lundi 12 avril 2010

Une maison forestière nommée La Colotte



La maison forestière de La Colotte avant sa destruction (collection famille Coudert/club Mémoires 52)


La Colotte. Le nom n’évoque plus, aujourd’hui, qu’un lieu-dit isolé dans la forêt domaniale de Trois-Fontaines-l’Abbaye (Marne), étendue boisée au cœur d’un important massif se prolongent dans la Meuse et dans la Haute-Marne. Pour découvrir ce lieu, il suffit de gagner le village de Trois-Fontaines – à une dizaine de kilomètres de Saint-Dizier, puis, à la sortie de ce charmant village marnais ayant donné son nom à la forêt, en direction de Robert-Espagne (Meuse), de tourner à gauche, et de suivre, pendant quelques kilomètres, une route bétonnée par les Américains. Car la différence d’autres maisons forestières du massif, comme La Sabotière ou Reculée-Fontaine, La Colotte ne se trouvait pas au bord d’une route départementale, mais à un carrefour de routes forestières, éloigné de toute habitation.



Il y subsiste, aujourd’hui, les vestiges d’un bâtiment préfabriqué de l’armée américaine, qui a établi un dépôt de munitions dans la forêt de Trois-Fontaines entre 1952 et 1967. Il avait occupé l’emplacement d’une maison forestière. Auparavant, il y avait, en ce lieu, une cense – une ferme appartenant à l’abbaye de Trois-Fontaines.
Malgré son aspect quasi-désert, La Colotte respire l’Histoire. On s’est battu, le 9 septembre 1914, aux abords de la demeure. Les soldats du 40e régiment d’infanterie de Nîmes ont même sorti la baïonnette, à l’occasion de ces combats dans la forêt de Trois-Fontaines.

Comment imaginer, en 2010, qu’il y a six décennies, durant l’Occupation, La Colotte, demeure perdue au milieu d’une forêt, a vu se croiser maquisards champenois et lorrains, prisonniers russes évadés, anciens captifs marocains ou africains, déserteurs de l’armée allemande, parachutistes britanniques et canadiens, aviateurs alliés rescapés de la chute de leur appareil, et évidemment soldats de la Wehrmacht ?

Camille Soudant, « un jeune homme parlant peu »En 1943, c’est la famille d’Albert Leclercq qui réside à La Colotte. Un garde des Eaux et forêts qui n’est pas né en Champagne, mais dans le Nord : à Bois-Grenier, près d’Armentières, le 5 mai 1911. Il a 32 ans lorsqu’il se marie, le 20 mars 1943, à Sermaize-les-Bains (Marne), avec Odette Coudert, jeune veuve du même âge (elle est née le 26 février 1911 à Sermaize). L’épouse a déjà plusieurs enfants nés de son premier mariage, dont Serge, l’aîné, qui a vu le jour en 1929.
Patriote, Albert Leclercq l’est assurément. Il le prouvera bientôt en accueillant des patriotes réfugiés. C’était en 1943…





A notre connaissance, c’est fin 1943 que s’implante un premier maquis en forêt domaniale de Trois-Fontaines. Son histoire nous est connue grâce au témoignage d’Armand Risse, garagiste à Sermaize, et à celui d’Odette Leclercq. Deux écrits réunis par Miguel Del Rey, un habitant de Pargny-sur-Saulx passionné d’histoire, dans son ouvrage « La Résistance dans la région de Pargny-sur-Saulx » (tome II).
C’est, expliquera-t-il, par l’intermédiaire d’un instituteur de Sermaize, Dessenlis (Desanlis, plutôt ?), qu’Armand Risse reçoit un jour la visite d’un certain « monsieur Vincent ». En l’occurrence, Marcel Mejecaze (1), un Aveyronnais de 23 ans, qui s’est battu en Espagne dans les rangs des Brigades internationales . Chef des FFI de l’arrondissement d’Epernay, Pierre Servagnat se rappellera (2) que « Vincent » était le responsable marnais du Front national, mouvement résistant d’obédience communiste.
Si ce cadre du FN est venu à Sermaize, c’est pour demander que soient camouflés, dans ce secteur Sud de la Marne, des patriotes de la région sparnacienne traqués par les services de sécurité ennemis (une importante vague d’arrestations frappait en effet cette région à la mi-novembre 1943).
Selon le garagiste, c’est un brigadier des Eaux et forêts qui suggère la maison forestière de Brassa, à proximité de la route reliant Trois-Fontaines-l’Abbaye à Baudonvilliers (Meuse), comme refuge de ces résistants.
A une date non précisée (Armand Risse reste généralement vague quant à la chronologie), l’artisan se souviendra que quatre hommes arrivent en gare de Pargny : « Vincent » et un nommé « Jacques », qui repartiront rapidement, Camille Soudant et Maurice Tournant (3), qui iront à Brassa.

« Un jeune homme calme, parlant peu, tuant le temps en lisant beaucoup » : ainsi Odette Leclercq décrira-t-elle Camille Soudant, né à Coublanc (Saône-et-Loire) en 1922, domicilié avec ses parents à Athis, près d’Ecury-sur-Coole. Selon le maire de cette commune marnaise , Soudant a rejoint un groupe étiqueté FTP à Saint-Martin (-sur-le-Pré, sans doute), s’est livré à plusieurs actions de sabotage, avant de se réfugier dans un premier temps dans la Montagne de Reims (4).

