.



Les hommes de la Compagnie du Val accueillis par les Bragards.

    Nous avons vu l'action de la section Roux. Qu'en est-il de la section Lelong ? « Le 30 au matin, la section est dirigée à l'orée du bois sur la route de Valcourt, en face de la ferme du Dr Reny. Formation de combat pour attaquer Saint-Dizier. Les Américains arrivent sur le terrain d'aviation de Robinson. La section essuie le feu de l'artillerie ennemie ainsi que le tir des mitrailleuses lourdes des Américains, sans pouvoir se faire reconnaître de ceux-ci. » Cette évocation confirme donc la confusion qui règne dans la cité entre les belligérants. « Surveillance des mouvements de l'ennemi en retraite qui bientôt quitte définitivement la route de Valcourt, il est environ 11 h 30. A 13 h 30, la section entre dans Saint-Dizier par la route de Valcourt, le pont Godard-Jeanson. Liaison avec les chars américains ».


    En effet, selon le récit du capitaine Thérin, « il fut facile de rentrer en ville, empêcher le pont de l'hôpital15 de sauter16 et de nous emparer de la mairie. Par ailleurs, le maquis Mauguet est arrivé venant du nord par la route de Chancenay. Les Américains sont arrivés, et les Allemands qui étaient encore à Ancerville, Marnaval se sont retirés vers l'est. » La relation de l'amicale des maquis confirme ce témoignage : «Au cours d'une accalmie (…), le pont Godard-Jeanson sur la Marne, miné par les Allemands, est aussi sauvé de la destruction (…) Le gros des maquisards atteint les promenades du Jard et pénètre dans la ville où les Américains bientôt aidés par eux et les habitants donnent la chasse aux derniers fuyards. L'hôtel de ville est occupé par des résistants et maquisards. Le commandant FFI coordonne les opérations de nettoyage et de sécurité tandis que Laurent et Dupuy17 rejoignent le commissariat de police où, durant plusieurs heures, les officiers américains s'informent près d'eux, cartes de la région en mains, de secteurs occupés encore par les Allemands, des forces FFI locales, des maquis encore en territoire contrôlé par l'ennemi, opérations de parachutages projetées...»

    Pour le document «Renseignements sur la libération de Saint-Dizier», c'est « entre 10 h et 11 h du matin » que la mairie, la sous-préfecture et La Poste furent occupés.

    Le rapport de la section Lelong précise : « Nettoyage des tireurs isolés dans Saint-Dizier, au collège – Note : aujourd'hui l'Estic, entre la rue Lalande et la rue du Maréchal-de-Lattre – et à l'église Notre-Dame. »


    Les troupes entrées dans Saint-Dizier sont sous les ordres du lieutenant-colonel George L. Jaques, appartenant au combat command A de la 4e DBUS. Venant de la direction de Vitry, elles ont fait mouvement à partir de 7 h (heure américaine), s'emparant du terrain de Robinson (la compagnie MacMahon du 37e bataillon de chars, qui y détruit trois avions, un Dornier 217 et deux Me 110), neutralisant à 9 h 30 deux ou trois pièces d'artillerie à l'entrée de la ville et remontant l'avenue de la République (compagnie Miller du 35e bataillon de chars et 53e bataillon d'infanterie blindé). A 12 h 30, Saint-Dizier est considérée comme nettoyée.


Lucien Groffe, exécuté à Marnaval. (Collection club Mémoires 52).


    Dans l'après-midi, complète la relation de l'amicale, « des Allemands sont arrêtés ici et là, une patrouille commandée par Pernel arrête, rue Buffon, un tireur revêtu de l'uniforme allemand. Des reconnaissances sont faites dans les environs, tandis que (...) de tous côtés, des Bragards aux brassards tricolores à Croix de Lorraine fraternisent avec les maquisards et les Américains dont les chars et les jeep sillonnent les rues. Des opérations de police ont lieu aussi, nombre de citoyens considérés comme collaborateurs (des femmes surtout) sont appréhendés. »


Saint-Dizier a été libérée par le CCA de la 4e DB.

    Dans le quartier de Gigny, un FFI de la section Lelong, Georges Mainvis, 20 ans, se propose, avenue Alsace-Lorraine, de guider un char américain afin de réduire au silence une pièce anti-char servie par sept Allemands. Ce qui est exécuté, grâce à une manœuvre par la rue de la Bénivalle. Embossé derrière un tas de charbons, le blindé tire deux obus, la pièce vole en éclats, ses servants sont tués ou blessés. Dans cette même avenue (route de Nancy), l'époux de la patronne du bar de l'Est, Germain Pin, membre du PCF clandestin et des FTPF (avec le grade d'adjudant), résistant de longue date, est tué vers 11 h, d'une balle à la carotide, alors qu'il renseignait un char américain.


L'équipe de la 2e section qui a réalisé le sabotage de Baudonvilliers, au côté du capitaine Victor Thérin.

(Collection club Mémoires 52).

    Durant cette journée, la Compagnie du Val ne déplorera qu'une victime : Lucien Groffe, FFI marnavalais de 31 ans né à Doulaincourt. Dans l'après-midi, ce membre de la section Lelong a été pris dans son quartier de résidence, porteur d'une arme et d'un brassard FFI, et exécuté près du cimetière – une plaque rappelle son assassinat. Signalons qu'à Marnaval, dès 8 h 30, les Allemands avaient pris seize hommes en otages qui seront fouillés, parqués et gardés derrière un café, route de Güe, jusque vers 21 h.

