mardi 1 février 2011

Du sang sur la neige : les Haut-Marnais libèrent la cité Sainte-Barbe



Robert Creux (1929-1945), né à Saint-Dizier, engagé à 15 ans et demi au 21e RIC, tué le 2 février 1945 à la cité Sainte-Barbe. (Collection Lionel Fontaine)
Il y aura, demain, 66 ans, 18 marsouins du 21e régiment d'infanterie coloniale nés ou engagés en Haute-Marne trouvaient la mort lors de la libération de la cité Sainte-Barbe, quartier ouvrier de la commune de Wittenheim, près de Mulhouse. Voici une relation inédite de cette rude bataille basée sur de nombreux témoignages recueillis depuis une vingtaine d'années.

"Lorsque les marsouins du 1er bataillon du 21e régiment d'infanterie coloniale laissent derrière eux la caserne Lefèbvre de Mulhouse, le 2 février 1945 à 1 h 15, voilà treize jours que leurs camarades de la 9e division d'infanterie coloniale luttent âprement pour arracher à l'ennemi les cités ouvrières, usines et mines de potasse de la périphérie mulhousienne.
Treize jours sous le froid et la neige, marqués par des attaques et autant de contre-attaques, depuis le lancement de l'offensive de la 1ère Armée française contre la poche de Colmar. L'objectif du bataillon : Sainte-Barbe, une cité excentrée de la commune de Wittenheim où logent les familles des ouvriers de l'usine Théodore. Après la conquête de Wittenheim par les hommes du 6ème RIC, le 30 janvier, Sainte-Barbe est, pour la 9e DIC, le dernier obstacle avant la ville d'Ensisheim, sur l'Ill.
Nul doute, comme pour chacun des points d'appui qu'on lui a arrachés, que l'ennemi ne cèdera pas aussi facilement cet ensemble de maisons neuves aux hommes du commandant Gilles Paris de Bollardière. « Renseignements franchement mauvais, écrira le capitaine Robert Vial, patron de la 1ère compagnie : l'ennemi va défendre avec acharnement la cité qui constitue sa dernière ligne de défense avant Ensisheim. Présence de chars probable ». Les troupes allemandes qui s'y accrochent sont celles qui viennent d'être chassées de Wittenheim.

Il est 1 h 15 lorsque le I/21e RIC quitte Mulhouse en GMC. Le déplacement est relativement court : une petite heure. Les camions stoppent à proximité de la cité Anna, conquise quelques jours plus tôt par le II/23e RIC. « Il fait très froid et la plaine est recouverte de neige miroitant sous le clair de lune », relève le journal de marche du bataillon. A pied, les Haut-Marnais gagnent le Jungholtz, un petit bois aujourd'hui disparu qui est situé à environ 500 m à l'ouest de la cité Sainte-Barbe. Ce sera la base de départ de l'attaque. Pour la rejoindre, le bataillon emprunte le carrefour 236. « Nous distinguons une masse noire, écrit le caporal Jean Maire. C'est un half-track qui est immobilisé. Les pneus avant sont complètement cramés et il se dégage une forte odeur de brûlé. Sur le côté, un casque de tankiste semble recouvrir quelque chose de noir. A côté, un bras et la main complètement carbonisés. Et presque sous le véhicule, une masse noire qui est certainement le corps du malheureux conducteur ». La veille, en effet, une action de la 1ère division blindée a échoué dans la conquête de Schoenensteinbach, hameau de Wittenheim, et les pertes ont été lourdes, comme peuvent le constater les hommes du commandant de Bollardière. Cette première vision de mort impressionne également le soldat Paul Rivault (3ème compagnie), qui garde le souvenir de « plusieurs cadavres de soldats français et allemands qui n'avaient pas encore été évacués ». Quant au soldat Marcel Pesme, de la même unité, il reconnaît que la scène l'a mis « tout de suite dans l'ambiance... »Le bois est enfin atteint : il a été nettoyé dans la nuit par deux sections du 23e RIC, les sections Nicolaï et Parcollet de la 6e compagnie du II/21e RIC et la section de déminage de la Compagnie anti-chars du régiment. Un nettoyage « sans résistance », rapporte sobrement le capitaine Jean Surun, le gendre du célèbre général Mangin, qui commande la « 6 ».

5 h. Les hommes du commandant Paris de Bollardière s'installent aux lisières Est du Jungholtz. La discrétion est de rigueur, car les avant-postes ennemis ne sont qu'à une centaine de mètres. La moindre imprudence, et les Allemands peuvent faire appel à leur artillerie, qui causerait un terrible massacre dans ce petit espace boisé où se sont massés 800 hommes. Le risque des mines n'est pas non plus négligeable. « Un ordre est donné : éparpillez-vous et faites votre trou ! se souvient le caporal Maire. Avec les pelle-pioches, chacun creuse son emplacement à une profondeur d'environ 15 cm ».

6 h. Le bataillon semble avoir été repéré : des obus de 88 s'abattent sur le petit bois Et causent des pertes aux marsouins. « Un jeune, arrivé le 30 janvier à la caserne de Mulhouse et affecté dans mon groupe, est touché d'un éclat d'obus, raconte le caporal Guy Seigle, de la 2e compagnie. Un obus de mortier dévié par des branches d'arbre tombe à côté de moi sans exploser. Nous sommes plaqués au sol. Nous nous faisons le plus petit possible. On entend des blessés appeler... ». Arrivé à la 2e compagnie le 27 janvier – moins d’une semaine !, le jeune Abel Mangin - il n'a pas 18 ans - raconte son baptême de feu : « J'étais derrière une touffe de jeunes arbres, en attendant la fin de cet enfer, quand Pierre Delaborde est venu me voir et m'a pris sous sa coupe. Nous nous sommes rendus près d'un soldat qui était allongé. Il l'a secoué mais il était mort... ». Vraisemblablement, il s'agit là du caporal Guy Leroy (section Delattre), première victime de cette journée.

