lundi 12 avril 2010

"De la part de Jim" (3e volet)



Un parachutiste SAS aux environs de la maison forestière de La Sabotière, près du village de Trois-Fontaines-l'Abbaye (collection club Mémoires 52).


Pour les rescapés, il importe de trouver un nouveau refuge, puisqu’en outre Brassa a été incendiée. Selon Odette Leclercq, c’est à proximité de son domicile, au « Bois-Brûlé », qu’ils s’établissent. Dans son récit, elle précisera qu’ensuite, « ils ont été repérés par les Allemands et attaqués. Ils se sont enfuis. Les Allemands ont mis le feu à la cabane qui flambe comme une torche… » Nouveau coup dur que mentionne le recueil de souvenirs des habitants de Cheminon, mais pas « Max » (1).

Désormais, c’est Daniel Simon qui a pris la tête du groupe. « Jim », son nom de guerre, restera pour Odette Leclercq comme « un superbe et beau jeune homme… Les coups les plus audacieux sont pour lui. Tous les hommes l’aiment, même les plus âgés. Ils reconnaissent tous ses rares qualités. Cependant, il n’a que 19 ans ». Fils du docteur Henry Fritsch, âme de la Résistance à Sermaize, Georges Fritsch, alias « Jerry », qui, à 21 ans, est adjoint au chef du chantier forestier du Prieuré et lui-même investi dans la lutte clandestine, nous écrira (2) à propos de Daniel Simon : « Nous avions le même âge… Il s’était donné corps et âme à la Résistance pour exorciser sa révolte face à la mort de sa maman, tuée lors de bombardements (3) à Suippes d’où il était originaire… » Pour sa part, Serge Lampin précisera que « Jim » était employé à la banque Varin-Bernier à Sainte-Menehould avant de prendre le maquis.

Dans la mémoire collective des habitants du massif de Trois-Fontaines, le jeune Daniel Simon reste très présent. Odette Leclercq évoquera sa fougue à plusieurs reprises. Elle l’a d’autant mieux connu que La Colotte où, en l’absence de son mari déporté, elle vit seule avec ses quatre enfants, est l’un des lieux de rendez-vous donnés aux candidats à la vie de maquisard, qui pouvaient se présenter avec les mots de passe « De la part de Jim » ou « De la part de Jerry » (Fritsch).
Durant le mois et demi suivant la tragédie de Brassa (c'est-à-dire jusqu’à la Libération), l’épouse du garde forestier conservera de nombreux souvenirs de maquisards. Ainsi :
. de Pierre David, alias « Daouda », qui « pilotait merveilleusement bien (une moto) à des allures records » ;. de Raymond Picq, «un chef de groupe (…) Pour tous les coups durs il était le premier » ;. de « Max », autre « chef de groupe » ;
. du Russe « Nicolas », « lieutenant d’une quarantaine d’années » ;
. d’un jeune déserteur lorrain de l’armée allemande et de son oncle, guère plus âgé que lui ;
. de Marocains…

Il faut attendre la deuxième quinzaine d’août pour que le massif forestier connaisse à nouveau l’effervescence : l’ennemi vient alors d’être chassé de Normandie, et les Alliés, dans leur progression en direction du Rhin, traverseront immanquablement la région.

Les FFI s’enhardissent. Odette Leclercq évoquera ainsi l’attaque d’un camion allemand par les maquisards, action qui aurait coûté cinq tués à l’occupant et la blessure d’un maquisard russe. Pour échapper aux recherches, le maquis se divise alors en trois groupes de dix hommes, et c’est l’un d’eux, conduit par « un Belge parlant le français avec un fort accent », qui dans la nuit frappe à la porte de La Colotte.

Cette escarmouche est également mentionnée dans le rapport officiel de l’opération aéroportée britannique « Rupert » (4), qui la situe aux environs du 16 août 1944 : le rapport avance aussi le chiffre de cinq Allemands probablement morts, mais précise que ce sont en fait deux maquisards qui ont été blessés…

Des Anglais dans la forêt de Trois-Fontaines ? A partir de juin 1944, la brigade du Special air service (SAS) a en effet été parachutée en unités de diverses importances sur la France occupée. L’opération qui nous intéresse est baptisée « Rupert ». Selon l’historien britannique Philip Warner (5), elle mobilise 58 hommes du 2nd SAS regiment commandé par le lieutenant-colonel Brian M. Franks, lui-même parachuté dans les Vosges.