    Notons aussi que, longtemps méconnues, les pertes de la population civile, ce 30 août, ont été particulièrement importantes, notamment sous les tirs américains : 23 habitants ont trouvé la mort (aux Ajots, dans la rue des Carpières, à Marnaval), et au moins quatre ont été blessés. Le club Mémoires 52 leur a consacré un supplément en 1999.


31 août 1944

    Journal de marche des FFI de Haute-Marne : « Liaison à Hallignicourt avec éléments blindés légers américains pour nettoyage région de Chamouilley, Bienville.» Le chef de la 1ère section, le lieutenant Roux, « a été blessé dans une mission à Chamouilley », selon le rapport du capitaine Thérin. Il s'agit d'un accident de la circulation, entre Güe et Chamouilley, qui occasionne une blessure à la jambe gauche.

    Ce même jour, des éléments de la Compagnie se portent dans la vallée de la Saulx, victime d'un massacre deux jours plus tôt. Le capitaine Thérin18 fera un rapport sur ces exactions. «Deux prisonniers SS sont faits par les FFI», note le journal de marche du colonel de Grouchy. Ce que ce document ne mentionne pas, c'est que ces deux hommes ont été fusillés.

    Quelques jours plus tard, la 1ère compagnie du Bataillon de Saint-Dizier (commandant Grob) fait mouvement sur Bologne où, en liaison avec des éléments de reconnaissance américains, elle subira un accrochage dans la nuit du 9 au 10 septembre 1944. Puis elle entrera dans Chaumont le 13 septembre. Cette page de son histoire est évoquée par ailleurs sur ce blog.

    Le 29 septembre 1944, les engagés pour la durée de la guerre de la compagnie quittent Saint-Dizier pour Chaumont et seront majoritairement affectés dans la 3e compagnie du 21e régiment d'infanterie coloniale. 


1«Exposé du capitaine Thérin, 1944», archives familiales de l'auteur.

2Il sera promu capitaine à titre FFI.

3. Maxime Dupuy, né à Saulxures (Haute-Marne), ancien combattant du 242e RI en 1939-1940, futur sous-préfet de Saint-Dizier.

4Archives familiales de l'auteur.

5Quartier du Clos-Mortier.

6Le parc se compose aussi d'un camion du Secours national à Eurville, d'un autre amené par M. Benoit, directeur du dépôt d'essence de la Standard.

7Henry Mougel servait bien dans cette section, mais c'est le lieutenant Lelong qui la commandait.

8Le terrain d'aviation de Saint-Dizier, utilisé par la Luftwaffe.

9Archives familiales de l'auteur.

10Dans une autre liste, Marcel Carlin précise que ses chefs de groupe sont Aloïs Steffan, Emile Pioche et Louis Hecquet, Georges Hadet son adjoint, mais que plusieurs sous-officiers (Robert Belbezier, André Lamberth, Maurice Demolis) servent comme deuxième classe au maquis.

11Le registre donne donc 265 noms.

12Dans un article de L'Est républicain (août 1949).

13Dans une attestation concernant Van Echelpoel signée le 9 novembre 1944.

14Aucun FFI n'a trouvé la mort dans cet accrochage.

15Pont Godard-Jeanson.

16Selon les «renseignements sur la libération de Saint-Dizier», «le maquis du Val avait assuré la protection des ponts sur la Marne en faisant rester en ville quelques hommes chargés d'empêcher les Allemands de mettre le feu aux charges de dynamite mises en place par les services du Génie allemand».

17Maxime Dupuy, désigné pour occuper la fonction de sous-préfet de Saint-Dizier.

18Dont la fille Marie-Anne naîtra le 2 septembre.


Le départ pour Chaumont, 29 septembre 1944.


jeudi 8 août 2024

Lionel Jouet (1912-1944), interrégional FTP, dernier fusillé de la Citadelle de Besançon



Lionel Jouet (1912-1944) (Source : AD de la Seine-Maritime).

 Le 18 août 1944, les Allemands passaient par les armes le résistant Lionel Jouet. Ce Normand était interrégional FTP dans l'est de la France. Quel fut son parcours avant et après son arrivée dans la région ? C'est ce qui a motivé notre enquête, à l'issue de laquelle nous avons acquis la conviction qu'il s'agissait du chef FTP Baron.

Gilbert, ou Roussel, ou Baron, ou Jacques apparaît formellement dans les archives début août 1943 (vraisemblablement le 3), à l'occasion d'un rendez-vous au parc de la Pépinière à Nancy. Ce jour-là, par l'intermédiaire de Jules Didier (Baudin), régional du Front national (FN) en Meurthe-et-Moselle, il fait la connaissance de deux nouvelles recrues pour les Francs-tireurs et partisans français (FTPF) : René Malglaive et Jean Saltel. Selon les déclarations de ce dernier, Gilbert était âgé de 25 ans environ, mesurait 1,60 m, "marche légèrement voûté, cheveux châtain foncé, les tempes légèrement dégarnies". Avec un quatrième homme, Gabriel Szymkowiak, Gilbert vole un vélo devant un café de la rue Saint-Jean, puis, le 13 août 1943, tous quatre participent au sabotage d'entrées d'eau de l'usine Solvay près de Varangéville. Saltel ayant souhaité mettre un terme rapidement à ses actions clandestines, seuls Gilbert et Malglaive entreprennent ensuite, dans la nuit du 2 au 3 septembre 1943, un déboulonnage de rail sur la ligne Toul - Blainville-sur-l'Eau, à hauteur de Rosières-aux-Salines. Mais dans les deux jours qui suivent ce sabotage, Jean Saltel et René Malglaive sont arrêtés par la police française. Le premier est déporté, le second fusillé le 22 octobre 1943 à La Malpierre.

