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lundi 29 juillet 2024

L'inconnu de Trois-Fontaines



Le 18 juillet 1944, les corps de cinq inconnus tués par balles sont retrouvés en forêt de Trois-Fontaines, au lieu-dit maison forestière de Brassa. Ils sont inhumés dans le cimetière du village de Trois-Fontaines-l'Abbaye (Marne). Quatre de ces hommes, victimes d'une opération de l'armée allemande, seront formellement identifiés par leurs familles un mois plus tard*. Le cinquième est resté inconnu. 

Nous savons, grâce à l'acte de décès, qu'il était âgé d'une trentaine d'années et qu'il était marié. D'après un membre du groupe, il avait pour nom de guerre "Electrique". Selon le sous-lieutenant Daniel Simon (Jim), chef du maquis (FTP) de Trois-Fontaines, il s'appellerait Chauvot, de Paris. Sur les lieux du combat, les gendarmes de Sermaize-les-Bains ont effectivement retrouvé une carte postale adressée à un certain André Chauneau (ou plutôt Chauveau), au 34, rue Duhesme à Paris. Surtout, un document conservé par les Archives départementales de la Marne à Reims - un fichier des personnes arrêtées ou mortes dans ce département sous l'Occupation - mentionne un nommé Albert Chauveau, né à Rochefort (Charente-Maritime) en 1900, tué le 18 juillet 1944 à Trois-Fontaines. 

Albert-André Chauveau (prénom usuel : André) est né le 12 mars 1900 à l'hospice civil de Rochefort. Il est le fils de Marie Guillet, et il est reconnu par Charles-Jules Chauveau en 1902. La famille s'installe à Bessancourt (Seine-et-Oise). Charcutier, André Chauveau s'engage en 1918 en mairie de Mont-de-Marsan (Landes) au titre des équipages de la flotte. Après cinq ans de service dans la Marine, il retrouve la vie civile et se marie, le 24 novembre 1923, à L'Isle-Adam, avec Louise Bohers. Deux fils naissent en 1925 et 1927.

Electricien, André Chauveau vit à Bessancourt puis à Paris, au 8, rue de la Présentation. Nous ignorons s'il a été mobilisé en 1939. En revanche, le 1er avril 1942, il signe un contrat pour travailler en Allemagne pour le compte de la société des frères Giulini à Ludwigshaffen. Il est notamment employé à Bad Oldesloe. Son contrat s'arrête le 30 août 1943. Puis sa trace se perd. Un membre de sa famille que nous avons contacté n'a jamais eu connaissance de son destin.

Si Albert-André Chauveau est bien l'inconnu de Trois-Fontaines - ce qui est l'hypothèse la plus vraisemblable au terme de notre enquête, d'autant que le nom de guerre de Chauvot (sic) est Electrique - nous ignorons dans quelles circonstances il a rejoint ce maquis de la Marne (Compagnie Valmy). 

Aucune date de décès ne figure en mention marginale sur son acte de naissance. Son épouse obtient un jugement de divorce par défaut en 1947. Il n'y a pas de dossiers au nom d'Albert-André Chauveau dans les archives du Service historique de la Défense (Vincennes et Caen). Mais il y a bien un dossier au nom de Chauveau, sans date et lieu de naissance, qui n'apporte pas de précisions.

Dans la nécropole nationale de Suippes (Marne), figure la tombe du "chef de groupe FFI" André Chauveau tué le 18 juillet 1944. 

Sources : fichier des personnes arrêtées dans la Marne (161 W 78, AD 51) ; état civil des communes de Rochefort et de Trois-Fontaines-l'Abbaye ; dossier individuel de Jacques Ferré, GR 21 P 183 770, SHD Caen ; fiche matricule d'Albert-André Chauveau, 1 R/RM 624, AD 78 ; archives Arolsen ; notice du Maitron des fusillés rédigée par Jocelyne et Jean-Pierre Husson ; Lionel FONTAINE, Partisans en forêt de Trois-Fontaines, 2024.

* Jacques Ferré, adjudant Raymond Gaillet, Gabriel Trusgnach et Abel Voiselle. 