« Cela dure trois quarts d'heure. La terre tremble, témoigne Jean Maire. Quand nous nous relevons, les trous apparaissent remplis d'eau glacée et nos vêtements sont complètement trempés sur le devant. Durant le bombardement, nous n'avons rien senti... »Subitement, le calme revient. Il ne dure pas.

Il est 6 h 50 lorsque l'artillerie française ouvre à son tour le feu en prélude de l'attaque. Le tir ennemi cesse. Il est 6 h 50, et les bouches à feu françaises vont à leur tour donner. Avant que celles-ci ne déposent un écran de fumigènes, le caporal Seigle, un ancien de l'armée d'armistice engagé en Haute-Marne, jette un oeil vers l'objectif du bataillon : « Au premier plan, des prés, des bosquets d'épines et à 400 m, des jardins entourés par des haies et des grillages, au milieu les maisons d'habitation. Le sol est recouvert de flaques d'eau, de neige fondue et surtout de boue. Des départs de coups de fusil et d'armes automatiques sont visibles entre les maisons. J'ai repéré l'école, bâtiment qui se détache au fond d'une place à gauche d'un groupe de maisons. C'est notre objectif ». La préparation d'artillerie, assurée par le 1er groupe du Régiment d'artillerie coloniale du Maroc (RACM) et la compagnie de canons d'infanterie du 21e RIC, débute : elle doit durer dix minutes. Mais cinq se sont à peine écoulées que la 2e compagnie du lieutenant Chabot, chargée de conquérir le centre de Sainte-Barbe, s'élance sur le « billard » séparant le Jungholtz de la cité. La 1ère section du lieutenant Marcel Girardon est en pointe : elle tombe rapidement sur les avant-postes ennemis, surpris par cet assaut mené par les marsouins au milieu de leurs propres obus ! La section Delattre emboîte son pas : « Nous progressons par bonds en nous couchant le plus souvent dans la neige fondue, écrit Guy Seigle, qui commande l'équipe fusil-mitrailleur du 3e groupe du sergent Soulard. Arrivés aux premiers bosquets, des Allemands se montrent en levant les bras... Certains obus tombent même sur mon groupe. La progression par bonds désorganise un peu l'alignement, ce qui fait que les hommes ayant perdu de vue leur chef avancent à l'aveuglette. Des balles traçantes allemandes arrivent sur nous. Deux hommes tombent, l'un devant moi, l'autre à côté, je suis encadré par le tir ennemi. C'est même un mélange d'obus allemands et français avec en plus un tir d'armes automatiques en provenance des maisons. Pour masquer notre avance, notre artillerie tire des fumigènes qui nous cachent mais dissimulent notre objectif. Tout le monde progresse dans les champs. A l'approche des jardins, j'entends le commandant d'unité crier : « Baionnette au canon !... ». Un dernier fossé précédant les jardins est atteint par les hommes de l'adjudant-chef Delattre : le chef de section et ses chefs de groupe en profitent pour regrouper leurs hommes. Le caporal Seigle constate ainsi que son équipe de fusiliers - le FM est tenu par Henri Prévot, de Rimaucourt, et Roland Schneider, de Roches-sur-Rognon - est au complet. Il n'en est pas de même au sein de toute la 2e section. Le voltigeur Abel Mangin, du 1er groupe (sergent Léon Porché), qui raconte son baptême de feu : « Avec Pierre Delaborde, j'ai retrouvé le groupe ou ce qui en restait derrière un transformateur, devant des tranchées allemandes desquelles partaient des grenades à manche. Il me semble qu'à cet endroit, nous avons fait quelques prisonniers que j'ai conduit à l'arrière au PC du lieutenant Chabot. Je suis revenu le long d'un plan d'eau. J'y ai vu quelques blessés dont René Picard qui attendait les infirmiers. Les obus continuaient à tomber sur le plan d'eau et les environs. » Le tireur FM Pierre Delaborde, de Roôcourt-la-Côte, se souvient que son chargeur Picard « a été blessé par un éclat d'obus alors qu'il était assis contre un arbre, à mes côtés ». Ce Rolampontais a été grièvement touché au bras, tandis que le tireur au rocket-gun Jules Lamontagne a reçu un éclat de mortier lui ayant sectionné le tendon d'une jambe. Lamontagne était originaire de Fontaines-sur-Marne, tout comme Lucien Martin, alias « Bidouille » : celui-ci, déjà blessé le 17 novembre 1944 devant Bondeval, a écopé d'un éclat dans l'abdomen. Deux soldats de la 2e section originaires de la Somme ont également été tués : Roger Drioux et Robert Doffin.

Dans la foulée de la compagnie Chabot, les marsouins de la 3e compagnie s'élancent sur le glacis gelé. Parmi les premiers éléments, un jeune Meusien de 17 ans, Jean Guillon, chargeur du rocket-gun de la 3e section : « Les environs, c'était marigots gelés et enneigés. En nous « étalant » sur la glace, arriva ce que nous redoutions, surtout avec nos charges d'obus de rocket : la glace céda. Et plouf pour nous quatre ou cinq jusqu'au cou ! Avec bien du mal, nous nous en sommes sortis et avons repris la progression, pour voir le capitaine Eon déjà aux premières maisons. Là, un civil alsacien donnait des directions et avait l'air de renseigner sur les positions schleus. Et ce sous un déluge de feu, mortiers et 88, après le feu au départ des chars qui nous avaient occasionné plusieurs blessés... ». La section de l'aspirant Thiabaud vient de perdre le soldat Joseph Ferrer, tué, les soldats Grattesol (du Doubs), Robert François et Raymond Leclerc, blessés, tous deux originaires de Saint-Dizier. Tireur FM, Robert François n'a que 18 ans : le brancardier qui vient lui porter secours n'est autre que son beau-père Raymond Stuber, sergent au sein du service de santé commandé par le médecin-capitaine Marcel Heckenroth.