Condamné par contumace, Szymkowiak s'est réfugié, après sa fuite, en forêt près de Blénod-lès-Toul. C'est là que, fin octobre 1943, Gilbert et un autre chef FTP, le commandant Camille (Pierre Georges), viennent l'informer de sa condamnation et l'affectent à un autre département : la Haute-Saône.

A Belfort

A cette époque, Gilbert, qu'on appelle désormais Baron, est déjà commissaire politique (puis aux effectifs) interrégional. C'est-à-dire qu'avec Pierre Georges (opérations) et Albert Poirier dit Jean (technique), il est un des trois membres du triangle de direction de l'interrégion 21 (Doubs, nord du Jura, Haute-Marne, Meurthe-et-Moselle, Haute-Saône, Vosges et Territoire de Belfort). Au vu de sa fonction politique, Baron est vraisemblablement communiste.   

Son activité l'amène à opérer sur tout le territoire de l'IR 21 : mi-décembre 1943, il est à Chaumont où il remet de faux papiers d'identité à l'agent de liaison André Camus, puis tous deux se revoient à Nancy ; le 17 décembre 1943, Baron vient présider, à Magny-Vernois, près de Lure (Haute-Saône), une réunion du comité militaire régional de la Haute-Saône, réunion qui ne peut avoir lieu à cause de l'arrestation de deux des commissaires régionaux. D'après Camus, l'interrégional s'appelait alors Roussel - c'est en effet sous ce pseudonyme qu'il signe, le 30 décembre 1943, et en qualité de commissaire aux effectifs interrégional, une note de service -, et on le touchait essentiellement à Belfort. A ce moment, Pierre Georges et Albert Poirier ont quitté l'Est. Roussel/Baron apparaissait alors comme l'un des principaux responsables de l'interrégion.

Le 8 ou 9 janvier 1944, "le chef militaire interrégional Roussel dit Baron" (sic) se rend à Chaumont (Haute-Marne) où il rencontre, au domicile du chef de détachement FTP Marcel Lallemand, les commissaires régionaux Szymkowiak (Bacchus), transfuge de la Haute-Saône, et Louis Frossard (Marc), évadé de la maison centrale d'Ecrouves. Roussel doit revoir Bacchus et Marc le 13 janvier 1944 près du musée de Chaumont. Mais le jour fixé, les deux cadres FTP ne le rencontrent pas, et tous deux sont arrêtés par la Sipo-SD ainsi qu'un troisième résistant, Martial Bel. Trois jours plus tôt, l'agent de liaison André Camus avait fait en vain le trajet Chaumont - Belfort, sans pouvoir non plus rencontrer Roussel. Que lui est-il arrivé ? Interrogé par la Sipo-SD, tandis que Frossard a mis fin à ses jours en prison après avoir été torturé, Szymkowiak apprend de la bouche d'un de ses tortionnaires que son arrestation est consécutive à une information donnée depuis Besançon ou Belfort. Pour Szymkowiak, Roussel a forcément été arrêté, et il a parlé.

Ce que, bien plus tard, la justice française apprendra lors de son enquête sur la trahison de Szymkowiak - car le chef FTP a entre-temps dénoncé ses camarades -, c'est que l'interrégional "Roussel dit Baron", qu'elle n'est pas parvenue à identifier, a été arrêté en gare Viotte de Besançon puis a été fusillé. Un seul parcours de martyrs de la Citadelle de Besançon correspond à ces quelques éléments : celui de Lionel Jouet.

Parti de Normandie

Lionel Jouet est né le 11 août 1912 à Sanvic, près du Havre (Seine-Maritime). Il est le fils de Gaston Jouet et de Suzanne Bance. Le brevet élémentaire en poche, il entre au Comptoir d'escompte du Havre comme employé. En 1933-1934, il fait son service militaire au 3e régiment du génie à Rouen. Sa fiche le matricule mentionne qu'il a les cheveux châtains et une taille de 1,60 m. Ce sont deux des caractéristiques physiques de Gilbert...

Militant communiste et syndicaliste, Lionel Jouet écrit des articles dans L'Avenir normand. Domicilié au 66, rue de la Marne à Sanvic, il est mobilisé en septembre 1939 et affecté au dépôt du génie n°3. Il n'est pas fait prisonnier en 1940 et revient au Havre occuper la fonction de rédacteur en chef de son journal désormais clandestin. Avec André Duroméa et Gaston Avisse, il s'investit dans l'animation du Parti dans son département. Le 2 septembre 1942, avec le premier, il fait main basse sur une serviette contenant une forte somme d'argent en menaçant de leurs armes un percepteur à Rouen. Ce qui lui vaudra d'être condamné à mort par contumace par la section d'appel de la cour d'appel de Rouen.