A en croire Armand Risse, Camille Soudant ne reste que trois jours à Brassa. C’est ensuite dans une maison de chasse – le garagiste la situe entre Villers-le-Sec et Charmont, non loin de Sermaize, au lieu-dit « Bois Lemoine » - que le groupe vient s’établir. Un groupe alors composé de patriotes français (Georges Laîné), hollandais (« Guillaume ») ou marocains (« Ali », « Saïd »), et qui poursuit ses actions contre l’ennemi. Ainsi, Odette Leclercq gardera en mémoire un sabotage effectué à Saint-Dizier par Camille Soudant. Sans nul doute, l’opération citée par le tome I de « La Résistance en Haute-Marne » : un sabotage au lieu-dit « Les Frouchies », au nord de la cité bragarde, le 2 décembre 1943. Selon Risse, le jeune homme envisageait également de s’attaquer à la station allemande de repérage de Contault-Possesse, en liaison avec le groupe de Belval (en Argonne, sans doute)(5).

Voilà, toujours selon Risse, que Soudant s’inquiète du comportement suspect d’un garde forestier, qui aurait rendu visite aux patriotes à trois reprises. Aussi le chef de groupe décide-t-il de faire construire une nouvelle cabane, un peu plus loin dans le même bois. Un refuge qui se voulait sans doute provisoire, puisque le garagiste racontera également que ses hommes devaient être employés au chantier forestier du Prieuré, à Sermaize. Ils n’en auront pas le temps…

Le 4 décembre 1943 – cette date sera donnée par Risse et Mme Leclercq -, des soldats allemands se présentent au refuge des maquisards, dont six étaient présents, selon le garagiste. Tous ne parviennent pas à échapper à cette attaque. Risse évoquera un « petit Marocain qui tombe en arrière » après une rafale de mitraillette, Mme Leclercq parlera de trois victimes. Toutefois, ni la commune de Villers-le-Sec, ni celle de Charmont n’ont consigné dans leurs registres de décès à cette date.

Après cette échauffourée, Armand Risse voit arriver à son domicile Camille Soudant, échappé en vélo, Georges Laîné et « Saïd ».

Mais le 12 décembre 1943, c’est un nouveau drame. La police française procède à un coup de filet, comme elle l’aurait fait la veille à Belval. Soudant, Risse, Laîné et un autre patriote, Robert Baudry, sont arrêtés à Sermaize ; Leclercq, « Saïd » et Jean Goutmann sont cueillis à La Colotte.

Ces résistants sont conduits au siège de la police à Nancy, où ils sont torturés, puis internés à Châlons-sur-Marne.

Quatre d’entre eux sont fusillés sur le terrain de La Folie, le 19 février 1944, parmi quinze patriotes :
. Robert Baudry, 23 ans, né à Saint-Florentin, domicilié à Saint-Martin-sur-le-Pré, employé SNCF à Châlons. Sa dernière lettre, émouvante, figure sur le site de la mairie de Saint-Martin-sur-le-Pré : http://www.mairie-saintmartinsurlepre.fr/martinais/p23_n49.pdf
. Jean Goutmann, d’Athis (de Montigny-les-Monts, Aube, selon Jean-Pierre Husson),
. Georges Laîné, 21 ans, de Broyes,
. et Camille Soudant, qui aurait cherché à s’évader avant son exécution. « J’espère quand même que mon sacrifice, ainsi que celui de mes quatorze camarades, aura servi à quelque chose », a-t-il écrit dans une lettre communiquée par sa famille.

On ignore le sort du Hollandais « Guillaume » et du Marocain « Saïd ».

Pour leur part, Armand Risse (6) et Albert Leclercq, internés à Compiègne, sont déportés le 22 janvier 1944 à Buchenwald : le premier survivra à ses séjours à Buchenweld et Dora , le second sera porté décédé à Mauthausen le 24 février 1945. Quant à Mejecaze alias « Vincent », il a également été arrêté en décembre 1943 et reviendra des camps.


Notes :
1. Renseignement apporté par Jean-Pierre Husson, professeur d’histoire à l’Université de Reims, spécialiste de la Résistance marnaise.
2. Dans « Les FFI de l’arrondissement d’Epernay ».
3. Un nommé Maurice Tournant, né à Pantin en 1922, sera déporté de Compiègne le 18 juin 1944 et rentrera de Dachau. Est-ce lui ?
4. Discours prononcé le 7 octobre 1944 et communiqué en 1997 par la famille de Camille Soudant.
5. Il pourrait s’agir du groupe dont l’initiative revient à l’abbé Georges Carré, de Sainte-Menehould, à propos duquel Jean-Pierre Husson précise qu’il s’est établi à Givry-en-Argonne pour s’attaquer à la station de Contault mais qu’il a été repéré par les Allemands avant de passe à l’action.
6. Alcide Risse apparaît dans le Mémorial de la Déportation comme né à Villers-aux-Vents (Meuse) en 1899. Notons la différence de prénom.

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