La 2e section du sous-lieutenant Marcel David arrive également en vue de Sainte-Barbe. Marcel Pesme, de Laneuville-à-Bayard, servant dans le 6e groupe du caporal François Lemut, raconte : « Un violent tir de 88 nous a fait obliquer sur la gauche, traverser un fossé plein d'eau - car la neige fondait - et obliquer ensuite à droite pour entrer dans la cité. Là, nous avons été accueillis par le tir des Allemands. A ce moment là, Marceau Feit a reçu la balle qui l'a tué... ». Le Meusien René Rihn, déjà blessé à Pont-de-Roide, compte également parmi les premiers tués de la section. Louis Oudin, tireur FM du 4e groupe du sergent André Héno, se souvient pour sa part de civils - et parmi eux une jeune femme - qui se portent au devant des libérateurs. Les marsouins doivent les prier de se mettre à l'abri dans leur domicile. Paul Rivault, voltigeur dans la 1ère section du lieutenant Georges Bernard, précise : « Ma première vision en regardant vers les maisons distantes d'une centaine de mètres a été une bâche allemande avec une croix rouge, sous laquelle se trouvait un blindé qui n'a pas tiré sur nous. Je ne sais ce qu'il est advenu, car notre groupe est parti sur la gauche par rapport à cet engin, en direction des premières maisons. Nous avons franchi rapidement la distance entre le bois et les habitations que nous avons atteint sans perte. Les gens terrés dans les caves nous ont prévenu que les Allemands étaient cachés dans presque chaque habitation. Alors que nous parlons à ces personnes, nous avons essuyé les premiers tirs, sans dégât... ».

La 2e compagnie prête à nettoyer le centre de la cité, la 3e qui la suit pour conquérir le secteur droit : c'est à la 1ère compagnie, celle issue du maquis d'Auberive, de s'attaquer à ce gros morceau que constitue l'usine Théodore. Ecoutons le caporal Jean Maire, de la 2e section : « Sur notre droite, nous pouvons assister à l'assaut de la 1ère section. Sur un fond de ciel rougeoyant, à moins de 100 m, nous distinguons de profil les nombreuses silhouettes sombres qui s'élancent, le fusil à la main, et nous entendons leurs cris de sauvage. Le spectacle est saisissant... ». Les hommes de l'adjudant-chef Guy Rosquin s'élancent. Jean Maire : « Après avoir quitté le fourré où nous étions camouflés, nous marchons en file indienne en contrebas de la voie ferrée, que nous voyons aboutir plus loin à une usine. De toutes parts, les balles claquent, venant on ne sait d'où... Derrière moi, j'entends un cri. C'est Grandperrin - un nouveau - qui croit avoir été touché. Il a la manche de capote coupée à hauteur de poitrine, mais la balle a seulement égratigné son bras... Nous suivons un fossé rempli d'eau. Alors pour être moins en vue, nous n'hésitons pas à nous enfoncer jusqu'aux genoux dans cette eau glacée, mais nous n'y sentons rien... Ensuite, il y a un petit terrain découvert que nous devons traverser en rampant. Au bout, nous franchissons une clôture en grillage dans laquelle notre chef de groupe a pratiqué une ouverture à l'aide de sa pince coupante... » René Pitollet, caporal au sein de la 1ère section de l'aspirant Georges Caminade, note dans ses carnets : « Riposte des boches avec leurs canons à six tubes, dont le bruit ressemblait au beuglement d'une vache. Lecomte est tué dès le départ ainsi que Raspès, qui faisaient partie de mon groupe...» Ce 2e groupe, le caporal Pitollet en prend le commandement, après la blessure au talon du sergent-chef Laure : Gilbert Lecomte et Jean-Baptiste Raspès étaient tous deux Haut-Marnais. La liste des victimes de ce département s'allonge...

Dans la cité, la progression commence, 3e compagnie à l'extrême-droite avec pour objectif la salle des fêtes, 2e compagnie au centre pour s'emparer de l'école et de la mairie. Le caporal Guy Seigle, de la section Delattre, poursuit son récit : « Nous repartons en franchissant une route... Les haies des jardins se passent facilement. Nous avançons vers les premières maisons. Avec quelques hommes, je me dirige vers l'école en traversant la place sur laquelle se trouve un rond-point couvert de végétation. Les Allemands se retirent des maisons qu'ils occupaient avant notre arrivée pour nous précéder à l'école. Voyant cela, notre chef de section nous fait signe de bifurquer vers une maison à droite de l'école, mais celle-ci est sous le feu des Allemands embusqués et nous nous trouvons bloqués là. Nous sommes en avance sur le reste de la compagnie qui se débat toujours dans les jardins des premières maisons du village. Nous avons pu profiter d'un repli partiel de l'ennemi. C'est à dire que nous sommes infiltrés derrière sa ligne de défense. Nous occupons seulement deux maisons : le chef de section est dans l'une et moi avec le sergent et le groupe FM dans l'autre. Nous formons ainsi une petite enclave de 8 à 10 hommes dans deux maisons... »