Soit en décembre 1942 (après avoir dérobé des tickets de ravitaillement à Grand-Quevilly) selon la résistante Paulette Lefèbvre, soit en février 1943 d'après André Duroméa, Lionel Jouet, dont la chambre au 54, cours de la République au Havre sera perquisitionnée mi-mars 1943, quitte la Normandie pour "le Doubs". Nous pensons que sous le nom de Rochet, un de ses pseudonymes selon un résistant de Haute-Saône, il vient organiser le FN dans le Territoire de Belfort. D'après le colonel FTP Albert Ouzoulias, qui lui donne le prénom de Maurice, Jouet, alias Jacques, aurait également cherché à éliminer l'agriculteur du Doubs Marcel Curty, qui avait dénoncé, en octobre 1942, le groupe de Pierre Georges. Nous noterons que Jacques est un autre pseudonyme de Gilbert/Roussel/Baron...

Mi-décembre 1943, le jeune chef de détachement FTP Jacques Bergez, de Besançon, rencontre Lionel Jouet qu'il désigne sous le nom de Richard et qui est interrégional FTP à Belfort. Or c'est à Belfort que se trouvait, à la même époque, "Roussel dit Baron"... 

Le 8 janvier 1944, Bergez et Jouet se revoient à Besançon. Le premier laisse le second à la gare Viotte car il doit reprendre le train. C'est alors que l'arrivée inopinée de feldgendarmes - qui recherchaient les auteurs d'un double assassinat de supposés collaborateurs venant de se produire - surprend Lionel Jouet dans la salle d'attente. Il tente de fuir mais est arrêté. Torturé pendant quatre jours, il finit par parler le 12 janvier 1944. Toutes ces précisions viennent de confidences faites par une employée de la Sipo-SD à Jacques Bergez, qui avait rendez-vous ce jour-là avec son chef et qui a été arrêté à son tour près de la synagogue de Besançon.

Scénario cohérent

Nous avons vu les similitudes physiques entre Roussel et Lionel Jouet. Nous avons vu également l'existence d'autres indices concordants : la même fonction de commissaire interrégional politique, une même présence à Belfort, l'arrestation à la gare Viotte... et le même tragique destin. Les deux hommes apparaissent donc vraisemblablement comme une seule et même personne. 

A l'aide des éléments en notre possession, nous pouvons établir le scénario suivant quant au déroulé des événements. Le 8 janvier 1944, Lionel Jouet est à Chaumont et fixe rendez-vous à l'état-major FTP haut-marnais cinq jours plus tard. Puis il se rend en train à Besançon où il rencontre Jacques Bergez. Mais il est arrêté et, après quatre jours de violences, finit par parler. Voilà pourquoi la Sipo-SD de Chaumont peut déclarer que l'information du rendez-vous chaumontais vient "de Besançon ou de Belfort". A la suite des aveux de l'interrégional obtenus sous la torture et les menaces, Szymkowiak, Frossard, Bergez sont pris à leur tour. 

Ensuite, Lionel Jouet est incarcéré à la prison de la Butte à Besançon. Proche collaborateur de l'ex-commissaire militaire interrégional Pierre Georges, Pierre Durand, lui aussi arrêté dans la cité (le 10 janvier 1944), mais a priori sans lien avec la capture de Jouet, le voit lors d'une confrontation. Il a toujours ignoré le nom de Baron mais précise qu'il était "trapu", ce qui correspond à la silhouette du Normand. Durand écrit surtout que Baron a nié le connaître. De son côté, Szymkowiak précise que "Roussel dit Baron" était toujours emprisonné à Besançon en avril 1944.

En effet, Lionel Jouet a été condamné à mort par le tribunal de la Feldkommandantur 560 de Besançon le 4 avril 1944. Mais la sentence n'a pas été exécutée immédiatement. Finalement, après un nouveau sursis accordé le 26 mai 1944, il est fusillé le 18 août 1944, à 6 h 42, à la citadelle.

Lionel Jouet n'a été reconnu "mort pour la France" qu'en 2014, sur l'intervention de la Ville de Besançon.

Sources : Lionel Fontaine, Des Hommes. Les FTP en Haute-Marne et dans l'est de la France. 1942-1944 (préface de Franck Liaigre), Liralest/Le Pythagore éditions, 2023. Principaux documents consultés : 29 U 54 et 29 U 66, AD de la Côte-d'Or ; 2 496 W 85 et 2 101 W 15, AD de la Meurthe-et-Moselle ; 54 W 5312 et 54 W 5327, AD de la Seine-Maritime ; GR 28 P 8 935, SHD Vincennes ; 21 P 466 253, SHD Caen (communiqué par le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon).


lundi 29 juillet 2024

L'inconnu de Trois-Fontaines



Le 18 juillet 1944, les corps de cinq inconnus tués par balles sont retrouvés en forêt de Trois-Fontaines, au lieu-dit maison forestière de Brassa. Ils sont inhumés dans le cimetière du village de Trois-Fontaines-l'Abbaye (Marne). Quatre de ces hommes, victimes d'une opération de l'armée allemande, seront formellement identifiés par leurs familles un mois plus tard*. Le cinquième est resté inconnu. 