Le rapport officiel de l’opération « Rupert » est particulièrement précis quant à sa chronologie. La mission est lancée dans la nuit du 22 au 23 juillet 1944 : le premier stick semble devoir sauter dans la région du Der, mais c’est aux confins de la Haute-Marne et des Vosges, à Graffigny-Chemin, que l’appareil qui le transporte s’écrase. Huit SAS trouvent la mort dans ce crash, dont le major Félix Symes, qui commande le « G » squadron du 2nd SAS, et le lieutenant Ian Grant. Un rescapé est capturé. Un nouveau stick est largué dans la nuit du 4 au 5 août 1944, à proximité de Bailly-le-Franc (Aube), dans le pays dervois : il est composé de huit hommes, commandés par le lieutenant D.V. Laws. L’officier réceptionne, dans la nuit du 12 au 13 août, dans le même secteur (les confins de la Marne, de l’Aube et de la Haute-Marne), les équipes des lieutenants Cameron (6) et Marsh, puis remonte en direction de Saint-Dizier avant de rejoindre, via la forêt de la Garenne de Perthes semble-t-il, le massif de Trois-Fontaines, où il implante un camp à proximité de la ferme de la neuve-Grange. C’est là que le rejoindront d’autres éléments SAS.

Les opérations aériennes
Au cours de l’été 1944, la forêt de Trois-Fontaines est le cadre de plusieurs parachutages. Ils sont notamment permis grâce à un officier français ayant établi son poste de commandement à Sermaize, bourg dont il est originaire : André Renaudin, dit « Richard ».
Agé de 26 ans, cet ancien séminariste est l’un des héros du Bureau des opérations aériennes. Michel Pichard et Jean-Claude Grandhay (7) évoqueront à maintes reprises les actions entreprises par « Richard », d’abord dans l’Aisne – capturé en juillet 1943, il est parvenu à s’évader – puis dans le Doubs, le Territoire de Belfort et les Vosges.
Appelé à la responsabilité du BOA de la Meuse, c’est le 3 juin 1944 (8) qu’il a reçu l’ordre de gagner Sermaize afin de réceptionner une mission alliée. L’accompagnent François Babot, Léon Marcel et Yves Moulin, puis le radio Balini.
Le territoire de compétence d’André Renaudin est la Meuse, mais son PC est situé dans la Marne : aussi est-il difficile de déterminer si le terrain de parachutage défini sur la commune de Trois-Fontaines figure parmi les 18 sites meusiens recensés par Michel Pichard, ou plutôt parmi les 95 répertoriés dans la Marne. Quoi qu’il en soit, ce terrain était originellement localisé à la ferme de La Verrerie puis, à partir de la mi-août, à proximité de celle de La Neuve-Grange. Exploitée par les familles Bernier et Gillet, cette ferme – nous le verrons – a notamment recueilli l’aviateur allié Albert De Bruin, et c’est aux abords que le lieutenant SAS Laws a établi son camp. Ajoutons que le 14 juillet, Renaudin et Pierre Leroy ont saboté la ligne téléphonique reliant Possesse à Saint-Dizier (6), et que quatre jours plus tard, le chef du BOA meusien aurait été présent au combat de Brassa…

(1) Témoignage inédit de « Max », un maquisard de 22 ans (archives du club Mémoires 52).
(2) Courrier du 22 mars 1997.
(3) Sans doute en 1940.
(4) Aimablement communiqué par Pierre Lefèvre, professeur d’histoire de Ligny-en-Barrois, auteur d’un ouvrage très fouillé sur « Les déportés d’Argonne ».
(5) Dans « The SAS, the official history », 1971.
(6) James Edmunds Cameron, surnommé “Loopy”, opérera ensuite avec ses jeeps armées dans la région de Chevillon (Haute-Marne) et de Morlay (Meuse). Parmi ses hommes, figure un Corse, Jean-Marc Canonici, selon les souvenirs du sergent Maurice Gautron qui, né dans l’île de Jersey, résidait alors à Sommeville.
(7) Pichard (Michel), « L’espoir des ténèbres. Parachutages sous l’Occupation », ERTI éditeur 1990. Grandhay (Jean-Claude), « La Haute-Saône dans la Deuxième Guerre mondiale. Les opérations aériennes. 1943-1944 ».
(8) Selon Jean-Claude Grandhay.
(9) Témoignage de Pierre Leroy rapporté par Miguel Del Rey.

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