La compagnie Eon progresse sur la droite. La section Bernard va rapidement se heurter à une énergique résistance ennemie : « Nous avons franchi deux ou trois pâtés de maisons avant d'arriver en bordure du terrain de foot, témoigne le soldat Paul Rivault. Nous devions le traverser pour atteindre les maisons en face où étaient embusqués les Allemands. Ils nous voyaient arriver... » Fusils et mitrailleuses crachent sur le groupe commandé par le sergent Maurice Landivaux, de Chaumont, engagé sur ce terrain découvert et enneigé jouxtant la salle des fêtes située à la sortie de Sainte-Barbe. Une balle au front tue le sous-officier, un pompier âgé de 32 ans. L'explosion d'un obus ôte la vie au jeune Anicet Vanaquer (17 ans), de Marnaval, et blesse Lucien Minot. Le soldat Raymond Rousset, père de famille bisontin, est également tué. « J'ai dû être blessé au troisième bond en avant ordonné par le caporal qui avait pris le commandement du groupe », raconte Paul Rivault, touché d'une balle à l'épaule. Le FM, servi par Jean-Louis Renaud et Roger Levallois, fait l'objet des tirs de l'ennemi : le tireur a les deux joues traversées par une balle, son chargeur, originaire de Laneuville-à-Bayard, trouve la mort. Seuls sont indemnes le caporal Jean Régin, Joseph Sguerra et Monso. En quelques instants, le groupe Landivaux a perdu quatre tués et trois blessés. Cinq s'étaient engagés en Haute-Marne...
La section David pousse en direction de la place jouxtant le théâtre. Parvenue à son objectif, elle aperçoit un camion ennemi qui, par une marche arrière, entreprend de remorquer une pièce de 88 : par leurs tirs, Louis Oudin et le caporal Jean Renard abattent passagers et servants.
Les hommes du lieutenant Georges Bernard atteignent également le théâtre. Ils entreprennent le nettoyage d'une rue bordée de palissades en bois. Débouche alors une auto-mitrailleuse allemande. La blindée enfonce une palissade et se retranche, par le jardin, derrière une maison. Armé de son fusil lance-grenades, le soldat François Roussille, de Versailles, essaie imprudemment de la mettre hors de combat. Il n'en aura pas le temps : un projectile l'atteint de plein fouet en pleine poitrine. Adossés à une palissade, des marsouins voient arriver un véhicule transportant des soldats allemands, tandis qu'ils essuient des coups de feu tirés depuis plusieurs fenêtres. Le radio Joseph Decombe est tué d'une balle dans la tête. Une balle explosive éclate contre la palissade, à quelques centimètres de la tête de Gilbert Hinderschiett, tireur au rocket-gun. Non loin, une rafale partie d'une cave atteint au bas-ventre le soldat Fernand Billey, de Fesches-le-Chatel (Territoire de Belfort). Ses camarades parviendront à le mettre à l'abri dans un sous-sol, mais il succombera à ses blessures. Le caporal Pierre Blanchard, chef de groupe, est également touché à la cuisse.
Le soldat Aimé Poirot, ayant repéré un canon de 37 mis en batterie, se glisse dans une maison et fait feu au lance-grenades : un servant est tué par un éclat au front, les trois autres se replient. Ils seront faits prisonniers. Dissimulé derrière un garage, l'auto-mitrailleuse ouvre le feu, blessant indistinctement un prisonnier et, au genou, le soldat Roger Rondeaux. Une balle brise l'anneau-grenadière du fusil d'Aimé Poirot, mais le marsouin, qui bénéficie de la "baraka" depuis le début de la campagne, est indemne.
Alors que les compagnie
s Chabot et Eon procèdent au nettoyage de Sainte-Barbe, la compagnie Vial livre combat pour conquérir l'usine. En pointe, la 3e section du sous-lieutenant Roignant pénètre dans le périmètre de cette entreprise et rapidement, bénéficiant de l’effet de surprise, atteint la lisière Nord. Dans la foulée, elle a capturé une trentaine d'Allemands, dont leur commandant. Une mitrailleuse lourde ennemie installée sur le crassier crache le feu : le groupe du sergent Jean Creste (1ère section) l'enlève à la grenade, faisant 12 prisonniers. La 2ème section de l'adjudant-chef Guy Rosquin parvient à son tour dans l'usine. Le caporal Jean Maire raconte : « Nous atteignons de petits baraquements en planches, dans lesquels nous pénétrons avec prudence, mais il n'y a rien. La section est alors dispersée à l'extérieur, tout derrière des tas de bois qui servent à nous camoufler. En face de nous, se trouvent deux gros bâtiments vitrés avec, au milieu, un pont roulant. Un peu à gauche, une tour métallique portant une grande roue sur laquelle s'enroule le cable qui permet aux cabines de descendre dans la mine... Tout de suite, sur notre droite, devant un baraquement de planches, une dizaine de Boches sont alignés. Ils ont été faits prisonniers par la 3ème section. Nous sommes encouragés, et nous n'attendrons que l'ordre de nous porter plus en avant. Mais voici que des hommes se replient : ce sont des blessés de la 3ème section qui rejoignent le poste de secours. Le sergent Thomas, qui traîne sa jambe avec beaucoup de mal, nous apprend que plusieurs camarades sont tués, dont le caporal Roger Clément...".Que s'est-il passé ? Une cinquantaine de fantassins ennemis appuyés par trois blindés viennent de lancer une contre-attaque visant à reprendre l'usine Théodore. Le capitaine Robert Vial raconte ce combat : "Nous apercevons, par les perspectives des rues, un groupe compact d'ennemi qui se porte, au pas de gymnastique, du centre de la cité vers l'usine... Très vite, la contre-attaque se développe : elle prend l'usine d'enfilade et parvient, en l'espace de quelques minutes, au contact de ma compagnie, qu'elle fusille du haut des fenêtres de grands bâtiments. Des pertes : notre position est difficile... Un char, puis deux, qui ont déjà pris à parti la compagnie Chabot dans les rues de la cité, foncent sur nous en dirigeant sur notre flanc droit le feu de toutes leurs mitrailleuses. Il faut évacuer la baraque attenante à l'usine, où nous avons rassemblé les prisonniers. Mouvement périlleux que le chef de section (Note : le sous-lieutenant Roignant) exécute avec un sang-froid remarquable. Les prisonniers d'abord, que tirent sans merci leurs camarades, puis les nôtres, un à un. Nous nous installons quelques mètres plus loin, toujours dominés par la haute façade de l'usine d'où sortent des coups de feu qui, tout à coup, étendent à terre l'un de nous. Les brancardiers ne suffisent plus...".