Chronologie d'un massacre

    18 juillet 1944, avant l'aube : des soldats allemands, certainement engagés pour délivrer leurs cinq camarades capturés la veille par les FTP à Vanault-le-Chatel, s'arrêtent à Maurupt-le-Montois.

    Vers 6 h : trois véhicules venus de la direction de Maurupt arrivent dans le secteur de la maison forestière Jean-le-Grand. Trois soldats fouillent un baraquement dans le chemin face à la maison forestière. Puis le convoi prend la direction de Trois-Fontaines.

    Raymond Protin : "J'étais chef de groupe au maquis dit Trois-Fontaines. [...] Ces cinq patriotes se trouvaient dans une baraque. [...] L'un d'eux était malade, un autre blessé et les trois autres se reposaient de fatigue. [...] Au moment de l'attaque, je me trouvais dans les environs, mais je n'étais pas à l'endroit où ces cinq patriotes ont été tués."

    Serge Lampin (Cobaye) : "Nous avons été cernés par les Allemands. Vers 9 h du matin, environ 150 soldats allemands armés de mitrailleuses et de mortiers ont ouvert le feu sur nous. J'ai été blessé à la cuisse par une balle et je me suis blotti dans un buisson. Après quelques minutes de combat, j'ai vu sortir d'une baraque où il était cerné mon camarade Raymond Gaillet. [...] Il levait les bras pour se rendre. Après avoir fait quelques pas, les Allemands l'ont abattu d'une rafale et l'un d'eux est venu l'achever d'une autre rafale de mitraillette dans la tête. Quelques instants plus tard, j'ai vu que mon camarade Gabriel Trusgnach, également de Sainte-Menehould, gisait inanimé sur le sol, il avait été touché d'une rafale.

    Les Allemands se sont ensuite approchés de moi et l'un de leurs officiers leur a ordonné de me faire sortir de mon abri en disant : "Il nous en faut un de la bande". J'ai alors été fait prisonnier..."

    Jacques Renard (Jacky) : "J'appartenais au groupe FTP Michel. [...] J'avais été envoyé en reconnaissance avec mon camarade Henri Tabournot, dit Riquet, sur la route de [Baudonvilliers]. A notre retour de cette mission, vers 10 h, j'ai entendu des coups de feu provenant des mitrailleuses et de mortiers. [...] Je me suis rendu immédiatement avec mon camarade au dit camp. Lorsque nous sommes arrivés, il était déjà occupé par les Allemands. Nous avons vaguement aperçu à une cinquantaine de mètres le corps de deux camarades dont un semblait avoir été mortellement blessé d'une balle explosive à la tête. Je crois qu'il s'agissait de mon camarade Gaillet Raymond, dit Mataf."

    Entre 10 h et 11 h : le bûcheron Da Silva Fernandez qui marche sur le chemin de la Belle-Epine voit une cinquantaine d'Allemands.

    Vers 16 h : les gendarmes Léon Henriet et Adolphe Boussard, de la brigade de Sermaize, sont informés par le brigadier Georges Psaume, des Eaux et forêts, du combat du matin. Ils apprennent aussi qu'un maquisard grièvement touché à la jambe et au bras gauche a été soigné par le Dr Henry Fritsch, chez Pierre Caye où il a été déposé par Jean-Marie Brulliard.

    Sur place, à la maison forestière de Brassa, les gendarmes découvrent deux cadavres devant le pavillon de planches, un troisième dans l'embrasure de la porte, et deux autres dans une pièce. 

    Un véhicule conduit par Paul Dervogne transporte les corps jusqu'au cimetière de Trois-Fontaines. Les cinq actes de décès sont dressés à 18 h.

    Jacques Renard : "Vers 18 h, nous nous sommes rendus sur les lieux. [...] Les corps [de nos camarades] avaient déjà été enlevés avant notre arrivée. Il s'agit des nommés Trusgnach Gabriel, Gaillet Raymond, Voiselle Abel, Ferré Jacques et un cinquième originaire de Paris que je connaissais sous le nom de guerre de Electrique [Chauveau]"

    J'ai nettement l'impression que l'emplacement de notre groupe a été indiqué aux Allemands, par une personne connaissant parfaitement la forêt, car les Allemands semblent être arrivés directement sans aucune recherche préalable à la baraque forestière de Brassa, qui se trouvait complètement perdue dans l'immense forêt de Trois-Fontaines. J'ignore quelle est cette personne."