Nous savons, grâce à l'acte de décès, qu'il était âgé d'une trentaine d'années et qu'il était marié. D'après un membre du groupe, il avait pour nom de guerre "Electrique". Selon le sous-lieutenant Daniel Simon (Jim), chef du maquis (FTP) de Trois-Fontaines, il s'appellerait Chauvot, de Paris. Sur les lieux du combat, les gendarmes de Sermaize-les-Bains ont effectivement retrouvé une carte postale adressée à un certain André Chauneau (ou plutôt Chauveau), au 34, rue Duhesme à Paris. Surtout, un document conservé par les Archives départementales de la Marne à Reims - un fichier des personnes arrêtées ou mortes dans ce département sous l'Occupation - mentionne un nommé Albert Chauveau, né à Rochefort (Charente-Maritime) en 1900, tué le 18 juillet 1944 à Trois-Fontaines. 

Albert-André Chauveau (prénom usuel : André) est né le 12 mars 1900 à l'hospice civil de Rochefort. Il est le fils de Marie Guillet, et il est reconnu par Charles-Jules Chauveau en 1902. La famille s'installe à Bessancourt (Seine-et-Oise). Charcutier, André Chauveau s'engage en 1918 en mairie de Mont-de-Marsan (Landes) au titre des équipages de la flotte. Après cinq ans de service dans la Marine, il retrouve la vie civile et se marie, le 24 novembre 1923, à L'Isle-Adam, avec Louise Bohers. Deux fils naissent en 1925 et 1927.

Electricien, André Chauveau vit à Bessancourt puis à Paris, au 8, rue de la Présentation. Nous ignorons s'il a été mobilisé en 1939. En revanche, le 1er avril 1942, il signe un contrat pour travailler en Allemagne pour le compte de la société des frères Giulini à Ludwigshaffen. Il est notamment employé à Bad Oldesloe. Son contrat s'arrête le 30 août 1943. Puis sa trace se perd. Un membre de sa famille que nous avons contacté n'a jamais eu connaissance de son destin.

Si Albert-André Chauveau est bien l'inconnu de Trois-Fontaines - ce qui est l'hypothèse la plus vraisemblable au terme de notre enquête, d'autant que le nom de guerre de Chauvot (sic) est Electrique - nous ignorons dans quelles circonstances il a rejoint ce maquis de la Marne (Compagnie Valmy). 

Aucune date de décès ne figure en mention marginale sur son acte de naissance. Son épouse obtient un jugement de divorce par défaut en 1947. Il n'y a pas de dossiers au nom d'Albert-André Chauveau dans les archives du Service historique de la Défense (Vincennes et Caen). Mais il y a bien un dossier au nom de Chauveau, sans date et lieu de naissance, qui n'apporte pas de précisions.

Dans la nécropole nationale de Suippes (Marne), figure la tombe du "chef de groupe FFI" André Chauveau tué le 18 juillet 1944. 

Sources : fichier des personnes arrêtées dans la Marne (161 W 78, AD 51) ; état civil des communes de Rochefort et de Trois-Fontaines-l'Abbaye ; dossier individuel de Jacques Ferré, GR 21 P 183 770, SHD Caen ; fiche matricule d'Albert-André Chauveau, 1 R/RM 624, AD 78 ; archives Arolsen ; notice du Maitron des fusillés rédigée par Jocelyne et Jean-Pierre Husson ; Lionel FONTAINE, Partisans en forêt de Trois-Fontaines, 2024.

* Jacques Ferré, adjudant Raymond Gaillet, Gabriel Trusgnach et Abel Voiselle. 

Chronologie d'un massacre

    18 juillet 1944, avant l'aube : des soldats allemands, certainement engagés pour délivrer leurs cinq camarades capturés la veille par les FTP à Vanault-le-Chatel, s'arrêtent à Maurupt-le-Montois.

    Vers 6 h : trois véhicules venus de la direction de Maurupt arrivent dans le secteur de la maison forestière Jean-le-Grand. Trois soldats fouillent un baraquement dans le chemin face à la maison forestière. Puis le convoi prend la direction de Trois-Fontaines.

    Raymond Protin : "J'étais chef de groupe au maquis dit Trois-Fontaines. [...] Ces cinq patriotes se trouvaient dans une baraque. [...] L'un d'eux était malade, un autre blessé et les trois autres se reposaient de fatigue. [...] Au moment de l'attaque, je me trouvais dans les environs, mais je n'étais pas à l'endroit où ces cinq patriotes ont été tués."

    Serge Lampin (Cobaye) : "Nous avons été cernés par les Allemands. Vers 9 h du matin, environ 150 soldats allemands armés de mitrailleuses et de mortiers ont ouvert le feu sur nous. J'ai été blessé à la cuisse par une balle et je me suis blotti dans un buisson. Après quelques minutes de combat, j'ai vu sortir d'une baraque où il était cerné mon camarade Raymond Gaillet. [...] Il levait les bras pour se rendre. Après avoir fait quelques pas, les Allemands l'ont abattu d'une rafale et l'un d'eux est venu l'achever d'une autre rafale de mitraillette dans la tête. Quelques instants plus tard, j'ai vu que mon camarade Gabriel Trusgnach, également de Sainte-Menehould, gisait inanimé sur le sol, il avait été touché d'une rafale.

    Les Allemands se sont ensuite approchés de moi et l'un de leurs officiers leur a ordonné de me faire sortir de mon abri en disant : "Il nous en faut un de la bande". J'ai alors été fait prisonnier..."