Alors que la 1ère compagnie est contrainte au repli par cette contre-attaque énergiquement menée, retrouvons la 2e compagnie aux prises avec l'ennemi aux abords de l'école, dans le centre de Sainte-Barbe. Les hommes de la 2e section de l'adjudant-chef Delattre sont retranchés dans deux maisons. Parmi eux, le caporal Seigle : "Nous voyons l'arrière de l'école et pouvons tirer sur les Allemands qui ont du mal à passer les grillages en se repliant. Avec quelques hommes, je sors de la maison pour reconnaître le côté aveugle de celle-ci, lorsqu'au coin du mur, je me trouve en face d'un soldat allemand aussi surpris que nous. Nous le faisons prisonnier...". Autre soldat de la section, René Lambert, un Parisien venu du maquis de Pincourt, témoigne : "L'adjudant-chef Delattre m'a commandé d'aller, à travers les jardins, chercher des munitions pour le lance-grenades. A mon retour pour approvisionner les tireurs de la section, j'ai entendu un coup de feu...". Un homme tombe. Le caporal Seigle raconte : "Cela fait une heure que nous sommes installés dans cette maison lorsque Roland Sanrey me dit vouloir lancer une grenade à fusil sur un tireur qu'il a repéré dans le clocher de l'église. Malheureusement, il n'aura pas le temps de tirer car, repéré lui aussi, il est tué d'une balle en plein front par ce tireur qui embête tout le monde...". Roland Sanrey, d'Andelot, avait 20 ans. Son demi-frère André Pernot sert aussi dans la section Delattre : il sera également blessé ce jour-là. La 2e section n'est pas la seule à souffrir. La 3e, confiée provisoirement à l'adjudant-chef haut-marnais André Holveck, n'est pas épargnée. "Je me suis rendu à l'église, écrit le soldat Abel Mangin, j'ai remarqué de nombreux corps, et parmi ceux-ci, j'ai reconnu la chevelure blonde du sergent Roy, que j'avais vu 5 minutes avant ; il venait d'être tué par un Allemand qui était posté dans une descente de cave...". Le sergent Jean Roy, chef de groupe dans la section Holveck, avait 26 ans ; il était originaire de Luzy-sur-Marne. Le caporal Guy Seigle se souvient que Roy, "qui veut nous rejoindre, est tué en traversant la rue. Notre chef de section, lui, a réussi à passer, mais le sergent-chef Jeanjean, qui arrive avec quelques hommes, est blessé en essayant lui aussi...". Adjoint à l'adjudant-chef Delattre, Maurice Jeanjean, 34 ans, a reçu une balle dans le bras. Ayant été précédemment malade, il venait de retrouver la 2e compagnie quelques jours plus tôt, ramenant avec lui trois volontaires des communes voisines de Sommeville (où il réside) et Fontaines-sur-Marne : Abel Mangin, Jules Lamontagne et Lucien Martin.

Bloqués par l'efficacité du tireur embusqué dans le clocher, les marsouins de la compagnie Chabot vont devoir également composer, vers 9 h, avec un ennemi autrement plus redoutable : un char (un Tiger selon certains témoignages), l'un de ceux qui, selon Robert Vial, appuieront la contre-attaque de l'usine. Face au mastodonte, les tireurs des trois rocket-guns de la section de commandement, dirigés par l'adjudant-chef haut-marnais Robert Vitry, s'activent. Le soldat André Herdalot, 20 ans, note dans ses carnets : "Un de mes camarades et moi-même tirons dessus. Mais il ouvre le feu sur nous avec son canon et ses mitrailleuses. Des camarades tombent...". Parmi les blessés, Maurice Habermacher, de Manois, dont l'oreille est coupée par l'éclat d'une pierre d'une maison touchée par un projectile. Pour venir à bout du blindé, le lieutenant Chabot décide de faire appel aux Tank-Destroyers du Régiment colonial de chasseurs de chars. Voilà plus de deux heures déjà que le 1/21ème RIC se bat.

A l'extrême-droite de la cité, dont le nettoyage a été confié à la 3ème section (aspirant Thiabaud) de la 3ème compagnie, survient une rencontre insolite que raconte Jean Guillon, chargeur du rocket-gun dont le tireur est un autre Meusien, Mario Marchetti : "Marchetti et moi nous trouvions sur le perron d'une maison à la recherche d'un éventuel blindé. Mais avec cette particularité que nous étions face aux Allemands... que nous prenions pour des gens de la 2ème compagnie qui, eux, avaient revêtu l'imperméable vert. D'où notre méprise, et notre échange de signes d'amitiés, auxquels ils ont répondu... jusqu'à ce qu'on nous fasse remarquer notre bévue... C'est alors que les choses se précipitèrent...". De cette maison contre laquelle les deux Meusiens ont pris position, des coups de feu claquent. Deux marsouins se précipitent dans l'habitation. Ils tentent de gagner l'étage : le caporal Gilbert Combre et le soldat Robert Creux, le benjamin du bataillon (et l'un des cadets de la 1ère Armée). Né en janvier 1929 à Saint-Dizier, il vient de fêter son seizième anniversaire ! Dans la cage d'escalier, le très jeune soldat est fauché par deux rafales, "la seconde dans sa chute, au cours de laquelle il a heurté le caporal à un bras. On a même précisé alors qu'il l'avait reçue dans le dos, Combre y ayant échappé. Régnait alors pas mal de confusion puisque nous apprenions aussi la mort d'Amode Dominici. Roger Georges a vu les deux Allemands sauter d'une fenêtre du haut (...), sûrement ceux qui venaient d'abattre Creux. Il les a canardés sans succès...". La mort de leur jeune copain déchaîne les hommes de la 3ème section. Le groupe du sergent-chef Michel Procot s'empare de la maison : de la cave, sortent douze Allemands... et des civils. Sous le coup de la colère, leur Feldwebel est abattu. Jean Guillon se souvient également d'un "copain ch'ti râlant sur un tas de fumier proche, une balle dans le ventre, criant de les abattre tous. Mon premier vrai combat... Ces deux gamins des deux bords s'affrontant (j'avais moi aussi 17 ans), "ils" n'étaient pas plus âgés, notamment ce jeune revêtu d'une chasuble croix-rouge : "Ich Polak... Ich Polak.." pour lequel nous étions pleins de commiscération...". Ces prisonniers sont parqués dans un jardin, leur garde étant assurée par Jean Paroissien, l'observateur de la section. Quand un "mouchard" s'avisera de renseigner par signes un tireur, auteur de quelques coups de feu, il sera abattu. "A 9 h 30, note l'aspirant Thiabaud dans son carnet, ma section borde les lisières sud de la cité Sainte-Barbe...". Ses pertes s'élèvent à 2 tués (Robert Creux et Joseph Ferrer) et 7 blessés : Amode Dominici qui décèdera le 4 février, Demoulin, Grattesol, Robert François, Raymond Leclerc, Pernoud et Vasseur.