    Serge Lampin : "Quand les Allemands se sont groupés pour repartir, j'ai vu parmi eux un civil que je présume être [un] garde des Eaux et forêts. [...] C'est ce civil qui a guidé les Allemands à notre maquis, et je l'ai vu descendre d'un camion allemand au retour à Cheminon.

    Les forces militaires allemandes étaient composées de feldgendarmes de Châlons-sur-Marne et de Vitry-le-François et du SD de Châlons. Le SD de Châlons avait la direction des opérations. Il était commandé par un capitaine de grande taille, portant des lunettes. [...] C'est ce capitaine qui m'a interrogé par deux fois et brutalisé... A la suite de ma capture, j'ai été déporté au camp de Dachau. [...]" 

    Vers 19 h 30 : une ambulance dépêchée par la Kreiskommandantur de Vitry-le-François prend en charge le blessé grave, déserteur autrichien qui parait avoir succombé à ses blessures.

Source principale : procès-verbaux d'audition en 1946 pour le Service de recherche des crimes de guerre ennemis, 163 W (MM) 3179, AD 51.


lundi 12 avril 2010

Des Argonnais en forêt de Trois-Fontaines



Gabriel Trusgnach, une des victimes de la tragédie de Brassa (collection famille Trusgnach/club Mémoires 52)

Deuxième volet de notre étude sur les groupes de patriotes des alentours de Trois-Fontaines-l'Abbaye.


5 juin 1944. Ils sont dix, à la veille du débarquement de Normandie, à se regrouper le soir dans l’ancien moulin de Daucourt, près de Sainte-Menehould. Dix patriotes originaires de la cité ménéhildienne déterminés à passer rapidement à l’action – le maquis « Alsace » de Lucien Picq ne se constituera qu’en juillet.

En voici la liste (1) :
. Pierre David, alias Daouda, 25 ans, sergent d’active ayant servi dans les sables algériens, originaire de Sézanne ;
. Jacques Ferré, 20 ans, postier né à Louhans-Cuiseaux (Saône-et-Loire) ;
. Raymond Gaillet (Le Mataf), 28 ans, né à Saint-Florentin (Yonne). C’est un marin dont le père, conseiller municipal à Sainte-Menehould, a été grièvement blessé dans un bombardement ;
. Serge Lampin (Cobaye), 18 ans ;
. Raymond Picq (Bolchevick), 18 ans, fils du chef de gare de la cité ;
. Jacques Renard ( Jacky) ;
. Henri Royer ;
. Daniel Simon (Jim) ;
. Henri Tabournot (Riquet), 19 ans ;
. Gabriel Trusgnach, 19 ans, né à Imécourt (Ardennes), apprenti coiffeur qui avait été requis dans une usine de la région de Reims.

Doté d’armes de 1940 récupérées en forêts d’Argonne (un FM 24/29, six mousquetons MAS 36, des Lebel) et de cinq Sten, ce groupe passe la nuit du 5 au 6 juin 1944 à Daucourt, avant d’être transporté en camionnette par un garagiste ménéhildien. Sa destination : Coole, dans le Sud-ouest marnais.

Le 7 juin (2) au soir, il s’y installe sur une butte boisée, à 225 m d’altitude, où les hommes construisent des cahutes. Là, une demi-douzaine de volontaires de Vitry-le-François se joignent à eux, et c’est à cette période que la responsabilité du groupe est confiée à Henri Royer, avec Raymond Gaillet pour adjoint.

Aussitôt, les résistants engagent des actions de guérilla. Leurs cibles : les convois qui empruntent la nationale 4 toute proche. Serge Lampin se souviendra en particulier d’un véhicule allemand envoyé dans le fossé. Conséquence : le lendemain, l’occupant lance des patrouilles. Le groupe n’a d’autre choix que de quitter les lieux, par Soudé-Sainte-Croix et Maisons-en-Champagne. En chemin, il prend en charge un déserteur autrichien recueilli par un agriculteur, passe par Vanault-les-Dames, Heiltz-le-Maurupt et se fixe en forêt de Trois-Fontaines. Plus précisément à Brassa, le premier refuge des hommes de Camille Soudant, situé non loin du carrefour de la direction de Lisle-en-Rigault et du chemin des Hattons.