    Jacques Renard (Jacky) : "J'appartenais au groupe FTP Michel. [...] J'avais été envoyé en reconnaissance avec mon camarade Henri Tabournot, dit Riquet, sur la route de [Baudonvilliers]. A notre retour de cette mission, vers 10 h, j'ai entendu des coups de feu provenant des mitrailleuses et de mortiers. [...] Je me suis rendu immédiatement avec mon camarade au dit camp. Lorsque nous sommes arrivés, il était déjà occupé par les Allemands. Nous avons vaguement aperçu à une cinquantaine de mètres le corps de deux camarades dont un semblait avoir été mortellement blessé d'une balle explosive à la tête. Je crois qu'il s'agissait de mon camarade Gaillet Raymond, dit Mataf."

    Entre 10 h et 11 h : le bûcheron Da Silva Fernandez qui marche sur le chemin de la Belle-Epine voit une cinquantaine d'Allemands.

    Vers 16 h : les gendarmes Léon Henriet et Adolphe Boussard, de la brigade de Sermaize, sont informés par le brigadier Georges Psaume, des Eaux et forêts, du combat du matin. Ils apprennent aussi qu'un maquisard grièvement touché à la jambe et au bras gauche a été soigné par le Dr Henry Fritsch, chez Pierre Caye où il a été déposé par Jean-Marie Brulliard.

    Sur place, à la maison forestière de Brassa, les gendarmes découvrent deux cadavres devant le pavillon de planches, un troisième dans l'embrasure de la porte, et deux autres dans une pièce. 

    Un véhicule conduit par Paul Dervogne transporte les corps jusqu'au cimetière de Trois-Fontaines. Les cinq actes de décès sont dressés à 18 h.

    Jacques Renard : "Vers 18 h, nous nous sommes rendus sur les lieux. [...] Les corps [de nos camarades] avaient déjà été enlevés avant notre arrivée. Il s'agit des nommés Trusgnach Gabriel, Gaillet Raymond, Voiselle Abel, Ferré Jacques et un cinquième originaire de Paris que je connaissais sous le nom de guerre de Electrique [Chauveau]"

    J'ai nettement l'impression que l'emplacement de notre groupe a été indiqué aux Allemands, par une personne connaissant parfaitement la forêt, car les Allemands semblent être arrivés directement sans aucune recherche préalable à la baraque forestière de Brassa, qui se trouvait complètement perdue dans l'immense forêt de Trois-Fontaines. J'ignore quelle est cette personne."

    Serge Lampin : "Quand les Allemands se sont groupés pour repartir, j'ai vu parmi eux un civil que je présume être [un] garde des Eaux et forêts. [...] C'est ce civil qui a guidé les Allemands à notre maquis, et je l'ai vu descendre d'un camion allemand au retour à Cheminon.

    Les forces militaires allemandes étaient composées de feldgendarmes de Châlons-sur-Marne et de Vitry-le-François et du SD de Châlons. Le SD de Châlons avait la direction des opérations. Il était commandé par un capitaine de grande taille, portant des lunettes. [...] C'est ce capitaine qui m'a interrogé par deux fois et brutalisé... A la suite de ma capture, j'ai été déporté au camp de Dachau. [...]" 

    Vers 19 h 30 : une ambulance dépêchée par la Kreiskommandantur de Vitry-le-François prend en charge le blessé grave, déserteur autrichien qui parait avoir succombé à ses blessures.

Source principale : procès-verbaux d'audition en 1946 pour le Service de recherche des crimes de guerre ennemis, 163 W (MM) 3179, AD 51.


mercredi 3 avril 2024

Les terrains de parachutage de Haute-Marne, 1943-1944


Michel Pichard (à droite) à son PC de Courcelles-sur-Aujon.


 Selon Michel Pichard, ancien coordinateur national du Bureau des opérations aériennes (BOA) puis délégué militaire de la Haute-Marne, environ 80 terrains de parachutage étaient homologués dans le département à la Libération. Nous allons, à partir de différentes sources, essayer de les recenser, qu'ils relèvent du BOA ou du Special Operations Executive (SOE).

ACETYLENE, secteur Laferté-sur-Aube (52), Ville-sous-Laferté (10). Au moins une opération le 10 avril 1944 ("Le turban est rouge"). Profitera au maquis de Montigny-sur-Aube.

ALGER (SOE), entre Tronchoy et Rolampont. Au moins trois opérations selon Louis-G. V. Hyde (5, 12 et 27 août 1944 ou, selon le SHD, le 10 juillet, le 27 août 1944). Message "Le cassis coulera sous la cloche".

ALYSSE (BOA), au nord de Chaumont. Message "Plumeau est un pote" selon P. Jolinon.

ARGONAUTE (BOA), ferme de Churey, près de Bourdons-sur-Rognon. Au moins une opération (5 septembre 1944) selon le SHD.

ARMURE (BOA). Un échec le 5/6 février 1944 selon M. Pichard. 

ARTHUR (SOE), Frettes. Au moins deux opérations selon Louis-G. V. Hyde. Message "La ficelle sera démêlée".

ASILE (BOA). Un échec le 5/6 février 1944 selon M. Pichard.

BERLIN (SOE/BOA), ferme de La Salle, Praslay. D'abord une opération en juillet 1944 (date communément admise : 20 juillet 1944). Message "Roger embrasse bien Gilberte". Puis, selon M. Pichard, deux opérations les 2 et 3 septembre 1944.

BIELLE (BOA, secteur de Selongey), au nord-est d'Auberive.

BLUET (BOA), ferme de Sossa, Joinville. Une opération le 5/6 septembre 1944 selon M. Pichard. Message "Le mosquito est un moustique" selon P. Jolinon.

