vendredi 20 mai 2011

Héros champenois du commando Kieffer



Les deux amis Charles Husson et François Andriot. (Collection CM 52).


Dans son numéro 24 de Dossier 52 (avril-mai 2001), le club Mémoires 52 rendait hommage au lieutenant Yvonne Fontaine, inhumée à Montier-en-Der. Nous précisions que cette femme au courage extraordinaire, titulaire de la Médaille militaire, a côtoyé, dans la Résistance auboise, le major anglais Benjamin Cowburn (« Germain »), dont l’équipe s’est attaquée, avec succès, au sabotage des locomotives des Rotondes de Troyes, à l’été 1943.
C’est tout à fait fortuitement qu’en 2003, le club découvrait que l’un des artisans de ce succès repose dans le cimetière de Champcourt, commune associée à Colombey-les-Deux-Eglises. Qu’il était également l’un des héros du fameux commando Kieffer ayant débarqué le 6 juin 1944 et auquel appartenait un fidèle membre du CM 52, François Andriot.
Ainsi donc, la seule unité française constituée ayant pris pied sur les plages de Normandie comptait, parmi ses 177 fusiliers-marins commandos, deux hommes ayant des attaches avec la Haute-Marne.

Jacques Sénée naît à Antony, dans la région parisienne, le 26 novembre 1919. Entré à l’Ecole militaire d’administration, il en sort en avril 1940 avec le grade d’aspirant, à quelques semaines de l’offensive allemande… et de la défaite. Dès sa démobilisation, il se jette corps et âme dans la Résistance à Troyes, où il réside avec sa jeune épouse, originaire d’une famille haut-marnaise. D’ailleurs, le couple, qui aura quatre enfants, connaît bien le département pour y rendre visite à sa famille, à Champcourt.

Membre d’un mouvement de Résistance français, « Ceux de la Libération Vengeance », et d’un réseau britannique, Jacques Sénée fait la connaissance du major Cowburn. « En mai 1943, racontera le résistant dans des souvenirs inédits confiés par son épouse en 2003, « Germain » s’était présenté au Dr Mahée, notre nouveau chef du réseau CLV, agent de Buckmaster : il déclarait vouloir s’attaquer au dépôt de Troyes, faute de quoi la RAF interviendrait. Aucune hésitation n’était possible, le dépôt étant bordé de maisons, notre action sauverait probablement la vie à quelques Français qui n’auraient pu échapper aux bombes… « Germain » demandait seulement quelques hommes pour exécuter sa mission. Le docteur me chargea de les lui fournir… Ce fut un jeu d’enfant pour moi de trouver quatre hommes… »

Et sur proposition d’un ingénieur de la SNCF né à Chaumont, Gabriel Thierry (futur Compagnon de la Libération), c’est « le dernier samedi de juin » (Note : la plupart des récits consacrés à cette action la situent plutôt au 4 juillet 1943) que l’opération contre le dépôt de Troyes-Preize est projetée. Jacques Sénée a appris que l’occupant avait eu vent de ses activités clandestines, mais l’opération est maintenue. Avec « Germain » et les quatre patriotes, dans la nuit, le jeune homme dispose les charges explosives sur les locomotives, à la barbe des cheminots et soldats allemands. « Après avoir posé la dernière charge, nous partons tranquillement sans user des précautions prises à l’arrivée. Vraiment ce sabotage avait été ridiculement aisé », écrira Jacques Sénée, précisant que « sur 20 locomotives attaquées, treize avait été stoppées pour longtemps et deux endommagées légèrement ».

Dès ce joli coup réalisé, le jeune patriote quitte Troyes : à l’aube, il prend le train pour Paris, gagne Tours, d’où il s’envole pour la Grande-Bretagne en compagnie de trois résistants, grâce à deux avions Lysander. Outre-Manche, Jacques Sénée est déterminé à rejoindre le Bureau central de renseignement et d’action (BCRA) pour accomplir de nouvelles missions en France occupée. Mais sa situation de résistant « brûlé » dans son pays interdit cette perspective. « Jamais nouvelle ne m’a plus abasourdi », confiera-t-il dans ses notes. Affecté à l’état-major à Londres, ce qui ne lui convient pas, il décide de rejoindre les Commandos de la France libre. Ce qu’il obtient le 1er novembre 1943, date de son engagement officiel dans la marine. Pour l’anecdote, il perd son grade d’aspirant pour celui de second-maître (c’est-à-dire sergent). L’entraînement commando est rude, mais son abnégation est récompensée en mars 1944 : il reçoit son fameux béret vert et l’insigne de commando.