Serge Lampin situera cette implantation au 18 juin 1944, date confirmée par le « Rapport relatif aux actions militaires des FFI de Sermaize-les-Bains » rédigé par le capitaine Pierre Madru (3), qui note : « Prenons contact avec groupe mobile FTP arrivé dans la forêt de Trois-Fontaines sous commandement de Jim. Comité prend contact, prête deux FM, assure leur ravitaillement et demande leur appui pour les parachutages en leur donnant l’assurance que nous leur céderons quelques armes… »
Deux précisions : selon Serge Lampin, c’est Henri Royer, et non déjà Daniel Simon (Jim), qui assure le commandement du groupe ; et le jeune maquisard estime alors incorrecte l’appellation FTP, lui-même se réclamant du mouvement Ceux de la Résistance (CDLR)…

Pour ce petit maquis – dont les effectifs ne semblent alors pas excéder une trentaine d’hommes -, la maison forestière de Brassa constitue une base arrière tandis que ses hommes se livrent à des actions à travers le sud du département de la Marne.

Début juillet 1944, il recueille six Russes déclarant s’être évadés des mines de potasse d’Alsace et ayant pour chef le lieutenant (ou capitaine) Nicolas. Ces nouvelles recrues participent notamment au désarmement de gendarmes sur la nationale 3.

Lundi 17 juillet 1944, le maquis est en mission à Vanault-le-Chatel, lorsqu’un camion allemand conduit par un civil survient inopinément. Serge Lampin saute sur le marchepied et, par la fenêtre ouverte, colle son 7/65 contre la tête du passager avant, un sous-officier allemand. A l’intérieur du véhicule, Jacques Renard et Raymond Picq découvrent quatre soldats armés. Tous sont faits prisonniers. Le groupe reprend alors la route de Brassa avec ces captifs et leur véhicule, force un passage à Sermaize et fait halte à Cheminon. Dans ce village, où le conducteur civil (un Lorrain) est libéré – « c’était une erreur », estimera Serge Lampin – on se rappellera fort bien cette arrivée remarquée suscitant la curiosité de la population (4). Puis le maquis gagne Brassa, où les cinq prisonniers sont enfermés dans une pièce.

Mardi 18 juillet. Il est entre 6 h 30 et 7 h, se souviendra Serge Lampin, lorsque les maquisards sont surpris par une attaque ennemie. Quatre hommes – dont Renard et Tabournot – étaient alors partis en reconnaissance, tandis que Simon, Nicolas et David (avec le FM) exécutaient une mission. Tirs de mitrailleuse lourde, pluie de grenades : l’attaque est meurtrière. Serge Lampin gardera en mémoire la vision de son camarade Gabriel Trusgnach étendu par terre, une balle dans la tête ; de Raymond Gaillet fauché par une rafale au niveau des reins, alors qu’il sortait de la baraque ; de six ou sept Allemands gisant à terre ; lui-même est blessé d’une balle dans la cuisse…

Capturé, brutalisé, Cobaye se voit présenter une carte par « un capitaine du SD » puis, menotté, est conduit à pied jusqu’à Cheminon, où il voit huit camions et surtout « un civil, habitant du village, très proche des Allemands ». Pour Serge Lampin, comme pour un autre maquisard (rescapé), Max - lequel écrira : « On suppose que le garde des Eaux et forêts (…), un inconditionnel du « héros de Verdun », nous avait donnés » - le maquis a été victime d’une dénonciation.

Le soir, à 18 h, le maire de Trois-Fontaines-l’Abbaye, Léon Thévenet, et Georges Psaume, 36 ans, autre brigadier des Eaux et forêts, par ailleurs responsable du groupe local de résistants, dressent cinq actes de décès concernant des victimes « inconnues ». Ils correspondent à Gabriel Trusgnach, à l’adjudant-chef (ou lieutenant FTP) Raymond Gaillet, à Abel Voiselle (un Ménéhildien de 19 ans qui a rejoint le maquis vers le 8 juillet 1944), à Jacques Ferré et à un nommé André Chauveau, ou Chauvot, qui pourrait être domicilié à Paris mais qui ne sera pas formellement identifié. Un maquisard étranger, retrouvé grièvement blessé à la jambe dans une voiture, soigné chez Pierre Caye, sera pris en charge le soir par une ambulance dépêchée par la Kreiskommandantur de Vitry-le-François. Sans doute le déserteur autrichien évoqué par Serge Lampin et à propos duquel Odette Leclercq dira " on se doute de son sort"...
Les victimes seront inhumées le 20 juillet dans le cimetière communal en présence de la population (5). 