BOSSUET (BOA).

BOURDALOUE (BOA), ferme de Fragneix, Treix. Un échec le 4 octobre 1943. Un succès le 6 janvier 1944.

CANAPE (BOA, secteur de Selongey), Saint-Broingt-les-Fosses. Selon M. Henriot, au moins une opération début septembre 1944, message "Le puritain est décédé". Il pourrait s'agir du terrain de Dommarien.

CENTAURE (BOA), ferme de Pincourt, Donnemarie. Au moins quatre opérations : 31 août/1er septembre 1944, 3 septembre 1944, 9/10 septembre 1944 et 11/12 septembre 1944 selon P. Ruault ; au moins trois (3, 10 et 11 septembre 1944) selon le SHD.

CHARLOTTE (SOE), 6 km au nord de Clefmont. Une opération selon le lieutenant Hyde. Message "Le grand chimpanzé est le frère de la biquette".

CHERBOURG (SOE), ferme de la Dhuys, Courcelles-Val-d'Esnoms. Au moins deux opérations le 9/10 septembre 1944 (parachutage de Sybille et Feldman du SOE) et le 11/12 septembre 1944 (parachutage de Gillette, Kitch et Boissière du SOE). Message "Quatre canes couvent au coin d'un pont".

CHICAGO (SOE), Juzennecourt. Message "La bouilloire va éclater" selon Louis-G. V. Hyde.

CLAUDEL (BOA), région de Langres.

CLIMATIE, terrain jedburgh (non localisé) selon M. Pichard.

CONDOR (BOA), au nord de Montier-en-Der selon P.  Jolinon. 

COQUELICOT (BOA), au nord-ouest de Vignory selon P. Jolinon.

CORNEILLE puis VERSAILLES (BOA), ferme de la Rente-sur-Villiers près de Courcelles-sur-Aujon. Un succès le 4/5 octobre 1943 (premier parachutage réussi en Haute-Marne), un échec le 5/6 février 1944 selon M. Pichard. Deviendra terrain VERSAILLES.

CUISINIER (BOA), ferme de Baudray, Osne-le-Val. Un échec dans la nuit du 14 au 15 janvier 1944 selon le commandant M. Gâtinois. Un échec le 5/6 février 1944 et un échec le 5 mai 1944 selon M. Pichard. Un échec le 18 juillet 1944. Un échec dans la nuit du 22 au 23 juillet 1944 (l'avion SAS attendu s'écrase à Graffigny-Chemin). Quatre agents OSS parachutés le 30/31 août 1944. Messages "Michel, as-tu vu le lion ?", "Londres est une ville". Selon P. Jolinon, messages "La vérité dort en marchant", "L'éventail bleu ciel est en carton". Ex-SACREMENT.

DIFFAMATION (BOA, secteur de Selongey), Vaux-sous-Aubigny. Un échec le 28 avril 1944, un succès le 30 avril 1944 selon M. Pichard.

FELIX (SOE), Villiers-lès-Aprey. Trois opérations selon le lieutenant Hyde dont celui de la nuit du 1/2 septembre 1944. Messages "La moutarde et le pain d'épice seront distribués ce soir", "N'importe qui le ferait". 

FESTIN (BOA), à la ferme du Bois-Madame près d'Essey-les-Ponts. Messages "Le cafre en était pâle", "Le Danakil a pris ses plumes" selon P. Jolinon. Ex-SAVATE, ex-HAVANE.

FORMULE (BOA), Blécourt. Une opération le 5/6 septembre 1944 selon M. Pichard.

FREGATE (BOA), dans le secteur de Langres.

GARGOUILLE (BOA), hameau de Billory, Robert-Magny. Trois à cinq opérations : 10/11 juillet 194, 5 août 1944 (selon P. Jolinon), 27/28 août 1944 (selon M. Pichard), 8 septembre 1944, 13/14 septembre 1944. Message "Le brigand est dans la camisole".

GERANIUM (BOA), à l'est de Chaumont (selon P. Jolinon).

GLUCK (BOA), Pouilly-en-Bassigny.

GOELAND (BOA, secteur de Selongey), au sud-est d'Andelot selon P. Jolinon.

HOTEL (BOA, secteur de Selongey), Rivière-les-Fosses. Deux opérations : 11/12 août 1944 (mission Génératrice : trois personnes), 31 août/1er septembre 1944 (jedburgh team Stanley et deux agents du BCRA : cinq personnes).

LAKEVIEW, nord-est de Prauthoy. Message "L'anguille n'a pas mordu aujourd'hui".

LAMONT (SOE), près de Villiers-sur-Suize. Vraisemblablement le terrain qui a accueilli la mission Glover (SOE) le 1/2 juin 1944.

LIONEL (SOE), Aigremont. Une opération le 11 septembre 1944. Message "La bicyclette est réparée".

LISTZ (BOA), près de Montigny-le-Roi selon M. Pichard.

MALHERBE (BOA), au sud d'Auberive selon M. Pichard.

MUFLIER (BOA, secteur de Selongey), à Poinson-lès-Grancey. Utilisé par l'opération SAS Hardy.

NICOLE (SOE), Juzennecourt. Une opération (sans doute le 9 septembre 1944, à moins que ce ne soit sur CHICAGO). Message "Charles aime les blondes".