A la gauche de la section Thiabaud, les autres sections du capitaine Eon sont aux prises avec les Allemands défendant farouchement le cinéma-théâtre. Balles de fusils-mitrailleurs et grenades visent particulièrement les fenêtres du bâtiment. Dans les rangs de la compagnie, la liste des tués et blessés s'allonge Une balle explosive atteint grièvement à la jambe l'adjudant-chef Jean Gérin, un ancien marin qui commande la section de commandement : il sera amputé. Un de ses agents de liaison, le varois Michel Baretge, est également mis hors de combat.
Quant à l'auto-mitrailleuse, celle que n'a pu réduire François Roussille, elle se montre redoutable. A la 2ème section, le caporal Hubert Marceau et le soldat René Petitpas, de Marnaval, sont blessés. Agé de 19 ans, ce dernier rend l'âme en appelant sa mère. "Le capitaine Eon veut rejoindre le lieutenant Bernard, qui se trouve de l'autre côté de la rue, écrira le journaliste Michel Bollot. Il est pris sous le feu de l'auto-mitrailleuse qui n'est qu'à 30 mètres du PC. Une balle lui traverse le talon gauche. Le capitaine refuse d'être évacué avant d'avoir dicté ses ordres au lieutenant Bernard...".Pour museler cette blindée, les servants du rocket-gun de la 1ère section sont requis. Gilbert Hinderschiett se hisse sur le plancher d'une cabane de jardin, près d'une maison dans laquelle se sont retranchés ses camarades. Il enlève quelques tuiles et, par cet orifice, tire sur l'auto-mitrailleuse toujours sur la petite place. Au second coup, une rocket atteint les chenilles. Endommagée, la blindée parvient néanmoins à se replier lentement, sans qu'Hinderschiett puisse toutefois l'atteindre à nouveau. La compagnie peut, sur ce point, être provisoirement soulagée. Mais Stanislas Rosanski a été touché dans l'action...
Le sergent-chef Jean Vignole conduit un groupe de la section Bernard en direction d'une maison. Il entreprend de traverser la rue, lorsque deux rafales crépitent du larmier. Criblé de balles, le sous-officier s'écroule. Kremenski, un brave quadragénaire père de famille, est blessé au bras et à l'épaule. Colère parmi leurs camarades : la maison est prise d'assaut, deux soldats Allemands capturés dans la cave. "Ils n'avaient plus d'armes et s'étaient rendus, se souvient le sergent André Héno. Un officier les a rassemblés dans la cour du théâtre, leur a demandé de faire leur prière et, malgré mon intervention personnelle, les a bel et bien descendus sans autre forme de procès.. Vignole était mon ami : nous venions tous deux d'Afrique noire. Il avait laissé, au cours de notre passage en Algérie en 1943 et 1944, une fiancée qui l'attendait à Lapasset en Oranie". L'abnégation des marsouins paie. Un à un, les soldats Allemands abandonnent le théâtre. Les hommes du sous-lieutenant Marcel David et la SME du lieutenant Lucien Quetstroey investissent le bâtiment. Désormais, ils vont faire converger leurs tirs en direction des Allemands qui tiennent plusieurs maisons environnantes. Installé près d'une rampe d'escalier, Louis Oudin lâche des rafales de FM en direction des soldats ennemis qui se replient. Il est 10 h 30 lorsque le PC de la 3ème compagnie est installé dans le bâtiment.

C'est à cet instant que les blindés du RCCC, ayant réussi à rentrer dans Sainte-Barbe malgré les mines, peuvent intervenir. La situation s'est alors améliorée, puisque devant la 2ème compagnie, l'ennemi entame un décrochage vers le Nord. Quant au char Tiger, il s'est également replié en direction du Nord-Est de la cité. Pour accompagner ces mouvements, la CCI du capitaine haut-marnais Claude Chaize et les blindés font feu sur les maisons encore occupées par l'ennemi. "Nous préférons que les chars nous fassent appuis d'artillerie avec leurs pièces de 76, écrira l'adjudant-chef Georges Chapron, de la SME. Quand nous avons repéré une fenêtre ou un ennemi qui est caché, nous leur indiquons et cela ne dure que l'espace d'un instant : ni bas de mur ni bonhomme ne restent !...". Guy Seigle (2ème compagnie) : "Au bout d'un quart d'heure, il y a déjà beaucoup de dégâts, des maisons brûlent en dégageant de la fumée. D'un bond, nous quittons notre position, traversons la rue pour entrer dans l'école. Je vois des Allemands en tenue blanche s'enfuir, nous leur tirons dessus. Ils sont empêtrés dans les haies des jardins. Mon groupe FM reçoit l'ordre de pénétrer dans le sous-sol de l'école...".

Il est 11 h 15 lorsque les hommes du lieutenant Antoine Chabot s'emparent de ce bâtiment. Une surprise attend le lieutenant Marcel Girardon, commandant la 1ère section : dans le sous-sol de l'école, se sont entassés environ 300 civils, "hommes, femmes et enfants complètement affolés, se demandant ce qui va leur arriver..." (Guy Seigle). "Girardon, sans avoir bien compris ce qui lui arrive, est d'un seul coup saisi par les épaules, porté en triomphe dans la cave aux vastes dimensions. Il a toutes les peines du monde à se dégager. Dehors, il n'a pas fait un pas qu'il essuie un nouveau coup de feu..." (capitaine Vial).