Sénée est chef de demi-section au sein de la troop 8 du 1er bataillon de fusiliers-marins commandos, que commande le lieutenant de vaisseau Kieffer et qui compte dans ses rangs un Haut-Marnais, François Andriot (soldat dans la section K-Guns).

Ouvrons ici une parenthèse : fils d’imprimeur, Andriot est né à Chaumont le 14 juillet 1921. Adhérent de la Jeunesse ouvrière chrétienne, il a décidé, plutôt que d’être contraint à travailler en Allemagne, de quitter la Haute-Marne en compagnie d’un ami chaumontais, Charles Husson (né en 1921 à Saulxures-lès-Bulgnéville, dans les Vosges). Le départ a eu lieu le 4 décembre 1942. Déterminés à rejoindre Londres et la France libre, ils devaient passer par l’Espagne. Mais comme de nombreux candidats à cette cause, Andriot et Husson ont été arrêtés le 13 décembre par la Garde civile, emprisonnés, puis internés dans le sinistre camp de concentration de Miranda. Ils n’ont été libérés que le 14 mai 1943, en arguant de leur qualité de canadiens-français ! Husson ne rejoindra pas le commando Kieffer mais une autre illustre unité de la France libre, le 4nd Special Air Service (le 2e régiment de chasseurs-parachustistes de la France libre, magnifié par le livre – et la série TV – « Bataillon du ciel » de Joseph Kessel). Parachuté en Bretagne le 12 juin 1944, Husson sera grièvement blessé le 5 août 1944 lors de la libération de Vannes et décédera le lendemain à l’hôpital de cette ville (une rue de Chaumont porte aujourd’hui son nom).

Après la campagne de Normandie, Jacques Sénée revient en Grande-Bretagne, et c’est désormais en qualité de lieutenant (enseigne de vaisseau) qu’il participe à la difficile et méconnue conquête de l’île de Walcheren, en Hollande, où il débarque le 1er novembre 1944. Durant ses opérations, et jusqu’à la Libération, son épouse, également impliquée dans la Résistance, vit à Champcourt.

Les combats terminés en Europe, on retrouve Jacques Sénée en Afrique du nord, toujours sous l’uniforme de fusilier-marin : il est de ceux qui, en 1946, créent à Cap Matifou, en Algérie, l’Ecole des fusiliers-marins commandos. Trois ans plus tard, il demande une affectation dans l’armée de terre. Lieutenant à la 1ère Demi-brigade de commandos parachutistes puis au 6e bataillon colonial de commandos-parachutistes, il sert en Indochine à partir de l’été 1949, à la tête du 3e bureau de cette unité. Le 10 janvier 1950, il trouve la mort à Yem Neu Naï, en Annam, à l’âge de 30 ans. Son nom sera donné à un commando de la Marine ayant servi en Indochine.

Titulaire de nombreuses décorations (dont la Légion d’honneur et la médaille militaire), Jacques Sénée, inhumé à Antony, repose depuis le 13 mai 1993 dans la cimetière de Champcourt, où l’a rejoint sa veuve. Nous l’avions revue avec plaisir en juin 2004 à Ouistreham, à l’occasion de la remise de la Légion d’honneur à notre ami chaumontais François Andriot, aujourd’hui retiré en Grande-Bretagne où il s’était marié. Il n’y aurait plus, aujourd’hui, que dix survivants du commando Kieffer, et parmi eux le Haut-Marnais Andriot.

Nous publierons des extraits des témoignages du sergent Sénée et du matelot Andriot sur « leur » Jour J le 6 juin, à l’occasion du 67e anniversaire du débarquement en Normandie.

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