ORPHEONISTE (BOA), près de Sommevoire selon M. Pichard. Messages "Les briques sont disponibles", "La chaise est réparée". Deux échecs le 28 avril et 1er mai 1944 selon Pichard.

PALIER (BOA), secteur de Courcelles-sur-Aujon.

PARIS (SOE), à 6 km au sud-ouest de Vignory. Message "La porte de la gare sera neuve".

POLE (BOA), secteur de Courcelles-sur-Aujon.

RENONCULE (BOA), Sarcey. Au moins une opération (5 septembre 1944) selon le SHD.

RIVERSIDE (SOE), Lavernoy. Au moins trois opérations : 25 juillet 1944, 27/28 août 1944, 9/10 septembre 1944. Message "Souviens-toi du vase de Soissons". 

ROBERT (SOE), Hûmes. Message "Une porte doit être ouverte ou fermée".

SACOCHE (BOA). Un échec le 5/6 février 1944.

SCUDERY (BOA), Pouilly-en-Bassigny.

SERRURE (BOA). Correspond vraisemblablement au terrain du Corgebin, commune de Brottes (un échec le 6/7 janvier 1944).

TOBOGGAN (BOA), entre Pont-Varin et Voillecomte. Un échec le 31 mai/1er juin 1944. Trois opérations : 1/2 juin 1944 (contenu en partie capturé par les Allemands), 27/28 août 1944, 6/7 septembre 1944. Messages "Les poireaux sont dans la soupe", "Le manchot n'a qu'une béquille".

VAUGELAS (BOA), ferme des Menus-Bois, près de Rimaucourt. Un échec le 5/6 février 1944, un échec le 15 mars 1944 selon M. Pichard.

VERLAINE (BOA), dans la région de Langres.

VERSAILLES (BOA), ferme de la Rente-sur-Villiers, près de Courcelles-sur-Aujon. Deux opérations : 5/6 septembre 1944, 10/11 septembre 1944. Ex-CORNEILLE.

ZIDOR, région de Fayl-Billot.

ZINNIA (BOA), à l'ouest de Montier-en-Der selon P. Jolinon.

Note : parmi ces terrains, figurent sans doute ceux de Rizaucourt, de la ferme du Pré-Godot (Longeville-sur-la-Laines - Zinnia ?), de la ferme de Berzillière (Droyes - Condor ?).


Chronologie des opérations

4/5 octobre 1943            Bourdaloue        échec

4/5 octobre 1943            Corneille            succès

6/7 janvier 1944            Serrure                échec

6/7 janvier 1944            Bourdaloue        succès

14/15 janvier 1944        Cuisinier            échec

5/6 février 1944            Sacoche                échec

5/6 février 1944            Vaugelas            échec 

5/6 février 1944            Corneille            échec

5/6 février 1944            Savate                échec

5/6 février 1944            Asile                    échec

5/6 février 1944            Sacrement            échec

15 mars 1944                Vaugelas            échec

28 avril 1944                Diffamation        échec

28 avril 1944                Orphéoniste        échec

31 mai/1er juin 1944    Toboggan            échec

1/2 juin 1944                Toboggan            succès partiel

1/2 juin 1944                Leffonds             2 hommes

7 juin 1944                    Dommarien        échec

10/11 juillet 1944        Gargouille            succès

10 juillet 1944            Alger                    succès (SHD)

20/21 juillet 1944        Berlin                  succès

25/26 juillet 1944        Riverside            succès

4/5 août 1944               Droyes               8 SAS

4/5 août 1944                Alger                succès

7/8 août 1944                Pré-Godot        succès

11/12 août 1944            Hôtel                3 hommes

12 août 1944                Alger                succès

12/13 août 1944            Droyes            SAS

27/28 août 1944            Alger                succès

27/28 août 1944            Toboggan        succès

27/28 août 1944            Riverside        succès

27/28 août 1944            Arthur                succès

27/28 août 1944            Rizaucourt           succès

27/28 août 1944            Argonaute            succès

31 août/1er sept.            Cuisinier            4 hommes

1er/2 septembre 1944    Vivey                SAS

1er/2 septembre 1944    Félix                1 homme

3/4 septembre 1944        Centaure        2 hommes

5/6 septembre  1944    Versailles            succès

5 septembre 1944        Renoncule        succès

5 septembre 1944        Argonaute        succès

8 septembre 1944            Gargouille        succès

8/9 septembre 1944       Juzennecourt    succès

9/10 septembre 1944    Cherbourg        2 hommes

9/10 septembre 1944    Riverside        succès

10 septembre 1944        Centaure        succès

10 septembre 1944        Versailles        succès

11 septembre 1944        Centaure        succès

11 septembre 1944        Cherbourg    3 hommes

11 septembre 1944        Lionel            succès

13/14 septembre 1944   Gargouille    succès

Note : il s'agit là des opérations confirmées par les documents. Pour sa part, Marcel Henriot en évoque davantage, par exemple dans la nuit du 5 au 6 septembre 1944 sur les terrains Alice, Hôtel, Pallier, Bluet, Argonaute, Formule, Canapé...

Sources : Michel Pichard (L'espoir des ténèbres) et archives déposées aux Archives nationales ; rapport de Pierre Jolinon, AD de la Côte-d'Or ; rapports des missions Glover et Pedlar, Archives nationales ; fonds Marcel Henriot, AD de la Haute-Marne ; archives des FFI de la Haute-Marne, GR 19 P 52, Service historique de la Défense (SHD).