Les autres maquisards ont pu prendre la fuite, courant « comme des fous ». Odette Leclercq gardera le souvenir d’un jeune homme « à la voix lasse » frappant à sa porte vers 22 h, lui rapportant les événements – il certifie avoir tué trois Allemands, un avec un Lebel, deux avec un Mauser. Puis l’homme repart vers 2 h pour « essayer de rejoindre les copains à Cheminon ». Odette Leclercq est précise sur l’horaire : à cet instant, les Lancaster de la Royal Air Force bombardent la gare de Revigny-sur-Ornain (Meuse)…

Voilà donc le maquis cruellement éprouvé. Serge Lampin, torturé ensuite dans les locaux de la Gestapo à Châlons, sera déporté au Struthof. 

Notes :
1. Témoignages de Serge Lampin et Jacques Renard, qui ont donné une conférence sur le maquis de Trois-Fontaines le 31 août 2000, à l'invitation de Gérald Gaillet, responsable du Souvenir français dans le canton de Sermaize.
2. Deux jours plus tôt, une quarantaine de déportés s'évadaient d'un convoi ferroviaire entre Châlons-sur-Marne et Vitry-le-François, notamment vers Coole. Lire à ce sujet l'ouvrage de Jean-Marie Chirol.
3. Communiqué par Suzanne Paris, de Sermaize.
4. Dans "1944-1994 : 50 ans après, Cheminon se souvient...", communiqué par Suzanne Paris.
5. Le rapport de gendarmerie évoque bien cinq morts et un blessé. La mairie de Trois-Fontaines a dressé cinq actes de décès. Selon Gérald Gaillet, délégué du Souvenir français, le Russe Illia Golobovitch et Pierre Collin sont également deux victimes du maquis.

Une maison forestière nommée La Colotte



La maison forestière de La Colotte avant sa destruction (collection famille Coudert/club Mémoires 52)


La Colotte. Le nom n’évoque plus, aujourd’hui, qu’un lieu-dit isolé dans la forêt domaniale de Trois-Fontaines-l’Abbaye (Marne), étendue boisée au cœur d’un important massif se prolongent dans la Meuse et dans la Haute-Marne. Pour découvrir ce lieu, il suffit de gagner le village de Trois-Fontaines – à une dizaine de kilomètres de Saint-Dizier, puis, à la sortie de ce charmant village marnais ayant donné son nom à la forêt, en direction de Robert-Espagne (Meuse), de tourner à gauche, et de suivre, pendant quelques kilomètres, une route bétonnée par les Américains. Car la différence d’autres maisons forestières du massif, comme La Sabotière ou Reculée-Fontaine, La Colotte ne se trouvait pas au bord d’une route départementale, mais à un carrefour de routes forestières, éloigné de toute habitation.



Il y subsiste, aujourd’hui, les vestiges d’un bâtiment préfabriqué de l’armée américaine, qui a établi un dépôt de munitions dans la forêt de Trois-Fontaines entre 1952 et 1967. Il avait occupé l’emplacement d’une maison forestière. Auparavant, il y avait, en ce lieu, une cense – une ferme appartenant à l’abbaye de Trois-Fontaines.
Malgré son aspect quasi-désert, La Colotte respire l’Histoire. On s’est battu, le 9 septembre 1914, aux abords de la demeure. Les soldats du 40e régiment d’infanterie de Nîmes ont même sorti la baïonnette, à l’occasion de ces combats dans la forêt de Trois-Fontaines.