Dans l'usine Théodore, la situation de la 1ère compagnie reste délicate. Caporal Jean Maire : "Nous commençons à nous organiser un peu mieux. Quelques moellons qui traînent sur place servent à édifier un muret qui va nous protéger. Tandis que j'ai l'idée d'entrer dans un petit baraquement qui se trouve tout derrière nous, une rafale d'arme automatique s'abat dans ma direction et les balles arrivent juste à mes pieds après avoir traversé les planches. Je sors, tout fier de n'être pas touché. Par contre, Lhotel, du 4ème groupe, vient de prendre une balle dans le bras droit. Il a très mal, et s'en va en jurant vers l'arrière mais en se camouflant le plus possible...". La position est de moins en moins tenable : "A une centaine de mètres à notre gauche, au sommet d'un crassier, une mitrailleuse a été mise en batterie. Mais les servants ont du mal à utiliser leur arme car ils ont sont repérés et dès qu'ils font dépasser leurs têtes, ils sont ajustés avec précision. L'un d'eux aura son casque transpercé sur le côté, au ras de l'oreille. Et avec toutes ces fenêtres, qui sont autant de postes de choix pour l'ennemi, il n'est pas facile de localiser un tireur au fusil. Le caporal Jean Duport, notre chef de groupe, veut essayer d'observer. Il se met debout, laissant dépasser sa tête au-dessus du tas de bois qui le protège. Au bout de quelques econdes, nous le voyons tomber à la renverse. Son c asque roule à côté de sa tête et en plein milieu de son front apparaît un trou d'oùle sang commence à s'échapper. Il respire quand même. Nous l'entourons, absolument impuissants car nous avons compris qu'il n'y a plus rien à faire. Encore quelques minutes, un dernier râle, et c'est la fin...". Il est midi environ. Les hommes du commandant Paris de Bollardière se sont donc emparés de leurs objectifs principaux (l'école et le théâtre) mais restent bloqués dans l'usine. En outre, indique le journal de marche du 1/21ème RIC, "la partie Nord de la cité est toujours fortement défendue et des mouvements d'engins blindés sont décelés aux lisières de l'usine et du bois de Ruelisheim...".

A ce moment, des violents tirs d'artillerie allemande s'abattent sur la cité, particulièrement dans le secteur conquis par la 3ème compagnie désormais confiée au lieutenant Bernard. Dans le théâtre, un explose sur la scène : le lieutenant Edmond Thouvenot, un ancien combattant des Brigades internationales en Espagne ayant pris le maquis en Haute-Marne, est blessé, de même que Rouzier et le jeune René Jubeau (17 ans). L'ennemi fait également donner des mortiers de six tubes : "Me trouvant dans la salle d'eau de l'école, raconte le caporal Seigle, un obus tombe sur la maison. J'ai reçu un éclat de sanitaire dans le genou gauche. Cet éclat n'étant pas profondément entré, je l'ai retiré moi-même...". Le soldat Jean Dorckel, de la section Bernard, progresse avec Roland Bassuel : quand il se retourne, il constate que son copain a disparu. Le Bragard a été littéralement enterré par l'explosion d'un de ces obus. Un membre dépassant trahit sa présence : Bassuel sera conduit au poste de secours pour y recevoir de l'oxygène.

En début d'après-midi, la progression reprend en direction de la partie Nord de la cité, où l'ennemi est toujours retranché. La 3e compagnie suit ainsi l'axe de la route d'Ensisheim, qui marque les lisières Est de Sainte-Barbe. Deux groupes sont en pointe : celui du sergent-chef Auzimour (1ère section) et celui du sergent André Héno (2ème section). Postés chacun derrière la fenêtre d'une maison, Bernard Moginot et Louis Oudin, tireurs FM respectifs de ces groupes, couvrent l'avance de leurs camarades. Le premier, abrité derrière le mur, se relève pour réapprovisionner son arme automatique. Une balle l'atteint à la cuisse. "Glinglin" comprendra plus tard que le projectile a ricoché contre le volet de sa fenêtre ! Réapparaît une auto-mitrailleuse. Peut-être celle qui harcelait les marsouins aux abords du théâtre. Oudin se dit qu'il est temps d'en finir : il lâche sur la blindée plusieurs rafales de balles perforantes. Elle se replie. Mais le Bragard n'aura guère l'occasion de savourer ce répit : une balle, tirée d'une proche maison, le touche à la main. Son chargeur René Paroissien - frère du soldat de la 3ème section - le remplace au FM.
La 3ème section de la 2ème compagnie progresse également vers les lisières Nord. Elle aussi a subi, au cours de la journée, quelques pertes. Son chef, l'adjudant-chef Georges Holveck, 35 ans : un éclat de fusant reçu dans le dos.Le tireur FM Jean Dubreuil : "une balle de parabellum tirée d'une fenêtre de cave en traversant une rue", précise-t-il. Son chargeur Emile Nottebaert, de Froncles : lui ayant succédé au FM, il tombe peu après. Le fonctionnaire caporal Georges Ballu : "abattu d'une rafale de mitrailleuse en traversant la place entre l'église et l'école. Il a été touché à la poitrine, son porte-cigarette était percé d'une balle... Une lettre du soldat Forest relatait ses derniers moments", nous écrira son frère Denis Ballu.
Devant la section Holveck, un char allemand soutient la résistance au Nord. Celui-ci qui s'est replié ? Quoi qu'il en soit, deux TD du RCCC viennent l'affronter et l'immobilisent. Mais leur lieutenant est tué ultérieurement. Désormais, marsouins des compagnies Chabot et Bernard sont réunis pour nettoyer les ultimes résistances encore rencontrées, dans les dernières maisons de la cité en direction d'Ensisheim. "Les Allemands ont installé trois nids de mitrailleuses d'où ils tirent sur les brancardiers qui viennent ramasser les blessés", relate le journaliste Michel Bollot. Les secouristes du médecin-capitaine Marcel Heckenroth ont fort à faire durant la journée : Jacques Lasdrat, de Charmes-les-Langres, touché au bas-ventre, succombera le 6 février, René Nicard compte parmi les blessés.
Un blindé français vient soutenir les fantassins. Les Allemands le prennent pour cible... et le manquent. L'engin se replie et envoie quelques obus sur la maison. Agitant des drapeaux blancs, une vingtaine de soldats ennemis en sortent. Il est environ 16 h. Sainte-Barbe est presque entièrement nettoyée.