Comment imaginer, en 2010, qu’il y a six décennies, durant l’Occupation, La Colotte, demeure perdue au milieu d’une forêt, a vu se croiser maquisards champenois et lorrains, prisonniers russes évadés, anciens captifs marocains ou africains, déserteurs de l’armée allemande, parachutistes britanniques et canadiens, aviateurs alliés rescapés de la chute de leur appareil, et évidemment soldats de la Wehrmacht ?

Camille Soudant, « un jeune homme parlant peu »

En 1943, c’est la famille d’Albert Leclercq qui réside à La Colotte. Un garde des Eaux et forêts qui n’est pas né en Champagne, mais dans le Nord : à Bois-Grenier, près d’Armentières, le 5 mai 1911. Il a 32 ans lorsqu’il se marie, le 20 mars 1943, à Sermaize-les-Bains (Marne), avec Odette Coudert, jeune veuve du même âge (elle est née le 26 février 1911 à Sermaize). L’épouse a déjà plusieurs enfants nés de son premier mariage, dont Serge, l’aîné, qui a vu le jour en 1929.
Patriote, Albert Leclercq l’est assurément. Il le prouvera bientôt en accueillant des patriotes réfugiés. C’était en 1943…





A notre connaissance, c’est fin 1943 que s’implante un premier maquis en forêt domaniale de Trois-Fontaines. Son histoire nous est connue grâce au témoignage d’Armand Risse, garagiste à Sermaize, et à celui d’Odette Leclercq. Deux écrits réunis par Miguel Del Rey, un habitant de Pargny-sur-Saulx passionné d’histoire, dans son ouvrage « La Résistance dans la région de Pargny-sur-Saulx » (tome II).
C’est, expliquera-t-il, par l’intermédiaire d’un instituteur de Sermaize, Dessenlis (Desanlis, plutôt ?), qu’Armand Risse reçoit un jour la visite d’un certain « monsieur Vincent ». En l’occurrence, Marcel Mejecaze (1), un Aveyronnais de 23 ans, qui s’est battu en Espagne dans les rangs des Brigades internationales . Chef des FFI de l’arrondissement d’Epernay, Pierre Servagnat se rappellera (2) que « Vincent » était le responsable marnais du Front national, mouvement résistant d’obédience communiste.
Si ce cadre du FN est venu à Sermaize, c’est pour demander que soient camouflés, dans ce secteur Sud de la Marne, des patriotes de la région sparnacienne traqués par les services de sécurité ennemis (une importante vague d’arrestations frappait en effet cette région à la mi-novembre 1943).
Selon le garagiste, c’est un brigadier des Eaux et forêts qui suggère la maison forestière de Brassa, à proximité de la route reliant Trois-Fontaines-l’Abbaye à Baudonvilliers (Meuse), comme refuge de ces résistants.
A une date non précisée (Armand Risse reste généralement vague quant à la chronologie), l’artisan se souviendra que quatre hommes arrivent en gare de Pargny : « Vincent » et un nommé « Jacques », qui repartiront rapidement, Camille Soudant et Maurice Tournant (3), qui iront à Brassa.

« Un jeune homme calme, parlant peu, tuant le temps en lisant beaucoup » : ainsi Odette Leclercq décrira-t-elle Camille Soudant, né à Coublanc (Saône-et-Loire) en 1922, domicilié avec ses parents à Athis, près d’Ecury-sur-Coole. Selon le maire de cette commune marnaise, Soudant a rejoint un groupe étiqueté FTP à Saint-Martin-d'Ablois, s’est livré à plusieurs actions de sabotage, avant de se réfugier dans un premier temps dans la Montagne de Reims (4).

A en croire Armand Risse, Camille Soudant ne reste que trois jours à Brassa. C’est ensuite dans une maison de chasse – le garagiste la situe entre Villers-le-Sec et Charmont, non loin de Sermaize, au lieu-dit « Bois Lemoine » - que le groupe vient s’établir. Un groupe alors composé de patriotes français (Georges Laîné), hollandais (« Guillaume ») ou marocains (« Ali », « Saïd »), et qui poursuit ses actions contre l’ennemi. Ainsi, Odette Leclercq gardera en mémoire un sabotage effectué à Saint-Dizier par Camille Soudant. Sans nul doute, l’opération citée par le tome I de « La Résistance en Haute-Marne » : un sabotage au lieu-dit « Les Frouchies », au nord de la cité bragarde, le 2 décembre 1943. Selon Risse, le jeune homme envisageait également de s’attaquer à la station allemande de repérage de Contault-Possesse, en liaison avec le groupe de Belval (en Argonne, sans doute)(5).

Voilà, toujours selon Risse, que Soudant s’inquiète du comportement suspect d’un garde forestier, qui aurait rendu visite aux patriotes à trois reprises. Aussi le chef de groupe décide-t-il de faire construire une nouvelle cabane, un peu plus loin dans le même bois. Un refuge qui se voulait sans doute provisoire, puisque le garagiste racontera également que ses hommes devaient être employés au chantier forestier du Prieuré, à Sermaize. Ils n’en auront pas le temps…

Le 4 décembre 1943 – cette date sera donnée par Risse et Mme Leclercq -, des soldats allemands se présentent au refuge des maquisards, dont six étaient présents, selon le garagiste. Tous ne parviennent pas à échapper à cette attaque. Risse évoquera un « petit Marocain qui tombe en arrière » après une rafale de mitraillette, Mme Leclercq parlera de trois victimes. Toutefois, ni la commune de Villers-le-Sec, ni celle de Charmont n’ont consigné dans leurs registres de décès à cette date.

Après cette échauffourée, Armand Risse voit arriver à son domicile Camille Soudant, échappé en vélo, Georges Laîné et « Saïd ».

Mais le 12 décembre 1943, c’est un nouveau drame. La police française procède à un coup de filet, comme elle l’aurait fait la veille à Belval. Soudant, Risse, Laîné et un autre patriote, Robert Baudry, sont arrêtés à Sermaize ; Leclercq, « Saïd » et Jean Goutmann sont cueillis à La Colotte.

Ces résistants sont conduits au siège de la police à Nancy, où ils sont torturés, puis internés à Châlons-sur-Marne.

Quatre d’entre eux sont fusillés sur le terrain de La Folie, le 19 février 1944, parmi quinze patriotes :
. Robert Baudry, 23 ans, né à Saint-Florentin, domicilié à Saint-Martin-sur-le-Pré, employé SNCF à Châlons. Sa dernière lettre, émouvante, figure sur le site de la mairie de Saint-Martin-sur-le-Pré : http://www.mairie-saintmartinsurlepre.fr/martinais/p23_n49.pdf
. Jean Goutmann, d’Athis (de Montigny-les-Monts, Aube, selon Jean-Pierre Husson),
. Georges Laîné, 21 ans, de Broyes,
. et Camille Soudant, qui aurait cherché à s’évader avant son exécution. « J’espère quand même que mon sacrifice, ainsi que celui de mes quatorze camarades, aura servi à quelque chose », a-t-il écrit dans une lettre communiquée par sa famille.

On ignore le sort du Hollandais « Guillaume » et du Marocain « Saïd ».

Pour leur part, Armand Risse (6) et Albert Leclercq, internés à Compiègne, sont déportés le 22 janvier 1944 à Buchenwald : le premier survivra à ses séjours à Buchenwald et Dora, le second sera porté décédé à Mauthausen le 24 février 1945. Quant à Mejecaze alias « Vincent », il a également été arrêté en décembre 1943 et reviendra des camps.


Notes :
1. Renseignement apporté par Jean-Pierre Husson, professeur d’histoire à l’Université de Reims, spécialiste de la Résistance marnaise.
2. Dans « Les FFI de l’arrondissement d’Epernay ».
3. Un nommé Maurice Tournant, né à Pantin en 1922, sera déporté de Compiègne le 18 juin 1944 et rentrera de Dachau. Est-ce lui ?
4. Discours prononcé le 7 octobre 1944 et communiqué en 1997 par la famille de Camille Soudant.
5. Il pourrait s’agir du groupe dont l’initiative revient à l’abbé Georges Carré, de Sainte-Menehould, à propos duquel Jean-Pierre Husson précise qu’il s’est établi à Givry-en-Argonne pour s’attaquer à la station de Contault mais qu’il a été repéré par les Allemands avant de passe à l’action.
6. Alcide Risse apparaît dans le Mémorial de la Déportation comme né à Villers-aux-Vents (Meuse) en 1899. Notons la différence de prénom.