Reste à reconquérir l'usine. Elle ne pourra se faire que par l'appui d'un peloton de Sherman. Les sections Caminade et Rosquin sont chargées de l'opération. Ecoutons encore le caporal Jean Maire, du groupe Duport : "Au cri "En avant !", tout le monde s'élance en gueulant. Les chars soutiennent notre progression par leurs tirs au canon et à la mitrailleuse... Au moment où notre 5ème groupe franchit un grillage, des balles claquent tout près de nos oreilles... Sur des rails, se trouvent plusieurs wagons plats endommagés. Derrière, nous découvrons un Boche, assis, qui en nous voyant jette son fusil. Aucun doute possible, c'est lui qui vient de nous ajuster. Nous sommes très excités et d'un réflexe commun, Blanchard et moi, nous tirons. Touché au ventre et à la tête, l'homme s'affaise. Duport est vengé. Nous continuons à foncer, tandis que derrière nous, les chars ne cessent de tirer pour nous appuyer... Alors nous entrons dans un des grands bâtiments de l'usine... Nous fouillons le local où se trouvent de grands bacs métalliques mais il n'y personne. Par contre, sous les fenêtres qui sont assez hautes, nous trouvons des cartouches vides, et même quelques lambeaux de vêtements vert de gris... Un peu plus loin, se trouvent deux corps allongés. Ce sont deux gars de la 3ème section qui étaient donc arrivés jusque là ce matin. Je reconnais mon pauvre Roger Clément...". L'avance se poursuit : "Derrière moi j'entends crier : "En avant ! Allez-y les gars". C'est notre capitaine Vial qui, entouré de quelques hommes, avance lui aussi à grandes enjambées, le colt au poing, sans casque, et le sourire aux lèvres.. Notre section marque un temps d'arrêt. Le capitaine a pris la décision de regrouper toute la compagnie. Alors nous en profitons pour regarnir un peu nos chargeurs qui en ont bien besoin. Et puis, sur un nouvel ordre, nous reprenons la progression. Tout en face, il y a un petit bâtiment avec des soupiraux au ras du sol. Bedin ouvre la porte et perçoit un peu de bruit. "Raouss" crie-t-il ! Alors un Boche se présente, le fusil à la main. Sous la menace de la mitraillette, il jette son arme et lève les bras. Puis un deuxième arrive, lentement, un troisième, un quatrième et un cinquième, qui sont donc tous faits prisonniers... ». La fouille des bâtiments se poursuit. L'ennemi ne lâche pas prise et cause encore quelques victimes à la 1ère compagnie : le sergent-chef Marcel Contestabile, adjoint à l'adjudant-chef Rosquin, et l'un des frères Mognot sont blessés. Mais l'usine est enfin entre les mains du bataillon De Bollardière. Les Allemands qui ont pu décrocher se sont retranchés dans le bois de Ruelisheim.

C'est de ce bois qu'un véhicule de reconnaissance ennemi débouche et fonce sur la route de Ruelisheim, passant devant la compagnie Vial qui commençait à s'installer pour la nuit dans Théodore. Le caporal Maire est témoin du passage de ce véhicule « occupé par quatre Boches habillés de noir - des tankistes - et armés d'une mitrailleuse. Ils ont l'air ébahis en nous voyant et n'ont pas le réflexe de tirer à temps. Notre fusil-mitrailleur n'a pas le temps non plus de réagir. Mais ils n'iront pas très loin car dans la cité, un tireur bien posté, et aux réflexes rapides, fait leur affaire...". Pour ce fait d'armes, le jeune haut-marnais Mario Cappellaro, 20 an, tireur FM du groupe Charles Dominé (1ère section, 2ème compagnie) sera décoré de la médaille militaire. Il la recevra le 19 mai 1945 des mains du général de Gaulle.

L'heure est désormais au bilan, et il est lourd pour le 1/21e RIC : 32 tués, 83 blessés (dont six décéderont) et six disparus. Ces derniers ont essentiellement été faits prisonniers lors de la contre-attaque menée dans l'usine, comme les soldats Charlier, Nadeau et Pignal. A elle seule, la 3e compagnie compte 16 tués et 33 blessés (dont deux officiers) et la 2ème (selon André Herdalot) 11 tués et 35 blessés. Les pertes ennemies s'élèvent à 145 prisonniers dont 5 officiers. Le nombre des tués et blessés allemands n'est pas connu.

Parmi les marsouins tués au combat ou mortellement blessés, 18 s'étaient engagés en Haute-Marne : on citera encore le caporal Roger Clément, du maquis d'Auberive, André Delanne (décédé le 5 février), de Villiers-sur-Suize, Serge Hemonnot, de Ravennefontaine (la veille de sa mort, à l'âge de 23 ans, il avait adressé quatre lettres à sa famille), Pierre Mathis, de Cirey-sur-Blaise (à 21 ans, il était père d'un jeune enfant), Jacques Berthomeau, de Sexfontaines, ou encore Henri Mielle, 18 ans, de Perrancey. Originaire du même village, son camarade Jean Mussy, de la 1ère compagnie, précise qu' "il fut tué d'une balle dans la tête par un tireur caché dans un wagon de potasse avec un fusil à lunette".

Signalons que le 1/21ème RIC ne fut pas le seul à payer cher la conquête de la cité Sainte-Barbe. Le II/21ème RIC du commandant Sicardon a pris également part aux combats, dans une proportion moindre, mais n'en a pas moins subi des pertes. La 7ème compagnie déplore notamment 5 tués. Le lieutenant-colonel Delteil, adjoint au chef de corps, a été blessé dans la matinée, et le médecin-auxiliaire Advinier, du 25e Bataillon médical, tué.

1 commentaire:

  1. Bravo Lionel pour les 10000 visiteurs !!!

    Ravi de voir un article sur Robert Creux ce jour...

    Bien à toi
    Benoit

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